終わらせないで

Le gymnase olympique de Yoyogi 国立代々木競技場 par Kenzo Tange est très certainement une des oeuvres architecturales les plus élégantes de Tokyo. Alors que nous remontons à pieds une rue longeant la voie ferrée depuis le centre de Shibuya jusqu’à la gare de Harajuku, on peut voir la pointe de l’édifice. Une foule éparse s’alignait devant le mur de l’enceinte du gymnase, comme des oiseaux sur un muret. Le gymnase sera normalement utilisé pour les Jeux Olympiques de 2020 après ceux de l’été 1964 pour lesquelles il a été conçu, comme un faire-valoir du savoir-faire architectural japonais. Il a d’ailleurs été remis à neuf et repris ses couleurs ces dernières années. Outre les événements sportifs, il est également utilisé pour divers spectacles. Ce jour là, la foule se réunissait pour celui d’une idole japonaise dont je ne retiendrais pas le nom.

Le mur suivant est celui de la façade du Musée National des Beaux-Arts de l’Occident 国立西洋美術館 par Le Corbusier, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis juillet 2016, tout comme 16 autres œuvres architecturales de Le Corbusier. Bien que je sois passé maintes fois devant, en traversant le parc de Ueno, je ne suis jamais entré à l’intérieur du bâtiment. Ce jour là également, nous passons devant ce musée depuis la gare de Ueno pour rejoindre le Musée national de la nature et des sciences, juste à côté, pour y voir l’exposition consacrée à Lascaux. J’ai déjà pris ce bâtiment de Le Corbusier en photographie plusieurs fois, mais c’est peut être cette photographie ci-dessus que je préfère, avec ces deux parties bien distinctes. La composition de cette photo se rapproche de celle au dessus du gymnase de Tange, avec une même ligne horizontale murale.

Il y a une certaine mode en ce moment du retour au disque vinyle (et même, mais en plus anecdotique, un retour à la cassette audio). En ce qui me concerne, le vinyle n’étant pas vraiment de ma génération, je me retourne plutôt vers le Compact Disc depuis quelques temps. En fait, je me suis rendu compte que le prix des morceaux dé-matérialisés étaient vraiment excessifs. Des morceaux à 250 Yens ou un album à 2,100 Yens sur iTunes, alors qu’on peut trouver un CD, d’occasion certes, pour 400 ou 600 Yens. Bien sûr, on ne trouvera que difficilement un album récent dans un magasin de disques d’occasion, auquel cas, je me retourne vers le dé-matérialisé d’iTunes, mais avec une pointe d’hésitation.



The King of Limbs by Radiohead

Mais surtout, et c’est peut être générationnel, j’aime avoir et voir ce qui accompagne le CD, le livret avec photos et/ou dessins, le design du disque, le format des textes, qui à mon avis font pleinement partie de la musique que l’on écoute. Avant de découvrir un artiste que je ne connais pas, la couverture de l’album revêt une importance certaine à mes yeux, car elle donne déjà une idée assez précise de la direction artistique, de la sensibilité de l’album et de la musique qu’il contient. Les deux, musique et présentation de la musique, ne sont pas décorrélées. On perd tout cet aspect sur la musique dé-matérialisée, en plus du fait de ne rien posséder du tout au final. Bien sûr, j’écoute cette musique sur un iPod qui est bien dé-matérilisé sans beaucoup utiliser le CD d’origine d’où vient cette musique, qui reste dans sa boîte la plupart du temps. Mais le fait de connaître le contenu du livret tout en écoutant la musique, influence en quelque sorte mon écoute. Le meilleur exemple est très certainement Radiohead, par la qualité de la mise en page (parfois un peu foutraque volontairement) et de ses illustrations (par exemple sur The King of Limbs) que l’on peu apprécier comme une oeuvre d’art sur papier. Autre exemple sur les albums de Sheena Ringo ou Tokyo Jihen, que j’écoute beaucoup en ce moment vous l’aurez compris, et que j’achète exclusivement en CDs. Sur les livrets et couvertures des disques, je remarque des symétries volontaires dans les titres des morceaux de l’album. Par exemple sur Sports スポーツ de Tokyo Jihen dont je parlais dans le billet précédent, le premier morceau est titré 生きる (Living) et le dernier par symétrie se nomme 極まる (Dying). Ces deux morceaux entrent en correspondance par leurs titrages. La longueur des 13 morceaux sur Sports est également symétrique par rapport au morceau central de l’album. Ce souci volontaire de composition est très visible sur papier sur le disque CD mais passe malheureusement inaperçu sur une track-list iTunes. Pour la petite histoire, J’ai une certaine sensibilité pour le symétrique: Les kanji du prénom de Mari sont symétriques et nous avons choisis les kanji du prénom de Zoa (空亜) notamment pour la symétrie qui les compose.



スポーツ by 東京事変

Le dé-matérialisé ne peut remplir ce vide visuel. Dans le même principe d’idée pour ce blog, j’apporte autant d’importance aux contenus (les photos, les textes, les illustrations) qu’au contenant (le design du site, l’agencement des photos et des textes) car cela fait partie entière d’un tout pour le visiteur. C’est également une des raisons pour lesquelles je n’apprécie que moyennement les contenants standardisés et pré-formatés que sont Flickr, Instagram et encore moins Facebook. J’ai du mal à apprécier mettre un contenu dans un contenant que je n’apprécie pas et sur lequel je n’ai aucun prise.

Pour revenir au Compact Disc, ce que j’apprécie également beaucoup, c’est la quête, la recherche du CD qui me manque, à un bon prix dans un magasin d’occasion. Que ça soit au Disk Union de Shimo Kitazawa, Shinjuku, Shibuya, Ikebukuro ou Kichijoji, ou Dorama de Shimo Kitazawa, on ne trouve pas toujours facilement ce que l’on cherche. Puisqu’on est au Japon, les CDs d’occasion sont dans l’ensemble bien entretenus et notés par qualité. Un niveau A est proche d’un disque neuf et au pire, je remplace une boîte plastique rayée par une neuve. J’ai très rarement été déçu et ça reste beaucoup plus abordable que les 3,500 Yens pour un album neuf au Tower Records. En contre partie, les CDs achetés maintenant n’ont strictement aucune valeur à la revente (par rapport au disque vinyle je pense) et les CDs accumulés finissent par prendre de la place. Mais il s’agit avant tout d’une collection que j’aime revoir régulièrement.

En continuant ma découverte méthodique des albums de Sheena Ringo 椎名林檎 (ça me rappelle l’époque où je faisais la découverte méthodique morceau par morceau d’Autechre, dans un autre genre), je trouve Sanmon Gossip 三文ゴシップ dans une boutique perdue dans une rue à l’écart du centre à Kichijoji. Cette boutique au nom improbable s’appelle Coconuts Disk. La pochette rose pâle de Sanmon Gossip où l’on voit la chanteuse recorquevillée nue est superbe. Le contenu du livret et le disque suive le même style minimaliste. Sanmon Gossip, sorti en 2009, marque le retour de Sheena Ringo à sa carrière solo avec un véritable nouvel album. On sent très clairement l’influence de son groupe Tokyo Jihen sur cet album, résolument moins alternatif rock, avec des accents jazz et une orchestration d’envergure sur certains morceaux comme sur le très beau Shun 旬 (Season). J’aurais très certainement été perturbé par cet album il y a de cela quelques années, mais je l’aime beaucoup maintenant, peut être même autant que les premiers albums. Le style est certes très différent et touche à différents genres, le premier morceau Ryūkō 流行 (Vogue) contient des passages hip hop par un certain Mummy-D. Mais Sheena Ringo garde en musique son monde si particulier et reconnaissable, et il a beaucoup de très bon morceaux sur cet album.

A peu près en même temps, je continue également ma collection des albums de Tokyo Jihen 東京事変 avec Dai Hakken 大発見 (Great Discovery), le cinquième album du groupe, sorti en 2011. J’ai trouvé ce disque au Disk Union de Ochanomizu, en rentrant du bureau un vendredi soir. Une curiosité sur la pochette du disque est que tous les titres en kanji, hiragana ou katakana sont exactement de la même longueur. Comme sur la symétrie que je mentionnais auparavant, ça fait partie de l’esprit joueur du groupe. Je ne pourrais pas dire si c’est toujours le cas avec Tokyo Jihen, mais Sheena Ringo a la réputation d’apporter une grande attention dans le choix des kanji utilisés pour les mots des paroles de ses morceaux, en utilisant parfois des anciens kanji peu utilisés actuellement. Que ça soit la musique, les textes ou le visuel des vidéos, le style joue avec les époques. Après quelques écoutes, Dai Hakken n’est pas l’album que je préfère. Il y a de très bons morceaux, que je connaissais déjà d’ailleurs, comme Atarashii Bunmei Kaika 新しい文明開化 (Brand New Civilization), un morceau plein de folie contagieuse, ou le beaucoup plus rock et fidèle au style originel du groupe Sora ga Natte Iru 空が鳴っている (Reverberation). Sur ce deuxième morceau, on peut difficilement faire plus « cool » dans le style détaché. J’ai un peu de mal par contre avec le morceau intitulé 21 Seiki uchū no ko 21世紀宇宙の子 (The child of the 21st century universe) qui me parait complètement à côté de l’esprit du groupe. On dirait une commande en fait et c’est assez dommage car ce morceau gâche un peu l’ensemble de l’album. Comme les styles assez différents se mélangent sur la plupart des disques de Tokyo Jihen et de Sheena Ringo, le risque qu’un morceau s’inscrive moins bien dans l’ensemble est latent. En même temps, c’est cette diversité bien maitrisée qui fait toute la beauté et l’intérêt de cette musique parfois étrange. 終わらせないで (do not end it), dirais je en dernier mot.

remembering you standing quiet in the rain

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Je ne peux nier l’influence de la musique de l’album Disintegration de The Cure, que j’écoute en ce moment, sur les images que je publie aujourd’hui sur ce billet. J’aime encore et toujours mettre en relation images et musiques, et cette musique sombre et pénétrante avec quelques instants de clarté m’inspire cet univers urbain peuplé de nuages noirs qui laissent deviner une lumière hésitante.

Sur cette ambiance, me reviennent en tête les photographies de Christophe et Maki sur Crying Feather, commentateurs fréquents de ce blog il y a de cela quelques années, mais dont la présence sur la toile notamment à travers les photographies de leur site me manquent assez. Le hasard des liens me laissent découvrir le site de Vincent Soulié et notamment les trois séries de photographies noir et blanc qu’il consacre au Japon. J’aime faire ces découvertes de sensibilité, mais elles sont trop rares car j’ai délaissé en grande partie la lecture régulière des blogs. A part celui de Daniel sur Ce monde de rosée, qui me rappelle régulièrement comment écrire. Et le titre de ce billet m’est inspiré par les nombreuses journées pluvieuses sur Tokyo ces derniers jours.