the pain of feeling free

Aller à Ginza est souvent l’occasion de revoir le building Ginza Sony Park, conçu par Takenaka Corporation, et l’immeuble Louis Vuitton par Jun Aoki. Je ne me lasse pas de les revoir tant leur architecture est remarquable, dans des styles visuels très différents mais pareillement audacieux. J’attends que la foule et les voitures se dégagent avant de prendre en photo le Ginza Sony Park depuis l’autre côté du grand carrefour. Pour les photographies du building Louis Vuitton, je préfère au contraire faire intervenir la présence humaine, en reflet sur les immenses façades ondulées et colorées par vagues dorées. Puis je marche au hasard des rues de Ginza que je connais sans bien connaître. Il est difficile de se perdre dans la perpendicularité du quartier. On peut facilement y faire des boucles sans vraiment s’en rendre compte. Cela n’a pas beaucoup d’importance car j’étais plutôt à la recherche d’un environnement d’écoute pour le dernier album de Boards of Canada. Inferno est sorti le Jeudi 29 Mai 2026 et je suis allé l’acheter en CD le jour même de sa sortie au Tower Records de Shibuya, en récupérant au passage un poster de l’album et un autocollant Warp. Le groupe n’avait pas sorti de nouvel album depuis 13 ans et c’est donc un petit événement. Sans surprise, l’album est très long avec 18 morceaux pour 1h 10mins. C’est malgré tout un album qu’on a envie d’écouter en entier plutôt que par morceaux, car son ambiance se construit dans la durée. Je trouve l’album meilleur que Tomorrow’s Harvest mais un cran en dessous de Geogaddi, mais il reprend de ce dernier son étrangeté, sa part sombre et sa force de fascination. Dès l’introduction et le premier morceau Prophecy at 1420 MHz, on reconnaît tout de suite tout ce qui fait la particularité et le pouvoir d’attraction de BoC. Le troisième morceau Hydrogen Helium Lithium Leviathan est de ces morceaux qui peuvent devenir des classiques, avec ces nappes célestes qui se construisent progressivement. J’adore absolument les deux morceaux Father And Son et The Word Becomes Flesh car ils ont une approche plus rythmée qu’on ne connaît pas de BoC, à la limite du hip-hop. Mais il s’agit bien sûr d’un hip-hop étrange et malaisant, avec des voix crachotantes plutôt inquiétantes. Ces morceaux sont hypnotiques tout comme le magnifique septième morceau Naraka avec ses chants mystiques hindous transformés dans sa deuxième partie. C’est un des sommets de l’album mais il y en a plusieurs. C’est amusant également d’entendre des sonorités qui nous ramènent tout de suite à l’univers de BoC, mais on nous amène ici vers un cosmos lointain dont on n’avait pas l’habitude. L’ensemble est assez sombre mais des morceaux comme Into the Magic Land sont tout de même lumineux, ce qui apporte des alternances bienvenues. Le treizième morceau Deep Time est également pour moi un des très beaux moments de l’album, le plus nostalgique peut être (il était déjà sorti sous le nom Tape 05). Il n’y a rien à écarter dans cet album car chaque élément musical contribue à l’ensemble. Les amateurs de BoC ne seront clairement pas déçu. J’aime beaucoup cet album même si on n’y retrouve pas de morceaux sublimissimes comme Music is Math sur Geogaddi. L’album Geogaddi est sorti il y a 24 ans et il faut peut être laissé à Inferno le temps de prendre racine dans notre inconscient musical.

La musique de Boards of Canada se déroule devant moi, en explorant les rues arrières de Ginza. J’hésite ensuite à rentrer à pieds ce qui me prendrait une bonne heure et demi, parcours que j’ai déjà emprunté maintes fois. Je pense d’abord passer par le parc Hibiya puis ensuite décider si l’énergie qui me reste me permet de continuer à marcher ou sauter dans la ligne de métro Hibiya. En passant devant la grande tour de Hibiya Midtown, une voix attire mon attention. Je remarque qu’elle provient d’un petit podium blanc placé au milieu de la place à l’entrée de la tour. Un duo de musiciens finit juste un set alors que j’arrive sur place devant la petite scène. Dommage car la dynamique du chant que j’ai entendu en m’approchant me plaisait bien. Alors que le groupe quitte la scène en remerciant le public réuni, je réalise en apercevant un programme affiché au milieu de la place qu’il s’agit du Hibiya Music Festival organisé par Seiji Kameda. Le Hibiya Music Festival (日比谷音楽祭) se déroule chaque année depuis 2019 dans le parc de Hibiya et dans les espaces voisins de Tokyo Midtown Hibiya, avec la grande particularité d’être gratuit et ouvert à tous. Il est porté tous ans par Seiji Kameda (亀田誠治) grace au crowdfunding et a une ambition de rendre la musique accessible sans barrières sociales et générationnelles. Je voulais y assister depuis longtemps mais je m’y étais à chaque fois pris trop tard ou rendu compte alors que le festival se terminait. J’avais également un peu de mal à croire que toutes les représentations soient gratuites et sans réservation. Je découvre donc une partie du festival tout à fait par hasard.

Le groupe qui vient de sortir est MONONKVL (モノンクル), un duo formé en 2011 par la chanteuse-compositrice Sara Yoshida (吉田沙良) et le bassiste-compositeur Ryuta Tsunoda (角田隆太). Ce que j’ai entendu était en fait une petite mise en jambe pour accorder les instruments et le matériel. La session live démarre en fait à 11h30 sur la scène nommée HIROBA devant Hibiya Midtown. Je décide de rester les écouter. C’est agréable d’être à l’extérieur avec une météo plus que clémente et devant une petite scène qui permet de s’approcher assez près. Le nom du groupe MONONKVL peut se traduire en Mon Oncle et aurait été inspiré par le nom de la revue Mon Oncle (モノンクル) dirigée par Juzo Itami (伊丹十三) dans les années 1980, elle-même probablement inspirée du titre du film Mon Oncle de Jacques Tati. Ryuta Tsunoda en aurait aimé la sonorité du mot indépendamment de son sens précis. La musique de MONONKVL mêle des ambiances soul et jazz avec approche pop très contemporaine. J’ai tout de suite aimé la voix de Sara Yoshida et les compositions des morceaux remplis d’énergie positive m’ont beaucoup plu. J’ai du coup tenté de leur demander par l’intermédiaire de la messagerie d’instagram quelle était la setlist de leur session d’une demi-heure environ, tout en faisant part de mon enthousiasme pour leur musique, et ils m’ont gentiment répondu. Je la note ci-dessous pour référence.

1. Apollo (Porno Graffitti cover)
2. HOTPOT
3. Yuudachi (夕立)
4. GINGUA
5. Uzu (渦)
6. Koko ni Shika Nai tte Itte (ここにしかないって言って)

Le premier morceau que le groupe à interprété est très connu et il s’agit d’une reprise du titre Apollo de Porno Graffitti. Il y avait une petite foule devant la scène et Sara Yoshida arrive bien à engager le public. Au milieu du set, elle adresse un message de remerciement au public, qui semblait comme moi beaucoup apprécier, puis envers l’organisateur du festival Seiji Kameda. Leur session est assez courte mais j’en retire quelques morceaux que j’aime beaucoup et que j’écoute maintenant sur mon iPod, comme HOTPOT et Uzu (渦). En fouillant dans leur discographie, je découvre avec plaisir le morceau Who Am I en collaboration avec AAAMYYY sur leur album Bokura Ikidomari de Warai Aitai (僕ら行き止まりで笑いあいたい) sorti en 2025. J’aime beaucoup la manière par laquelle le morceau se transforme progressivement d’une approche déstructurée vers une harmonie pop particulièrement réussie entre les deux chanteuses. Je garde donc une très bonne impression de ce premier contact avec le festival musical de Hibiya et j’ai envie de la prolonger. Je gagne ensuite le centre du grand parc de Hibiya pour savoir ce qui s’y passe. On y trouve plusieurs scènes en plein air dont la plus grande est celle nommée ONIWA. Le groupe pop-rock-rap originaire d’Okinawa ORANGE RANGE s’y produit. Ils étaient très populaires dans les années 2000 et ont fait leur retour. Leur musique m’intéresse peu et il est de toute façon temps pour moi de rentrer. Je n’écoute que distraitement en marchant en direction d’une des sorties du parc. Nous sommes le Samedi 30 Mai 2026, et le festival se déroulant sur deux jours, continue le Dimanche 31 Mai. Sur le programme du Dimanche, j’ai remarqué quelques artistes et groupes qui m’intéressent et que je serais très curieux de voir sur scène.

Me voilà donc le Dimanche en début d’après-midi pour une deuxième visite au festival musical de Hibiya. Il fait un temps magnifique et même un peu trop chaud. Sur la scène HIDAMARI située dans un coin ombragé du parc près des terrains de tennis, j’avais noté une session live de la guitariste Rei, dont j’avais déjà parlé brièvement sur ce blog. Elle est ‘ambassadrice‘ de la marque de guitare Fender au Japon depuis 2023 et a même sa propre guitare signature, la Rei Stratocaster R246, commercialisée depuis Février 2025. Son concert d’une trentaine de minutes commence à 13h45 mais j’arrive en avance vers 13h, alors que se termine la session précédente d’une autre artiste que je ne connais pas. J’avais amené avec moi un sandwich vietnamien que j’ai pu apprécier tranquillement dans le parc sous les arbres. Des petites chaises en plastique sont disponibles et des stands fournissent de quoi boire et manger. Une bière s’impose rapidement. Les prix ne sont même pas prohibitifs. Quelques personnes sont déjà regroupées devant la scène et je n’attends pas trop pour les rejoindre. Je ne connais pas beaucoup la musique de Rei à part quelques morceaux, mais je sais que c’est une guitariste remarquable. Elle a apparemment son fan club présent en premières lignes. Une vingtaine de minutes avant le début de sa session, elle entre sur scène comme si de rien n’était pour vérifier les réglages des guitares qu’un membre du staff avait préparé pour elle. Ses quelques essais se transforment assez vite en un morceau d’échauffement parfaitement exécuté. On a l’impression que le concert vient de commencer mais elle nous rappelle qu’il s’agit juste d’un tour de chauffe. Elle y met en tout cas toute sa ferveur, ce qui promet pour la suite. Le public la suit tout de suite. La plupart des morceaux qu’elle jouera ensuite me sont inconnus. Elle chante parfois en anglais qu’elle maîtrise très bien. Bien qu’elle soit née au Japon à Itami (伊丹市) dans la préfecture de Hyōgo, elle a vécu plusieurs années à New York lorsqu’elle était enfant. Ce n’est pas la première fois qu’elle répond à l’appel de Seiji Kameda pour ce festival. Les deux semblent même proches et sur la même longueur d’onde. Elle nous fait part d’ailleurs d’une discussion qu’elle a eu avec Kameda lors des débuts du festival. Lorsqu’elle était petite, Rei connaissait Central Park à New York comme un lieu ouvert aux artistes et groupes de musique et a le souvenir d’y avoir vu des représentations. Kameda, qui connaît aussi New York, avait cette idée de faire du parc de Hibiya le Central Park de Tokyo, dans une vision similaire à ce qu’avait connu Rei. Rei ne manque pas de le remercier d’avoir concrétisé cette vision. On sent un respect profond entre les deux artistes. La musique de Rei lors de cette session se tourne beaucoup vers le blues, d’influence américaine donc, notamment pour ses premiers morceaux où elle chante en anglais. Elle joue d’abord d’une guitare acoustique mais elle a un jeu tellement puissant qu’on y entend une électricité latente. Rei sait mettre les formes et se mettre en scène comme une femme forte aux airs impitoyables sur une guitare. Mais elle respecte tellement ses guitares qu’elle les présente même les unes après les autres au public. En hommage à Kameda, Rei reprend un morceau de Tokyo Jihen, Shuraba (修羅場) de l’album Adult (大人). Elle n’a pas tout à fait la voix de Sheena Ringo, mais elle reste puissante et passionnée. Son jeu est assez différent de celui d’Ukigumo, un peu plus physique alors que celui d’Ukigumo est plus flottant. En parcourant le fiche Wikipédia de Rei, on apprend d’ailleurs que Ryosuke Nagaoka a participé à son premier projet discographique. Alors que j’écoute cette interprétation libre de Shuraba, j’en viens à me demander s’il ne s’agit pas là d’un signe m’indiquant de continuer ma souscription au fan club Ringohan, qui inclut également Tokyo Jihen bien que le groupe soit au point mort en ce moment. Sur la petite scène couverte d’une sorte de tente sur la zone HIDAMARI, Rei est seule mais elle remplit le son et l’espace comme un groupe au complet. Je suis impressionné du début à la fin par sa virtuosité à la guitare et par sa présence sur scène.

Je me dirige ensuite vers la scène principale du parc Hibiya, celle nommée ONIWA pour y voir jouer Ohzora Kimishima (君島大空) à partir de 15h45. Je connais son album No Public Sounds sorti en 2023, qui m’avait beaucoup impressionné. C’est également un excellent guitariste, jouant d’une manière très sensible et instinctive. J’arrive en avance et le groupe précédent est toujours sur scène. Soichiro Yamauchi (山内総一郎), le guitariste et chanteur du groupe Fujifabric, est sur scène. Je ne connais pas vraiment Fujifabric (フジファブリック) et encore moi la carrière solo de Yamauchi, mais ce n’est pas désagréable de s’asseoir sur l’herbe du parc en l’écoutant, avec une bière à la main (oui, c’est la deuxième mais je me suis arrêté là). La zone verte ONIWA est suffisamment vaste qu’on peut facilement trouver où s’asseoir. Quand il termine son set, un petit mouvement de foule entre ceux qui partent et ceux qui arrivent pour voir Ohzora Kimishima me permet d’approcher le troisième rang devant la scène. On s’assoit tous sur l’herbe devant la scène car la session live ne commence que dans une trentaine de minutes. Le soleil tape fort malgré ma casquette. J’avais heureusement eu la bonne idée d’amener une petite bouteille d’eau. Selon le même mode opératoire que pour les autres concerts, Ohzora Kimishima monte sur scène avant l’heure pour les réglages de sa guitare acoustique. Il est élégant, habillé d’une longue chemise blanche sur un pantalon noir et des sandales japonaises, un léger rouge sur les lèvres. J’avais un peu espéré qu’il soit accompagné sur scène par son groupe composé du bassiste Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu, du batteur Shun Ishiwaka (石若駿) et du guitariste Shūta Nishida (西田修大), comme lors du festival Fuji Rock l’année dernière, mais il était seul. Ce n’est pas très grave et c’est même compréhensible car cette session sera acoustique. Le public autour de moi est très varié et je ressens la présence de fans fervents. Une fois sur scène, Ohzora Kimishima est très naturel lorsqu’il s’adresse au public. Il compatit pour nous pour cette chaleur qui pourrait nous faire tourner la tête. Il jouera plusieurs morceaux dont des nouveaux de son futur album qui sortira en Juin 2026, si je ne trompe pas. De No Public Sounds, il a interprété mon morceau préféré Arashi (˖嵐₊˚ˑ༄) qui m’a littéralement donné les larmes aux yeux. Ce morceau est comme une tempête intérieure qui finit par s’évacuer. Son interprétation était fascinante et reste pour moi un moment important de ce festival.

Le dernier groupe de la journée sur cette même scène ONIWA est SOIL& »PIMP »SESSIONS avec les invités C&K et Rei que j’avais vu précédemment. Leur session live commence à 17h, et là encore les mouvements de foule me permettent d’approcher au deuxième rang, mais il faudra encore attendre sous le soleil qui baisse heureusement en fin de journée. Le petit vent rafraîchissant qui se lève est le bienvenu. Je connais principalement le groupe pour ses quelques collaborations avec Sheena Ringo dont le morceau Koroshiya Kiki Ippatsu (殺し屋危機一髪), mais je n’ai jamais écouté le reste de leur discographie même si ce n’est pas l’envie qui me manquait. J’étais en fait extrêmement curieux de les voir sur scène, ne sachant pas trop à quoi m’attendre. La perspective d’écouter du « Death » Jazz m’intéressait au plus haut point. Ce terme caractérise la musique du groupe mélangeant des tempos très rapides avec une énergie agressive proche du rock, des improvisations expérimentales, des rythmiques puissantes et une attitude sur scène intense et théâtrale. Tout un programme et c’est exactement ce que j’ai vu sur scène, dès la séance de réglages des instruments. SOIL& »PIMP »SESSIONS est une formation particulière autour de la figure du patron, le Shacho (久嶋識史), qui ne joue d’aucun instrument mais qui est là comme agitateur et catalyseur de l’énergie du groupe. C’est un rôle central dans le déroulement de leurs sessions. Les figures historiques du groupe fondé en 2001 sont Tabu Zombie (椨智紹) à la trompette, Josei (佐藤丈青) au piano et claviers et Akita Goldman (秋田紀彰) à la contrebasse. En support, le groupe est accompagné de manière quasi permanente par Takeshi Kurihara (栗原 健) au saxophone et par Seiya Onasaka (小名坂誠哉) qui remplace Midorin à la batterie. Il faut imaginer chaque musicien comme un virtuose dans son domaine jouant avec une totale liberté au point où on ne sait jamais vraiment si on est dans le morceau ou si on est parti en totale improvisation. C’est extrêmement grisant à l’écoute, notamment quand la trompette de Tabu Zombie et le saxophone de Takeshi Kurihara se répondent et prennent le relai l’un après l’autre, accompagnés par le clavier disruptif de Josei. Le groupe part très très vite dans les tours dès l’échauffement, au point où le Shacho sent le besoin de préciser que le concert n’a pas encore commencé. Je ne connais pas les morceaux du set mais ce n’est pas grave car on est très vite entrainé par l’énergie qui s’en dégage, époustouflante pendant tout le set. Le Shacho prend la parole plusieurs fois, notamment pour remercier lui aussi Seiji Kameda pour cette invitation au festival. Il fait la remarque que le groupe répond de toute façon systématiquement présent aux invitations et demandes de Kameda. Il hallucine également que tout ce festival soit gratuit grâce à lui. C’est vrai. J’ai passé un excellent moment en leur compagnie, encore accentué par l’arrivée de Rei à la guitare électrique. Sur le thème du film Kill Bill, Battle Without Honor or Humanity, de Tomoyasu Hotei, Rei arrive sur scène avec une agressivité électrique sans pareille comme si elle voulait montrer qu’elle ne se laissera pas déborder par la puissance sonore de SOIL& »PIMP »SESSIONS. Il en ressort une bataille de solo entre la guitare de Rei et la trompette de Tabu Zombie. C’est très amusant de voir comment elle arrive à se faire sa place dans le groupe. La session se termine ensuite avec le duo C&K que je ne connaissais pas. C&K ne sont pas des rappeurs à proprement parler, mais un duo vocal composé de CLIEVY (クリビー) et de KEEN (キーン). Ils ont des registres de voix assez différents mais la même énergie sur scène. Là encore, accompagnés par le groupe, ils partent dans une improvisation faisant intervenir le public et ne semblent pas vouloir s’arrêter. On sent une grande complicité entre C&K et SOIL. Le Shacho nous dit même qu’il faut maintenant qu’ils s’arrêtent sans quoi ils vont se faire enguirlander par la direction du festival, mais il est le premier à remettre une pièce dans la machine. Ça fait plaisir de ressentir sur scène cette passion musicale, d’autant plus dans un décor pareil. L’avantage de cette approche festival est qu’on peut approcher de très près les artistes. Le fait que tout cela soit gratuit est quand même hallucinant. Merci Kameda san! Des petites boîtes de donation pour le festival de l’année prochaine sont présentes à plusieurs endroits dans le parc et je n’hésite pas à contribuer, en espérant vivement y retourner l’année prochaine. En attendant, je me lance dans l’écoute de l’album Pimpin’ de SOIL& »PIMP »SESSIONS pour prolonger cette expérience. A noter que ce billet mélange mes photographies avec certaines provenant du compte X Twitter du festival, que je me permets de montrer ici pour illustrer mon propos.

le musée des histoires en mouvement

Le nouveau centre culturel The Museum of Narratives (MoN Takanawa) conçu par Kengo Kuma vient d’ouvrir ses portes le 28 Mars 2026. Je n’ai pas attendu très longtemps pour aller le parcourir. Il s’agit d’un des éléments du vaste projet Takanawa Gateway City, desservi par la station de train Takanawa Gateway et dont certains bâtiments sont toujours en construction. MoN Takanawa ne ressemble pas à un musée classique avec des collections permanentes mais plutôt à un grand espace ouvert dans lequel on circule. Cet espace est ponctué de galeries appelées Box de tailles variées allant jusqu’à la salle de spectacle, de terrasses, d’un café, de zones laboratoires et d’un espace tatami entre autres. L’idée évoquée dans le nom du musée est de raconter des histoires et des expériences mêlant culture japonaise, technologie, art contemporain et performances vivantes.

Le bâtiment en lui-même était pour moi l’attraction principale de ma visite car je n’avais pas prévu de voir une exposition particulière ou un spectacle. Dès l’extérieur, sa forme en spirale recouverte de bois et de verre interpelle. La présence des lamelles de bois n’est pas une surprise dans l’architecture de Kengo Kuma, mais leur agencement qui peut apparaître comme aléatoire donne le sentiment d’un bâtiment organique en mouvement. Les mauvaises langues penseront peut-être que ça donne plutôt l’impression que le bâtiment n’est pas fini. J’aime assez ces formes imprévisibles. L’intérieur peut aussi être désorientant car les limites entrent les étages restent floues. On a le sentiment d’un grand espace ouvert sans hiérarchie, avec pentes et passages suspendus qui s’enchevêtrent. L’architecture est spectaculaire. Elle est en même temps pleine de vides, peut-être parce que cet espace est encore jeune. Je trouve qu’il y a beaucoup d’espace d’attente qui n’ont pas de fonctions très définies. L’espace tatami est seulement cela, un espace couvert de tatami. Avec sa hauteur basse et ses formes rondes, le nouveau MoN Takanawa fonctionne également comme un contrepoint aux tours de verre de Takanawa Gateway City qui l’entourent. Il donne à l’ensemble une taille plus humaine.

J’écoute le EP Odoru Noir d’Hikari Mitsushima (満島ひかり) produit cero sorti le 18 Avril 2026. Il comporte deux titres dont le morceau titre Odoru Noir (踊るノアール), qu’on pourrait traduire comme le noir en mouvement ou le noir dansant, et dröm, qui veut dire rêve en suédois. L’ambiance du EP évoque tout de suite l’univers musical de cero, dont je garde encore maintenant une très forte impression de leur album e o sorti en 2023. Je suis à chaque fois attiré par la voix d’Hikari Mitsushima et elle est élégamment mise en musique par cero. On y devine une certaine mélancolie urbaine qui évolue dans un mouvement doux et flottant. La voix d’Hikari Mitsushima et les choeurs de cero sur dröm nous donnent l’impression d’être légèrement en apesanteur au dessus de la ville et de ses lumières nocturnes.

å çhichibu ßans øurs

Nous continuons notre exploration quasi méthodique des recoins du Nord du Kanto, en retournant à Saitama dans la région de Chichibu que nous avons déjà visité plusieurs fois. Nous nous arrêtons d’abord dans un charmant café restaurant à l’entrée de Chichibu, non loin de la rivière Arakawa. Le Café de Chillin’ (カフェ・デ・チリン) est situé à Fukaya, caché au détour d’une petite route qu’il faut connaître à l’avance. Le café est indiqué par un panneau en bois mais celui-ci est à peine visible. Le nom de l’endroit suppose qu’on prenne son temps, ce que nous faisons dans la limite du raisonnable, mais nous avons ensuite prévu la visite d’un sanctuaire au cœur de Chichibu, à une petite trentaine de minutes en voiture.

Le sanctuaire Hijiri (聖神社) est connu comme étant le sanctuaire de l’argent en raison de son lien avec la première monnaie japonaise, nommée Wadōkaichin (和同開珎). Le sanctuaire est en fait situé près de l’ancienne mine de cuivre de Wadō. La découverte de ce cuivre en l’an 708 mena à la frappe du Wadōkaichin, qui est considéré comme la première monnaie officielle du Japon. Beaucoup de visiteurs y viennent pour prier pour la prospérité et la chance au takarakuji. Il faut bien entendu beaucoup plus qu’une simple visite au sanctuaire de Hijiri pour espérer gagner au takarakuji. Il n’empêche que quelques gagnants ayant préalablement visité le sanctuaire se sont déclarés en y ont déposant un mot faisant part de leurs gains (pas toujours extraordinaires). Le sanctuaire est de petite taille, posé sur une montagne boisée et silencieuse. A une dizaine de minutes à pieds depuis le sanctuaire, en suivant un chemin de terre à l’intérieur de la forêt, il est indiqué que l’on peut voir une grande reproduction de la pièce Wadōkaichin. L’endroit est considéré comme un de ces fameux “power spot” que nous aimons tant découvrir. Après la visite du sanctuaire, nous nous décidons donc d’aller voir de près cette pièce géante posée près d’un ruisseau. Au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin forestier, une crainte s’empare de nous. Et s’il y avait des ours dans cette forêt de montagne ? Depuis quelques semaines, les informations nous parlent très régulièrement d’ours descendant des montagnes pour chercher de la nourriture, en attaquant parfois des gens. Il y a eu des cas à Chichibu et dans l’Est de Tokyo au delà de Hachijōji. Avec cette idée en tête, chaque petit bruit dans la forêt prend une ampleur démesurée et nous fait hésiter à marcher jusqu’à la grande pièce. Un peu à contre cœur car nous avions fait plus de la moitié du chemin, nous préférons faire demi-tour. Avant de reprendre la route, nous demandons quand même conseil au gérant d’une petite boutique de pâtisserie japonaise située à l’entrée du sanctuaire. L’homme nous rassure en nous confirmant qu’il n’y a pas d’ours sur cette montagne car elle est séparée du reste de la chaîne montagneuse. On y trouve par contre des cerfs. Il nous explique que les ours sont nombreux plus en profondeur dans les montagnes, notamment à Mitsumine, que nous avons déjà visité deux fois. Nous voilà rassurés. Ces nouvelles informations nous poussent même à revenir sur nos pas pour voir cette fameuse pièce géante. Nous sommes seuls dans la forêt. L’ambiance y est paisible. Seul le bruit du petit cours d’eau nous chatouille les oreilles. Les ours sont loin. Les cerfs n’ont pas daigné nous rendre visite.

Je n’avais pas encore parlé du dernier album de Sheena Ringo, Kinjite (禁じ手), ou Forbidden Move dans son titre en anglais, sorti le 11 mars 2026. Le projet est atypique dans sa discographie, dans un esprit similaire à l’album Ukina (浮き名) sorti en 2013, car aucun morceau n’a été entièrement composé par elle-même. Il s’agit donc d’un album constitué uniquement de collaborations avec d’autres compositeurs et producteurs. Je dirais tout de suite que je n’ai pas complètement accroché à cet album, notamment parce qu’un certain nombre de morceaux comme W●RK et 2045 composés avec Daiki Tsuneta (常田大希) et Millennium Parade, Susuki ni Tsuki (芒に月, La velada legendaria) et Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema) composés avec Ichiyo Izawa (伊澤一葉) étaient déjà sortis et qu’on a eu amplement le temps de les écouter jusqu’à l’usure. Le morceau 2045 est certes agréable mais a quand même plutôt des airs de face B, ce qui fait un peu remplissage sur l’album. Autant Susuki ni Tsuki est un tour de force musicalement et vocalement, autant je le trouve difficile à placer dans un album. L’autre morceau Matsu ni Tsuru se révèle en fait fatiguant, avec sa démesure de carnaval. Le problème principal de l’album est de ne pas avoir de grande cohérence de styles. Le premier morceau de l’album Shihō (至宝) composé par Jun Miyake (三宅純) est très beau musicalement mais Ringo persiste à essayer de le chanter dans un français qu’elle ne maîtrise que moyennement. La vidéo conçue comme une publicité pour la marque Boucheron ne me pousse pas beaucoup à aimer le morceau, malgré l’allusion au centaure qu’on avait pu déjà voir sur la pochette de l’album Sandokushi (三毒史). Le deuxième morceau rock Kujū (苦渋) composé par Hiromasa Ijichi (伊秩弘将) et chanté en anglais par Ringo, n’est pas déplaisant mais je le trouve quand même plutôt fade et sans grande originalité. Vers la fin de l’album, malgré mes premières impressions à sa sortie en single, j’aime assez le morceau intitulé Aigyō (愛楽) composé par Miliyah Kato (加藤ミリヤ). On ne retrouve cependant pas ce qui fait les particularités de la musique de Sheena Ringo. J’ai parfois l’impression que Ringo s’est senti obligée d’accepter ce que les autres ont composé pour elle. C’est en fait le principe de l’album. Quand au dernier morceau de l’album Ukiyo (憂世) également composé par Jun Miyake, il resemble à un standard américain d’un autre âge qui m’horripile au plus haut point. Alors que reste-il de nouveau et d’intéressant sur cet album? Il reste deux excellents morceaux composés par BIGYUKI, Samezame (覚め醒め) et surtout Himehajime (秘め初め), qui sont assez expérimentaux, extrêmement inspirés et très bien interprétés par Ringo. Elle aurait vraiment dû confier entièrement les manettes de cet album à BIGYUKI et on aurait pu avoir une suite à KSK, certes dans style différent car électronique mais avec cette énergie dissonante et nerveuse que j’aime tant. Sur l’album, le morceau central SI・GE・KI avec Mukai Shutoku (向井秀徳) est également intéressant et est suffisamment expérimental pour bien se greffer à ceux de BIGYUKI. Par contre, Mukai Shutoku nous fait du Mukai Shutoku (This is Mukai Shutoku) et on n’y trouve plus beaucoup d’étonnement. Le morceau n’en reste pas moins très bon. Je regrette quand même beaucoup que cet album ne parvienne pas à construire une unité. Susuki ni Tsuki (芒に月) et W●RK restent bien entendu excellents mais ils sont tellement différents l’un de l’autre que j’aurais souhaité les voir rester sur leur EP respectif.

Tout comme j’ai été déçu de ne pas pouvoir assister à la tournée nationale de cette année, j’ai été plutôt déçu par cet album que je n’écoute en fait pas beaucoup par rapport au reste. J’ai également pris la décision de résilier mon abonnement au fan club Ringohan après plusieurs années d’inscription. Je pense que j’ai franchi une étape où la musique de Ringo commençait à moins m’interpeller voire à me laisser parfois indifférent. La non reconnaissance des fans de longue date pour la priorité aux places de concert a fini par m’achever, mais sans énormes regrets ceci étant dit. Je ne me suis pas battu pour avoir des places à la revente, après trois essais de réservation infructueux. Une petite pause est certainement nécessaire et s’est même imposée naturellement. Certains développements de l’agence de Sheena Ringo, Kronekodow, me posent aussi question, notamment l’arrivée de l’économiste et commentateur médiatique Yusuke Narita (成田悠輔) dans l’agence. Je ne suis pas familier de ses écrits mais on lui prête des controverses concernant certains propos qu’il aurait tenu sur le vieillissement de la société japonaise. Le rapprochement de Ringo avec ce genre de personnalité provocatrice me fait craindre des dangers, notamment parce que certains ont tendance à chercher chez Ringo des polémiques. Certains fans font d’ailleurs part de leurs conflits intérieurs suite à cette annonce. Je ne comprends pas vraiment ce mélange des genres dans son agence, et je n’ai pas vraiment envie que mon inscription soit versée vers d’autres que Ringo.

エスプレッソってすげぇ苦ぇ

Nous avons célébré la fête des mères avec une semaine de retard dans un restaurant de l’hôtel Kitano à Nagatachō. L’endroit m’avait intrigué après être passé plusieurs fois devant. Le restaurant était plutôt calme, ce qui était bienvenu. Au même étage que le restaurant où nous avons déjeuné, se trouve un lounge faisant salon de thé. Il est ouvert sur un étroit patio composé d’un petit jardin de bambous. Depuis le restaurant, on passe devant ce salon de thé pour rejoindre l’ascenseur et l’escalier descendant au rez-de-chaussée. En passant, je vois un homme assis à une table du salon ressemblant étrangement au chanteur Eikichi Yazawa (矢沢永吉), figure mythique du rock japonais. Je pense me tromper car je peine à imaginer qu’il soit tout simplement assis à une table d’un salon de thé, ouvert sur un patio à la vue de tous. Sa gestuelle que j’entrevois pendant les quelques secondes où je passe devant le lounge me fait pourtant dire qu’il lui ressemble beaucoup. Alors que je dois le regarder un peu trop attentivement, il me regarde également pendant une demi-seconde. Je prétends ensuite avoir oublié quelque chose au restaurant pour retourner sur mes pas et repasser une nouvelle fois devant ce lounge. L’homme ressemble vraiment à Ei-chan (永ちゃん) mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment de lui. Ça me paraît possible après tout car cet hôtel est plutôt tranquille et quasiment désert à cette heure là. Une fois redescendu au rez-de-chaussée, je fais part de cette impression à Mari qui me croit à peine. Pourtant, lorsque nous sortons de l’hôtel pour rejoindre le parking, le voilà maintenant sorti dehors sur le trottoir portant un masque blanc et attendant qu’une voiture vienne le chercher. Mari me confirme qu’il s’agit bien de Eikichi Yazawa. Elle a reconnu ses yeux. Fut une époque où elle appréciait Ei-chan et elle l’a même déjà vu en concert. J’accepte donc sa confirmation. Je ne peux pas dire que je connaisse vraiment la musique de Eikichi Yazawa mais il est tellement connu qu’il est difficile de passer à côté de certains de ses morceaux les plus emblématiques. Il m’arrive parfois de voir des personnalités au hasard des rues mais je pense toujours me tromper et simplement voir une personne ressemblante. Il y a plusieurs semaines, j’ai pensé reconnaître Miyuna (みゆな), que j’ai vu en concert il y a quelques années, dans le grand supermarché CostCo de Kawasaki. Tout en me disant que je devais me tromper, la ressemblance de son visage et de sa coupe de cheveux et sa manière d’être m’avaient interrogé. J’avais vu dans cette personne une certaine aura qu’on explique pas, notamment dans la manière par laquelle elle interagissait avec les quelques personnes qui l’accompagnaient. Je n’en serais cependant jamais certain. Sur le moment, j’avais même regretté de ne pas avoir porté mon t-shirt noir de sa tournée Guidance, ce qui aurait peut-être attiré son regard et conforté mon impression.

Il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre réalité et fiction sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram et Threads. J’ai l’impression assez désagréable qu’une partie des images qu’on peut y voir sont générées par intelligence artificielle, sans que cela soit annoncé clairement. Je me retrouve ainsi régulièrement à essayer de deviner si la photographie que je vois est réelle ou fictive, et c’est de plus en plus difficile de faire la part des choses. Expérimenter avec la création d’images artificielles m’a fait comprendre la simplicité par laquelle on peut les créer. Je n’ai pas de soucis avec les images artificielles lorsqu’elles sont clairement annotées comme telle. Une des conséquences à cela est que j’ai fini par m’éloigner progressivement des réseaux sociaux, d’une manière assez naturelle d’ailleurs. J’utilise pourtant très souvent les outils AI, notamment ChatGPT, pour assouvir mon besoin de connaissances sur les sujets qui m’intéressent. Il faut pourtant tout prendre avec des pincettes, les erreurs étant encore nombreuses. Il n’est pas rare que je procède à une confirmation sur Google Search ou sur l’AI intégré Gemini. Il n’empêche que j’aurais du mal à me passer de ces outils maintenant. Il m’arrive de temps en temps de créer des photographies artificielles et de les montrer dans des billets que je prends soin d’annoter comme faisant intervenir l’intelligence artificielle. Au delà du visuel, je les utilise comme déclencheur d’inspiration pour mes textes fantaisistes du Tokyo Parallèle. Je ne sais pas encore où ces textes vont m’amener mais j’entrevois depuis quelques temps qu’ils font partie d’un tout. Les liens se forment progressivement entre ces textes, comme un puzzle que j’assemble pièce après pièce. Tout ceci deviendra peut-être un jour un ensemble cohérent que je pourrais articuler dans un livre.

Made in Tokyo vient tout juste d’avoir 23 ans (Yeaaah!). Cela représente 2658 billets publiés et environ 6531 commentaires (en incluant les miens en réponse). Les statistiques de WordPress montrent les billets qui ont été vus chaque jour et certains sont parfois très anciens. Rien qu’en lisant le titre, j’arrive étonnement assez bien à me souvenir des quelques photographies que chaque billet contient. J’aime aussi parfois réouvrir certains billets anciens pour les relire et constater les réactions des visiteurs de l’époque. Je ne pense pas que les visiteurs que j’avais il y a vingt ans, à l’apogée des plateformes blog, me suivent encore maintenant. Certains visiteurs laissaient même un commentaire à chacun de mes billets, puis ont disparu soudainement sans dire au revoir, très certainement attrapés par d’autres priorités dans leurs vies. En relisant certains commentaires de ces anciens billets, il m’arrive régulièrement de me demander ce que ces visiteurs sont devenus. Je regrette que certains d’entre eux aient complètement disparu, avec leur blog parfois. Ce sont des phases, certains prennent le train en route puis descendent à une station. Le train continue sa route inexorablement vers une destination inconnue. Ça fait 23 ans qu’il roule tranquillement mais à un rythme soutenu. N’hésitez pas à prendre quelques minutes pour saluer et discuter avec le conducteur.

Les deux photographies ci-dessus ont été prises dans les jardins de l’ancienne demeure Iwasaki-Tei (旧岩崎邸庭園) du fondateur du groupe financier Mitsubishi, Hisaya Iwasaki. Elle a été conçue par l’architecte anglais Josiah Conder en 1896. Nous l’avions déjà visité une fois en 2004. Il y a 22 ans, on pouvait prendre des photos à l’intérieur, ce qui n’est plus possible maintenant. Je me demande quelle en est la raison. En plus de vingt ans, le paysage autour de la demeure a changé avec de nouveaux immeubles venant perturber la vue. Les deux barres d’immeubles de la deuxième photographie sont plus anciennes et étaient déjà présentes à notre premier passage. Les lignes d’air-conditionnés accrochées aux façades des murs m’interrogent. Que se passe t’il lorsqu’un problème technique nécessite une réparation ou un remplacement.

Je ne sais plus quel détour m’a amené vers l’album Shintai to Uta Dake no Kankei (身体と歌だけの関係) de Hi-Posi (ハイポジ), sorti en 1995. Hi-Posi est un groupe japonais formé en 1988 autour de la chanteuse et compositrice Miho Moribayashi (もりばやしみほ). Il est souvent associé au mouvement Shibuya-kei des années 1990, mais je trouve l’univers du groupe beaucoup plus étrange et personnel que ce que j’imagine du style pop rétro chic du mouvement Shibuya-Kei. Le nom du groupe m’était familier depuis très longtemps. J’ai d’abord pensé avoir entendu parlé de Hi-Posi sur le blog collaboratif néojaponisme fondé par W. David Marx, mais il n’en parle en fait pas malgré l’intérêt poussé de ce blog pour le mouvement Shibuya-Kei. Relire en diagonale quelques billets de ce blog malheureusement inactif depuis de nombreuses années me rappelle toute l’érudition de son auteur et des commentateurs réguliers, que je lisais à l’époque avec un œil attentif. La musique de Hi-Posi sur cet album Shintai to Uta Dake no Kankei mélange différents styles, un peu de techno-pop, des sons tournés vers le trip-hop, du ska… dans une pop minimaliste portée par la voix douce et hypnotique de Miho Moribayashi. Sa voix un peu enfantine et naïve nous amène dans un monde de rêve trouble emprunt de mélancolie. Le morceau titre de l’album fait presque 10 minutes et c’est le chef d’œuvre de cet album qui est souvent considéré comme étant le meilleur de Hi-Posi. J’ai également un faible pour le morceau Ato Nan Nichi (あと何日) qui est sublime de sensibilité. Je pense que ce morceau est une bonne porte d’entrée vers l’album. Le reste est dans le même esprit, hors du temps et de l’espace, dans un mélange improbable entre comptine expérimentale et dream pop japonaise des années 1990.

J’ai été troublé par le film Namibia no Sabaku (ナミビアの砂漠), vu sur Netflix il y a quelques semaines. J’avais en tête de voir ce film depuis son apparition sur la plateforme mais j’attendais d’être dans de bonnes conditions de visionnage. Il s‘agit d’un drame psychologique sorti en 2024, réalisé par Yoko Yamanaka (山中瑶子). On suit la jeune Kana, âgée de 21 ans, dans ses relations sentimentales et dans sa profonde instabilité émotionnelle qui se révèle progressivement. Elle est interprétée par l’actrice Yūmi Kawai (河合優実). Elle est particulièrement marquante dans ce rôle pour son côté extrêmement naturel et imprévisible. Kana est à la fois attachante et drôle, mais en même temps cruelle et inquiétante. Le jeu remarquable de l’actrice est un des grands intérêts du film. Le titre faisant référence au désert de Namibie entend représenter l’état d’être de Kana, un espace brûlant et solitaire. Le film arrive formidablement à nous faire toucher du doigt les sentiments d’instabilité émotionnelle, tout en ne cherchant pas simplifier psychologiquement son héroïne. Le film peut faire penser à un documentaire dans certaines scènes mais garde une approche très stylisée. La justesse du jeu de Yūmi Kawai m’a touché, et j’y ai pensé longtemps après avoir vu le film. Je le garde en mémoire dans la série des films japonais qui m’ont marqué, à un rang proche de films comme Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi (濱口竜介), Nobody Knows (誰も知らない) de Hirokazu Kore-Eda (是枝裕和) et All about Lily Chouchou (リリイ・シュシュのすべて) de Shunji Iwai (岩井俊二). En fait, j’avais initialement en tête de voir Namibia no Sabaku car j’avais remarqué Yūmi Kawai dans un drama télévisé intitulé Extremely Inappropriate! (不適切にもほどがある!) que je n’ai pourtant regardé que très distraitement. On y raconte l’histoire d’un homme, interprété par Sadawo Abe (阿部 サダヲ), faisant des aller-retours dans le temps entre 1986 (ère Showa era d’où il vient) et 2024 (ère Reiwa actuelle). Yūmi Kawai y joue sa fille, en lycéenne des années 1980, et beaucoup avaient remarqué sa ressemblance frappante avec Momoe Yamaguchi, au point de la surnommer « Momoe-chan de l’ère Reiwa ». Cette ressemblance m’avait également interpellé, d’autant plus que Momoe Yamaguchi est la seule idole de l’ère Showa que j’apprécie.

Les méandres des internets m’amènent ensuite vers la musique du duo féminin de hip-hop et pop japonais HALCALI avec leur premier album Halcali Bacon sorti en 2003. HALCALI était assez populaire au début des années 2000 avec quelques gros succès comme le single Tandem (タンデム). Ceux et celles qui étaient au Japon à cette époque là le connaissent très certainement. Je le réécoute maintenant avec une certaine nostalgie de cette époque insouciante, mais avec une oreille nouvelle. Pourquoi avoir envie maintenant de réécouter ce groupe? La raison est simple, Miho Moribayashi de Hi-Posi, que j’évoquais ci-dessus, a en fait écrit entièrement un des morceaux de cet album, le dernier intitulé Tsuzuki Mayonaka no Ground (続・真夜中のグランド). Les fils et les aiguilles m’ont donc amené vers le hip-hop de HALCALI, qui m’avait déjà assez plu à l’époque, sans pourtant le découvrir plus en avant. Le groupe HALCALI, originaire de l’arrondissement de Meguro à Tokyo, est composé de Haruka (Halca) et Yukari (Yucali). Le nom du groupe est donc tout simplement une fusion de leurs deux prénoms. Le duo a été remarqué, lors d’un concours de rap féminin au début des années 2000, par le collectif appelé O.T.F composé des membres de RIP SLYME, RYO-Z et DJ FUMIYA. O.T.F, pour Oshare Track Factory (オシャレ・トラック・ファクトリー), a ensuite produit les débuts de HALCALI, notamment la majeure partie de l’album Halcali Bacon. On trouve chez HALCALI et sur cet album, un hip-hop old-school mélangé à une pop très colorée pleine d’humour. Le tout est très spontané, un peu chaotique mais très ludique, avec une pointe d’excentricité bienvenue. Je suis en fait très surpris d’accrocher maintenant à la totalité des morceaux, dont certains comme Giri Giri Surf Rider (ギリギリ・サーフライダー), Ah HALCALI Sensation (嗚呼ハルカリセンセーション) et Otsukare Summer (おつかれSUMMER) sont vraiment excellents. Il faut dire qu’elles maîtrisent extrêmement bien leur flot et les compositions musicales parfois un peu délirantes sont très bonnes, nous ramenant joyeusement au cœur des années 2000.

a beautiful place, an eagle in your mind

Allez savoir pourquoi, je réécoute en ce moment beaucoup l’album Geogaddi de Boards of Canada. Cet album sorti en 2002 m’a toujours fasciné et je le réécoute de temps en temps, mais l’écoute devient presque obsessionnelle ces derniers temps. C’est certes un album rempli de mystères et d’interprétations parfois fantaisistes, mais ce n’est pas la raison première pour laquelle cette musique m’attire. Des morceaux comme Music is Math, Sunshine Recorder et Alpha and Omega ont une beauté hypnotique, parfois même subliminale, spirituelle et ésotérique très certainement. Je les écouterais bien comme catalyseur pour mes histoires du Tokyo Parallèle, mais pour l’instant le morceau Sunshine Recorder m’inspire les deux photographies ci-dessus. Enfin, je sais très bien la raison pour laquelle je réécoute Boards of Canada. Le groupe va en fait sortir un nouvel album intitulé Inferno, le 29 Mai 2026. Le premier extrait intitulé Prophecy At 1420 MHz me fait attendre cet album avec impatience. Les commentaires sur YouTube sont souvent les meilleurs des réseaux sociaux (les commentaires sur les autres réseaux sociaux sont souvent proche du vide abyssal). Je retiens celui-ci: « props to BoC for featuring smaller artists like God ». Dans un autre commentaire, on nous précise que dans un article publié en 1959, les physiciens de l’université Cornell Philip Morrison et Giuseppe Cocconi avaient émis l’hypothèse que toute civilisation extraterrestre tentant de communiquer par signaux radio pourrait utiliser une fréquence de 1420 MHz, naturellement émise par l’hydrogène, l’élément le plus commun de l’univers et donc probablement familier à toutes les civilisations technologiquement avancées. Tout un programme.

Dans un style très différent et plus euphorique, j’ai beaucoup écouté ces derniers mois le premier album de Ninajirachi intitulé I Love My Computer sorti en Août 2025. Ninajirachi, de son vrai nom Nina Wilson, est une compositrice électronique, productrice et DJ australienne née en 1999. Son nom de scène est en fait inspiré par le Pokémon Jirachi (ジラーチ). J’apprends avec beaucoup d’intérêt que Jirachi hiberne pendant la majeure partie de sa vie, ne se réveillant que durant sept jours tous les mille ans. Il peut également être éveillé si une voix d’une grande pureté lui chante une mélodie. Je ne suis pas sûr que la voix de Nina soit d’une grande pureté mais sa musique a par contre tout ce qu’il faut en énergie pure, mélangeant hyperpop, EDM mélodique, trance, electro-house et textures numériques très inspirées de la culture internet. Elle évoque dans ses morceaux son adolescence sur internet et la relation intime avec son ordinateur. Les deux premiers morceaux de l’album sont plaisants mais l’album passe un cap avec le troisième intitulé Fuck My Computer, qui est un des meilleurs de l’album. Ce morceau est aussi étrange et décalé que sublime, évoquant une sorte de surcharge mentale digitale. Le morceau suivant CSIRAC part vers des sons trance un peu inattendus qui font également partie des meilleurs moments de l’album. J’avais découvert cet album avec les deux morceaux It’s You (avec Daine) et Infohazard, qui restent plus immédiatement accrocheurs, sans mettre de côté une certaine mélancolie technologique. Le gros single de l’album reste All I Am et il fait clairement bouger les foules, comme on peut le voir sur certaines petites vidéos sur son compte Instagram. L’album a reçu d’excellentes critiques, et je pense que Ninajirachi doit être sur un nuage. Son énergie sur scène a l’air en tout cas très communicative et se lit sur son visage. J’aurais aimé la voir en concert à Tokyo un peu plus tôt cette année mais j’ai découvert cet album un peu trop tard. J’avais initialement découvert la musique de Ninajirachi grâce à une des trois setlists de Yeule sur NTS Radio. Il s’agissait du morceau Ninacamina de Ninajirachi & Izzy Camina, très violemment remixé par KAVARI. La vidéo du morceau montre des représentations de la chanteuse virtuelle Hatsune Miku (初音ミク), ce qui m’avait fait comprendre tout l’intérêt que Ninajirachi éprouve pour la culture pop japonaise.