{"id":32104,"date":"2021-01-09T00:58:33","date_gmt":"2021-01-08T15:58:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/?page_id=32104"},"modified":"2023-09-28T00:09:04","modified_gmt":"2023-09-27T15:09:04","slug":"du-songe-a-la-lumiere-complet","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/du-songe-a-la-lumiere-complet\/","title":{"rendered":"du songe \u00e0 la lumi\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"22040\" data-permalink=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2017\/10\/01\/du-songe-a-la-lumiere\/img_2030wm\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2030wm.jpg\" data-orig-size=\"1000,667\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;14&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;Canon EOS 50D&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1506182313&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;17&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;400&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.002&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"IMG_2030wm\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2030wm-700x467.jpg\" src=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2030wm.jpg\" alt=\"\" width=\"1000\" height=\"667\" class=\"aligncenter size-full wp-image-22040\" srcset=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2030wm.jpg 1000w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2030wm-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2030wm-700x467.jpg 700w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2030wm-800x534.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"22045\" data-permalink=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2017\/10\/01\/du-songe-a-la-lumiere\/img_2037wm\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2037wm.jpg\" data-orig-size=\"1000,667\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;16&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;Canon EOS 50D&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1506182347&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;17&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;400&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.002&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"IMG_2037wm\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2037wm-700x467.jpg\" src=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/\/IMG_2037wm.jpg\" alt=\"\" width=\"1000\" height=\"667\" class=\"aligncenter size-full wp-image-22045\" srcset=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2037wm.jpg 1000w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2037wm-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2037wm-700x467.jpg 700w, https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/wp-content\/IMG_2037wm-800x534.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 1<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2017\/10\/01\/du-songe-a-la-lumiere\/\">billet original de publication<\/a> du 1 Octobre 2017)<\/em><\/center><\/p>\n<p>Pendant la journ\u00e9e, elle r\u00eave du soir. Du haut du sixi\u00e8me \u00e9tage de la tour de bureaux de Nishi Shinjuku, elle d\u00e9tourne les yeux de son ordinateur pour regarder en bas des tours. Pour tromper la monotonie qui la gagne petit \u00e0 petit au cours de la journ\u00e9e, elle scrute d\u2019abord la rue qui longe les buildings. Il y a la foule habituelle, en costumes et cravates, en jupes noires unies. Mais elle d\u00e9tourne de nouveau le regard, elle cherche un point d\u2019ancrage qui la fera partir de ce monde pendant quelques minutes qui para\u00eetront des heures. Du sixi\u00e8me \u00e9tage de la tour, on distingue le parc. Comme hier \u00e0 la m\u00eame heure, trois anciens font des exercices pr\u00e8s des arbres. Leur rythme est r\u00e9gulier et ne semble pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 par les quelques pigeons qui tournent autour, parfois chass\u00e9s par un chien en laisse. L\u2019oeil de Kei s\u2019attarde toujours trois secondes sur ces trois anciens, mais cherchent rapidement autre chose. Elle cherche un jeune homme aux cheveux blonds, qui criait hier par intermittences dans le parc. C\u2019\u00e9tait une sc\u00e8ne \u00e9trange. Elle n\u2019entendait pas le son de sa voix bien entendu, mais les mouvements accentu\u00e9s de sa m\u00e2choire lui faisait penser \u00e0 un cri. Il lui aurait fallu des jumelles pour distinguer clairement les expressions du visage de l\u2019homme du parc. Elle aurait pu emprunter celles du bureau voisin, celles de Mr Sasaki, certainement perdues dans un des tiroirs de l\u2019armoire du fond. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire. Elle distinguait une gravit\u00e9 dans ce cri. C\u2019\u00e9tait une plainte, c\u2019\u00e9tait certain. Il restait immobile et regardait vers le ciel. Il implorait quelque chose, quelqu\u2019un, peut \u00eatre Dieu. Cette sc\u00e8ne avait quelque chose de fascinant. Les promeneurs du parc ne pr\u00eataient pourtant nulle attention aux cris de cet homme. Peut \u00eatre que ce cri \u00e9tait inaudible. Pourtant, Kei le ressentait, comme une vibration, un faible tremblement. Alors qu\u2019elle \u00e9tait prise dans ses pens\u00e9es, le chef de service Mr Kimura fit soudainement irruption dans le bureau, ramenant Kei \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des affaires du jour, trois nouveaux dossiers clients \u00e0 pr\u00e9parer pour le soir m\u00eame. Plus le temps de s\u2018attarder dans le parc. Alors que Mr Kimura quitta le bureau en laissant ses ordres en demi phrases, tout en bas de la tour, dans le parc, l\u2019homme avait disparu soudainement en l\u2019espace de quelques secondes.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, en fin d\u2019apr\u00e8s-midi vers 16h, elle se perd dans ses pens\u00e9es. Elle regarde d\u2019abord \u00e0 travers la baie vitr\u00e9e de son bureau qui laisse r\u00e9fl\u00e9chir son visage et ses cheveux teint\u00e9s en blond. Son regard r\u00eaveur descend ensuite vers le parc. Avec une certaine stupeur, elle retrouve cet homme pr\u00e8s des trois anciens faisant leurs exercices journaliers. Il se trouve exactement au m\u00eame endroit et il crie. Il crie comme elle ne pourrait jamais le faire, emprisonn\u00e9e dans une vie qui s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 elle. Comme hier, cette sc\u00e8ne lui procure une sensation \u00e9trange comme des vibrations l\u00e9g\u00e8res qui lui prennent \u00e0 l&rsquo;estomac, puis au coeur jusqu&rsquo;\u00e0 la nuque. Des images de sa m\u00e8re lui reviennent en t\u00eate \u00e0 ce m\u00eame instant. Elle fut port\u00e9 disparu soudainement quelque part dans la banlieue de Nagoya, il y a tout juste un an. Les raisons de son d\u00e9part restent inexpliqu\u00e9es. Des images de cette dispute lui reviennent ensuite en t\u00eate, des mots \u00e9galement qu&rsquo;elle essayait d&rsquo;oublier depuis son d\u00e9part vers Tokyo sur un coup de t\u00eate. Elle essaie d&rsquo;oublier mais cet homme blond dans le parc lui remet ces souvenirs en t\u00eate. Elle voudrait crier \u00e9galement, mais elle ne peut pas. Aucun son ne s&rsquo;\u00e9chappe. Regarder cet homme dans le parc a une vertu lib\u00e9ratrice qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas soup\u00e7onn\u00e9e le premier jour, jusqu&rsquo;\u00e0 cet instant.<\/p>\n<p>Ce soir, Kei passe la soir\u00e9e avec son amie d&rsquo;enfance Hikari, \u00e9galement install\u00e9e dans la banlieue Ouest de Tokyo un an avant elle. L&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, Kei s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9e pr\u00e8s du parc de Inokashira, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de l&rsquo;appartement de Hikari. Ce logement est temporaire, mais \u00e7a fait d\u00e9j\u00e0 une ann\u00e9e qu&rsquo;elle l&rsquo;occupe sans r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un changement. Situ\u00e9 au deuxi\u00e8me \u00e9tage d\u2019un vieil et petit immeuble de briques rouges, l&rsquo;appartement est compos\u00e9 d&rsquo;une seule pi\u00e8ce en tatami, avec une petite cuisine dans l&rsquo;entr\u00e9e. L&rsquo;unique fen\u00eatre donne sur un jardin public tout en longueur, accol\u00e9 au parc Inokashira. Plusieurs fois par semaine, un jeune homme vient s&rsquo;y exercer \u00e0 la guitare s\u00e8che tout en fredonnant. Il repart en g\u00e9n\u00e9ral apr\u00e8s une petite demi-heure, en direction de la station de trains. Il fait d\u00e9j\u00e0 nuit noire apr\u00e8s 21h, l&rsquo;heure \u00e0 partir de laquelle Kei rentre de ses journ\u00e9es de bureau \u00e0 Nishi Shunjuku. Cet air de guitare h\u00e9sitant lui apporte un certain apaisement. Elle entrouvre la fen\u00eatre et tend l&rsquo;oreille, assise sur le tatami. Le son de la guitare se m\u00e9lange avec le bruit des insectes du parc et avec le brouhaha enjou\u00e9 des clients sortant de l&rsquo;isakaya au bout de la rue. Cet homme \u00e0 la guitare doit avoir le m\u00eame \u00e2ge qu&rsquo;elle. Ces cheveux longs et teint\u00e9s de m\u00e8ches blondes lui cachent l\u00e9g\u00e8rement le visage. Il s\u2019assoit toujours au m\u00eame endroit sur un banc dans la p\u00e9nombre. Elle ne pourrait certainement pas le reconna\u00eetre si elle le croisait par hasard dans une rue du quartier en pleine journ\u00e9e. Le morceau de musique sur lequel il s&rsquo;entraine depuis une quinzaine de minutes ce soir ressemble \u00e0 un vieux morceau qu&rsquo;elle \u00e9coutait dans son enfance, dans la maison de Nagoya. Il ressemble \u00e0 un morceau qu&rsquo;\u00e9coutait sa m\u00e8re, en disque vinyle, le samedi en d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi apr\u00e8s le d\u00e9jeuner. En \u00e9coutant ce morceau, la m\u00e8re de Kei devenait contemplative, assise les mains jointes sur le sofa du salon. Kei n&rsquo;y pr\u00eatait gu\u00e8re attention, car il fallait qu&rsquo;elle se pr\u00e9pare pour son club de tennis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Hikari l&rsquo;attendait \u00e0 la station de bus du quartier et il ne fallait pas qu&rsquo;elle perde une minute.<\/p>\n<p>Un bruit de sonnette la sort soudainement de ses songes. Il est 21h30, Hikari vient d&rsquo;arriver devant la porte de l&rsquo;appartement. En se levant du tatami pour ouvrir la porte d&rsquo;entr\u00e9e, elle remarque \u00e0 ce moment l\u00e0 que le joueur de guitare n&rsquo;\u00e9met plus un son. Il semble \u00eatre d\u00e9j\u00e0 parti du jardin public. \u00ab\u00a0Je n&rsquo;\u00e9tais pas certaine que tu sois rentr\u00e9e. Je suis donc pass\u00e9 par le jardin public et vu de la lumi\u00e8re et une fen\u00eatre entrouverte. Tu es un peu en avance ce soir.\u00a0\u00bb dit Hikari en entrant dans la pi\u00e8ce. Kei lui r\u00e9pond d&rsquo;un mouvement de t\u00eate et ne lui demandera pas si elle a vu le jeune guitariste dans le parc. Elle a d\u00e9j\u00e0 la t\u00eate ailleurs, en regardant la photo de sa m\u00e8re, sortie d&rsquo;un tiroir de la commode et plac\u00e9e en \u00e9vidence sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re de bois au dessus. Cela fait exactement un an aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;elle a disparu. Kei ne pouvait pas passer cette soir\u00e9e seule. En entrant dans l&rsquo;appartement ce soir, Hikari dissipe les nuages, fait dispara\u00eetre les songes et la ram\u00e8ne vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 2<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2017\/11\/08\/du-songe-a-la-lumiere-2\/\">billet original de publication<\/a> du 8 Novembre 2017)<\/em><\/center><\/p>\n<p>Kei se r\u00e9veille en sursaut le lendemain matin. Hikari est rest\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 environ 1h du matin pour repartir ensuite chez elle \u00e0 pieds. L\u2019alarme du r\u00e9veil s\u2019est d\u00e9clench\u00e9e \u00e0 6h, comme tous les matins de la semaine. Elle oublie parfois de l\u2019\u00e9teindre le samedi, mais elle ne s\u2019accorde de toute fa\u00e7on que quelques heures de sommeil par nuit. En ouvrant d\u2019une main approximative la fen\u00eatre donnant sur le jardin public, un rayon de soleil traverse la pi\u00e8ce et dessine une ligne franche qui semble ind\u00e9l\u00e9bile sur le tatami de la pi\u00e8ce unique de l\u2019appartement. Le vent est frais pour un matin d\u2019Octobre. C\u2019est un appel vers le parc, il lui d\u00e9mange d\u00e9j\u00e0 d\u2019aller y courir. Apr\u00e8s avoir compter jusqu\u2019\u00e0 dix dans la chaleur du futon, elle se l\u00e8ve brusquement et encha\u00eene les mouvements syst\u00e9matiques pour se pr\u00e9parer rapidement, car l\u2019appartement mal isol\u00e9 est glacial t\u00f4t le matin. Il semble d\u2019ailleurs faire bien meilleur \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle ach\u00e8tera un petit pain et un caf\u00e9 en bo\u00eete pour le petit d\u00e9jeuner au convenience store \u00e0 quelques m\u00e8tres d\u2019ici. Avant de sortir de l\u2019appartement, elle s&rsquo;arr\u00eate devant le miroir de l\u2019entr\u00e9e comme elle le fait quelques fois. Elle se regarde pendant plusieurs minutes, observant attentivement chaque courbe et ar\u00eate de son visage. Elle recherche en elle le visage de sa m\u00e8re. Quand elle \u00e9tait petite, on lui disait parfois qu\u2019elle ressemblait \u00e0 sa m\u00e8re, comme une copie miniature. Elles sont pourtant bien diff\u00e9rentes, mais Kei s\u2019obstine \u00e0 rechercher en elle sur ce miroir de l\u2019entr\u00e9e un souvenir, une sensation qui se d\u00e9gagerait soudainement. \u00c0 la lumi\u00e8re du soleil d\u2019automne, ses cheveux aux m\u00e8ches blondes semblent beaucoup plus clairs et lumineux. Quand Hikari vient chez elle le soir, ce sentiment d\u2019\u00e9claircie soudaine la gagne \u00e0 chaque fois, comme un rayon de soleil puissant transper\u00e7ant de lourds nuages.<\/p>\n<p>Kei ferme la porte d\u2018entr\u00e9e apr\u00e8s avoir saisi son petit porte monnaie et descend l\u2019escalier ext\u00e9rieur. La rue est vide et silencieuse, d\u00e9serte. Le convenience store \u00e0 quelques pas d\u2019ici est le seul signe manifeste de vie dans le quartier. Un jeune \u00e9tudiant, les yeux entrouverts, assure le service matinal. L\u2019entr\u00e9e du parc Inokashira est toute proche. Il sera rempli \u00e0 raz-bord dans la journ\u00e9e, mais \u00e0 cette heure-ci t\u00f4t le matin, il n\u2019y a personne. C\u2019est presqu\u2019inhabituel d\u2019ailleurs qu\u2019il n\u2019y ait pas un chat, ou un promeneur de chien dans les all\u00e9es du parc. Apr\u00e8s quelques \u00e9tirements rapides, Kei commence sa course. C\u2019est un moment privil\u00e9gi\u00e9 du week-end, en dehors du temps et de toutes obligations. Elle \u00e9coute souvent de la musique en courant dans les all\u00e9es, mais elle d\u00e9cide aujourd\u2019hui d\u2019\u00e9couter les sons du parc, le vent s\u2019engouffrant dans les feuillages, le bruit des branchages qui se cassent sous ses pieds. Aujourd\u2019hui, elle n\u2019a pas envie de s&rsquo;\u00e9vader et de s\u2019extraire au monde. Elle ressent au contraire un d\u00e9sir inarr\u00eatable de se reconnecter au monde.<\/p>\n<p>Le pas de sa course s\u2019acc\u00e9l\u00e8re rapidement, et elle traverse maintenant au pas de course le pont pour pi\u00e9tons au dessus de l&rsquo;\u00e9tang. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cet \u00e9tang, de grosses go\u00fbtes de pluies commencent \u00e0 tomber comme des masses. Une averse impr\u00e9vue ou un orage peut \u00eatre? La pluie devient de plus en plus forte, mais Kei ne se d\u00e9courage pas et acc\u00e9l\u00e8re m\u00eame le pas. Elle y voit l\u00e0 une mission. Courir dans les all\u00e9es du parc, de plus en plus vite et sans faiblir, devient soudainement n\u00e9cessaire. La pluie lui frappe le visage de plus en plus fort. Le vent qui s\u2019est lev\u00e9 s\u2019organise en bourrasques pour essayer de la stopper dans son \u00e9lan, mais rien ne vient alt\u00e9rer le rythme des mouvements de Kei. Peut \u00eatre s\u2019agit il d\u2019un typhon? Kei n\u2019en sait rien et elle s\u2019en moque. Elle n\u2019a plus le choix, son but est d\u00e9sormais de terminer cette course co\u00fbte que co\u00fbte. Comme une r\u00e9v\u00e9lation, elle a maintenant la certitude que son monde en sera chang\u00e9.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 3<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2018\/04\/23\/du-songe-a-la-lumiere-3\/\">billet original de publication<\/a> du 23 Avril 2018)<\/em><\/center><\/p>\n<p>Le bruit strident du t\u00e9l\u00e9phone d\u00e9chire la p\u00e9nombre. Kei d\u00e9teste ce t\u00e9l\u00e9phone qui ne lui annonce que des mauvaises nouvelles. Se cachant la t\u00eate sous le futon, elle d\u00e9cide d\u2019ignorer cette intrusion matinale. Elle sort p\u00e9niblement une main du futon pour rechercher son petit r\u00e9veil pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame le tatami. Il est presque 6h. Qui peut bien appeler \u00e0 une heure si matinale. \u00c7a ne peut \u00eatre qu\u2019Hikari. Apr\u00e8s tout, ce ne serait pas la premi\u00e8re fois qu\u2019elle appelle \u00e0 des heures impossibles, parfois pour de simples futilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Hikari lui annonce d\u2019un air press\u00e9 et enjou\u00e9 qu\u2019elle part pour trois jours et deux nuits en voyage \u00e0 Hakone, avec son ami Masa. Deux chambres dans un grand h\u00f4tel d\u2019Hakone se sont lib\u00e9r\u00e9s car les parents et l\u2019oncle d\u2019Hikari ne peuvent plus s\u2019y rendre soudainement. Un d\u00e9c\u00e8s lointain dans la famille survenu pendant la nuit, semble t\u2019il. Les yeux mi-ouverts, Kei a du mal \u00e0 suivre le d\u00e9bit acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des paroles d\u2019Hikari. Elle lui propose de les accompagner pour ce voyage. Elle occuperait une des deux chambres. \u00ab\u00a0\u00c7a te ferait beaucoup de bien de changer d\u2019air\u00a0\u00bb insiste Hikari. Kei h\u00e9site quelques instants \u00e0 accepter cette invitation inattendue. Elle n\u2019aime en g\u00e9n\u00e9ral pas beaucoup l\u2019inattendu, mais l\u2019offre est tentante. Nous sommes Vendredi, il faudra qu\u2019elle trouve une excuse pour ne pas se rendre \u00e0 son travail dans les tours de Shinjuku. C\u2019est d\u00e9cid\u00e9, elle sera malade aujourd\u2019hui, un rhume qui l\u2019emp\u00eachera de se lever, clou\u00e9e au lit, presqu\u2019\u00e0 l\u2019article de la mort. N\u2019exag\u00e9rons rien, une petite voix tremblante suffira \u00e0 faire illusion. Elle app\u00e8lera avant 8h30 sa coll\u00e8gue la plus matinale pour lui annoncer cette d\u00e9sertion non volontaire.<\/p>\n<p>Kei retrouve Hikari et Masa un peu avant 9h devant la sortie Sud de la grande gare de Shinjuku. Elle avait insist\u00e9 pour qu\u2019ils se retrouvent devant la gare, car elle se perd seule \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, dans les labyrinthes de couloirs et d\u2019escalators. La gare de Shinjuku est un monde \u00e0 part et elle a d\u00e9cid\u00e9 depuis longtemps de ne pas chercher \u00e0 le conna\u00eetre. Devant la gare, la foule d\u2019anonymes en costumes noirs se pr\u00e9cipitent en lignes \u00e0 travers les portiques automatiques. Ils marchent vite et sans se bousculer, le regard \u00e0 la fois vide et d\u00e9termin\u00e9. En attendant Hikari, Kei noie son regard dans ce flot continu et organis\u00e9. Elle en fait partie en temps normal. Comme eux, elle marche \u00e0 pas rapide dans les couloirs du m\u00e9tro, ajuste sa cadence jusqu\u2019\u00e0 la course pour traverser les passages pour pi\u00e9tons \u00e0 temps. Mais, en cette matin\u00e9e froide du mois de f\u00e9vrier, Hikari lui offre une \u00e9chapp\u00e9e.<\/p>\n<p>Ils prennent le train Romance Car jusqu\u2019\u00e0 la station thermale Hakone Yumoto. Un bus les emm\u00e8ne ensuite jusqu\u2019\u00e0 l\u2019h\u00f4tel au bord du lac Ashi. En chemin, elle red\u00e9couvre le paysage montagneux de Hakone, qu\u2019elle avait vu pour la premi\u00e8re fois lorsqu\u2019elle avait dix ans. C\u2019\u00e9tait un voyage avec ses parents lors des vacances de printemps, juste avant de rentrer en cinqui\u00e8me ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole primaire. Ses souvenirs sont \u00e9parses, c\u2019\u00e9tait il y a 13 ans, mais se reconstruisent imm\u00e9diatement d\u00e8s qu\u2019elle aper\u00e7oit une des fa\u00e7ades de l\u2019ancien h\u00f4tel Fujiya. L\u2019int\u00e9rieur bois\u00e9 et chaleureux, la multitude de d\u00e9corations et les sculptures \u00e0 t\u00eate de dragon qui lui faisaient un peu peur lui reviennent en t\u00eate. Elle se souvient d\u2019un d\u00e9jeuner dans une des salles de l\u2019h\u00f4tel et du service interminable qui la faisait souffrir en silence. Elle ne peut esquiver une petite grimace qui ressemble \u00e0 un sourire. Hikari remarque du coin de l\u2019\u0153il cette esquisse de sourire mais n\u2019interrompt pas Kei dans ses pens\u00e9es. Elle reprend plut\u00f4t sa discussion enjou\u00e9e avec Masa. Le bus traverse la bourgade de Miyanoshita pour rentrer \u00e0 nouveau dans la for\u00eat de montagne sur une route des plus sinueuses.<\/p>\n<p>Hikari a fait la connaissance de Masa d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Tokyo. Ils travaillaient dans le m\u00eame service de comptabilit\u00e9 d\u2019une grande compagnie d\u2019import\/export. Masa quitta cette compagnie trois mois apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Hikari, mais c\u2019\u00e9tait lui qui \u00e9tait en charge de guider Hikari dans l\u2019entreprise d\u00e8s son arriv\u00e9e comme nouvelle dipl\u00f4m\u00e9e. Ils avaient li\u00e9 connaissance et une grande complicit\u00e9 s\u2019\u00e9tait vite install\u00e9e. Les fou-rire occasionnels suscitaient l\u2019agacement des voisins de bureau, qui n\u2019admettaient pas qu\u2019on puisse s\u2019amuser en travaillant. Apr\u00e8s le d\u00e9part de Masa, ils avaient gard\u00e9 contact et continuaient \u00e0 se voir certains soirs apr\u00e8s les heures de bureau, souvent le Vendredi soir. Ils se retrouvaient dans un des nombreux izakaya de Shinjuku, aux bords de Kabukicho, pour \u00e9voquer ensemble les anciens coll\u00e8gues, rigoler des nouvelles manies de certains et des attitudes autoritaires des petits chefs du service. Le brouhaha des salary men enivr\u00e9s ne les d\u00e9rangeaient pas. D\u2019ailleurs, s\u2019il existait un concours des discussions les plus bruyantes, ils l\u2019auraient tous les deux remport\u00e9 haut la main. Kei ne savait pas tr\u00e8s bien quelle relation exacte il y avait entre Hikari et Masa. \u00ab\u00a0C\u2019est un bon ami, rien de plus\u00a0\u00bb rappelait Hikari, lorsque les questions de Kei \u00e0 ce sujet devenaient trop insistantes. Kei appr\u00e9ciait leur compagnie car elle n\u2019avait pas besoin d\u2019entretenir la discussion. Elle appr\u00e9ciait tout simplement les entendre discuter et d\u00e9battre, et n\u2019intervenait que de temps en temps lorsqu\u2019elle \u00e9tait prise \u00e0 partie par Hikari. <\/p>\n<p>Le bus descend des montagnes vers le creux du lac Ashi. Le ciel s\u2019est couvert soudainement et on annonce m\u00eame de la neige en fin de journ\u00e9e. L\u2019h\u00f4tel est proche. Il est plant\u00e9 au bord du lac \u00e0 l\u2019\u00e9cart du reste des habitations. On l\u2019approche par une route \u00e9troite bord\u00e9e de mousse et d\u2019arbres centenaires. C\u2019est une atmosph\u00e8re sereine qui les accueille et qui a pour effet imm\u00e9diat de calmer le rythme effr\u00e9n\u00e9 des discussions d\u2019Hikari et de Masa. Une aura se d\u00e9gage de ces lieux, Kei le ressent. Elle peut sentir ces choses l\u00e0. D\u00e8s leur entr\u00e9e dans le hall, Ils sont saisis par la richesse de l\u2019h\u00f4tel. Masa n\u2019a pas l\u2019habitude de ce genre d\u2019endroits et fait commentaire sur commentaire, sur les d\u00e9tails de la d\u00e9coration, sur la couleur dor\u00e9e du plafond d\u2019o\u00f9 se diffuse une lumi\u00e8re jaune, sur la disposition m\u00e9thodique d\u2019objets d\u2019art dans la grande all\u00e9e du hall. Toutes ces choses, assez communes dans un h\u00f4tel de renom comme celui-ci, l\u2019\u00e9merveillent instantan\u00e9ment. Hikari est beaucoup plus habitu\u00e9e de ce genre d\u2019\u00e9tablissements pour les avoir fr\u00e9quent\u00e9 avec ses parents d\u00e8s la petite enfance. Elle reste m\u00eame un peu blas\u00e9e par cet exc\u00e8s d\u00e9monstratif. Kei, quant \u00e0 elle, regarde ailleurs. L\u2019aura de cet h\u00f4tel l\u2019intrigue. Le hall tout en longueur lui semble familier, comme si elle l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 vu dans un r\u00eave, mais elle n\u2019arrive pas \u00e0 s\u2019en souvenir pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/p>\n<p>On les conduit lentement dans les all\u00e9es et les escaliers de l\u2019h\u00f4tel vers le deuxi\u00e8me \u00e9tage d\u2019un b\u00e2timent tout en rondeur, d&rsquo;une architecture en cylindre encerclant une petite for\u00eat de bambous. L\u2019int\u00e9rieur des chambres est d\u2019un classicisme convenu. A travers les baies vitr\u00e9es aux formes \u00e9galement arrondies, on aper\u00e7oit le lac. Il est tout proche derri\u00e8re quelques arbres parsem\u00e9s. Rien ne bouge \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Le paysage est fig\u00e9 comme sur une photographie panoramique. Kei s\u2019impr\u00e8gne de ces lieux. Elle regarde longuement la for\u00eat et ses nuances de couleurs brunes. Ces yeux reviennent vers le bord du lac pr\u00e8s de l\u2019h\u00f4tel. Elle suit du regard un petit chemin de terre reliant une des portes de l\u2019h\u00f4tel vers un pont d\u2019accrochage pour petits bateaux. Il se d\u00e9gage une m\u00e9lancolie dans ce paysage qu\u2019elle observe attentivement, mais cette m\u00e9lancolie s\u2019efface soudainement sous les rires d\u2019Hikari, install\u00e9e avec Masa dans la pi\u00e8ce d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Les deux chambres sont communicantes par une double porte qu\u2019ils fermeront la nuit venue. Kei aimerait retrouver ce silence paisible, reprendre cet instant de m\u00e9lancolie qui l\u2019avait gagn\u00e9, mais Hikari l\u2019en emp\u00eache. \u00ab\u00a0Profitons des derni\u00e8res heures avant le couch\u00e9 du soleil pour visiter les environs. Pourquoi pas le Mont Komagatake juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le Mont Komagatake est une montagne coiff\u00e9e d\u2019un sanctuaire, reli\u00e9 par un t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique faisant deux trajets par heure. Le paysage depuis les hauteurs de la montagne est presqu\u2019irr\u00e9el. On distingue \u00e0 peine l\u2019oc\u00e9an au loin, cach\u00e9 derri\u00e8re des nappes de nuages \u00e9pais. Une neige fine commence \u00e0 tomber et le froid devient saisissant. Depuis le belv\u00e9d\u00e8re, Kei, Hikari et Masa allongent les bras pour attraper la neige dont les flocons grossissent de minutes en minutes. Le blanc immacul\u00e9 envahit maintenant le paysage. Le soleil au loin perce d\u2019une pointe de lumi\u00e8re, seule chaleur perceptible. Kei se sent attirer par cette chaleur, elle aimerait pouvoir sauter dans le vide et voler pour s\u2019en approcher et ressentir cette lumi\u00e8re lui r\u00e9chauffer les doigts. Elle imagine cette sensation de toutes ses forces. Cette lumi\u00e8re lui r\u00e9chauffe le c\u0153ur et elle entend bien se saisir de chacun des rayons de ce soleil, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il disparaisse derri\u00e8re les montagnes \u00e0 l\u2019horizon.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019ils regagnent l\u2019h\u00f4tel, il fait d\u00e9j\u00e0 nuit, mais la pleine lune agit comme un soleil. Ils prennent leur d\u00eener dans un des restaurants de l\u2019h\u00f4tel, un italien qui semblait bon march\u00e9 et \u00e0 la port\u00e9 de jeunes gens. Kei se montrait tout particuli\u00e8rement bavarde ce soir l\u00e0, \u00e0 la grande surprise d\u2019Hikari. L\u2019\u00e9nergie solaire agit sur elle comme un d\u00e9clencheur, au point qu\u2019elle se d\u00e9voile beaucoup plus qu\u2019\u00e0 l\u2019habitude pendant cette soir\u00e9e. Elle \u00e9voque un secret qu\u2019elle gardait enfoui depuis de nombreux mois. Son secret, c\u2019est un amour cach\u00e9 mais qui reste platonique. Kei ne fera pas les premiers pas malgr\u00e9 les encouragements et les conseils innombrables qui feront le sujet principal des discussions de ce d\u00eener. Kei termine cette journ\u00e9e le c\u0153ur l\u00e9ger. Ils rentrent dans leurs chambres en se souhaitant une bonne nuit. Kei n\u2019a pourtant pas sommeil. Elle s\u2019assoie au bord du lit et observe encore une fois le lac, cette fois-ci \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re de la lune. Il est presque minuit et la neige s\u2019est maintenant calm\u00e9e laissant place \u00e0 un filet blanc sur la pelouse du parc et sur les feuilles des arbres. Il n\u2019y a aucun bruit dans la chambre ni \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. On aurait dit que le temps fut fig\u00e9. Une barque approche pourtant lentement jusqu\u2019au ponton pr\u00e8s de l\u2019h\u00f4tel. Kei ne distingue pas tr\u00e8s bien la sc\u00e8ne, mais les mouvements de cette barque l\u2019intriguent. Elle semblait d\u2019abord continuer son chemin sur le lac mais op\u00e8re un virage pour accoster. Une personne se l\u00e8ve, une silhouette de grande taille. Elle descend de la barque et emprunte maintenant l\u2019all\u00e9e de terre entre les arbres. Elle se dirige vers l\u2019h\u00f4tel mais s\u2019arr\u00eate pourtant brutalement \u00e0 mi chemin dans la p\u00e9nombre. Seul son visage est \u00e9clair\u00e9 d\u2019un faisceau de lumi\u00e8re. Kei regarde attentivement cette silhouette d\u00e9sormais immobile et ce visage. Elle est comme aimant\u00e9e, hypnotis\u00e9e. Les traits du visage se font d\u00e9sormais plus clairs. Une m\u00e8che de cheveux blonds vient briller \u00e0 la lumi\u00e8re de la lune. Elle reconna\u00eet dans un instant d\u2019effroi l\u2019homme du parc, le crieur de Shinjuku. Elle \u00e9touffe un cri. Elle ne peut s\u2019emp\u00eacher de regarder cet homme, ce visage familier qui devient de plus en plus distinct. L\u2019homme du parc tourne son regard vers Kei. Il ne peut pourtant pas la voir car elle se trouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa chambre sans lumi\u00e8res. Mais il semble pourtant la fixer du regard avec insistance. De toutes ses forces, jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9former son visage, il crie des mots d\u2019un son inaudible: \u00ab\u00a0Echappes-toi\u00a0\u00bb. Kei n\u2019entend pas cette voix qui crie, mais comprend ce message.<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9nombre de la chambre, Kei lui r\u00e9pond par un murmure: \u00ab\u00a0Non. Pas ce soir. Pas cette nuit.\u00a0\u00bb. D\u2019un geste brusque, elle ferme le rideau de la chambre et reste assise immobile le regard fixe pendant quelques minutes. Ce soir, Hikari est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et la prot\u00e8ge. Ce soir, la lumi\u00e8re l\u2019emporte sur les songes. Elle n\u2019a rien \u00e0 craindre. Elle laisse \u00e9chapper un soupir et un petit sourire \u00e0 peine visible. Elle se jette \u00e0 la renverse sur le lit et s\u2019endort imm\u00e9diatement, en toute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 4<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2019\/12\/02\/du-songe-a-la-lumiere-4\/\">billet original de publication<\/a> du 2 D\u00e9cembre 2019)<\/em><\/center><\/p>\n<p>\u201cDis-moi au fait, \u00e7a va mieux?\u201d demande soudainement Aki. Kei se trouve d\u2019abord prise au d\u00e9pourvu par la question de sa coll\u00e8gue mais reprend vite ses esprits.<br \/>\n\u201cOui, \u00e7a va beaucoup mieux. J\u2019avais tr\u00e8s froid et de la fi\u00e8vre. Je suis rest\u00e9 couch\u00e9e tout le week-end, mais \u00e7a va beaucoup mieux maintenant.\u201d lui r\u00e9pond Kei d\u2019un air qu\u2019elle croit convainquant. Elle n\u2019aime pas beaucoup mentir et elle est d\u2019ailleurs assez maladroite dans ses mensonges. Elle donne toujours trop d\u2019informations qui finissent par la trahir. En poussant un peu le questionnement, on aurait vite fait de voir clair dans son jeu. De toute mani\u00e8re, Aki pose cette question machinalement sans y \u00e9prouver un int\u00e9r\u00eat particulier, et il n\u2019y a aucune raison qu\u2019elle ait eu vent de cette excursion soudaine \u00e0 Hakone.<\/p>\n<p>Mais elle continue tout de m\u00eame d\u2019un air soucieux. \u00ab\u00a0Ce n\u2019\u00e9tait pas la grippe, j\u2019esp\u00e8re?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Non, juste un gros rhume tout au plus.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Tu r\u00e9cup\u00e8res tr\u00e8s vite en tout cas, c\u2019est beau la jeunesse.\u00a0\u00bb<br \/>\nKei est maintenant persuad\u00e9e qu\u2019Aki a des doutes sur sa situation du week-end, mais la conversation se termine brutalement au son de la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone. Aki est la voisine de bureau de Kei depuis son arriv\u00e9e dans l\u2019entreprise l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Elle n\u2019en est pas s\u00fbre mais on dit que \u00e7a fait trente ans qu\u2019elle travaille ici. Elle conna\u00eet tous les rouages du service, son histoire, les conflits \u00e9touff\u00e9s entre certains employ\u00e9s, m\u00eame si elle, elle s\u2019en tient toujours \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Elle semble toujours \u00eatre d\u2019une humeur homog\u00e8ne, ou du moins elle maitrise parfaitement les mani\u00e8res de dissimuler ses soucis et ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me. Aki a pris Kei sous son aile d\u00e8s son arriv\u00e9e dans le service. Elle lui a tout appris dans les moindres d\u00e9tails, petit \u00e0 petit. Kei n\u2019\u00e9prouve pas de passion pour ce m\u00e9tier mais elle ne vient pas non plus au bureau avec des pincements au c\u0153ur. Elle suit en quelque sorte les traces de son p\u00e8re qui travaille \u00e9galement dans le service d\u2019administration clients d\u2019une grande entreprise r\u00e9gionale d\u2019assurance \u00e0 Nagoya. C\u2019\u00e9tait la voie par d\u00e9faut qu\u2019elle a choisi, ne pouvant se d\u00e9cider sur autre chose.<\/p>\n<p>Interrompue par sa coll\u00e8gue, Kei a perdu le fil de ses calculs sur son tableur Excel. D\u00e8s qu\u2019elle quitte l\u2019ordinateur des yeux, il lui faut toujours quelques minutes pour se replonger dans ces chiffres qu\u2019il faut additionner, multiplier, soustraire, combiner, r\u00e9concilier, le tout en se concentrant suffisamment pour s\u2019extraire des bruits alentours. Alors qu\u2019elle rep\u00e8re des yeux le point o\u00f9 elle peut reprendre son travail, une notification de message vient de nouveau l\u2019interrompre. Elle d\u00e9cide d\u2019abord de l\u2019ignorer mais cette notification qui clignote sans interruption en bas de son \u00e9cran, devient tr\u00e8s vite insupportable. Elle abdique. Un l\u00e9ger sourire, presque indescriptible, se dessine sur son visage. C\u2019est un message de Tani.<\/p>\n<p>Tani, c\u2019est Yoshiyuki Taniguchi. Il travaille au 10\u00e8me \u00e9tage de la tour, dans une toute autre division du groupe. Il a seulement quelques ann\u00e9es de plus que Kei. Ils avaient sympathis\u00e9 quelques mois apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Kei, au restaurant de l\u2019entreprise devant la derni\u00e8re tartelette au chocolat qu\u2019il restait au coin dessert. Le sourire poli mais g\u00e9n\u00e9reux de Taniguchi l\u2019avait tout de suite rendu sympathique. Ils se sont rencontr\u00e9s plusieurs fois au restaurant de l\u2019entreprise. Tani \u00e9tait attentif aux horaires de Kei et organisait ses pauses d\u00e9jeuner en m\u00eame temps qu\u2019elle, sans lui dire. Au bout de quelques semaines de rencontres opportunes, Kei commen\u00e7a \u00e0 comprendre qu\u2019il ne s\u2019agissait pas seulement d\u2019un heureux hazard qui se r\u00e9p\u00e9tait. Il y a une semaine, Tani lui proposa d\u2019aller au cin\u00e9ma apr\u00e8s les heures de bureau. C\u2019est assez inhabituel pour Kei d\u2019aller au cin\u00e9ma un lundi. Comme inquiet que Kei lui fasse faux bond, il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la recontacter au milieu de la matin\u00e9e en lui envoyant ce message qui l\u2019interrompt de nouveau dans son travail. Tani lui avait donn\u00e9 le nom du film qu\u2019ils allaient voir, mais elle ne le connaissait pas. Elle ne se se rappelle plus du titre. Elle se souvient seulement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un film ind\u00e9pendant d\u2019anticipation o\u00f9, pour des raisons \u00e9cologiques, on \u00e9teint toutes les lumi\u00e8res et les machines dans les villes une fois par semaine. Pendant ce qu\u2019on appelle le \u2018jour de la nuit\u2019, la loi interdit strictement toute utilisation d\u2019appareils \u00e9lectriques et \u00e9lectroniques. Kei s\u2019\u00e9tait demand\u00e9e pourquoi le cin\u00e9ma s\u2019obstine toujours \u00e0 inventer des futurs apocalyptiques. M\u00eame si elle a quelques doutes sur l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce film, la perspective de passer une soir\u00e9e avec Tani la r\u00e9jouit. <\/p>\n<p>Kei n\u2019\u00e9prouve pas vraiment d\u2019attirance physique pour Tani, mais son regard aux yeux rieurs l\u2019apaise et la place dans un sentiment de comfort inexplicable. Ce sentiment est rare pour Kei. Elle se sent un peu plus l\u00e9g\u00e8re et les journ\u00e9es semblent plus fluides et remplies d\u2019une lumi\u00e8re diffuse qu\u2019elle serait la seule \u00e0 ressentir. Elle avait essay\u00e9 d\u2019expliquer ce sentiment \u00e0 Hikari et son ami Masa, le soir au restaurant de Hakone, mais elle n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 se faire comprendre. On lui avait conseill\u00e9 de faire le premier pas, mais il s\u2019av\u00e8re que le contraire s\u2019est produit. Elle n\u2019avait pas mentionn\u00e9 cette rencontre aujourd\u2019hui lors de la soir\u00e9e \u00e0 Hakone. Peut \u00eatre par peur qu\u2019on la pousse \u00e0 aller plus vite qu\u2019elle ne le d\u00e9sire. <\/p>\n<p>La fin de journ\u00e9e arrive tr\u00e8s vite sauf les derni\u00e8res minutes qui sont interminables. Elle ne sort pas du bureau en m\u00eame temps que Tani pour ne pas \u00e9veiller de soup\u00e7ons inutiles. Ils se sont donn\u00e9s rendez-vous \u00e0 Shibuya, pr\u00e8s du cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019\u00e9tage du magasin Diesel. Apr\u00e8s \u00eatre descendu de l\u2019immeuble de Nishi Shinjuku, elle se cale dans les rang\u00e9es d\u2019employ\u00e9s de bureau rentrant chez eux. Il faut choisir une file et suivre le rythme dans le couloir couvert qui am\u00e8ne \u00e0 la gare de Shinjuku. Elle \u00e9vite toujours du regard l\u2019oeil de Shinjuku plac\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du couloir pr\u00e8s de la gare. Cette statue de verre en forme d\u2019oeil gigantesque observe la foule qui marche inlassablement. Elle se sent observ\u00e9e comme si on \u00e9piait ses moindres gestes. Cet inconfort la pousse parfois \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer le pas et \u00e0 effleurer les \u00e9paules des gens dans la foule en les d\u00e9passant.<\/p>\n<p>Quand elle rentre dans le wagon du train, elle ne s\u2019assoit jamais mais se cale plut\u00f4t contre la structure de tubes m\u00e9talliques pr\u00e8s des portes automatiques. L\u2019homme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, assis sur la banquette, lit assid\u00fbment un vieux manga qui a l\u2019air d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 dans un grenier sombre, perdu sous une pile de livres. L\u2019homme assis en face de lui est assoupi mais se r\u00e9veille soudainement \u00e0 chaque arr\u00eat. Il ouvre grand ses yeux globuleux avec insistance pour d\u00e9chiffrer sur l\u2019\u00e9criteau digital le nom de la station o\u00f9 le train arrive. On a l\u2019impression qu\u2019on lui a d\u00e9rob\u00e9 ses lunettes tellement il se concentre intens\u00e9ment sur les \u00e9critures. Kei le regarde regarder les \u00e9critures digitales alors il tourne le regard pour la regarder. Elle d\u00e9tourne elle-m\u00eame le regard pour regarder la fille d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Elle pianote sur son t\u00e9l\u00e9phone portable \u00e0 toute vitesse, fait de longues pauses immobiles en regardant son \u00e9cran. Elle semble hypnotis\u00e9e par la lumi\u00e8re qui s\u2019en diffuse. Mais elle reprend soudainement ses mouvements rapides sans quitter son \u00e9cran de l\u2019oeil. Kei n\u2019arrive pas \u00e0 \u00e9crire vite sur son smartphone. Elle aime pourtant y \u00e9crire ses pens\u00e9es comme sur un journal intime. La plupart de ses textes sont d\u2019ailleurs insignifiants et elle ne les relit jamais, mais elle aime ce moment de dialogue avec elle-m\u00eame. Elle prend son temps, l\u00e8ve la t\u00eate entre deux phrases et regarde autour d\u2019elle. Parfois, ses doigts ne vont pas aussi vite que sa pens\u00e9e, ce qui cr\u00e9e une frustration qui la pousse \u00e0 vouloir \u00e9crire plus vite sans prendre la peine de v\u00e9rifier si les phrases qui ont r\u00e9sultent ont un sens. Les corrections automatiques de mots peuvent parfois jouer des tours. Elle se dit qu\u2019il ne suffira bient\u00f4t plus que d\u2019\u00e9crire quelques mots pour que la suite du paragraphe s\u2019\u00e9crive automatiquement, au fur et \u00e0 mesure que la machine apprendra les habitudes d\u2019\u00e9criture et les sujets de pr\u00e9dilection de son auteur. Cette pens\u00e9e devient tout d\u2019un coup effrayante et elle \u00e9teint son portable pour le glisser dans sa veste de cuir noir. Elle l\u00e8ve les yeux en regardant dans le vide, pour finalement apercevoir \u00e0 quelques m\u00e8tres d\u2019elle, un homme assis la t\u00eate pench\u00e9e sur son portable. Il se trouve derri\u00e8re un groupe de quatre hommes en costumes discutant \u00e0 voix hautes d\u2019un ton enjou\u00e9 et elle distingue un peu plus ce visage qui lui est familier au gr\u00e9 des mouvements du groupe d\u2019hommes balanc\u00e9s par les virages de la voix ferr\u00e9e. Elle reconna\u00eet la forme de ce visage et cette chevelure blonde. C\u2019est l\u2019homme de la p\u00e9nombre \u00e0 Hakone, le crieur de Shinjuku. Dans son effroi, Kei fait un mouvement en arri\u00e8re, le dos plaqu\u00e9 contre le cadre tubulaire de la banquette, et d\u00e9tourne le regard. Certainement surpris par son mouvement brusque en arri\u00e8re, l\u2019homme aux yeux globuleux l\u00e8vent maintenant les yeux vers elle. La fille au t\u00e9l\u00e9phone portable interrompt son pianotage pour la d\u00e9visager \u00e0 son tour. Kei se sent prise au pi\u00e8ge. Le vibreur de son t\u00e9l\u00e9phone portable se d\u00e9clenche ensuite dans sa veste de cuir. Il vibre tr\u00e8s bri\u00e8vement. Kei ferme les yeux pour essayer de s\u2019abstraire de cette situation, mais pense \u00e0 cet homme qui la suit sans cesse. Peut \u00eatre est ce lui qui lui envoie un message sur son portable. Elle n\u2019ose pas regarder et ferme les yeux plus fort encore. La station de Yoyogi est pass\u00e9e. Il ne reste qu\u2019Harajuku et ensuite Shibuya o\u00f9 elle va descendre. Elle prie pour que l\u2019homme \u00e0 la chevelure blonde disparaisse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Shibuya, Shibuya &#8230;\u00a0\u00bb Kei ouvre les yeux et l\u2019homme n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus l\u00e0. Il est peut \u00eatre descendu \u00e0 la station d\u2019Harajuku pendant qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait plong\u00e9e volontairement dans le noir complet pour effacer ces images qui la hantent. La foule se bouscule \u00e0 la descente du wagon et elle se laisse emporter dans le flot des passagers jusqu\u2019aux portes de sortie. La foule se disperse, la laissant soudainement seule au milieu du hall de la station. Il faut qu\u2019elle reprenne ses esprits et qu\u2019elle d\u00e9passe ses peurs. Elle sort son iPod de son petit sac, un vieux mod\u00e8le aux couleurs dor\u00e9es, et commence \u00e0 marcher droit devant elle. Dans les couloirs de la station, une jeune femme s\u2019arr\u00eate brusquement devant une affiche de spectacle et lui bloque involontairement le passage. Elle porte un petit sac en tissu avec une blanche neige dessin\u00e9e la t\u00eate \u00e0 l\u2019envers. Au dessus, on peut lire les inscriptions \u201cStay Weird\u201d \u00e9crites en gros caract\u00e8res. Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 elle aper\u00e7oit ce texte, les notes de guitares de m\u00e9tal industriel allemand du morceau Rammstein d\u00e9marre dans ses \u00e9couteurs, l\u2019effraie un peu mais agissent \u00e9galement comme l\u2019\u00e9lectrochoc dont elle avait besoin pour reprendre pied dans ce monde. Kei a vu Lost Highway il y a plusieurs ann\u00e9es en DVD avec son amie de lyc\u00e9e Namie. Elles sont toutes les deux passionn\u00e9es de cin\u00e9ma, notamment celui de Lynch, o\u00f9 l\u2019association de la musique avec les images jouent \u00e9norm\u00e9ment sur l\u2019impact \u00e9motionnel d\u00e9routant qu\u2019il provoque. Kei \u00e9coute de temps la bande originale du film lorsqu\u2019elle rentre du bureau le soir, quand elle ressent l\u2019envie d\u2019entendre la voix de Bowie sur le morceau \u00ab\u00a0I\u2019m Deranged\u00a0\u00bb ouvrant le film sur une route dans la nuit. Mais ce soir, elle ne rentre pas chez elle. Enfin pas tout de suite, car elle a rendez-vous avec Tani.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 5<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2020\/05\/31\/du-songe-a-la-lumiere-5\/\">billet original de publication<\/a> du 31 Mai 2020)<\/em><\/center><\/p>\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 minuit, Kei court dans les couloirs de la gare. Elle ne retrouve plus son chemin car les travaux ont modifi\u00e9s certains des couloirs qu\u2019elle avait l\u2019habitude d\u2019emprunter. La pr\u00e9cipitation lui fait perdre son sens de l\u2019orientation. Il ne reste que peu de temps avant le dernier train. Elle a quitt\u00e9 Tani un peu vite alors qu\u2019ils passaient pourtant un bon moment ensemble. Un vent de panique soudain la prit alors qu\u2019ils marchaient tous les deux en direction de la gare, dans les rues encombr\u00e9es du centre de Shibuya. La foule bloquait le passage et elle eut pendant un instant l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait volontaire pour lui faire manquer son train. Elle pr\u00e9f\u00e8re dire adieu un peu vite \u00e0 Tani et se frayer seule un chemin dans la foule. Tani en fut \u00e9tonn\u00e9 et il eut \u00e0 peine le temps de lui crier aurevoir que Kei s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 engouffr\u00e9e dans le flot dense des passants marchant devant eux. Kei ne connait pas elle-m\u00eame la raison de cette panique soudaine. Elle s\u2019est sentie oppress\u00e9e au point d\u2019avoir du mal \u00e0 respirer. La ligne de tain Inokashira n\u2019est pourtant pas difficile \u00e0 trouver, mais elle s\u2019\u00e9gare tout de m\u00eame dans les couloirs modifi\u00e9s de la gare. Elle arrive dans le grand hall o\u00f9 la cr\u00e9ature en flamme de la fresque de Taro Okamoto semble la regarder. Il y a quelques minutes de cela, elle se sentait au bord de l\u2019explosion comme cette cr\u00e9ature dessin\u00e9e sur le mur. La tension a maintenant baiss\u00e9. Elle aper\u00e7oit les portes automatiques de la ligne de train qui la ram\u00e8nera \u00e0 la maison. Tani, qui marchait derri\u00e8re d\u2019un pas rapide, arrive finalement \u00e0 la rejoindre et lui fait un signe de la main qu\u2019elle n\u2019aper\u00e7oit pas. Il se met \u00e0 courir et parvient \u00e0 lui attraper la main avant qu\u2019elle ne traverse les portes automatiques. Kei n\u2019est pas surprise. Elle se doutait bien que Tani essaierait de la rejoindre, qu\u2019il s\u2019inqui\u00e9terait sans doute.<br \/>\n\u201c Excuses-moi \u201d lui dit simplement Kei. \u201c J\u2019ai eu peur de manquer le dernier train, mais il reste encore 30 minutes. Je connais pourtant les horaires. Je ne sais pas pourquoi je me suis pr\u00e9cipit\u00e9e. Je suis d\u00e9sol\u00e9e.\u201d<br \/>\nTani tente de la rassurer mais ne sait comment faire car la situation lui \u00e9chappe. Il voudrait aussi savoir pourquoi, mais \u00e7a ne sera pas pour aujourd\u2019hui.<br \/>\n\u201c Il est tard, tu devrais prendre le prochain train et te reposer. On a pass\u00e9 un bon moment ensemble. On a peut \u00eatre un peu trop rigol\u00e9. \u201d Tani fait ses adieux sur cette note positive. Kei esquisse un sourire sans rien dire et traverse les portes automatiques donnant sur les deux quais. Elle n\u2019est pas seule sur les quais. Elle avance un peu plus loin au bout de la gare, l\u00e0 o\u00f9 la foule se fait moins dense. Elle s\u2019arr\u00eate finalement pour attendre que le prochain train entre en gare. Il faut qu\u2019elle envoie un petit message \u00e0 Tani. \u201cIl doit me trouver tr\u00e8s bizarre.\u201d se dit elle en regardant dans le vide devant elle, vers les parties sombres de la gare. \u201c Mais tu es bizarre, tu n\u2019es pas comme tout le monde.\u201d Elle entend cette voix comme si on lui chuchotait \u00e0 l\u2019oreille. Elle ne fr\u00e9mit pas, elle ne prend pas peur. Cette voix la suit depuis son enfance. M\u00eame si elle a du mal \u00e0 l\u2019accepter, elle a fini par s\u2019y faire. \u201cQu\u2019est ce qu\u2019il y a de si bizarre chez moi, je suis une personne ordinaire, je veux \u00eatre une personne ordinaire. Je veux avoir un petit copain comme tout le monde, pouvoir exprimer mes sentiments sans d\u00e9tours, ne pas me laisser emprisonner dans mes propres murs.\u201d Les larmes la gagnent soudainement suite \u00e0 ces pens\u00e9es, mais elle les retient. Elle reste debout sur le quai, dans la file d\u2019attente \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. Personne autour d\u2019elle ne soup\u00e7onne la tourmente qui la gagne. Un jeune couple devant elle parle fort d\u2019un film qu\u2019ils viennent de voir au cin\u00e9ma. Elle se concentre sur cette conversation pour ne plus penser \u00e0 elle. Ils se moquent du jeu des acteurs. Kei a aussi parl\u00e9 cin\u00e9ma ce soir, dans un restaurant italien au sous-sol que Tani avait choisi. Le restaurant \u00e9tait sans pr\u00e9tention ce qui avait tout de suite mis Kei \u00e0 l\u2019aise. Ils ont parl\u00e9 du film qu\u2019ils venaient de voir, de Tarantino qu\u2019ils aiment tous les deux beaucoup, des films de genre hongkongais, de ceux de Wong Kar-Wai, d\u2019un cin\u00e9ma qui a l\u2019air tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui dont parle le couple devant elle sur le quai de la gare.<\/p>\n<p>Le train Keio arrive enfin en gare sur la ligne 2 \u00e0 minuit trente et partira dans quelques minutes. Kei quitte du regard le jeune couple qui s\u2019assoit un peu plus loin dans le wagon. Elle s\u2019assoit \u00e9galement car elle n\u2019a pas envie de rester debout pour \u00e9crire sur son iPhone ce soir. Elle pr\u00e9f\u00e8re observer autour d\u2019elle. Deux jeunes filles assises en face comparent leurs pages Instagram en rigolant, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un homme endormi, un salary man qui a d\u00fb abuser un peu trop de l\u2019alcool avec ses coll\u00e8gues de bureau. Rien d\u2019inhabituel ni d\u2019int\u00e9ressant \u00e0 observer ce soir. Le train est \u00e9trangement bond\u00e9 pour une heure aussi tardive. Il faut dire que Kei n\u2019a pas l\u2019habitude de rentrer aussi tard le soir, surtout en semaine. Elle se sent un peu fautive. Apr\u00e8s avoir menti ce matin \u00e0 sa coll\u00e8gue Aki sur son \u00e9tat de sant\u00e9, voil\u00e0 qu\u2019elle est toujours de sortie tard le soir. L\u2019impression d\u2019enfreindre un r\u00e8glement, qu\u2019elle se serait impos\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, lui donne une certaine satisfaction. Le train arrive \u00e0 la station de Inokashira plus vite qu\u2019elle ne le pensait. Quelques personnes seulement descendent en silence. Le train \u00e9tait devenu de plus en plus calme alors qu\u2019il se d\u00e9lestait de ses passagers \u00e0 chaque station. Kei aime beaucoup cette gare. Elle se souvient de la premi\u00e8re fois o\u00f9 elle est venue ici, pour voir Hikari qui venait juste d\u2019am\u00e9nager \u00e0 c\u00f4t\u00e9. C\u2019est une station tr\u00e8s simple, sans commerces pour l\u2019encombrer. Sa situation pr\u00e8s du parc lui donne un c\u00f4t\u00e9 champ\u00eatre qui lui plait beaucoup. Elle se souvient du moment o\u00f9 elles \u00e9taient assises sur un des bancs du quai ouvert sur l\u2019ext\u00e9rieur. Un groupe, certainement amateur, jouait de la guitare et chantait dans la nuit. Le chant des grillons venait ajouter une profondeur \u00e0 cette symphonie improvis\u00e9e. Ce moment particulier avec Hikari, assise sur le quai \u00e0 \u00e9couter cette musique, reste grav\u00e9 dans sa m\u00e9moire comme un court moment de bonheur. Elle repense parfois \u00e0 ce moment lorsqu\u2019elle arrive \u00e0 la gare de Inokashira, surtout quand des \u00e9v\u00e8nements perturbants ont d\u00e9rang\u00e9 sa journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle marche \u00e0 pas lents sur le quai jusqu\u2019aux portes automatiques, perdue dans ses pens\u00e9es. Il est presque 1h du matin. seuls le konbini, la gare et quelques lampadaires am\u00e8nent un peu de lumi\u00e8re sur la place devant la station. Hikari se tient l\u00e0, assise au bord d\u2019un muret en fumant une cigarette. Kei s\u2019\u00e9tonne de sa pr\u00e9sence.<br \/>\n\u201c Mais que fais tu ici aussi tard, tu attends quelqu\u2019un? \u201d<br \/>\n\u201c C\u2019est toi que j\u2019attends.\u201d r\u00e9torque imm\u00e9diatement Hikari. \u201c Tu m\u2019as demand\u00e9 de venir te rejoindre ici vers 1h, donc je suis venue un peu inqui\u00e8te, je dois bien le dire. Tu as de la chance, je n\u2019\u00e9tais pas encore endormie. \u201d<br \/>\nKei ne comprend pas cette situation car elle est certaine de ne pas avoir appel\u00e9 Hikari, m\u00eame si elle avait tr\u00e8s envie de la voir ce soir.<br \/>\n\u201c J\u2019ai re\u00e7u ton message il y a un peu plus d\u2019une demi-heure. J\u2019ai failli ne pas venir, tu sais! \u201d<br \/>\n\u201c Merci Hikari. \u201d Il s\u2019op\u00e8re parfois ce genre de t\u00e9l\u00e9pathie. Hikari r\u00e9pond \u00e0 ce besoin de lumi\u00e8re qu\u2019\u00e9prouve Kei sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de le provoquer. Lorsqu\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre s\u2019op\u00e8re chez Kei, Hikari lui vient en aide et sa seule pr\u00e9sence r\u00e9tablit les choses autour d\u2019elle.<br \/>\n\u201c Tu as encore \u00e9clairci tes cheveux? \u201c demande Hikari. \u201c Ils semblent plus blonds que le week-end dernier. On a m\u00eame l\u2019impression que tu \u00e9claires la place. \u201c<br \/>\n\u201c Non, je n\u2019ai rien chang\u00e9. Tu te fais des id\u00e9es. \u201c lui r\u00e9pond Kei. Cette lumi\u00e8re interne, elle la ressent jusqu\u2019\u00e0 la pointe de ses cheveux.<\/p>\n<p>Elle marchent toutes les deux dans les rues vides et \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appartement de Kei. Hikari dormira \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle ce soir sur le futon. Kei lui parlera de Tani et de cette soir\u00e9e parfaite qu\u2019ils ont pass\u00e9. Elle ne mentionnera pas la crise soudaine de panique dont elle a souffert pr\u00e8s de la gare. Hikari sait d\u00e9j\u00e0 que tout n\u2019est pas aussi simple.<br \/>\n\u201c Hikari, tu te souviens de la premi\u00e8re fois o\u00f9 nous sommes venues ensemble \u00e0 Inokashira? \u201c<br \/>\n\u201c Oui, ce souvenir a beaucoup de valeur, il ne faut pas l\u2019oublier. Endors toi maintenant, il est tard et tu travailles demain comme moi. \u201c<br \/>\nL\u2019explosion interne semble d\u00e9j\u00e0 loin. Il n\u2019y a plus de raison de s\u2019inqui\u00e9ter. Maman n\u2019est plus tr\u00e8s loin, je le sais Il suffit juste d\u2019attendre encore un peu. Kei l\u00e8ve le regard sur le cadre pos\u00e9 sur la commode pour voir son visage qui lui retourne un sourire fig\u00e9. Hikari remonte la couverture, puis Kei ferme les yeux paisiblement.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 6<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2021\/01\/09\/du-songe-a-la-lumiere-6\/\">billet original de publication<\/a> du 9 Janvier 2021)<\/em><\/center><\/p>\n<p>\u201cI\u2019m not afraid anymore\u201d, ces mots raisonnent dans sa t\u00eate d\u2019une mani\u00e8re beaucoup plus prononc\u00e9e que le reste des paroles du morceau qu\u2019elle \u00e9coute ce soir allong\u00e9e sous le futon. Il est presque minuit, mais elle ne trouve pas le sommeil. Beaucoup de choses tournent dans sa t\u00eate, ces peurs qui la hantent depuis de nombreuses ann\u00e9es et qui reviennent continuellement par cycles. La musique qu\u2019elle \u00e9coute n\u2019est certainement pas un rem\u00e8de \u00e0 son mal, mais elle ressent un certain r\u00e9confort \u00e0 percevoir la noirceur d\u2019\u00e2me des autres. Il faut que je cesse de me soucier inutilement de probl\u00e8mes que je ne suis pas en mesure de r\u00e9gler. \u201cShe\u2019s lost control\u201d est scand\u00e9 un peu plus tard dans un autre morceau de l\u2019album. Elle l\u2019\u00e9coute fort aux \u00e9couteurs dans son petit appartement, le regard fixant le plafond uniforme. Ses yeux cherchent un point d\u2019accroche pour divertir son esprit des r\u00e9flexions vaines qui la gagnent d\u00e8s qu\u2019elle ferme les yeux. Mais le morceau la ram\u00e8ne \u00e0 ses pens\u00e9es lorsque la voix de Ian Curtis, comme sortie des t\u00e9n\u00e8bres, prononce encore ces paroles \u201cShe\u2019s lost control again\u201d. \u00ab\u00a0Est-ce qu\u2019il parle de moi?\u00a0\u00bb pense t\u2019elle. Comment faire pour ne plus perdre contr\u00f4le. Quand ses \u00e9motions deviennent trop fortes, le seul \u00e9chappatoire qu\u2019elle a trouv\u00e9 est de fuir et trouver un lieu s\u00fbr. \u201cMais, je ne ne peux plus fuir sans arr\u00eat. Comment ne plus avoir peur\u201d. Ses r\u00e9flexions tournent en rond, sans conclusions, comme d\u2019habitude. Elle esp\u00e8re trouver dans ces r\u00e9flexions les forces n\u00e9cessaires qui lui permettront de surmonter ses peurs futures, mais en r\u00e9alit\u00e9 celles-ci se r\u00e9p\u00e8tent et rien ne change. Tout est immuable malgr\u00e9 sa bonne volont\u00e9 et l\u2019aide des gens autour d\u2019elle. \u00ab\u00a0Je suis pourtant l\u00e0 pr\u00e8s de toi, au fond de tes r\u00eaves qui deviennent r\u00e9alit\u00e9. Je te donne ce pouvoir m\u00eame si tu n\u2019es pas \u00e0 m\u00eame de le contr\u00f4ler. Endors toi maintenant, il est temps.\u00a0\u00bb Les sons noirs de Joy Division s\u2019effacent progressivement dans sa conscience, Kei abandonne ses derni\u00e8res forces et s\u2019endort profond\u00e9ment. Dans ses songes, elle pense \u00e0 son amie d\u2019enfance Rikako qu\u2019elle n\u2019a pas vu depuis plusieurs mois. Rikako Miyajima \u00e9tait une de ses meilleures amies lorsqu\u2019elles \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire, mais elles se sont \u00e9loign\u00e9es quand le p\u00e8re de Rikako dut se d\u00e9placer jusqu\u2019\u00e0 Tokyo pour son travail. Toute sa famille d\u00e9m\u00e9nage\u00e2t et elles ne se revirent pas pendant de nombreuses ann\u00e9es jusqu\u2019au d\u00e9m\u00e9nagement de Kei \u00e0 Tokyo il y a presque deux ans. Elle avait pourtant gard\u00e9 contact avec Rikako pendant toutes ces ann\u00e9es, ne serait ce que pour donner des nouvelles des amis et amies que Rikako avait laiss\u00e9 derri\u00e8re elle \u00e0 Nagoya. La distance les avait \u00e9loign\u00e9 mais Kei eu l\u2019impression qu\u2019elles ne s\u2019\u00e9taient jamais vraiment s\u00e9par\u00e9es lorsqu\u2019elles se sont revues pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re \u00e0 Tokyo, dans un caf\u00e9 bond\u00e9 du Department Store Lumine de Shinjuku. Avec Hikari, Rikako est sa seule amie d\u2019enfance vivant \u00e0 Tokyo. \u00ab\u00a0Tu devrais la revoir tr\u00e8s vite, avant qu\u2019il ne soit trop tard. La vie est quelque chose d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, ne l\u2019oublies pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Kei se r\u00e9veille soudainement le lendemain \u00e0 6h en ayant le sentiment d\u2019\u00eatre revenue des profondeurs de la terre, tant son sommeil \u00e9tait intense. Elle ne se souvient jamais de ses r\u00eaves. Et si c\u2019\u00e9taient des cauchemars, je n\u2019en souviendrais peut-\u00eatre\u00a0\u00bb, se dit elle. \u00ab\u00a0Ou peut \u00eatre, ne faudrait-il mieux pas\u00a0\u00bb. Que \u00e7a soit un jour de semaine ou le week-end, elle se r\u00e9veille toujours \u00e0 la m\u00eame heure, quand la ville autour d\u2019elle est encore froide. Elle trouve un certain confort \u00e0 penser \u00eatre la seule \u00e9veill\u00e9e dans le quartier. Elle ressent pendant ces quelques moments t\u00f4t le matin un grand sentiment de libert\u00e9. Elle entrouvre la fen\u00eatre pour v\u00e9rifier si la pluie annonc\u00e9e la veille a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Elle est trop fine pour faire du bruit \u00e0 travers les fen\u00eatres ferm\u00e9es de l\u2019appartement. Un vent l\u00e9ger et frais l\u2019enveloppe. C\u2019est une sensation agr\u00e9able qu\u2019elle recherche \u00e0 chaque fois qu\u2019elle ouvre cette fen\u00eatre. Je ne pourrais pas courir ce matin, mais je peux lire au bord de la fen\u00eatre en laissant passer la matin\u00e9e. Lui vient l\u2019id\u00e9e de contacter son amie Rikako. Elles se voient souvent au m\u00eame endroit, mais Kei a envie d\u2019autre chose pour leur prochaine rencontre. Rikako serait peut \u00eatre partante pour aller voir un concert. Elles partagent toutes les deux les m\u00eames go\u00fbts pour les musiques rock alternatives, comme celle qu\u2019elle a \u00e9cout\u00e9 hier soir sous le futon. En ouvrant LINE sur son iPhone, une indication de message appara\u00eet aussit\u00f4t de la part de Tani. Elle ne l\u2019a pas vu depuis l\u2019\u00e9pisode de Shibuya. Enfin, ils se sont bien rencontr\u00e9s \u00e0 la cantine du bureau pendant la pause du d\u00e9jeuner, mais c\u2019\u00e9tait bref car Kei ressent depuis une certaine g\u00eane. Tani a bien essay\u00e9 de lui signifier sa compr\u00e9hension, mais pour Kei, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 trop tard. Ils resteront certainement de bons amis dans le cadre professionnel.<\/p>\n<p>Kei rejoint Rikako vers 8h du soir devant le studio Alta \u00e0 la sortie Est de la gare de Shinjuku. \u00ab\u00a0Tu t\u2019es encore perdue dans la station?\u00a0\u00bb. Kei acquiesce d\u2019un mouvement de t\u00eate avec un bref sourire. \u00ab\u00a0C\u2019est le seul endroit o\u00f9 je me perds syst\u00e9matiquement, c\u2019est comme si une voix dans ma t\u00eate m\u2019indiquait \u00e0 chaque fois la mauvaise direction\u00a0\u00bb. Rikako ne porte pas beaucoup d\u2019importance \u00e0 cette r\u00e9ponse. Kei fait souvent des allusions \u00e0 cette pr\u00e9sence int\u00e9rieure mais Rikako y a toujours vu une tentative de Kei de repousser ses responsabilit\u00e9s sur quelqu\u2019un d\u2019autre. Les responsabilit\u00e9s peuvent \u00eatre une source naturelle de peur, et Rikako ne lui en tient pas gr\u00e9 de vouloir s\u2019en \u00e9chapper. Kei et Rikako s\u2019\u00e9taient mises d\u2019accord sur le style vestimentaire ce soir car elles allaient voir un concert de rock underground qui pouvait s\u2019av\u00e9rer musicalement agressif. Kei avait mis sa jupe courte noire sur des collants noirs et des boots Dr.Martens montantes. Derri\u00e8re sa veste de cuir un peu us\u00e9e, on devine les lignes distordues de \u00ab\u00a0Unknown Pleasures\u00a0\u00bb sur son t-shirt. L\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 du graphisme faisant des pics lui rappelle sa propre instabilit\u00e9, mais porter ce t-shirt lui donne en m\u00eame temps la force d\u2019une armure. Rikako avait elle une jupe \u00e0 carreaux rouge et noire et une veste de jeans claire. On aurait pu croire qu\u2019elles faisaient partie d\u2019un groupe de rock si elles avaient des \u00e9tuis \u00e0 guitares accroch\u00e9s sur les \u00e9paules. Elle se dirigent vers le quartier de Kabukich\u014d sans entrer dans ses profondeurs, car la live house o\u00f9 elles iront un peu plus tard ne se trouve qu\u2019\u00e0 sa surface sur la rue Hanamichi. Rikako assiste r\u00e9guli\u00e8rement aux concerts du Loft de Shinjuku et a m\u00eame li\u00e9 connaissance avec certains groupes se produisant dans cette salle. C\u2019est le cas de Ruka Akatsuki et Minami Tezuka du groupe Atomic Preachers qu\u2019elle a d\u00e9couvert il y a trois ans. Elle avait tellement appr\u00e9cier le duo vocal et leur mani\u00e8re d\u2019alterner paroles rapp\u00e9es et chant\u00e9es, qu\u2019elle avait voulu leur communiquer directement son appr\u00e9ciation \u00e0 la fin du concert. Rikako est le genre de personne \u00e0 montrer franchement ses sentiments, contrairement \u00e0 Kei qui reste beaucoup plus r\u00e9serv\u00e9e et h\u00e9sitante en toute situation aupr\u00e8s de personnes qu\u2019elle ne conna\u00eet pas ou peu. On pourrait croire qu\u2019elle est distante et hautaine. C\u2019est une m\u00e9prise qui lui joue parfois des tours. Elle ne r\u00e9v\u00e8le sa propre nature qu\u2019aux personnes qu\u2019elle conna\u00eet bien comme Hikari ou Rikako. Ces amies proches ont des personnalit\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes d\u2019elle, beaucoup plus communicatives et spontan\u00e9es. Kei se laisse souvent perdre dans ses propres pens\u00e9es au point o\u00f9 elle peut se laisser surprendre quand on l\u2019interp\u00e8le soudainement. \u00ab\u00a0Tu te souviens, je t\u2019avais d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de Ruka et Minami\u00a0\u00bb. Kei sursaute l\u00e9g\u00e8rement au son de la voix de Rikako, car son regard s\u2019\u00e9tait perdu dans la foule marchant le long des enseignes lumineuses de l\u2019avenue Yasukuni. \u00ab\u00a0Oui, je me souviens que tu m\u2019as parl\u00e9 de ce groupe qui s\u2019inspirait de Eastern Youth et Number Girl, que tu avais eu comme un choc en voyant le guitariste Ruka sur sc\u00e8ne.\u00a0\u00bb Kei r\u00e9v\u00e8le un petit sourire sur un coin de ses l\u00e8vres car elle sait que Rikako \u00e9prouve certains sentiments pour Ruka. \u00ab\u00a0Oui, Mais tu sais que Minami est sa copine depuis qu\u2019ils ont d\u00e9marr\u00e9 le groupe&#8230; Ah! Voil\u00e0 l\u2019izakaya o\u00f9 je voulais aller\u00a0\u00bb. Rikako change rapidement le sujet de la discussion en arrivant devant un immeuble ressemblant \u00e0 tous les autres mais qu\u2019elle reconna\u00eet pour y \u00eatre d\u00e9j\u00e0 venue il y a quelques mois.<\/p>\n<p>L\u2019izakaya se trouve au quatri\u00e8me \u00e9tage. C\u2019est un petit restaurant sans grande pr\u00e9tention mais Rikako aime son ambiance tamis\u00e9e et une certaine promiscuit\u00e9. Une table se lib\u00e8re par chance devant une petite baie vitr\u00e9e donnant sur l\u2019avenue. \u00ab\u00a0On sera bien l\u00e0\u00a0\u00bb. Kei acquiesce de la t\u00eate mais il faut qu\u2019elle \u00e9vite que son regard se perdre dans les lumi\u00e8res. Les lumi\u00e8res de la ville attirent sans cesse son regard, mais Rikako est l\u00e0 pour maintenir son intention. Elle parle de leur amie commune Hikari et de son histoire un peu floue avec Masa. Ni l\u2019une ni l\u2019autre n\u2019a une compr\u00e9hension v\u00e9ritable de la nature de leur relation. Kei \u00e9voque ensuite leur court s\u00e9jour \u00e0 Hakone et son histoire interrompue avec son coll\u00e8gue de bureau, Tani. Elle h\u00e9site quelques instants \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la raison de sa prise de distance avec Tani, depuis cette soir\u00e9e \u00e0 Shibuya, mais elle garde ces d\u00e9tails pour elle. Rikako a, elle, une vie amoureuse mouvement\u00e9e et c\u2019est toujours chose compliqu\u00e9e pour Kei de suivre le fil des histoires de son amie. Kei admire son audace, elle aimerait pouvoir faire de m\u00eame et approcher les gens avec autant d\u2019aisance que Rikako. Rikako \u00e9tait populaire \u00e0 l\u2019\u00e9cole, ses amies allaient vers elle et elle se portait toujours volontaire pour repr\u00e9senter la classe comme d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la place des autres \u00e9l\u00e8ves. C\u2019est une personnalit\u00e9 naturellement positive et son aura gagne les gens qui l\u2019entourent. Encore maintenant, on ne sait par quelle magie les gens viennent naturellement engager une discussion avec Rikako, souvent pour ne rien dire, souvent pour le simple acte de discuter. Kei au contraire a beaucoup de difficult\u00e9s pour entamer une conversation impromptue avec des inconnus. Elle est souvent en retrait quand Rikako entame une conversation avec des nouvelles personnes, mais elle sait aussi que Rikako ne la mettra pas \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Elles ont toutes les deux le m\u00eame \u00e2ge, mais Kei consid\u00e8re Rikako comme une grande s\u0153ur, qui serait juste un peu plus \u00e2g\u00e9e qu\u2019elle et qui serait l\u00e0 pour l\u2019aider \u00e0 vivre comme une personne normale. Kei se sent m\u00eame redevable envers Rikako mais celle-ci ne semble pas ressentir ce sentiment de Kei. En contrepartie, Rikako trouve en Kei une personne de confiance envers laquelle elle peut exposer ses probl\u00e8mes et avoir une opinion raisonnable pour les r\u00e9soudre. Kei est une oreille attentive, sauf quand elle se laisse happer par les lumi\u00e8res de la ville \u00e0 travers la baie vitr\u00e9e d\u2019un izakaya. Avec Rikako, Kei s\u2019exprime sans retenue tout en \u00e9vitant les sujets de ses peurs. Ce soir, chaque sujet de conversation est entrecoup\u00e9 d\u2019appels au serveur pour commander quelques brochettes de poulet et de l\u00e9gumes (la sp\u00e9cialit\u00e9 de l\u2019izakaya que Rikako a choisit) et quelques verre de bi\u00e8re. \u00ab\u00a0Oh, il est d\u00e9j\u00e0 presque 10h et le concert va bient\u00f4t commencer\u00a0\u00bb. En quittant leur table au restaurant, Kei regarde une derni\u00e8re fois les lumi\u00e8res \u00e0 travers la baie vitr\u00e9e. Sa chevelure au carr\u00e9 plus brune que d\u2019habitude se refl\u00e8te l\u00e9g\u00e8rement sur la vitre. J\u2019aurais voulu me perdre un peu plus dans ses lumi\u00e8res, se dit elle \u00e0 elle-m\u00eame. Mais, Rikako d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate \u00e0 sortir de l\u2019izakaya la fait sortir de son d\u00e9but de r\u00eave \u00e9veill\u00e9 en l\u2019appelant d\u2019une voix forte qui ressemblait \u00e0 un cri. Kei reprend imm\u00e9diatement ses esprits. Personne dans le restaurant ne semble faire attention \u00e0 cet appel strident de Rikako. L\u2019ambiance dans l\u2019izakaya est bruyante, faite d\u2019\u00e9clats de rire soudains et de toutes sortes de tons de voix se m\u00e9langeant dans un brouhaha auquel l\u2019oreille finit par s\u2019habituer.<\/p>\n<p>En sortant du restaurant et en refermant la porte, tout devient soudainement silencieux. Rikako a d\u00e9j\u00e0 descendu une partie des escaliers en appelant Kei \u00e0 la rejoindre. Ce silence soudain lui fait entendre sa voix int\u00e9rieure. Cette voix semble en fait venir de l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur dans la cage d\u2019escalier. C\u2019est une voix fr\u00eale et difficile \u00e0 entendre. Kei regarde vers le haut de l\u2019escalier, sombre et aux airs inhospitaliers. Elle h\u00e9site \u00e0 descendre imm\u00e9diatement car Rikako l\u2019attend en bas, mais quelque chose l\u2019attire vers cette voix qui semble l\u2019appeler depuis la p\u00e9nombre. En marchant quelques marches et en tendant l\u2019oreille, Kei per\u00e7oit quelques mots plus distinctement. \u00ab\u00a0Tu sais que je suis proche&#8230; je suis avec toi pour toujours&#8230;\u00a0\u00bb. Cette voix de femme lui est famili\u00e8re mais elle n\u2019arrive pas \u00e0 la reconna\u00eetre. Il faudrait qu\u2019elle s\u2019enfonce un peu plus dans la p\u00e9nombre, juste quelques pas de plus lui permettrait de reconna\u00eetre cette voix qui lui semble si famili\u00e8re. Elle ressent dans la noirceur de l\u2019escalier un danger qui l\u2019attire , comme une gueule g\u00e9ante de l\u00e9opard qui va l\u2019avaler tout d\u2019un coup si elle met un pied de plus en avant. Mais elle se sent pr\u00eate \u00e0 avancer un peu plus dans le noir. Elle est comme hypnotis\u00e9e. \u00ab\u00a0Viens \u00e0 moi si tu veux savoir&#8230; Je te r\u00e9v\u00e9lerais ce que tu veux savoir&#8230; Comment vaincre tes peurs&#8230;\u00a0\u00bb. Alors que Kei s\u2019appr\u00eate \u00e0 monter une marche de plus dans la nuit de l\u2019escalier, une main attrape brusquement son bras. \u00ab\u00a0Kei, qu\u2019est ce que tu fais, on va manquer le d\u00e9but du concert.\u00a0\u00bb lui dit Rikako d\u2019une voix un peu agac\u00e9e. Kei cherche une excuse tout en reprenant ses esprits. \u00ab\u00a0Excuses moi, je cherchais l\u2019ascenseur\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0D\u00e9p\u00eaches toi, il faut courir jusqu\u2019au Loft avant qu\u2019ils ferment les portes pour le d\u00e9but du concert\u00a0\u00bb. Elles d\u00e9valent ensuite les escaliers et commencent leur course effr\u00e9n\u00e9e dans les rues de Kabukich\u014d. Cette course les fait m\u00eame rire, l\u2019alcool aidant peut \u00eatre un peu. Elles \u00e9vitent de justesse certains passants se trouvant sur leur course, tout en s\u2019excusant sans convictions. La fra\u00eecheur de cette nuit d\u2019Octobre et cette course inhabituelle font aussit\u00f4t sortir Kei de la torpeur de cette cage d\u2019escalier. Elle oublie m\u00eame ce qui vient juste d\u2019arriver et se laisse emporter par l\u2019enthousiasme de Rikako qui rit \u00e0 tue-t\u00eate. Rikako est capable de cela, ramener Kei sur le chemin d\u2019une vie normale, avec en plus le trait de folie qu\u2019elle ne trouverait pas seule. Dans ces moments l\u00e0, la compagnie de Rikako devient une \u00e9vidence et Kei se dit qu\u2019elle aurait du mal \u00e0 s\u2019en passer, m\u00eame si elle ne se voient qu\u2019occasionnellement. Chaque rencontre avec Rikako est comme une piqure de rappel qui lui \u00e9vite de se laisser emporter dans ses tourments. <\/p>\n<p>Elles arrivent devant la porte du Loft deux minutes avant le d\u00e9but du concert, mais Atomic Preachers ne joue pas en premier. Ils sont deuxi\u00e8me sur une liste de trois groupes se produisant ce soir. Le premier groupe joue du rock industriel sous le nom de Die Unknown. \u00ab\u00a0Pas tr\u00e8s encourageant comme nom de groupe, tu ne trouves pas?\u00a0\u00bb. Kei ne juge pas avant d\u2019avoir entendu les premi\u00e8res notes de leur premier morceau. La puissance des guitares l\u2019attirent d\u2019abord mais la neutralit\u00e9 de la voix du chanteur la laisse indiff\u00e9rente. Rikako tire Kei par la main en direction de la salle sur la gauche de la sc\u00e8ne. Il ne lui faut pas beaucoup d\u2019efforts pour convaincre le staff \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des coulisses de les faire p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la zone r\u00e9serv\u00e9e aux artistes. Rikako aper\u00e7oit Ruka au fond du couloir dans la zone commune. Elle entra\u00eene toujours Kei en la bousculant un peu dans sa pr\u00e9cipitation. C\u2019\u00e9tait comme si elle avait perdue toute appr\u00e9ciation du monde qui l\u2019entoure et n\u2019avait d\u2019yeux que pour la personne de Ruka. Il les aper\u00e7oit arriver en trombe, non sans cacher son \u00e9tonnement. \u00ab\u00a0On voulait juste dire bonjour avant que vous commenciez \u00e0 jouer ce soir. Minami n\u2019est pas l\u00e0 ?\u00a0\u00bb, demande Rikako. \u00ab\u00a0Non, elle a d\u00e9cid\u00e9 de quitter le groupe il y a trois semaines, sur un coup de t\u00eate\u00a0\u00bb. Kei remarque tout de suite son regard un peu fuyant comme s\u2019il ne voulait pas donner plus d\u2019explications, mais est surtout \u00e9tonn\u00e9e par sa voix plus grave que ce que laisse imaginer son physique plut\u00f4t fr\u00eale. En fait, plut\u00f4t que fr\u00eale, il est \u00e9lanc\u00e9, se dit Kei en corrigeant elle-m\u00eame ses pens\u00e9es. C\u2019est vrai qu\u2019il est plut\u00f4t beau et son regard sombre a quelque chose d\u2019attirant. Ruka l\u00e8ve ensuite le regard sur Kei qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e. Rikako prend tout de suite les devants. \u00ab\u00a0C\u2019est ma meilleure amie Kei. Elle ne parle pas beaucoup au d\u00e9but mais il faut apprendre \u00e0 la conna\u00eetre\u00a0\u00bb. Kei ne se sent qu\u2019\u00e0 peine g\u00ean\u00e9e par cette pr\u00e9sentation un peu directe, elle en a l\u2019habitude. Elle penche juste l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate vers Ruka pour conclure cette pr\u00e9sentation. Rikako continue. \u00ab\u00a0Elle n\u2019a peut \u00eatre pas la m\u00eame voix que Minami, mais tu sais, Kei est aussi une tr\u00e8s bonne chanteuse\u00a0\u00bb. En quelques secondes, Rikako r\u00e9v\u00e8le \u00e0 un inconnu un de ses secrets bien gard\u00e9s que seule Rikako avait connaissance. Kei se sent un peu g\u00ean\u00e9e en faisant un signe de n\u00e9gation de la main car elle n\u2019a rien d\u2019une chanteuse, mais en m\u00eame temps, une bouff\u00e9e de chaleur lui r\u00e9chauffe tout le corps. Ruka interrompt vite cette proposition en annon\u00e7ant qu\u2019un repla\u00e7ant a d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9 le groupe depuis une semaine. \u00ab\u00a0C\u2019est une voix masculine atypique, genre falsetto\u00a0\u00bb. Ruka regarde Kei droit dans les yeux comme pour s\u2019excuser de refuser une proposition que Rikako n\u2019avait de toute mani\u00e8re pas clairement \u00e9nonc\u00e9e. Ce regard la transperce et elle reste immobile pendant quelques secondes sans donner de r\u00e9ponses. La conversation restera br\u00e8ve car les quatre membres du groupe doivent maintenant se pr\u00e9parer pour leur passage dans quelques minutes. En sortant du local, Rikako ne cache pas son sourire qui ne laisse en g\u00e9n\u00e9ral pas indiff\u00e9rent, entra\u00eenant de nouveau Kei par le bras. \u00ab\u00a0Il est beau, non?\u00a0\u00bb Chuchote Rikako \u00e0 son amie d\u2019enfance, en marchant d\u2019un pas rapide dans le couloir des coulisses. Kei garde en t\u00eate ce regard sombre qui l\u2019attire. Elle ne s\u2019\u00e9gare en g\u00e9n\u00e9ral pas en commentaires spontan\u00e9s mais cette fois-ci, il lui faut r\u00e9sister \u00e0 l\u2019envie de confier son sentiment \u00e0 Rikako. Alors que la bassiste et compagne de Ruka semble avoir disparu sans de donner de nouvelles, Rikako doit penser avoir le champ libre et Kei n\u2019est pas du genre en s\u2019interposer volontairement entre deux personnes, surtout quand il s\u2019agit de son amie.<\/p>\n<p>Dans la grande salle du Loft, il y a environ 300 personnes amass\u00e9es dans trois-quarts de la salle. Il fait tr\u00e8s sombre et on se voit \u00e0 peine. Rikako tient Kei par la main alors qu\u2019elles essaient de s\u2019approcher au plus pr\u00e8s de la sc\u00e8ne, parfois en jouant des coudes pour se frayer un chemin. Il y a de nombreux fans formant une barri\u00e8re imp\u00e9n\u00e9trable, mais elles sont d\u00e9sormais assez proches pour pouvoir distinguer Ruka et les trois autres membres du groupe. Sans pr\u00e9sentation, Atomic Preachers d\u00e9marre leur set par un de leurs morceaux les plus connus \u00ab\u00a0behind the red brick wall\u00a0\u00bb. Ruka chante en anglais, qu\u2019il maitrise naturellement en raison des origines anglaises de sa m\u00e8re. Il d\u00e9marre souvent ses morceaux par scander une phrase qui reviendra ensuite r\u00e9guli\u00e8rement comme un point d\u2019accroche dans le morceau. Il y a une sorte de rage dans ses mots et sa mani\u00e8re de chanter qui d\u00e9cha\u00eene une partie de la foule. Rikako fait tout de suite corps avec ce mouvement de foule, en sautillant sur place, en levant le poing et en scandant quelques paroles du morceau en m\u00eame temps que la foule. Kei reste beaucoup plus concentr\u00e9e sur la musique qu\u2019elle \u00e9coute. Elle ne se laisse pas d\u00e9border par les vagues de cette mar\u00e9e humaine qui l\u2019entoure. La musique lui permet de s\u2019extraire de ce lieu, mais pas d\u2019une mani\u00e8re physique. Elle reste forte devant les mouvements de cette foule qui la bouscule involontairement, prise par le rythme du morceau. Elle s\u2019impr\u00e8gne de cette musique d\u2019une mani\u00e8re tout \u00e0 fait diff\u00e9rente des autres. C\u2019est comme si cette musique venait cr\u00e9er une r\u00e9action chimique dans son cerveau qui la ferait entrer dans un nouvel \u00e9tat d\u2019\u00eatre. Kei conna\u00eet \u00e9galement tr\u00e8s bien ce premier morceau de leur deuxi\u00e8me album sorti un peu plus t\u00f4t cette ann\u00e9e. Elle l\u2019a souvent \u00e9cout\u00e9 dans son petit appartement de Kichij\u014dji. C\u2019est par contre la premi\u00e8re fois qu\u2019elle associe cette voix \u00e0 ce regard sombre qui l\u2019attire. Elle h\u00e9site \u00e0 le regarder encore, car elle aura du mal \u00e0 s\u2019en d\u00e9faire. Elle a l\u2019impression qu\u2019il pourrait lire dans ces pens\u00e9es les sentiments les plus inavouables. Rikako, qui lui tient toujours la main, tire Kei d\u2019un coup un peu plus fort et hors de rythme, la sortant de son \u00e9tat second. \u00ab\u00a0C\u2019est g\u00e9nial, non!\u00a0\u00bb. Oui, le groupe sait clairement comment faire bouger les foules, mais en m\u00eame temps, Kei per\u00e7oit comme une d\u00e9tresse dans les paroles de Ruka, certainement d\u00fb \u00e0 sa mani\u00e8re de les chanter comme une complainte. Apr\u00e8s quelques morceaux dans la m\u00eame veine, Atomic Preachers entame une reprise de \u00ab\u00a0She\u2019s Lost Control\u00a0\u00bb mais dans une version plus rapide et accentuant les guitares. Les yeux de Kei s\u2019\u00e9carquillent en entendant les premi\u00e8res notes du morceau. M\u00eame modifi\u00e9es, les sonorit\u00e9s de ce morceau qu\u2019elle a \u00e9cout\u00e9 le soir d\u2019avant la plongent soudainement dans un \u00e9tat de concentration intense. Son regard se fige sur la sc\u00e8ne et tout le reste devient flou, m\u00eame les mouvements de la foule qui l\u2019entoure et qui la bousculait jusqu\u2019\u00e0 maintenant, m\u00eame la pr\u00e9sence de son amie Rikako \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Elle est d\u00e9sormais seule devant la sc\u00e8ne \u00e9prise de ce regard sombre qui la fixe maintenant obstin\u00e9ment. Ces sons arrivent jusqu\u2019\u00e0 elle comme si ils empruntaient une autoroute directe jusqu\u2019\u00e0 son cerveau. \u00ab\u00a0Highway to your skull\u00a0\u00bb, pense t\u2019elle sans le savoir. Elle se sent paralys\u00e9e mais n\u2019\u00e9prouve aucune g\u00eane ni douleur. Elle reste immobile, seule dans la salle de concert d\u00e9sormais remplie d\u2019obscurit\u00e9. Elle distingue toujours les sonorit\u00e9s musicales mais celles-ci deviennent de plus en plus floues \u00e0 mesure qu\u2019elle s\u2019enfonce dans ce monde obscur. Un point lumineux s\u2019approche soudainement d\u2019elle. Il s\u2019agit d\u2019abord d\u2019une petite lumi\u00e8re mais elle grandit progressivement et ses contours se font de plus en plus pr\u00e9cis \u00e0 mesure qu\u2019elle s\u2019approche de Kei. Sans qu\u2019elle s\u2019en rende compte, Rikako se tient maintenant pr\u00e8s d\u2019elle sans dire un seul mot. Kei comprend d\u2019elle-m\u00eame que les paroles ne sont pas n\u00e9cessaires dans ce monde. Le spectre devient d\u00e9sormais plus clair. C\u2019est le visage de sa m\u00e8re disparue apparaissant d\u00e9sormais distinctement. Au fond d\u2019elle-m\u00eame, Kei le savait d\u00e9j\u00e0 depuis qu\u2019elle a entendu sa voix un peu plus t\u00f4t dans la soir\u00e9e dans la cage d\u2019escalier du restaurant. Son regard est lointain et Kei ne parvient pas \u00e0 l\u2019attirer vers le sien. Ses l\u00e8vres s\u2019ouvrent doucement sans \u00e9mettre un son, mais petit \u00e0 petit, on devine qu\u2019elle entonne une chanson pour enfants, celle o\u00f9 il faut traverser un passage avant que celui-ci se referme. \u00ab\u00a0C\u2019est la chanson t\u014dryanse qu\u2019elle me chantait quand j\u2019\u00e9tais petite lorsque l\u2019on jouait dans le parc de Nakata\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Il fallait que je traverse tr\u00e8s vite le petit tunnel en forme de train avant que la chanson ne s\u2019arr\u00eate, sinon je serais enferm\u00e9e pour toujours\u00a0\u00bb. Alors que ses souvenirs de petite enfance lui reviennent en t\u00eate, une forme tr\u00e8s imparfaite de tunnel se dessine devant elle. N\u2019\u00e9coutant que son instinct, elle s\u2019enfonce dans ce tunnel vers un point de lumi\u00e8re lui donnant une direction. Il faut absolument qu\u2019elle traverse ce tunnel avant que la chanson se termine ou quelque chose de terrible va se produire. Elle en est s\u00fbre et certaine, mais dans sa pr\u00e9cipitation, elle a laiss\u00e9 son amie Rikako \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Elle tente de crier de toutes ses forces vers Rikako rest\u00e9e immobile les yeux dans le vide \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du tunnel, mais les mots ne sortent pas. Le visage de Kei se d\u00e9forme sous ses cris. \u00ab\u00a0Rikako, d\u00e9p\u00eaches toi! Il faut sortir avant qu\u2019on nous enferme. Rikako!\u00a0\u00bb. Le temps presse, que faire. Elle n\u2019a pas le temps de revenir en arri\u00e8re, il lui faut avancer dans ce tunnel avant qu\u2019il ne soit trop tard.<\/p>\n<p>Kei revient finalement \u00e0 ses esprits, allong\u00e9e sur deux chaises au fond de la salle du Loft. Une fille un peu plus jeune qu\u2019elle lui tend un verre d\u2019eau en criant en direction du bar. \u00ab\u00a0Shinya, pas besoin d\u2019appeler l\u2019ambulance, elle a repris conscience\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0\u00c7a va mieux?\u00a0\u00bb lui demande la fille en pr\u00e9sumant d\u00e9j\u00e0 que \u00e7a soit le cas. \u00ab\u00a0Vous avez au moins repris des couleurs, vous \u00e9tiez blanche comme un fant\u00f4me\u00a0\u00bb. Kei fait un signe de la t\u00eate pour la rassurer. \u00ab\u00a0Qu\u2019est ce qui m\u2019est arriv\u00e9?\u00a0\u00bb demande p\u00e9niblement Kei dans le bruit de la salle. Ce n\u2019est plus le groupe de Ruka qui joue, Kei est en mesure de s\u2019en rendre compte. \u00ab\u00a0Vous avez perdue connaissance pendant le deuxi\u00e8me groupe, et une personne vous a port\u00e9 jusqu\u2019au fond de la salle. C\u2019est certainement la chaleur de la salle, on a quelques probl\u00e8mes d\u2019air conditionn\u00e9 depuis hier\u00a0\u00bb. \u00c9tait ce Rikako qui l\u2019a amen\u00e9 jusqu\u2019aux chaises du fond de la salle? Kei n\u2019en a aucun souvenir et Rikako n\u2019est pas pr\u00e8s d\u2019elle. \u00ab\u00a0O\u00f9 est Rikako?\u00a0\u00bb se demande t\u2019elle \u00e0 elle-m\u00eame. \u00ab\u00a0Vous savez o\u00f9 est mon amie Rikako?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Non, vous savez, je ne connais pas tout le monde ici, mais personne ne s\u2019est approch\u00e9 pendant votre perte de connaissance, \u00e0 part l\u2019homme qui vous a amen\u00e9 ici pr\u00e8s du bar\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Vous avez l\u2019air d\u2019aller beaucoup mieux, je vous laisse assise l\u00e0 car Shinya m\u2019attend au bar. Appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose\u00a0\u00bb. Kei, le verre d\u2019eau \u00e0 la main, assise sur une des chaises pr\u00e8s du bar, reste confuse sur ce qui lui est arriv\u00e9. Elle se souvient de Ruka qui jouait des morceaux plein d\u2019\u00e9nergie avec son groupe. Elle voit Rikako \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, le sourire aux l\u00e8vres en sautant sur place. Les images se brouillent ensuite. Peut \u00eatre que Rikako est d\u00e9j\u00e0 dans les coulisses avec Ruka. Elle se l\u00e8ve doucement en faisant un signe de la main \u00e0 la fille du bar pour lui indiquer que \u00e7a va mieux. A l\u2019entr\u00e9e des coulisses, le m\u00eame garde la reconna\u00eet et lui ouvre la porte sans qu\u2019elle ait besoin de dire un mot. Elle reconna\u00eet le bassiste au fond du couloir, et Ruka assis \u00e0 une petite table, le visage baiss\u00e9 sur son smartphone. Il l\u00e8ve la t\u00eate en voyant Kei franchir le pas de la porte de la pi\u00e8ce commune. \u00ab\u00a0Eh, Kei, c\u2019est bien \u00e7a?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Oui. Je cherche Rikako, est elle pass\u00e9e ici?\u00a0\u00bb. Kei en vient tout de suite au sujet qui l\u2019int\u00e9resse, d\u2019une mani\u00e8re un peu brusque qui ne semble pas perturber Ruka pour autant. \u00ab\u00a0Non, je ne l\u2019ai pas vu depuis tout \u00e0 l\u2019heure avant le concert\u00a0\u00bb. Il demande \u00e9galement au bassiste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 qui n\u2019a pas non plus aper\u00e7u Rikako dans la salle de concert. Kei a du mal \u00e0 cacher son inqui\u00e9tude. \u00ab\u00a0Elle est certainement sortie prendre l\u2019air, il fait une chaleur difficile \u00e0 supporter ce soir. Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit au r\u00e9gisseur\u00a0\u00bb. Cette hypoth\u00e8se semble plus que probable vu ce qui lui est arriv\u00e9 un peu plus t\u00f4t, Rikako est peut \u00eatre sortie avant que je perde connaissance, sans que je m\u2019en rende compte. \u00ab\u00a0J\u2019aime bien ce t-shirt au fait\u00a0\u00bb lui dit Ruka. \u00ab\u00a0J\u2019ai le m\u00eame en fait. J\u2019aime beaucoup Joy Division. On faisait m\u00eame des reprises de cet album et de Closer il y a quelques ann\u00e9es, mais je me suis rendu compte que je n\u2019arriverais jamais \u00e0 \u00e9galer l\u2019intensit\u00e9 dramatique de Curtis. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9, du moins devant un public\u00a0\u00bb. Kei comprend tr\u00e8s bien ce qu\u2019il veut dire. Bien qu\u2019elle aurait voulu parler un peu plus avec Ruka en temps normal, elle reste pr\u00e9occup\u00e9e par Rikako. Ruka s\u2019en rend compte et lui sugg\u00e8re une nouvelle fois d\u2019aller voir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Loft. \u00ab\u00a0Donnes moi ton num\u00e9ro, je te contacterais si elle me donne des nouvelles\u00a0\u00bb. Kei n\u2019est pas vraiment persuad\u00e9e que Rikako contactera Ruka avant elle, mais autant ne n\u00e9gliger aucune possibilit\u00e9. Kei sort ensuite de la salle commune vers l\u2019entr\u00e9e principale. Ruka la regarde avec insistance alors qu\u2019elle quitte la pi\u00e8ce, mais Kei ne s\u2019en rend pas compte. Sans le savoir, Kei irradie la pi\u00e8ce. C\u2019est peut \u00eatre parce qu\u2019elle semble \u00eatre d\u00e9tach\u00e9e des choses de ce monde que Ruka voit na\u00eetre en lui une sorte de fascination. Il lui vient l\u2019envie d\u2019\u00e9crire sur cette fille aux cheveux noirs et aux boots montantes Dr.Martens, cette fille \u00e0 la beaut\u00e9 myst\u00e9rieuse, cette fille qui cherche son amie dans les rues dangereuses de Kabukich\u014d. Sans s\u2019en rendre compte, Ruka se met \u00e0 fredonner Kabukich\u014d no Jo\u014d.<\/p>\n<p>Au moment de sortir de la salle de concert, Kei d\u00e9cide de v\u00e9rifier une derni\u00e8re fois si Rikako s\u2019y trouve. Le troisi\u00e8me groupe a d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 et la foule s\u2019est d\u00e9j\u00e0 grandement dissip\u00e9e de telle sorte que Kei peut maintenant inspecter des yeux chaque personne restante l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. Les lumi\u00e8res de la grande salle se sont finalement allum\u00e9es, facilitant sa recherche mais aucune trace de Rikako. Elle se pr\u00e9cipite ensuite \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur en for\u00e7ant aimablement le passage dans l\u2019escalier remontant \u00e0 la surface de la rue. Il y une vingtaine de personnes r\u00e9unies devant l\u2019entr\u00e9e du Loft. Marcher autour du building ne lui permet pas de trouver une piste qui pourrait l\u2019aider. Que faire? Essayez de l\u2019appeler. En ouvrant LINE sur son smartphone au nom de son amie, elle constate avec un certain \u00e9tonnement qu\u2019un message lui est laiss\u00e9e. Cette petite lueur d\u2019espoir se transforme tr\u00e8s vite en incompr\u00e9hension. Un message \u00e9nigmatique est laiss\u00e9 par Rikako. \u00ab\u00a0J\u2019ai vu le tunnel se refermer devant moi et il \u00e9tait trop tard. Excuses moi Kei, j\u2019ai trouv\u00e9 une autre voie qui me s\u00e9pare de toi\u00a0\u00bb. Kei est soudainement prise d\u2019une sueur froide. Que veut bien dire son message ? Qu\u2019est ce que ce tunnel qui se referme ? Pourquoi est elle partie sans pr\u00e9venir ? Les questions se bousculent dans sa t\u00eate et lui font perdre l\u2019\u00e9quilibre. Elle pose un genoux \u00e0 terre ab\u00eemant son collant noir et fait tomber son t\u00e9l\u00e9phone sur le bord du trottoir. \u00ab\u00a0Reprends toi, Kei\u00a0\u00bb. Cet iPhone est le seul lien possible qu\u2019elle garde avec Rikako. Elle le saisit aussit\u00f4t et tente d\u2019appeler Rikako. Elle laisse sonner une dizaine de fois dans le vide, mais Rikako ne r\u00e9pond pas. Plusieurs essais n\u2019y changent rien, Rikako a disparu sans laisser de trace, \u00e0 part ce message myst\u00e9rieux envoy\u00e9 il y a 45 minutes alors qu\u2019elles \u00e9taient toutes les deux dans la salle de concert \u00e0 \u00e9couter le rock agressif d\u2019Atomic Preachers. Kei se sent perdue, ne sachant quoi faire. Peut \u00eatre devrait elle laisser un signalement \u00e0 la police, au k\u014dban de Kabukich\u014d juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. L\u2019agent qu\u2019elle a devant elle l\u2019\u00e9coute d\u2019un air distrait, regardant sans arr\u00eat un groupe de trois h\u00f4tesses de club s\u2019\u00e9criant bruyamment de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Kei lui montre une photo de Rikako qu\u2019elle a sur son smartphone et \u00e9crit sa d\u00e9position sur une petite feuille pr\u00e9-format\u00e9e en laissant son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. On l\u2019appellera s\u2019il y a du nouveau lui dit on d\u2019un ton syst\u00e9matique qui veut dire \u2018J\u2019en ai vu bien d\u2019autres, ici c\u2019est Kabukich\u014d, les gens disparaissent parfois mais ils finissent toujours par r\u00e9appara\u00eetre et rentrer chez eux quand leurs porte-monnaies  sont \u00e0 sec\u2019. Elle ne peut rien faire de plus ici. Elle tente de lui laisser un message sur LINE, mais sans r\u00e9ponse. Kei ressent une grande solitude qui l\u2019envahit. Elle ne peut plus supporter cet endroit, il faut qu\u2019elle parte vite d\u2019ici. La rue autour d\u2019elle devient oppressante, elle a l\u2019impression qu\u2019elle se referme sur elle petit \u00e0 petit. Il faut marcher vite jusqu\u2019\u00e0 l\u2019avenue Yasukuni avant qu\u2019elle ne se retrouve enferm\u00e9e dans ce monde hostile. Pourquoi suis je venu ici ? O\u00f9 est Hikari ? J\u2019ai tant besoin d\u2019elle. Dans toute la confusion qui envahit son esprit, elle marche sans arr\u00eat vers la gare de Shinjuku, parmi la foule qui veut aussi prendre le dernier train. La foule humaine l\u2019entraine lorsqu\u2019elle s\u2019approche de la porte Est de la gare. Elle n\u2019a pas la force de contrer ce mouvement et ses pas suivent m\u00e9caniquement ceux des autres. Il faut que je me sorte de ce torrent, je me noie. Alors qu\u2019elle perd pied dans le flot qui l\u2019entraine, une main lui attrape le bras de justesse. Une douceur soudaine lui r\u00e9chauffe une partie du corps. \u00ab\u00a0Cette main m\u2019est famili\u00e8re\u00a0\u00bb se dit Kei. Hikari se tient devant elle dans un halo de lumi\u00e8re. C\u2019est du moins la mani\u00e8re dont Kei entrevoie d\u2019abord Hikari au moment o\u00f9 elle se lib\u00e8re finalement de la foule. \u00ab\u00a0Kei, je t\u2019attendais mais j\u2019ai failli te manquer. Tu marchais les yeux fixes sans regarder autour de toi. Il s\u2019est encore pass\u00e9 quelque chose d\u2019impr\u00e9vu, n\u2019est ce pas?\u00a0\u00bb. Kei n\u2019a plus les forces d\u2019expliquer ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Hikari mais elle ressent que ce n\u2019est de toute fa\u00e7on pas vraiment n\u00e9cessaire. Hikari saisit une nouvelle fois Kei par la main et l\u2019entraine \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la station. La ligne Chuo qui les ram\u00e8nera \u00e0 Kichij\u014dji vient d\u2019entrer en gare. Il est presque minuit et demi, et Kei est prise d\u2019une immense fatigue. Au c\u00f4t\u00e9 d\u2019Hikari, elle rel\u00e2che toutes ses gardes. Sur la banquette du wagon, elle s\u2019endort doucement sur les genoux d\u2019Hikari. Elle lui touche doucement les cheveux pour corriger ses lignes. Chaque mouvement de main semble lui \u00e9claircir sa chevelure et sa noirceur ne semble d\u00e9j\u00e0 \u00eatre qu\u2019un lointain souvenir. Rien ne semble \u00eatre en mesure de la r\u00e9veiller, mais cette nuit encore, Kei ne pourra pas dormir seule.<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 7<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2022\/04\/09\/du-songe-a-la-lumiere-7\/\">billet original de publication<\/a> du 9 Avril 2022)<\/em><\/center><\/p>\n<p>Un peu plus de trois mois se sont \u00e9coul\u00e9s depuis la disparition de Rikako. La police lan\u00e7a des recherches \u00e0 la demande de ses parents, tout d\u2019abord dans le quartier de Kabukich\u014d puis sur l\u2019ensemble de l\u2019arrondissement de Shinjuku, mais sans r\u00e9sultats. Les agents de police charg\u00e9s de l\u2019enqu\u00eate avaient malheureusement peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments en mains pour la retrouver. Montrer une photo de Rikako aux \u00e9tablissements de Kabukich\u014d n\u2019a pas servi \u00e0 grand chose car la plupart paraissait de toute fa\u00e7on peu enclin \u00e0 aider la police. Le signalement fut ensuite \u00e9tendu au reste de Tokyo deux semaines apr\u00e8s la disparition mais le r\u00e9sultat fut le m\u00eame. \u00ab\u00a0Il n\u2019y a strictement aucune piste\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9tait le jeune inspecteur Maeda en charge de cette enqu\u00eate. Kei venait le voir une fois par semaine. Maeda \u00e9tait aimable mais avait du mal \u00e0 cacher un certain agacement car il n\u2019y avait absolument rien qui permettait de faire avancer son enqu\u00eate. Rikako n\u2019a jamais utilis\u00e9 sa carte de cr\u00e9dit ou son t\u00e9l\u00e9phone portable, les amis ou connaissances contact\u00e9s par la police n\u2019ont re\u00e7u aucun appel de sa part, et elle n\u2019est apparemment pas partie \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. \u00ab\u00a0Elle ne s\u2019est quand m\u00eame pas \u00e9vapor\u00e9e\u00a0\u00bb questionna Ruka, debout derri\u00e8re Kei devant le bureau du jeune inspecteur. Depuis cette histoire, Ruka s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9 de Kei et lui est venu en aide pour parcourir les endroits de Tokyo que Rikako fr\u00e9quentait r\u00e9guli\u00e8rement. Cette recherche alternative \u00e0 celle de la police se faisait \u00e0 moto. Kei grimpait \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la moto de Ruka, une Honda CB400 rouge Bordeaux achet\u00e9e d\u2019occasion au bassiste de son ancien groupe, et regardait autour d\u2019elle pour tenter de reconna\u00eetre un visage ou une allure famili\u00e8re. Kei et Ruka se rendaient bien compte que ce type de recherche au hasard des rues n\u2019avaient que peu de chance de r\u00e9ussir, mais en l\u2019absence de pistes, il leur fallait quand m\u00eame faire quelque chose. Kei avait pris presqu\u2019une semaine de cong\u00e9 apr\u00e8s la disparition de Kei et se consacrait pleinement \u00e0 sa recherche. Ruka la rejoignait d\u00e8s qu\u2019il le pouvait. Kei se sentait responsable mais n\u2019\u00e9tait pas en mesure d\u2019affronter cette \u00e9preuve seule. Les deux premi\u00e8res semaines, elle accompagnait \u00e9galement la m\u00e8re de Rikako, Yukako Miyajima, pour faire le tour des lieux o\u00f9 elle avait l\u2019habitude d\u2019aller et rencontrer un \u00e0 un les amis de Rikako \u00e0 Tokyo, du moins ceux et celles que Kei et Yukako connaissaient. Yukako Miyajima \u00e9tait venue en urgence au poste de police de Kabukich\u014d d\u00e8s l\u2019appel de Kei et de la police apr\u00e8s la disparition de sa fille. Kei eut d\u2019abord crainte qu\u2019elle la tienne pour responsable, mais il n\u2019en \u00e9tait rien. Kei r\u00e9p\u00e9ta des dizaines de fois la suite des \u00e9v\u00e9nements cette soir\u00e9e l\u00e0 \u00e0 Kabukich\u014d, \u00e0 la m\u00e8re de Rikako, \u00e0 la police, \u00e0 Ruka, \u00e0 Hikari \u00e9galement qui conna\u00eet bien Rikako, mais elle n\u2019a plus de souvenirs pr\u00e9cis des minutes avant son \u00e9vanouissement dans la salle de concert. La police ne trouva aucune relation entre cet \u00e9vanouissement soudain et la disparition de Rikako. Il n\u2019est pas rare de faire un malaise dans une salle mal climatis\u00e9e o\u00f9 la foule se bouscule. Il est par contre beaucoup plus rare de dispara\u00eetre compl\u00e8tement sans laisser aucune trace. \u00ab\u00a0J\u2019ai bien peur de vous dire que Rikako Miyajima s\u2019est bel et bien \u00e9vapor\u00e9e\u00a0\u00bb, r\u00e9torque l\u2019inspecteur Maeda. \u00ab\u00a0\u00c7a fait maintenant 90 jours qu\u2019elle a disparu et nous n\u2019avons malheureusement rien qui nous permette d\u2019avancer dans nos recherches\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 expliqu\u00e9 tout cela \u00e0 Monsieur et Madame Miyajima\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re rencontre avec l\u2019inspecteur Maeda. Mais Kei continue ses recherches, de mani\u00e8re continuelle car elle ne peut effacer Rikako de sa m\u00e9moire. Elle tente en vain de se souvenir des d\u00e9tails de cette nuit l\u00e0. Ruka et son groupe \u00e9taient sur sc\u00e8ne, mais aucun d\u2019eux n\u2019avaient remarqu\u00e9 cette disparition et cet \u00e9vanouissement qui semblaient bien \u00eatre simultan\u00e9s. Kei reste pourtant persuad\u00e9e que son \u00e9vanouissement soudain a un lien avec la disparition de Rikako. Elle en a l\u2019intime conviction mais ne l\u2019a pas expos\u00e9 en ces termes \u00e0 la police pendant l\u2019enqu\u00eate. Depuis la disparition, elle se sent tr\u00e8s proche de Ruka mais ne lui a pourtant pas fait part pr\u00e9cis\u00e9ment de sa pens\u00e9e. Seule Hikari pourrait comprendre, pense t\u2019elle. Ces inqui\u00e9tudes plongent Kei dans un tourment profond. Au plus profond d\u2019elle-m\u00eame, elle appelle Hikari \u00e0 l\u2019aide. Mais que peut faire Hikari dans cette situation \u00e0 part consoler Kei.<\/p>\n<p>Au 121\u00e8me jour, un appel de la m\u00e8re de Rikako surprend Kei t\u00f4t le matin vers 6h30. Kei est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9veill\u00e9e depuis une petite demi-heure et se pr\u00e9pare pour partir travailler \u00e0 Nishi-Shinjuku, ce qui est devenue sa routine journali\u00e8re depuis plus de deux ans. Yukako Miyajima lui annonce qu\u2019on a retrouv\u00e9 Rikako, quelque part dans une petite ville thermale de Nagano. La nouvelle agit comme un choc pour Kei, qui s\u2019affaisse brutalement sous le poids de cette nouvelle inattendue. Le soulagement se m\u00e9lange \u00e0 la surprise et son visage ne sait choisir l\u2019expression ad\u00e9quate qu\u2019elle se montre \u00e0 elle-m\u00eame \u00e0 travers le petit miroir qu\u2019elle utilise pour son maquillage. \u00ab\u00a0On n\u2019est pas compl\u00e8tement certain que \u00e7a soit elle mais elle lui ressemble comme deux gouttes d\u2019eau, d\u2019apr\u00e8s les photos qu\u2019on vient de m\u2019envoyer. Elle a \u00e9t\u00e9 recueillie il y a deux jours par un ryokan. D\u2019apr\u00e8s le g\u00e9rant du ryokan, Rikako est arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de leur \u00e9tablissement vers 7h du soir. Elle semblait fatigu\u00e9e, le visage tr\u00e8s p\u00e2le et les yeux lointains, perdus dans le vide. Elle n\u2019a dit aucun mot. Le g\u00e9rant a imm\u00e9diatement contact\u00e9 le poste de police du village et les informations se sont recoup\u00e9es pour finalement identifier Rikako. L\u2019inspecteur Maeda vient de m\u2019appeler il y a une demi-heure pour identifier cette personne qui ne peut \u00eatre que Rikako. Le probl\u00e8me est qu\u2019elle ne dit pas un mot\u00a0\u00bb, Yukako parle \u00e0 toute vitesse sans se soucier d\u2019\u00eatre bien comprise par Kei. \u00ab\u00a0Nous partons imm\u00e9diatement pour Nagano, en voiture. Viens-tu avec nous?\u00a0\u00bb. Kei ne peut s\u2019absenter subitement de son travail aujourd\u2019hui. \u00ab\u00a0Je partirais en fin de journ\u00e9e ou demain matin.\u00a0\u00bb r\u00e9pond elle \u00e0 Yukako. \u00ab\u00a0D\u2019accord, c\u2019est important que tu puisses venir au plus vite. Je m\u2019inqui\u00e8te pour son \u00e9tat de sant\u00e9. Elle ne parle plus et semble \u00eatre sous le choc. Ta pr\u00e9sence sera n\u00e9cessaire. Mais on ne sait pas ce qu\u2019il lui ait arriv\u00e9. Elle avait le visage tr\u00e8s p\u00e2le et les yeux dans le vide. \u00c7a m\u2019inqui\u00e8te beaucoup\u00a0\u00bb. Les phrases de Yukako sont d\u00e9cousues. Elle se r\u00e9p\u00e8te, ayant certainement du mal \u00e0 g\u00e9rer toutes ses \u00e9motions et \u00e0 avoir les id\u00e9es claires. \u00ab\u00a0Le ryokan se trouve \u00e0 Bessho Onsen, c\u2019est pr\u00e8s de la ville d\u2019Ueda. Le Shinkansen Asama de la ligne Hokuriku s\u2019arr\u00eate \u00e0 cette gare et il faut ensuite prendre une autre ligne locale.\u00a0\u00bb Sur ces pr\u00e9cisions, Yukako raccroche subitement, laissant Kei face \u00e0 quantit\u00e9 d\u2019interrogations. Pourquoi Rikako se trouve t\u2019elle \u00e0 Nagano dans une station thermale? Que lui est il arriv\u00e9 pour qu\u2019elle ne dise plus un mot? Est ce bien Rikako qui s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e devant ce ryokan et qu\u2019on a accueilli? Que lui est-il arriv\u00e9 pendant ces quatre longs derniers mois? Autant de questions sans r\u00e9ponses qui tournent en boucle dans sa t\u00eate. Elle se ressaisit tout de m\u00eame pour finir de se pr\u00e9parer. Dans le train de la ligne Ch\u016b\u014d-S\u014dbu qui l\u2019am\u00e8ne de Kichij\u014dji jusqu\u2019\u00e0 la gare de Shinjuku, Kei continue ses r\u00e9flexions. Elle laisse se construire dans sa t\u00eate une explication logique mais les \u00e9l\u00e9ments inconnus sont trop nombreux. Il faut qu\u2019elle laisse un message \u00e0 Ruka et Hikari pour leur faire part de son d\u00e9part ce soir pour Nagano. Ils lui proposent bien de l\u2019accompagner mais Kei veut y aller seule. Elle ressent maintenant tous ces \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents comme une \u00e9preuve personnelle. Avec la disparition de Rikako il y a quatre mois et sa r\u00e9apparition soudaine, c\u2019est aussi une partie d\u2019elle-m\u00eame qui refait surface soudainement, m\u00eame si elle n\u2019est pas certaine de bien cerner de quoi il s\u2019agit vraiment. Enfin si, elle se rem\u00e9more bien s\u00fbr la disparition de sa m\u00e8re qu\u2019elle a en quelque sorte rev\u00e9cu avec la disparition de Rikako. Mais cette fois-ci, elle sera peut-\u00eatre en mesure d\u2019intervenir. Elle se sent donc investie d\u2019une mission, celle d\u2019aider son amie, et de la sauver peut-\u00eatre. Au bureau de la tour de Nishi-Shinjuku, Kei a la t\u00eate ailleurs et ses coll\u00e8gues le lui font remarquer. Elle ignore m\u00eame Tani qui lui fait pourtant signe au restaurant de l\u2019entreprise \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner. Ce n\u2019est pas intentionnel, Tani sait tr\u00e8s bien que Kei peut parfois se perdre dans ses pens\u00e9es et ignorer ce qui se passe autour d\u2019elle. Elle quittera le travail \u00e0 15h. Une fois par mois, son entreprise autorise de finir t\u00f4t dans un souci d\u2019encourager les salari\u00e9s \u00e0 faire moins d\u2019heures suppl\u00e9mentaires. Kei n\u2019en fait que rarement mais utilise \u00e9galement assez peu cet horaire flexible. Elle a amen\u00e9 avec elle le n\u00e9cessaire pour passer une nuit \u00e0 Nagano. A 15h pr\u00e9cise, elle quitte le bureau comme pr\u00e9vu pour la gare de Tokyo. Le Shinkansen Asama annonce un d\u00e9part \u00e0 16:04 pour arriver \u00e0 la station de Ueda dans la pr\u00e9fecture de Nagano \u00e0 17:42. Il faut ensuite emprunter pendant 30 minutes une petite ligne de train \u00e0 un seul wagon jusqu\u2019au terminus de Bessho Onsen. Il fait d\u00e9j\u00e0 sombre dehors et les rues sont peu \u00e9clair\u00e9es. Seul un restaurant de yakisoba semble ouvert dans la rue principale en pente. L\u2019heure de gloire de cette station thermale est pass\u00e9e depuis longtemps et elle semble plus survivre que prosp\u00e9rer. Kei n\u2019est pourtant pas insensible au charme d\u00e9suet de cette petite ville de montagne qu\u2019on surnomme la Kamakura du Shinshu pour la pr\u00e9sence de quelques temples datant de l\u2019\u00e8re de Kamakura. Nous sommes au mois de Juillet en p\u00e9riode de vacances scolaires, mais il n\u2019y a pas foule dans les rues pour une heure peu tardive de la nuit. On lui a indiqu\u00e9 que le ryokan qui a recueilli Rikako s\u2019appelle Mikazuki no Yu. Il se trouve \u00e0 proximit\u00e9 du temple Kitamuki Kannon. Elle l\u2019aper\u00e7oit au d\u00e9tour de la rue principale. Des lanternes \u00e9clairent le temple dans la p\u00e9nombre. Un petit escalier au bout d\u2019une rue pi\u00e9tonne \u00e9troite y donne acc\u00e8s. Il est situ\u00e9 sur une zone \u00e9lev\u00e9e de la ville au bord de la for\u00eat montagneuse. Dans d\u2019autres conditions, elle aurait certainement appr\u00e9ci\u00e9 marcher dans ces rues et autour des temples du village, en prenant assez de temps pour s\u2019impr\u00e9gner de la tranquillit\u00e9 ambiante. Elle y aurait m\u00eame ressenti une certaine magie, celle des l\u00e9gendes qui font sortir de leurs cachettes les monstres le soir. Kei \u00e9prouve une fascination sans limites pour ce folklore ancestral et est m\u00eame convaincue de pouvoir voir certains esprits \u00e0 des moments particuliers de son existence. Elle en parle peu car elle-m\u00eame n\u2019est pas certaine de ce qu\u2019elle entrevoit parfois. Apr\u00e8s tout, une raison physique et logique explique souvent des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019on croirait irr\u00e9els. Mais aujourd\u2019hui, sa concentration \u00e9motionnelle se porte avant tout sur Rikako. Le ryokan se trouve en effet \u00e0 proximit\u00e9 du temple Kitamuki mais en contrebas, pr\u00e8s d\u2019un bain Onsen. Les ryokan et les Onsen sont nombreux dans ce village. Certains sont tellement discrets qu\u2019on remarque \u00e0 peine leur pr\u00e9sence. Le ryokan Mikazuki no Yu est par contre visible de loin, car les lumi\u00e8res de son entr\u00e9e s\u2019\u00e9tendent jusqu\u2019\u00e0 la rue. Apr\u00e8s quelques secondes d\u2019h\u00e9sitation, Kei entre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Une jeune fille d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es habill\u00e9e d\u2019un yukata aux couleurs vives l\u2019accueille imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019ent\u00e9e. Kei p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du lobby apr\u00e8s avoir chauss\u00e9 des sandales. Yukako Miyajima est assise sur un des sofas, accompagn\u00e9e de l\u2019inspecteur Maeda, qui a \u00e9galement fait le d\u00e9placement depuis Tokyo, et de deux autres policiers du poste de police du village. Yukako vient de suite \u00e0 la rencontre de Kei en la voyant entrer dans le lobby. \u00ab\u00a0Merci d\u2019\u00eatre venue si vite, Kei. Rikako dort pour l\u2019instant, il faudrait mieux attendre demain matin pour la voir. Elle semble \u00e9puis\u00e9e mais ne parle toujours pas\u00a0\u00bb. Yukako ne prend pas la peine de pr\u00e9ciser qu\u2019il s\u2019agit bien de Rikako, allong\u00e9e sur le tatami d\u2019une chambre de ce ryokan. \u00c7a ne pouvait \u00eatre qu\u2019elle. \u00ab\u00a0Monsieur l\u2019inspecteur allait justement prendre cong\u00e9 et revenir demain.\u00a0\u00bb L\u2019inspecteur et les deux policiers saluent Kei sans dire un mot puis quittent le ryokan au moment o\u00f9 Monsieur Miyajima entre dans le lobby. Kei ne l\u2019a pas vu depuis de nombreuses ann\u00e9es. Il a pris du poids par rapport \u00e0 son souvenir, et ses cheveux sont maintenant grisonnants. Yukako est rest\u00e9e une belle femme, \u00e0 l\u2019apparence stricte. Elle prend soin d\u2019elle. Elle travaille encore maintenant dans une boutique de bijoux de la rue Suzuran \u00e0 Ginza. Elle y travaille depuis de nombreuses ann\u00e9es. \u00c0 y penser maintenant, Rikako n\u2019a que peu de traits de ressemblances avec ses parents. Monsieur Miyajima parle peu et son visage n\u2019est pas tr\u00e8s expressif. Une odeur de cigarette envahit la pi\u00e8ce \u00e0 son arriv\u00e9e. Il doit toujours fumer les m\u00eames cigarettes Hi-lite, car elle reconna\u00eet cette odeur qui la ram\u00e8ne plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re, lorsqu\u2019elle se rendait chez les Miyajima \u00e0 Nagoya pour rendre visite \u00e0 Rikako.  \u00ab\u00a0Assis-toi, Kei, il faut que je te fasse part de ce que m\u2019a dit la police \u00e0 propos de l\u2019apparition de Rikako\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0La police du village a interrog\u00e9 les habitants et les commerces dans la journ\u00e9e d\u2019hier et aujourd\u2019hui pour essayer de comprendre d\u2019o\u00f9 venait Rikako. La police m\u2019a dit qu\u2019une dame d\u2019entretien au temple Anrakuji, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du village, l\u2019a vu descendre du cimeti\u00e8re. Il y a une tour octogonale de quatre \u00e9tages dans ce cimeti\u00e8re et un long escalier de pierre y menant. La dame aurait aper\u00e7u Rikako descendre lentement cet escalier. Il faisait d\u00e9j\u00e0 sombre et il n\u2019y avait plus personne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du temple. On aurait dit un esprit de la for\u00eat, dit elle \u00e0 la police, car sa mani\u00e8re de marcher lente lui donnait l\u2019impression de flotter. Elle lui a cri\u00e9 depuis le bas de l\u2019escalier qu\u2019il \u00e9tait 18h30 et que les visites \u00e9taient termin\u00e9es depuis longtemps, mais Rikako n\u2019a apparemment pas r\u00e9pondu ni sembl\u00e9 avoir entendu la voix de la dame. La dame du temple n\u2019a malheureusement pas vu Rikako de pr\u00e8s car elle \u00e9tait ensuite occup\u00e9e \u00e0 fermer les portes d\u2019une des d\u00e9pendances. Lorsqu\u2019elle est revenue vers l\u2019escalier, Rikako avait disparu. Elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 aper\u00e7u ailleurs dans le village sauf \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de ce ryokan. Le g\u00e9rant, Monsieur Tanaka, l\u2019a d\u2019abord aper\u00e7u au bout de la rue. Il faisait sombre mais il nous a dit qu\u2019il arrivait tout de m\u00eame \u00e0 la distinguer comme si elle \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e par une faible lumi\u00e8re. Il s\u2019agissait peut-\u00eatre de sa chemise blanche qui refl\u00e9tait les lumi\u00e8res provenant du ryokan, nous dit-il. Elle marchait tout droit dans sa direction d\u2019un pas lent mais d\u00e9cid\u00e9. Il eu d\u2019abord un sursaut d\u2019effroi en constatant son regard lointain. J\u2019ai d\u2019abord cru qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un esprit, pour tout vous dire, indiqua t\u2019il aux agents de police. Mais il a vite vu qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019une jeune fille qui semblait perdue. Sans qu\u2019il ait le temps de lui parler, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du ryokan et s\u2019est ensuite effondr\u00e9e sur le parquet de l\u2019entr\u00e9e. Tanaka et deux autres personnes du personnel l\u2019ont amen\u00e9 sur un des sofas. Celui-ci, montre Yukako de la main, et la police a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e imm\u00e9diatement. On lui a donn\u00e9 une chambre qu\u2019elle n\u2019a pas quitt\u00e9 depuis son arriv\u00e9e. Lorsqu\u2019elle ne dort pas dans le futon, elle est assise au bord de la fen\u00eatre donnant sur la rue et les montagnes. Monsieur Tanaka pr\u00e9cisa \u00e9galement que Rikako, en marchant doucement vers le ryokan, a jet\u00e9 un regard vers un des \u00e9tages pendant quelques secondes avant de reprendre son mouvement\u00a0\u00bb, Yukako explique les faits en laissant \u00e9chapper des larmes. Kei n\u2019arrive pas \u00e0 distinguer exactement s\u2019il s\u2019agit de larmes de bonheur d\u2019avoir retrouver sa fille ou de tristesse de la voir dans cet \u00e9tat de choc. Kei porte tout de suite attention \u00e0 la tenue de Rikako. Elle ne portait pas de chemise blanche lors de leur derni\u00e8re soir\u00e9e \u00e0 Kabukich\u014d. Le visage inexpressif de Rikako, qui lui est \u00e9voqu\u00e9, para\u00eet difficile \u00e0 imaginer car Rikako est au contraire une personne de nature expressive. Les deux personnes du village \u00e9voquant une pr\u00e9sence fantomatique l\u2019inqui\u00e8te aussi beaucoup. \u00ab\u00a0Que faisait Rikako dans cet endroit perdu de Nagano, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cimeti\u00e8re dans un temple?\u00a0\u00bb. Kei se pose int\u00e9rieurement cette question, mais n\u2019y trouve bien s\u00fbr aucune r\u00e9ponse \u00e9vidente\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Peut-on la voir dans sa chambre?\u00a0\u00bb, demande Kei. \u00ab\u00a0Oui, mais elle doit dormir, il faudra donc rester silencieuses.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Yukako et Kei se d\u00e9cident donc \u00e0 rendre visite \u00e0 Rikako, accompagn\u00e9es par une jeune fille du personnel, celle qui a accueilli Kei \u00e0 son arriv\u00e9e, mais sans Monsieur Miyajima qui reste assis sur le sofa du lobby, plong\u00e9 dans le journal du jour. La chambre se trouve au troisi\u00e8me \u00e9tage, annonce la jeune fille \u00e0 Kei. \u00ab\u00a0Je t\u2019ai aussi r\u00e9serv\u00e9 une chambre au m\u00eame \u00e9tage\u00a0\u00bb, lui indique Yukako. Elles ne croisent aucun autre client dans ce ryokan, ce qui intrigue d\u2019ailleurs Kei car il s\u2019agit normalement de la pleine saison. La chambre de Rikako se trouve au bout du couloir. Elles y avancent sans faire de bruit. L\u2019int\u00e9rieur de la chambre est seulement \u00e9clair\u00e9e d\u2019une petite lampe pos\u00e9e pr\u00e8s du futon sur le tatami. Rikako dort sur le dos \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du futon, qui est impeccablement dispos\u00e9 comme si elle n\u2019avait pas boug\u00e9. En s\u2019approchant, Kei reconna\u00eet bien le visage de Rikako. Il n\u2019y a pas de doute. Ses joues sont par contre plus p\u00e2le que d\u2019habitude. Elle comprend maintenant un peu mieux cette impression de figure fantomatique \u00e9voqu\u00e9e par le g\u00e9rant du ryokan et par la dame du temple Anrakuji. Yukako et Kei ne disent pas un mot en regardant Rikako allong\u00e9e. La pi\u00e8ce est sombre. Le mobilier y est sommaire: une table basse, une t\u00e9l\u00e9vision, deux chaises tourn\u00e9es vers les baies vitr\u00e9es ferm\u00e9es par des rideaux, eux m\u00eames cach\u00e9s par des portes coulissantes sh\u014dji. Il n\u2019y a aucun sac pos\u00e9 sur le tatami, seulement quelques v\u00eatements de rechange apport\u00e9s par Yukako. \u00ab\u00a0Elle n\u2019avait rien avec elle \u00e0 son arriv\u00e9e au ryokan, pas de sac, rien\u00a0\u00bb, lui chuchote doucement Yukako lorsqu\u2019elle voit Kei regarder les v\u00eatements pos\u00e9s sur le sol. Le regard de Kei revient vers le visage de Rikako. Il est paisible et immobile. On a l\u2019impression qu\u2019elle ne respire pas. Kei fait le vide en elle-m\u00eame pour se concentrer sur le visage de Rikako. Elle essaie de d\u00e9tecter le moindre petit mouvement, le moindre son, qui lui permettrait de confirmer que Rikako est bien vivante et seulement endormie sur le tatami. En regardant fixement le visage de Rikako dans la p\u00e9nombre, Kei pense soudainement \u00e0 sa m\u00e8re. Est-elle aussi r\u00e9apparue quelque part dans un village de montagne, comme Rikako? Le visage paisible de Rikako lui donne tout d\u2019un coup un espoir et lui r\u00e9chauffe le c\u0153ur d\u2019un petite flamme, certes minuscule comme si elle \u00e9tait enfouie au fond d\u2019une profonde caverne de rochers. Rikako est bien vivante mais ne se r\u00e9veille pas. Yukako et Kei ressortent de la chambre. La fille en kimono les attendaient \u00e0 l\u2019entr\u00e9e et referme la porte \u00e0 cl\u00e9. Elles redescendent ensuite en silence jusqu\u2019au lobby. Le repas du soir se passera \u00e9galement dans un silence quasi omnipr\u00e9sent. Chacun a besoin de comprendre ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 mais il n\u2019y a pas assez d\u2019\u00e9l\u00e9ments disponibles pour d\u00e9battre du d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements. Le couple Miyajima et Kei restent face \u00e0 leur incompr\u00e9hension.<\/p>\n<p>La chambre de Kei se trouve de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du b\u00e2timent par rapport \u00e0 celle de Rikako, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celle du couple Miyajima. La fen\u00eatre de la chambre donne \u00e9galement sur la petite rue sombre en face du ryokan. Il est 21:30 et il n\u2019y a pas un chat dehors. Kei s\u2019asseoit sur une des deux chaises. Apr\u00e8s avoir bu deux gorg\u00e9es de th\u00e9, elle regarde cette rue fixement, en imaginant la silhouette blanche et l\u00e9g\u00e8rement lumineuse de Rikako approcher doucement. Ses pas sont lents et on a l\u2019impression qu\u2019elle flotte l\u00e9g\u00e8rement au dessus du sol. Elle regarde devant elle fixement en direction des lumi\u00e8res des lanternes pos\u00e9es \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du ryokan, comme si celles-ci l\u2019attiraient. Ses bras et ses mains sont immobiles, align\u00e9s le long du corps. Sa d\u00e9marche n\u2019est pas naturelle, du moins Kei ne retrouve pas sa mani\u00e8re habituelle de marcher. Sous sa longue chemise blanche, on devine la jupe \u00e0 carreaux rouge et noire qu\u2019elle portait le soir du concert \u00e0 Kabukich\u014d. Le silence r\u00e8gne dans cette petite rue comme si le temps s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 subitement. Elle est maintenant tr\u00e8s proche du ryokan. Dans un mouvement soudain qui surprend Kei dans ses propres pens\u00e9es, le visage de la silhouette blanche se l\u00e8ve en direction d\u2019elle et la regarde attentivement. Kei se sent comme hypnotis\u00e9e par le regard de son amie. Ses cheveux sont \u00e9bouriff\u00e9s et lui couvrent une partie du visage, mais Kei distingue tr\u00e8s bien l\u2019expression de ses yeux. Ils ne regardent pas dans le vide mais la fixent intens\u00e9ment. Avant cette rencontre, elle imaginait que ces yeux seraient accusateurs mais ils sont au contraire doux et apais\u00e9s. Le moment ne dure que quelques secondes et Rikako reprend sa marche jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e du ryokan o\u00f9 l\u2019attendait le g\u00e9rant, sorti faire une pause cigarette \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Kei fixe maintenant sa tasse de th\u00e9 et y plonge son regard, avant de boire une nouvelle gorg\u00e9e. \u00ab\u00a0Rikako ne t\u2019en veut pas de l\u2019avoir laiss\u00e9e seule derri\u00e8re toi\u00a0\u00bb, lui murmure une petite voix \u00e9manant d\u2019un coin de la pi\u00e8ce. \u00ab\u00a0Mais j\u2019aurais d\u00fb l\u2019attendre et ne pas traverser seule\u00a0\u00bb, r\u00e9pond doucement Kei d\u2019une mani\u00e8re spontan\u00e9e. Depuis la disparition de sa m\u00e8re, Kei ne vit que pour elle-m\u00eame et ne laisse personne entrer dans son monde. C\u2019est un reproche qu\u2019elle se fait souvent \u00e0 elle-m\u00eame dans ces longs moments de r\u00e9flexion avant de s\u2019endormir, sans pourtant avoir la force d\u2019y rem\u00e9dier. \u00ab\u00a0Demain matin, je me l\u00e8verais t\u00f4t pour aller voir le temple Anrakuji et cette tour octogonale\u00a0\u00bb, se dit int\u00e9rieurement Kei. Il faudra d\u2019abord qu\u2019elle trouve le sommeil, ce qui ne semble pas \u00eatre chose ais\u00e9e. Ces d\u00e9mons vont-ils l\u2019envahir cette nuit? Kei souhaitait venir seule ici, mais elle regrette maintenant qu\u2019Hikari ne soit pas venue avec elle. Elle lui aurait doucement pass\u00e9 la main dans les cheveux pour qu\u2019elle s\u2019endorme, paisiblement sur le tatami en faisant le vide dans son esprit. Mais avant de s\u2019endormir, Kei doit faire sa toilette du soir au Onsen du ryokan situ\u00e9 au rez-de-chauss\u00e9e. Elle s\u2019habille du yukata de couleur rouge fourni dans la chambre. Le petit ascenseur qui la descend au niveau du lobby est brusque et lui fait \u00e0 chaque fois un peu peur. Le bain Onsen est calme, mais des v\u00eatements pos\u00e9s dans un panier d\u2019osier indiquent qu\u2019elle n\u2019est pas seule. Une femme qui a l\u2019air plus \u00e2g\u00e9e qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 assise dans le bain. La dame ne la regarde pas. Kei ne voit pas son visage et n\u2019ose pas d\u00e9clarer sa pr\u00e9sence. Rikako, si elle \u00e9tait l\u00e0, lui aurait certainement adress\u00e9 la parole et entam\u00e9 une discussion. Kei reste silencieuse, assise dans le bain d\u2019eau br\u00fblante, les mains pos\u00e9es sur les genoux. Elle regarde le dos de la dame qui ne bouge pas, pendant que toutes les parties de son corps tendues par cette journ\u00e9e tr\u00e8s particuli\u00e8re se radoucissent lentement. Le bain br\u00fblant vient effacer tous les inqui\u00e9tudes et le stress de la journ\u00e9e. Elle dormira bien jusqu\u2019au petit matin, sans aucune interruption, sans entendre ses voix int\u00e9rieures. Hikari devait \u00eatre l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, \u00e0 l\u2019observer en silence pendant qu\u2019elle dormait profond\u00e9ment sur le tatami. <\/p>\n<p>Il est 5h du matin. Kei se r\u00e9veille brutalement comme si on lui avait cri\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille. Il lui faut quelques secondes pour r\u00e9aliser o\u00f9 elle se trouve. Une chambre de ryokan, une station thermale de Nagano, un temple avec une tour octogonale, Rikako qui dort dans une chambre \u00e0 cet \u00e9tage. Ces fragments de m\u00e9moire se repositionnent  rapidement dans son esprit. Kei ouvre la porte coulissante, les rideaux et la baie vitr\u00e9e donnant sur la rue en face. La chaleur est un peu moite et il pleut d\u2019une pluie fine. Les nuages sont \u00e9pais mais laissent passer par endroits des rayons tr\u00e8s marqu\u00e9s de lumi\u00e8re. L\u2019impression qu\u2019elle a de cette rue est tr\u00e8s diff\u00e9rente de hier soir. Il n\u2019y a personne dehors, car il est encore t\u00f4t. Elle entend pourtant le bruit \u00e9mis par un scooter qui doit emprunter une des rues en aval du ryokan. Kei s\u2019habille rapidement, se lave les dents et fait un brin de toilette en omettant le maquillage. En une dizaine de minutes, elle est d\u00e9j\u00e0 dehors \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du ryokan. Personne ne l\u2019a vu sortir. Elle passe devant le temple Kitamuki Kannon, qui tient son nom de sa direction vers le Nord o\u00f9 se trouve le temple Zenko-ji de la ville de Nagano. Les boutiques de la petite rue donnant sur le temple sont ferm\u00e9es. En remontant un escalier, un panneau de direction lui indique o\u00f9 se trouve Anrakuji, au bout d\u2019un chemin de montagne en bordure de for\u00eat. Elle n\u2019a crois\u00e9 personne sur son chemin. Anrakuji est un \u00e9l\u00e9gant ensemble de temples. Le petit escalier mentionn\u00e9 par la dame de l\u2019entretien se trouve \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pr\u00e8s d\u2019un \u00e9tang aux eaux troubles. \u00c7a doit \u00eatre une source d\u2019eau Onsen, se dit Kei. On aper\u00e7oit les tombes du cimeti\u00e8re et la tour octogonale d\u00e8s les premi\u00e8res marches de l\u2019escalier. Cette tour est vraiment intrigante, car elle ne poss\u00e8de aucune porte visible. Peut-on y entrer? Est ce que Rikako s\u2019y serait cach\u00e9e pendant plusieurs mois? Kei ne pense pas trouver ici des r\u00e9ponses, mais elle essaie au moins de retrouver quelques traces de son amie. Elle n\u2019y trouve rien \u00e0 part des tombes couvertes de mousse et cette ancienne tour de bois, immuable et silencieuse. Elle se sent pourtant observ\u00e9e, m\u00eame si elle est certaine d\u2019\u00eatre seule ici dans ce cimeti\u00e8re. Et si les esprits endormis dans ce lieu pouvaient lui faire part de ce qu\u2019ils ont vu ici il y a trois jours. En redescendant l\u2019escalier, Kei aper\u00e7oit une silhouette noire immobile qui la regarde de loin. Son visage se fait plus pr\u00e9cis \u00e0 mesure qu\u2019elle descend l\u2019escalier de pierre. C\u2019est le visage d\u2019un gar\u00e7on aux cheveux longs et noirs. Une m\u00e8che cache une partie de son \u0153il gauche. Il a un visage tr\u00e8s fin, presqu\u2019androgyne. Il est enti\u00e8rement v\u00eatu de noir, chaussures noires, pantalon noir, longue chemise noire, cheveux noirs. Mais il a le teint p\u00e2le, ce qui lui rappelle Rikako allong\u00e9e sur le tatami hier soir dans la p\u00e9nombre. Le gar\u00e7on semblait attendre que Kei descende de l\u2019escalier pour lui d\u00e9voiler quelque chose. \u00ab\u00a0Vous n\u2019\u00eates pas d\u2019ici, vous venez de Tokyo?\u00a0\u00bb, lui demande t\u2019il. \u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb, r\u00e9pond simplement Kei. Il encha\u00eene \u00ab\u00a0Vous \u00eates venue pour la fille qui a disparu et r\u00e9apparu ici il y a trois jours, n\u2019est-ce pas? La police est d\u00e9j\u00e0 venu ici avant-hier, mais ils n\u2019ont rien trouv\u00e9. Je savais bien qu\u2019ils ne trouveraient bien.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Pourquoi en es tu si s\u00fbr? As tu vu la fille qui descendait cet escalier il a trois jours?\u00a0\u00bb demande Kei en suppliant presque le jeune gar\u00e7on de r\u00e9pondre. \u00ab\u00a0Moi, je ne l\u2019ai pas vu mais on m\u2019a racont\u00e9. Les choses se savent vite dans ce petit village. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que ce genre de choses arrivent ici, et la police ne trouve jamais d\u2019explications rationnelles aux \u00e9v\u00e9nements.\u00a0\u00bb Il continue sans que Kei n\u2019ait le temps de l\u2019interrompre. \u00ab\u00a0Il y a trois ou quatre ans, une dame d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e dans ce village. Je crois qu\u2019on disait qu\u2019elle venait aussi de ce temple, mais elle a ensuite disparu quelques jours plus tard. \u00c7a a beaucoup fait parl\u00e9 au village et depuis, peu de personnes du village s\u2019aventurent pr\u00e8s de la tour et dans ce cimeti\u00e8re.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Est-ce que tu as vu cette dame?\u00a0\u00bb lui demande maintenant Kei. \u00ab\u00a0Oui, je l\u2019ai vu marcher pr\u00e8s de la rivi\u00e8re traversant le village. Elle m\u2019a fix\u00e9 pendant quelques secondes. Je me souviens tr\u00e8s bien de son regard et de son visage. Quand je vous ai vu arriver \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du temple, votre visage m\u2019a rappel\u00e9 cette dame, et je vous ai suivi sans faire de bruit. Vous lui ressemblez beaucoup, Madame, en beaucoup plus jeune bien s\u00fbr.\u00a0\u00bb Kei se trouve d\u00e9sempar\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute du jeune gar\u00e7on. \u00ab\u00a0Cette dame descendue du temple comme Rikako, me ressemble. Est ce que c\u2019est ma m\u00e8re disparue qu\u2019on a retrouv\u00e9 ici comme Rikako. Est ce que Rikako m\u2019a consciemment amen\u00e9 ici pour retrouver ma m\u00e8re ?\u00a0\u00bb s\u2019interroge silencieusement Kei. \u00ab\u00a0Et cette dame a de nouveau disparu sans laisser de traces?\u00a0\u00bb demande ensuite Kei. \u00ab\u00a0Elle aurait pass\u00e9 deux nuits dans un ryokan pr\u00e8s du temple Kitamuki et disparu ensuite sans informer personne. Cette histoire reste un myst\u00e8re. On en a parl\u00e9 dans les informations locales pendant une ou deux semaines, mais les cherches \u00e9taient impossibles. Elle \u00e9tait muette et les photos qu\u2019on avait pris d\u2019elle se sont av\u00e9r\u00e9s tellement floues qu\u2019on ne l\u2019a reconnaissait qu\u2019\u00e0 peine. Mais moi, je me souviens tr\u00e8s bien de ce visage.\u00a0\u00bb Il continue \u00ab\u00a0Vous \u00eates aussi \u00e0 la recherche de cette dame, c\u2019est \u00e7a? C\u2019est votre m\u00e8re?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb lui r\u00e9pond Kei sans \u00e9tonnements et avec une conviction qui la surprend elle-m\u00eame. Elle a compris que ce jeune gar\u00e7on v\u00eatu de noir n\u2019est pas un \u00eatre ordinaire, c\u2019est un passeur venu l\u2019aider dans son histoire personnelle. \u00ab\u00a0Je te remercie\u00a0\u00bb lui dit Kei en reprenant son chemin vers la sortie du temple. Apr\u00e8s quelques secondes, le gar\u00e7on n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus derri\u00e8re elle. En arrivant devant le ryokan, elle constate qu\u2019une voiture m\u00e9dicalis\u00e9e et une petite camionnette de police y sont stationn\u00e9es. Dans le lobby, Yukako est occup\u00e9e \u00e0 discuter avec l\u2019inspecteur Maeda et une personne ressemblant \u00e0 un infirmier. Rikako va bien mais on va la transporter dans un \u00e9tablissement sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e0 Tokyo pour surveiller son \u00e9tat de sant\u00e9. Elle ne s\u2019est pas encore r\u00e9veill\u00e9e. Yukako qui a finalement vu Kei arriver, lui indique qu\u2019ils vont rentrer \u00e0 Tokyo dans une vingtaine de minutes. \u00ab\u00a0Pr\u00e9pares toi, on va rentrer ensemble en voiture.\u00a0\u00bb lui propose t\u2019elle. Le retour vers Tokyo prendra plus de trois heures. Trois longues heures silencieuses en voiture \u00e0 suivre de pr\u00e8s la voiture m\u00e9dicalis\u00e9e transportant Rikako. Elle suit Rikako qui l\u2019a amen\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce village de Nagano pour trouver un espoir, celui de retrouver un jour une personne ch\u00e8re. Une pointe de chaleur remplit d\u00e9sormais son c\u0153ur, comme un rayon tr\u00e8s marqu\u00e9 de lumi\u00e8re traversant des nuages. \u00ab\u00a0Hikari, peut-on se voir ce soir chez moi, j\u2019ai beaucoup de choses \u00e0 te raconter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><center><strong>Chapitre 8<\/strong><\/center><br \/>\n<center><em>(lien vers le <a href=\"https:\/\/www.fgautron.com\/weblog\/archives\/2023\/09\/28\/light-flowing-slowly\/\">billet original de publication<\/a> du 28 Septembre 2023)<\/em><\/center><\/p>\n<p>La fen\u00eatre est entrouverte et seule la lumi\u00e8re du quart de lune \u00e9claire son cadre. Elle donne sur un toit l\u00e9g\u00e8rement en pente qui est reli\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019immeuble voisin. Je tente cette fois-ci de traverser cette fen\u00eatre en posant d\u2019abord un pied pour tester la solidit\u00e9 de la structure. Les ardoises du toit sont plus r\u00e9sistantes que je ne l\u2019imaginais. Alors que je pensais qu\u2019elles craqueraient sous mon poids, elles semblent beaucoup plus r\u00e9sistantes que pr\u00e9vues. Le toit soutient maintenant tout mon corps et les mouvements qui l\u2019accompagnent. J\u2019esp\u00e8re que le toit de cet immeuble voisin apr\u00e8s la goutti\u00e8re sera de facture identique. Je l\u2019ai souvent regard\u00e9, pendant de longues heures, depuis ma chambre au dernier \u00e9tage sous les toits. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 cette toiture sous ses moindres d\u00e9tails et craquelures avant de finalement me d\u00e9cider \u00e0 franchir le pas. Le toit est un peu plus oblique sur cette partie de l\u2019immeuble en face. Il devait y avoir autrefois un grillage de fer s\u00e9parant les deux immeubles mais celui-ci est devenu tellement l\u00e2che qu\u2019il tombe presque de lui-m\u00eame. On peut le franchir tr\u00e8s facilement. En s\u2019aidant des blocs ciment\u00e9s formant plusieurs chemin\u00e9es, il n\u2019est pas tr\u00e8s difficile d\u2019atteindre le haut du toit de l\u2019immeuble voisin. Une des fen\u00eatres donnant sur l\u2019escalier reste souvent ouverte lors des jours de chaleur excessive. J\u2019attendais cette journ\u00e9e avec impatience car je savais qu\u2019elle m\u2019ouvrirait les portes de l\u2019immeuble voisin. Je ne sais pas encore ce que je vais y trouver, mais \u00e7a fait maintenant plusieurs mois que je suis persuad\u00e9e qu\u2019il me donnera des r\u00e9ponses. Je suis d\u00e9j\u00e0 bien engag\u00e9e et il est de toute fa\u00e7on trop tard pour faire demi-tour car le grillage s\u2019est relev\u00e9 et est maintenant infranchissable. La lumi\u00e8re de la lune me montre l\u2019emplacement de la petite fen\u00eatre qui me donnera acc\u00e8s \u00e0 l\u2019immeuble voisin. Une veilleuse tremblotante est install\u00e9e dans la cage d\u2019escalier \u00e0 chaque \u00e9tage. Je suis au quatri\u00e8me et dernier \u00e9tage. Une fl\u00e8che noire inscrite sur le mur m\u2019indique qu\u2019il faut descendre. Chaque \u00e9tage est similaire aux autres mais devient de plus en plus sombre alors que je descends les \u00e9tages. Il y a des portes d\u2019acier \u00e0 chaque \u00e9tage. Je suis persuad\u00e9e qu\u2019elles sont ferm\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019escalier descend jusqu\u2019au premier sous-sol. La veilleuse y est \u00e9teinte ou peut-\u00eatre l\u2019ampoule est-elle grill\u00e9e. L\u2019immeuble est ancien, mais la peinture a certainement \u00e9t\u00e9 refaite il y a quelques ann\u00e9es malgr\u00e9 les nombreuses craquelures faisant d\u00e9j\u00e0 leur apparition. Il y a une autre porte au premier sous-sol. Je la devine \u00e0 peine, mais sa couleur rouge fonc\u00e9e entour\u00e9e d\u2019un cadre noir en surimpression la rend tout \u00e0 fait remarquable. Que se passe t\u2019il derri\u00e8re cette porte? Il me suffit d\u2019ouvrir pour voir. J\u2019h\u00e9site pourtant car une peur soudaine me gagne. Il ne s\u2019agit pas d\u2019effroi mais d\u2019une crainte d\u2019y trouver des choses que je ne saurais comprendre. Elle semble compl\u00e8tement \u00e9tanche mais un bruit sourd s\u2019en \u00e9chappe tout de m\u00eame. Une musique peut-\u00eatre, un chant de femme. La porte \u00e9paisse, lorsque je l\u2019ouvre doucement, donne sur un couloir sombre entour\u00e9 de draperies de velours de couleur rouge bordeaux. La musique d\u2019un style jazz de cabaret est d\u00e9sormais distincte et la voix de femme tr\u00e8s puissante et assur\u00e9e m\u2019interpelle imm\u00e9diatement car elle me semble tout \u00e0 fait famili\u00e8re. Je m\u2019approche de l\u2019\u00e9pais rideau d\u00e9limitant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la salle o\u00f9 se d\u00e9roule ce concert. En entrouvrant le rideau, j\u2019aper\u00e7ois cette salle remplie de tables, de chaises et d\u2019un public assis en silence, les yeux riv\u00e9s sur la petite sc\u00e8ne. L\u2019ambiance fig\u00e9e semble provenir d\u2019une autre \u00e9poque. Sur la sc\u00e8ne, une batterie et une contrebasse accompagnent les notes de piano et la voix de la chanteuse. Elle est habill\u00e9e d\u2019une robe noire avec des tissus de satin, mais son visage n\u2019est pas clair. Je l\u2019entends maintenant chanter d\u2019une mani\u00e8re ma\u00eetris\u00e9e tout en nuances en anglais. \u00ab\u00a0One of these mornings you&rsquo;re going to rise up singing, then you&rsquo;ll spread your wings and you&rsquo;ll take to the sky\u00a0\u00bb. Je reconnais rapidement une reprise de Summertime d\u2019Ella Fitzgerald. On se laisserait facilement hypnotiser par cette voix et \u00e7a semble \u00eatre le cas des spectateurs et spectatrices dans la salle. Les visages sont fig\u00e9s comme s\u2019il s\u2019agissait de mannequins de cire. Je ne distingue toujours pas le visage de cette chanteuse plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre, tout comme ceux de l\u2019audience que je vois de l\u2019arri\u00e8re et l\u00e9g\u00e8rement de profil. Le morceau suivant est un autre standard du jazz am\u00e9ricain, The Lady Is A Tramp, toujours chant\u00e9 par Ella Fitzgerald mais avec Frank Sinatra. L\u2019homme qui est mont\u00e9 sur sc\u00e8ne n\u2019a certes pas le charisme de Sinatra mais reste assez convaincant face \u00e0 cette myst\u00e9rieuse chanteuse qui ne montre pas son visage. Il faudrait s\u2019approcher un peu plus pour d\u00e9couvrir ce visage, mais traverser l\u2019\u00e9pais rideau de velours et entrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la petite salle du cabaret ne pourra se faire discr\u00e8tement m\u00eame si cette salle est tr\u00e8s sombre. Je me contente donc d\u2019\u00e9couter cette voix qui me transmet une passion palpable. Je connais bien s\u00fbr cette voix depuis ma tendre enfance, j\u2019ai souvent essay\u00e9 de l\u2019imiter lorsque j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s jeune car elle m\u2019a inspir\u00e9. Pourquoi cette voix n\u2019est elle plus maintenant? Pourquoi un tel don est il vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre? Une masse sombre devant moi me surprend soudainement en pleine r\u00e9flexion et me saisit par le cou au point o\u00f9 il m\u2019est rendu difficile de respirer. Je n\u2019ai pas la force de me d\u00e9battre. La voix d\u2019Ella sur Blue Moon interpr\u00e9t\u00e9e par Ayako Imamura m\u2019entraine dans d\u2019autres songes. Le noir se propage et la voix se dissipe petit \u00e0 petit jusqu\u2019au r\u00e9veil soudain.<\/p>\n<p>Kei se r\u00e9veille en sursaut dans la chambre de son petit appartement pr\u00e8s du parc Inokashira. Sans avoir vu son visage dans la p\u00e9nombre, elle a reconnu dans son r\u00eave la voix de sa m\u00e8re disparue. Il est 5h moins le quart de l\u2019apr\u00e8s-midi. Il est rare que Kei s\u2019assoupisse en fin d\u2019apr\u00e8s-midi un samedi. Elle a certes v\u00e9cu une semaine riche en \u00e9v\u00e9nements avec la d\u00e9couverte de son amie Rikako dans les montagnes de Nagano et son rapatriement dans un h\u00f4pital de Tokyo. Toutes ces \u00e9motions soudaines l\u2019ont beaucoup fatigu\u00e9 et lui ont donn\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir plus qu\u2019il ne faudrait. Il \u00e9tait de toute fa\u00e7on l\u2019heure de se r\u00e9veiller car Ruka doit bient\u00f4t arriver \u00e0 moto pour l\u2019amener jusqu\u2019au centre m\u00e9dical de l\u2019Universit\u00e9 Toho \u00e0 \u014cmori, dans l\u2019arrondissement d\u2019\u014cta, o\u00f9 se trouve Rikako en observation. Ruka est toujours \u00e0 l\u2019heure, en toutes circonstances, ce qui contraste avec l\u2019esprit rock and roll qui le caract\u00e9rise par ailleurs. Kei appr\u00e9cie cette ponctualit\u00e9. Elle arrive m\u00eame \u00e0 pr\u00e9voir son arriv\u00e9e exacte au pied de son vieil immeuble de brique rouge, comme si elle entendait au loin ronronner le bi-cylindre en V de sa nouvelle moto. \u00c7a lui laisse en g\u00e9n\u00e9ral quelques minutes pour sortir \u00e0 l\u2019avance, descendre l\u2019escalier et s\u2019assoir deux ou trois minutes sur les barres m\u00e9talliques de protection au bord de la rue, le casque \u00e0 la main, pr\u00eate \u00e0 ar\u00e7onner la moto \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de Ruka. La voil\u00e0 qui arrive. Kei ne conna\u00eet pas le mod\u00e8le de cette moto qui a remplac\u00e9 la vieille CB400 de couleur Bordeaux. Celle-ci a une couleur plus claire, presque jaun\u00e2tre. Ruka y a fait inscrire \u00e0 l\u2019arri\u00e8re les mots en anglais \u00ab\u00a0the end\u00a0\u00bb, comme pour signifier \u00e0 ses \u00e9ventuels suiveurs qu\u2019ils n\u2019arriveront pas \u00e0 le rattraper. \u00ab\u00a0Leave them all behind\u00a0\u00bb comme chantait Ride. Ruka a parfois ce c\u00f4t\u00e9 pu\u00e9ril d\u2019adolescent qui amuse Kei et est souvent sujet \u00e0 de gentilles moqueries. Si la disparition de Rikako n\u2019eut ne serait ce qu\u2019un point positif, c\u2019est bien le rapprochement entre Kei et Ruka. L\u2019adversit\u00e9 a en quelque sorte oblig\u00e9 Kei \u00e0 s\u2019ouvrir et \u00e0 sortir de sa r\u00e9serve naturelle. Ruka n\u2019est pas d\u2019un naturel tr\u00e8s bavard, disons qu\u2019il ne parle pas \u00e0 tord et \u00e0 travers et n\u2019a pas peur des moments de silence. Peut-\u00eatre trouve t\u2019il d\u2019ailleurs dans ces moments de silence le ressourcement n\u00e9cessaire lui permettant ensuite d\u2019exploser sur sc\u00e8ne pendant les concerts de son groupe. Kei comprend tout \u00e0 fait cette dualit\u00e9 et la ressent elle-m\u00eame souvent. Sa b\u00eate int\u00e9rieure ne demande parfois qu\u2019\u00e0 crier de toutes ses forces, comme pourrait le faire Atsushi Sakurai dans ses morceaux les plus violents. Elle envie Ruka de pouvoir s\u2019exprimer ainsi sur sc\u00e8ne. \u00ab\u00a0Tu devrais venir chanter sur sc\u00e8ne avec moi et le groupe, un duo de nos voix serait extraordinaire, j\u2019en suis certain\u00a0\u00bb. Kei a toujours refus\u00e9 son offre mais elle est maintenant pr\u00eate \u00e0 l\u2019accepter. Ce changement soudain d\u2019opinion est peut-\u00eatre d\u00fb \u00e0 la voix qu\u2019elle a entendu il y a quelques dizaines de minutes dans son r\u00eave.<\/p>\n<p>Kei a \u00e0 peine le temps de toucher la main de Ruka en signe de bonjour qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 assise \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la moto pr\u00eate \u00e0 partir. Il faut environ une quarantaine de minutes jusqu\u2019au centre m\u00e9dical en empruntant la rue Inokashira puis le grand arc circulaire de voies rapides Kanana. Elle s\u2019accroche \u00e0 la moto gr\u00e2ce aux deux poignets arri\u00e8res. Plut\u00f4t que de regarder la route droit devant elle en se penchant l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate sur la droite ou la gauche, Kei pr\u00e9f\u00e8re divaguer parmi les fils \u00e9lectriques. Elle suit des yeux ce r\u00e9seau filaire sans fin s\u2019emm\u00ealer dans les poteaux puis se d\u00e9m\u00ealer ensuite comme par magie pour filer en hauteur le long de la rue. Mais ils partent parfois dans des rues perpendiculaires le long d\u2019immeubles en b\u00e9ton et elle les perd vite de vue. On ne s\u2019ennuie pas \u00e0 les regarder. Le trajet semble moins long lorsqu\u2019on r\u00eave la t\u00eate en l\u2019air, mais lorsqu\u2019on entre sur la voie plus rapide Kanana, une certaine attention est n\u00e9cessaire pour ne pas se laisser surprendre par les acc\u00e9l\u00e9rations subites. Kei chante souvent dans sa t\u00eate pendant ces trajets. Les morceaux suivent son humeur mais aujourd\u2019hui, elle ne pense qu\u2019\u00e0 Ella et \u00e0 Summertime. <\/p>\n<p>Il faudra finalement un peu plus de trente minutes pour arriver \u00e0 \u014cmori. Kei est d\u00e9j\u00e0 venu une fois il y a deux jours dans cet h\u00f4pital rendre visite \u00e0 Rikako au m\u00eame moment que sa m\u00e8re. Cette fois-l\u00e0, Rikako dormait \u00e0 son arriv\u00e9e mais a ensuite ouvert les yeux. Ils \u00e9taient ouverts dans le vide comme si Rikako ne voyait pas les personnes et les choses qui l\u2019entouraient. On la sentait perdue dans un espace infini sans points sur lesquels s\u2019accrocher. Kei imagine que Rikako se trouve dans un espace d\u2019un noir profond o\u00f9 le moindre son qu\u2019elle voudrait \u00e9mettre est absorb\u00e9. Peut-\u00eatre m\u2019entend elle, se demande t\u2019elle. Les infirmi\u00e8res lui recommande de lui parler, d\u2019\u00e9voquer des souvenirs d\u2019enfance \u00e0 Nagoya ou plus r\u00e9cents \u00e0 Tokyo. Apr\u00e8s une heure de monologue dans la petite chambre de repos de l\u2019h\u00f4pital accompagn\u00e9e de Ruka et de la m\u00e8re de Rikako, Kei n\u2019avait pourtant pas r\u00e9ussi \u00e0 susciter la moindre r\u00e9action sur le visage fig\u00e9 de son amie. Kei s\u2019est pourtant donn\u00e9 comme objectif de ramener Rikako, elle qui l\u2019avait laiss\u00e9 seule dans les songes de la salle de concert de Kabukich\u014d. Plus qu\u2019un d\u00e9sir profond d\u2019aider son amie, c\u2019\u00e9tait une obligation non-n\u00e9gociable qu\u2019elle s\u2019imposait \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>En ce samedi en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, Rikako est endormie sur le lit de sa chambre sans personne autour d\u2019elle. La t\u00e9l\u00e9vision plac\u00e9e dans un coin en hauteur est allum\u00e9e et diffuse une \u00e9mission de sketchs comiques, qui ne correspond pas beaucoup \u00e0 l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale de la pi\u00e8ce. En tant normal, Kei aurait aim\u00e9 s\u2019asseoir devant cette t\u00e9l\u00e9vision et rire de bon c\u0153ur devant les pitreries poussives de ces jeunes com\u00e9diens en devenir. Pourtant, les rires incessants et m\u00e9caniques sont aujourd\u2019hui insupportable. Plut\u00f4t que d\u2019essayer d\u2019ignorer le bruit de cette t\u00e9l\u00e9vision au son mont\u00e9 trop fort, elle pr\u00e9f\u00e8re l\u2019\u00e9teindre de suite pour trouver un calme qui lui permettra de ressentir le rythme de la respiration de Rikako. Kei s\u2019assoit sur un tabouret m\u00e9tallique tout pr\u00e8s du lit et du visage de Rikako. Elle h\u00e9site \u00e0 lui passer la main dans les cheveux pour lui d\u00e9gager le visage. Il est beaucoup plus p\u00e2le que d\u2019habitude, d\u2019un teint similaire au jour o\u00f9 on l\u2019a retrouv\u00e9 dans la station thermale de Bessho Onsen un peu plus t\u00f4t cette semaine. Son visage est \u00e9galement amaigri mais ses tr\u00e8s traits restent inchang\u00e9s. Kei la regarde intens\u00e9ment. Ruka est lui derri\u00e8re, debout pr\u00e8s de la fen\u00eatre donnant sur une terrasse de gazon et d\u2019arbustes. Ce jardin est bien entretenu. Les positions de chacune des branches semblent maintenues et contr\u00f4l\u00e9es par des fils invisibles. Cette immobilit\u00e9 du jardin donne le sentiment que le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Il est vrai que le temps doit sembler long et m\u00eame interminable lorsqu\u2019on est emprisonn\u00e9 dans une chambre d\u2019h\u00f4pital. Rikako ne doit pas ressentir le temps qui passe se dit il \u00e0 ce moment l\u00e0. Kei semble \u00e9galement avoir oubli\u00e9 les heures qui passent, restant immobile \u00e0 regarder Rikako. \u00ab\u00a0Veux tu un caf\u00e9 ?\u00a0\u00bb lui demande Ruka pour la sortir de son hypnose volontaire. Kei accepte volontiers mais elle le boira sur place dans la chambre. En sortant de la chambre en direction du bloc de distributeurs automatiques de boissons, Ruka croise Hikari qui avait \u00e9galement fait le d\u00e9placement au centre m\u00e9dical \u00e0 la demande de Kei. Hikari et Kei se regardent sans \u00e9changer un mot. Que dire dans cette situation ? Si on ne peut rien dire, peut-\u00eatre faut il chanter. \u00ab\u00a0Tu devrais lui chanter quelque chose, elle devrait l\u2019entendre et \u00e7a la fera peut-\u00eatre r\u00e9agir\u00a0\u00bb. Kei imagine d\u2019abord fredonner une des chansons qu\u2019elles \u00e9coutaient toutes les trois quand elles \u00e9taient en \u00e9cole primaire, comme celles du groupe SPEED qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 voir au Nagoya Dome en Ao\u00fbt 1998. Kei se souvient tr\u00e8s bien de l\u2019excitation de ce moment et \u00e7a la fait sourire sous le regard interrogatif d\u2019Hikari. Pourtant, elle a envie de chanter autre chose. Le morceau Summertime d\u2019Ella Fitzgerald lui vient comme une \u00e9vidence. Elle n\u2019a pas l\u2019habitude de chanter Summertime mais les paroles s\u2019enchainent automatiquement d\u00e8s qu\u2019elle commence \u00e0 le fredonner. Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle chante, sa voix devient plus claire, plus puissante et assur\u00e9e. Ruka reste fig\u00e9, fixant les cheveux bruns de Kei, droits comme des tiges. C\u2019est lui qui est maintenant hypnotis\u00e9. Hikari ne peut s\u2019emp\u00eacher de saisir la main de Kei car elle ressent que quelque chose de sp\u00e9cial est en train de se d\u00e9rouler. \u00c7a peut para\u00eetre impensable mais Rikako ouvrit soudain les yeux. Elle ne regarde plus dans le vide comme il y a deux jours mais fixe maintenant Kei dans les yeux avec un regard tendre et expressif. Ses l\u00e8vres sont tremblotantes comme si elle tentait de parler. Cette r\u00e9action soudaine de Rikako ne perturbe cependant pas Kei qui continue \u00e0 chanter. Elle comprend l\u2019effet que son chant a sur les autres. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle s\u2019en rend compte et \u00e7a lui procure un sentiment profond de satisfaction. Le mot n\u2019est en fait pas assez fort pour traduire le sentiment qui traverse le c\u0153ur de Kei \u00e0 ce moment l\u00e0. On pourrait presque ressentir de mani\u00e8re physique ce sentiment comme une aura d\u00e9passant le corps des \u00eatres, comme une subtile lumi\u00e8re qui lui \u00e9claire le visage et les cheveux au point o\u00f9 on aurait l\u2019impression qu\u2019ils perdent petit \u00e0 petit de leur noirceur. Hikari entrevoit cette lumi\u00e8re car elle aide parfois Kei \u00e0 la catalyser dans les moments d\u2019\u00e9motion intense. \u00ab\u00a0Summertime\u00a0\u00bb dit soudainement Rikako d\u2019une voix fr\u00eale. \u00ab\u00a0Summertime\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e8te elle d\u2019une voix plus prononc\u00e9e. \u00ab\u00a0J\u2019ai beaucoup \u00e9cout\u00e9 cette chanson ces derniers jours\u2026\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Tous les jours peut-\u00eatre, dans ce petit cabaret \u00e0 la lumi\u00e8re tamis\u00e9e\u00a0\u00bb. Rikako fait une pause pour reprendre son souffle court. Kei ne chante plus maintenant. Tout comme Hikari et Ruka, elle \u00e9coute attentivement Rikako. \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait la chanson qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e9rait chanter, elle la chantait tous les soirs et le public devenait immobile. Elle disait \u00e0 chaque fois qu\u2019elle d\u00e9diait cette chanson \u00e0 sa fille, Kei, pour qu\u2019elle passe des jours heureux et qu\u2019elle se d\u00e9passe d\u2019elle-m\u00eame\u00a0\u00bb.  Rikako continue \u00ab\u00a0One of these mornings, you&rsquo;re going to rise up singing, then you&rsquo;ll spread your wings and you&rsquo;ll take to the sky.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Kei, ces paroles en particulier r\u00e9sonnaient parfaitement avec le message de ta m\u00e8re. Je le ressentais tr\u00e8s fortement \u00e0 chaque \u00e9coute\u00a0\u00bb. Beaucoup d\u2019images et de sentiments traversent le c\u0153ur de Kei et ne sachant r\u00e9agir, elle pr\u00e9f\u00e8re prendre Rikako dans ses bras. Hikari soudainement prise d\u2019une \u00e9motion difficilement contr\u00f4lable, laisse \u00e9chapper quelques larmes. Quelques dizaines de secondes plus tard, les infirmi\u00e8res entrent dans la chambre d\u2019un pas rapide suite aux signes de mains d\u00e9monstratifs de Ruka \u00e0 travers la porte entrouverte. Les deux infirmi\u00e8res \u00e9cartent doucement les bras de Kei et la d\u00e9gage, car il faut v\u00e9rifier l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de Rikako. On leur demande de sortir quelques instants de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Kei avait oubli\u00e9 le caf\u00e9 que lui avait achet\u00e9 Ruka mais il est maintenant bienvenu. \u00ab\u00a0C\u2019est extraordinaire !\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e8te Hikari en ce parlant \u00e0 elle-m\u00eame. Rikako est une messag\u00e8re et Kei a bien compris le message qu\u2019on lui transmettait. Il lui faudra chanter pour apaiser ses propres d\u00e9mons et ceux des autres, comme sa m\u00e8re autrefois qui chantait dans des cabarets jusqu\u2019au jour o\u00f9 son p\u00e8re lui interdise sous pr\u00e9texte que ce n\u2019\u00e9tait pas le lieu pour une m\u00e8re. Ayako Imamura arr\u00eata compl\u00e8tement de chanter \u00e0 ce moment l\u00e0 et disparu des affiches. Certains fans ont bien cherch\u00e9 \u00e0 la retrouver mais elle avait d\u00e9j\u00e0 fait un trait sur sa carri\u00e8re de chanteuse. Avec son groupe de jazz, elle connut pourtant un certain succ\u00e8s qui lui avait permis de jouer en Europe. Elle garda un souvenir particulier de Paris o\u00f9 elle s\u2019est produite plusieurs fois. Arr\u00eater de chanter l\u2019avait profond\u00e9ment changer et cela avait beaucoup affecter le comportement de Kei. L\u2019infirmi\u00e8re Nakamura en charge de Rikako vient interrompre Kei dans ses pens\u00e9es en annon\u00e7ant que celle-ci vient \u00e0 nouveau de s\u2019endormir. Son \u00e9tat est stable et elle a m\u00eame repris quelques couleurs. Cette reemergence l\u2019a pourtant beaucoup fatigu\u00e9. \u00ab\u00a0Pouvez-vous revenir la voir demain? \u00c7a serait pr\u00e9f\u00e9rable\u00a0\u00bb, demande l\u2019infirmi\u00e8re au groupe. Il ne fait pas l\u2019ombre d\u2019un doute qu\u2019ils reviendront demain avec l\u2019espoir d\u2019en apprendre un peu plus sur ce que Rikako a vu et entendu pendant sa myst\u00e9rieuse disparition. Il est d\u00e9j\u00e0 presque 20h30. \u00ab\u00a0On va manger pr\u00e8s de la gare d\u2019\u014cmorimachi?\u00a0\u00bb propose Hikari. \u00ab\u00a0J\u2019ai vu un restaurant Denny\u2019s juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb. L\u2019ambiance l\u00e9g\u00e8re et familiale de ce genre d\u2019\u00e9tablissements conviendra tr\u00e8s bien. Sur le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 la gare, Hikari engage la conversation sur le groupe de Ruka, plut\u00f4t que de se lancer dans un r\u00e9capitulatif des \u00e9v\u00e9nements qui ont eu lieu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. \u00ab\u00a0Tu as des concerts pr\u00e9vus prochainement?\u00a0\u00bb demande t\u2019elle. \u00ab\u00a0Non\u2026 mais j\u2019ai au moins trouv\u00e9 une nouvelle chanteuse pour m\u2019accompagner\u00a0\u00bb, r\u00e9torque Ruka en regardant Kei avec une grande insistance. Sans dire un mot, Kei r\u00e9pond aussit\u00f4t d\u2019un signe n\u00e9gatif de la main tout en souriant, comme s\u2019il elle voulait se faire prier. Hikari attrape cette main \u00e0 la vol\u00e9e et les voil\u00e0 marchant la main dans la main en rigolant au devant de Ruka. \u00ab\u00a0Tu chanteras comme Moeka\u2026 ? ou comme Ringo\u2026?  Oui, je sais\u2026 comme Akina, ou Momoe peut-\u00eatre ?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Oui, Momoe Yamaguchi, j\u2019adore Yokosuka Story\u00a0\u00bb, s\u2019exclame Kei avec un enthousiasme certain. Dans un fou-rire partag\u00e9, elles se mettent toutes les deux \u00e0 chanter quelques paroles du morceau \u00ab\u00a0Korekkiri Korekkiri mou\u2026 Korekkiri desu ka?\u00a0\u00bb (Est-ce fini? Est-ce fini? Est-ce fini une fois pour toutes ?). Elles se r\u00e9p\u00e8tent plusieurs fois ces paroles si marquantes en \u00e9clatant de rire pour un rien. \u00ab\u00a0Kei, je ne te l\u2019avais jamais dit, mais tu ressembles un peu \u00e0 Momoe avec tes cheveux coup\u00e9s au carr\u00e9\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ah oui ?\u00a0\u00bb, interroge Kei tout en posant ses deux mains en arri\u00e8re pour soulever l\u00e9g\u00e8rement le dessous de ses cheveux, afin d\u2019imiter une photographie de Momoe Yamaguchi sur la pochette d\u2019un de ses albums. Elles \u00e9clatent \u00e0 nouveau de rire. Ruka les suit en gardant une courte distance. Il ne voudrait pas interrompre leur complicit\u00e9. Kei est radieuse en compagnie d\u2019Hikari. Elle est belle et lumineuse. Ce soir, elle \u00e9clairerait m\u00eame les nuits les plus sombres.<\/p>\n<p><strong><em>A suivre&#8230;<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 1 (lien vers le billet original de publication du 1 Octobre 2017) Pendant la journ\u00e9e, elle r\u00eave du soir. Du haut du sixi\u00e8me \u00e9tage de la tour de bureaux de Nishi Shinjuku, elle d\u00e9tourne les yeux de son ordinateur pour regarder en bas des tours. 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