



La maison Buaisō (武相荘) est située à Machida. Il s’agit de l’ancienne demeure, aujourd’hui transformée en musée, du couple Jirō Shirasu (白洲次郎) et Masako Shirasu (白洲正子).
Jirō Shirasu (1902–1985) était un diplomate et homme d’affaires, conseiller et interprète du Premier ministre japonais Shigeru Yoshida après la Seconde Guerre mondiale. Il a joué un rôle important dans les négociations avec les forces d’occupation américaines et était respecté pour son franc-parler. Il a fait ses études à l’Université de Cambridge, où il s’est lié avec l’élite britannique. Il adopta dès cette époque un style de vie occidental, encore rare au Japon, incarnant une certaine modernité et élégance. Masako Shirasu était essayiste et experte en arts traditionnels japonais, passionnée par la culture classique. Elle a publié de nombreux ouvrages sur l’esthétique japonaise. C’était une femme de lettres influente, incarnant une figure féminine forte et indépendante dans un Japon encore très patriarcal. Ses choix culturels influençaient les amateurs d’art. Le couple symbolisait une certaine élite intellectuelle et cosmopolite dans le Japon de l’après-guerre. Ils se sont installés à Buaisō en 1943. Craignant les bombardements sur Tokyo pendant la guerre, ils quittèrent la ville pour s’installer à la campagne, dans cette ancienne ferme de Machida, alors en pleine zone rurale.
Cette maison, qu’ils ont rénovée, date de l’époque d’Edo et se situe à la frontière des anciennes provinces de Musashi (武蔵), qui englobait une partie de l’actuelle Tokyo, Saitama et Kanagawa, et de Sagami (相模), correspondant à l’actuelle préfecture de Kanagawa. Le nom Buaisō (武相荘) de la demeure est d’ailleurs composé de kanji désignant son emplacement: la résidence (荘) entre Musashi (武) et Sagami (相). Mais ce nom provient aussi d’un jeu de mots subtil: Buaisō (不愛想) signifie en japonais “désagréable”, “froid” ou “peu sociable” — un clin d’œil ironique au caractère direct et peu mondain de Jirō Shirasu.
Jirō et Masako Shirasu vécurent dans cette demeure jusqu’à leur mort, en 1985 et 1998 respectivement. En 2001, la maison fut ouverte au public en tant que musée. Elle expose, dans leur disposition d’origine, leurs objets personnels, meubles, calligraphies, poteries et œuvres d’art. Tous deux étaient collectionneurs, bien qu’ayant des sensibilités différentes. Visiter ce musée, c’est entrer dans l’intimité du couple. On découvre un mode de vie à la fois austère et raffiné, mêlant traditions japonaises et influences européennes. On devine un quotidien simple, volontairement rustique. On marche à petits pas dans les pièces de la demeure, les chaussures recouvertes de capuchons en plastique. L’une des salles à l’arrière est le bureau d’écriture de Masako Shirasu, dont les murs sont entièrement couverts de livres. On ne peut malheureusement pas prendre de photos à l’intérieur de la maison. Nous avons donc pris notre temps pour laisser les images des lieux s’imprimer dans notre mémoire. On devine que chaque objet exposé dans les salles a été choisi avec soin, et patiné par le temps.
Le jardin, devant la maison au toit de chaume, est en partie couvert de bambous, plantés autour d’une petite place pavée. Il est sobre et laissé dans un état presque sauvage. Nous avons déjeuné dans une des dépendances de la maison. J’ai ramené un verre aux formes rondes, qui me rappelle un peu une des lampes de la demeure, acheté dans la petite boutique. Je l’utiliserai pour boire du café glacé pendant l’été, tout en écrivant mes billets de Made in Tokyo.
