Narakyō to Biwako ~3

Une des destinations de notre petit voyage est le sanctuaire Miwa Ōmiya (大神神社), situé à Sakurai dans la préfecture de Nara, à environ 40 minutes en voiture depuis le centre de Nara. Ce sanctuaire shintô est reconnu comme étant le plus ancien du Japon. Contrairement à la majorité des sanctuaires, il n’abrite pas la divinité dans un édifice, comme le honden, car le cœur du sanctuaire est en fait le Mont Miwa (三輪山) lui-même. La montagne est le dieu honoré par ce sanctuaire qui conserve une forme ancestrale du shintō où l’on prie directement un élément naturel sacré. Lorsqu’on approche de Miwa Ōmiya, on ne peut qu’être impressionné par l’immense porte torii (大鳥居) mesurant 32.2 mètres de haut. Il s’agit du deuxième plus grand torii du Japon, après celui de Kumano Hongū Taisha dans la préfecture de Wakayama, que nous n’avions pas visité lors de notre dernier voyage dans la péninsule de Kii. Une autre particularité du sanctuaire est son étrange triple torii, une structure rare que je n’avais jamais vu auparavant. L’atmosphère dans l’enceinte du sanctuaire est paisible, dans un environnement forestier dense. Nous apprécions ces moments privilégiés à l’écart de tout, dans des lieux peu connus des touristes.

Pour le déjeuner, les sōmen (そうめん) s’imposent à nous, car ce sont une des spécialités de la région. On trouve facilement un petit restaurant en chemin entre le grand torii et le sanctuaire. Les sōmen sont de très fines nouilles à base de farine de blé, légères et rafraîchissantes car servies froides avec une sauce tsuyu. Le restaurant propose des nagashi sōmen (流しそうめん), où les nouilles circulent dans un canal circulaire avec de l’eau fraîche. Il faut les attraper au passage avec des baguettes, ce qui est assez ludique. La zone de Miwa (三輪), dans la ville de Sakurai, est considérée comme le berceau des sōmen au Japon. On parle des Miwa sōmen (三輪そうめん) qui réputés comme les plus anciens et parmi les plus fins du pays.

En fin d’après midi, il nous faut penser à la prochaine étape de notre voyage. Il nous reste encore de la route jusqu’à Kyotango (京丹後市) situé au nord de la préfecture de Kyoto, face à la mer du Japon. Cette région est beaucoup moins connue et touristique que la ville de Kyoto, plus naturelle et isolée. Nous partirons à la découverte de son littoral déchiré et de ses villages de pêcheurs demain matin.

Narakyō to Biwako ~2

Le lendemain matin, je me lève assez tôt, vers 6h comme tous les matins. Assis sur le tatami, en regardant par une fenêtre entrouverte le jardin du petit hôtel dans lequel nous séjournons, j’écris sur mon iPad les textes qui accompagneront les trois billets hypnotic innocence, cathartic existence. Ces trois billets s’appuient sur une photographie imaginaire créée par une intelligence artificielle que j’ai guidé progressivement dans le processus de création. Après avoir écrit entièrement ces trois billets, j’ai pourtant longtemps hésité avant de les publier, comme si quelque chose m’empêchait de le faire. Les quelques expérimentations récentes de Shohei Otomo à partir d’intelligence artificielle, qu’il montre sur son compte Instagram, lui ont valu une grande majorité de commentaires négatifs qui essaient même de le décourager d’utiliser l’intelligence artificielle. Je préfère grandement quand Shohei Otomo utilise ses crayons et stylos pour dessiner, car ce qu’il dessine est à mille lieux de ce qu’il crée avec l’IA, mais loin de moi l’idée de vouloir décourager quelqu’un à essayer de nouvelles choses qui l’amèneront peut être plus tard vers de nouveaux horizons. Shohei Otomo écrivait ceci: « Whenever I post something related to AI, there’s always a wave of high-temperature reactions. It clearly shows how many people are still struggling to process the times we’re living in. But to put it bluntly, Al is not going away. We have no choice but to live with it. Emotion alone won’t change that. Friction between structure and emotion. The heat of a shifting era. I draw. And I use Al. Let me be clear. There is no tool more creative or compelling than Al – except for the human hand« . C’est ce qui m’a finalement poussé à publier ces trois billets. Dans mon cas, ces images ne sont pas des fins en soit car elles me poussent à l’écriture de fictions. Je ne sais si j’ai un quelconque talent pour écrire ces petites histoires mais j’éprouve en tout cas un plaisir certain à les imaginer.

Après le petit déjeuner, nous marchons un peu au hazard des rues de Naramachi en direction du temple Kōfuku-ji (興福寺) que nous avions rapidement parcouru hier soir. On se laisse assez rapidement attiré par autre temple nommé Gangō-ji (元興寺), qui est classé au patrimoine mondial de l’Unesco et qui se trouve être un des plus anciens temples du Japon. Il a été fondé à l’origine au VIe siècle sous le nom Asuka-dera et a été déplacé à Nara en 718, lors de l’installation de la capitale à Heijō-kyō (平城京). Il a été alors renommé Gangō-ji et fut considéré comme l’un des premiers centres du bouddhisme japonais. Il s’agissait à l’époque d’un vaste temple dont l’enceinte couvrait une grande partie de l’actuel quartier de Naramachi, mais il a perdu de son importance au fur et à mesure des époques. Il s’agit aujourd’hui d’un vestige d’un ensemble beaucoup plus vaste. Il reste principalement le hall principal Gokurakubō (元興寺極楽坊) avec des tuiles datant de l’époque Asuka. L’ensemble n’a rien de monumental mais il est situé dans un lieu calme, presque caché, qui lui donne une atmosphère silencieuse très agréable. On est ici loin de la foule du Tōdai-ji. Nous ne sommes pas mécontents d’avoir découvert ce petit trésor architectural un peu à l’écart, ce qui nous fait dire qu’on pourrait certainement passer de très nombreuses heures et journée à explorer Naramachi. Nous continuons ensuite vers l’étang Sarusawa et le grand temple Kōfuku-ji que nous avons cette fois-ci l’intention de visiter. En chemin, je trouve quelques étranges objets architecturaux et artistiques, mais déjà au loin, mon œil est attiré par les cerfs sauvages faisant leur apparition alors qu’on approche progressivement du parc de Nara. On nous avait dit qu’ils approchaient parfois le jardin intérieur de l’hôtel où nous avons passé la nuit, mais on ne les a malheureusement pas vu. J’aurais aimé me retrouver nez à museau avec un cerf en ouvrant les stores de notre chambre d’hôtel ce matin.

Dans l’enceinte du temple Kōfuku-ji, nous voulions notamment visiter le musée National Treasure Hall contenant plusieurs trésors nationaux, notamment une statue remarquable d’Ashura (阿修羅) que je montre en photo ci-dessus, prise de deux cartes postales que j’ai acheté à la boutique du musée. Ashura fait partie d’une série de huit êtres mythologiques formant un ensemble de statues bouddhiques inspirées de figures de la mythologie indienne, intégrées au bouddhisme comme protecteurs du Bouddha et de ses enseignements. Elles ont été sculptées entre 733 et 734, réalisées en laque sèche creuse, et se trouvaient à l’origine placées dans le pavillon occidental du temple disparu à cause d’incendies. Certaines statues, notamment celle d’Ashura, ont des visages jeunes, sans doute liés à la volonté de leur mécène, l’impératrice Kōmyō. Je suis content d’avoir pu voir cette magnifique statue à la posture élancée et à la délicatesse étrange, presque mélancolique et humaine.

Le dieu bouddhiste Ashura (issu des asura de la mythologie indienne) possède une nature complexe, à la fois violente et profondément humaine. C’est un être belliqueux, symbole du conflit, des passions humaines et de la lutte constante, mais il incarne une figure de dualité, entre colère et possibilité d’éveil, comme une destruction peut engendrer un recommencement. Contrairement à d’autres divinités, il peut exprimer une tristesse contenue, pas seulement la fureur. Au Japon, Ashura est souvent perçu moins comme un démon que comme une figure tragique et introspective, ce qui rend cette figure particulièrement fascinante. J’imagine très bien l’attirance que cette figure peut représenter dans le monde des arts, notamment musicaux. J’ai d’ailleurs souvent évoqué cette figure d’Ashura dans mes billets car il s’agit d’une présence récurrente dans la musique que j’écoute. J’ai même souvent dit qu’il fallait que je crée une playlist des morceaux l’évoquant. La voici finalement ci-dessous et elle est très éclectique, reflétant une partie des multiples musiques que j’aime.

1. 修羅の花 (The Flower Of Carnage) par Meiko Kaji (梶芽衣子), sur la bo du film Lady Snowblood (修羅雪姫), 1973
2. Ashu-lah par Zelda, sur l’album ZELDA, 1982
3. 春と修羅 (Haru to Shura) par Haru Nemuri (春ねむり), sur l’album Haru to Shura (Haru to Shura), 2018
4. 春と修羅 (Haru to Shura) par Kinoko Teikoku (きのこ帝国), sur l’album eureka, 2013
5. Ash-ra par Buck-Tick, sur l’album COSMOS, 1996
6. 修羅場 (Shuraba) par Tokyo Jihen (東京事変), sur l’album Adult (大人), 2006
7. ):阿修羅:( (Ashura) par King Gnu, sur l’album The Greatest Unknown, 2023
8. 阿修羅 (Ashura) par Faye Wong (王菲) sur l’album Fable (寓言), 2001
9. 夜へ (Yoru he) par Momoe Yamaguchi (山口百恵), sur l’album A Face in A Vision, 1979

En écoutant cette playlist, je me rends compte qu’elle évoque assez bien ce mélange de fureur et de mélancolie tragique.

Narakyō to Biwako ~1

Nous nous décidons souvent au dernier moment nos petites vacances, en fonction des disponibilités de chacun qui se déterminent souvent un peu tard. L’avantage de voyager en voiture est la liberté de modifier nos plans en cours de route, même s’il nous fallait bien entendu réserver les hôtels ou ryokan à l’avance. Notre première étape était Nara en passant par l’autoroute Shin-Tomei puis Ise-Wangan que je finis par assez bien connaître car on les a déjà emprunté plusieurs fois. La première journée était courte en visite car nous sommes arrivés à notre hôtel à Naramachi vers 16h. La dernière visite que nous avons effectué à Nara était celle du grand temple Hōryūji (法隆寺), qui se situe assez loin du centre de Nara. Je découvre en fait les petits rues de Naramachi pour la première fois, lors d’une promenade depuis l’hôtel qui nous amène jusqu’à l’étang de Sarusawa (猿沢池). L’atmosphère de fin de journée autour de l’étang est paisible, suspendue, presqu’irréelle.

L’étang de Sarusawa est situé juste à côté du temple Kōfuku-ji (興福寺). Il s’agit d’une création humaine datant de 749. Cet étang est considéré comme l’un des paysages emblématiques de Nara. Le fait qu’on lui accorde des légendes contribue certainement à donner une certaine poésie à cet étang qui agit comme un miroir au crépuscule. On peut normalement y voir se refléter parfaitement la pagode du Kōfuku-ji, mais elle était malheureusement recouverte, en cours de rénovation. On raconte depuis des siècles qu’il y a sept mystères (七不思議) entourant cet étang, mélangeant poésie, observation et croyances anciennes. On dit que l’eau de l’étang ne déborde jamais même lors de fortes pluies et ne s’assèche jamais non plus, malgré le fait qu’il n’y ait aucune rivière visible permettant une entrée et une sortie d’eau. Malgré cette absence de courant visible, l’eau n’est jamais boueuse. Elle reste claire, mais toujours un peu trouble. Les grenouilles ne vivent pas de cet étang. Les poissons y sont rares même si les moines du temple y jettent des poissons tous les ans. Leur nombre ne varie pas et ils ne sont pas facilement visibles, comme retenus dans une autre profondeur. On dit également que la lune s’y reflète toujours parfaitement, peu importe l’angle ou le moment. Nous n’avons pas pu vérifier tous ces points, mais on a apprécié cet endroit presque hors du temps qui nous laisse imaginer être un miroir sur un monde invisible et silencieux.

un été sur la péninsule de Kii (8 et fin)

Pendant toute notre visite du temple Hōryūji (法隆寺), nous recherchons les points d’ombre sous les porches car le soleil tape fort. Les chaleurs nous avaient relativement préservé pendant tout notre séjour sur la péninsule de Kii sauf pour cette dernière journée à Nara. Après les deux heures de visite avec notre guide, nous n’aurons malheureusement pas le courage de visiter la partie Est du complexe. Ce n’est qu’un petit regret car la partie la plus intéressante reste l’enceinte Ouest que nous venons de visiter. Pendant notre visite, il s’est produit un petit événement inhabituel. Une des branches du grand pin planté à proximité de la pagode à cinq étages s’est soudainement brisée. Aux dires de notre guide, il s’agit d’un fait relativement rare, qui semblait beaucoup étonné le personnel du temple. La branche a été vite débarrassée. Nous étions assez tranquille pendant notre visite, car il n’y avait pas foule dans l’enceinte Ouest. Ça m’a étonné vu l’importance historique d’Hōryūji, mais il est vrai que ce temple est excentré par rapport au grand parc de Nara qui reste l’attraction touristique principale de la ville. J’aurais voulu y aller, ne serait ce que pour vérifier que les daims ne sont pas malmenés par les touristes, mais le temps nous manquera. La chaleur ambiante nous pousse plutôt vers une petite pâtisserie japonaise proposant de la glace pilée Kakigōri (かき氷). Nous avons trouvé une très bonne adresse, Nara Shogaku (奈良祥樂 法隆寺本店), car la glace pilée à la pêche était un véritable bonheur. Il faut dire que la glace pilée est une spécialité de Nara. On y trouve même un sanctuaire en son honneur, le sanctuaire d’Himuro (氷室神社). Nous n’aurons malheureusement pas le temps d’y aller. Un autre grand regret est de ne pas avoir visité le Mont Koya. Il nous aurait facilement fallu une journée de plus, et ce sera donc pour une prochaine fois car l’heure du retour se fait proche. Nous passerons tout de même rapidement à l’emplacement de l’ancien grand palais impérial de Nara Heijokyu (平城宮跡). Le parc est immense et certains des bâtiments du palais ont été reconstruits récemment. Je ne sais pas si l’intention est de reconstituer le palais dans son intégralité mais on peut déjà compter trois bâtiments reconstruits dont la grande porte Suzakumon que je montre en photo ci-dessus. Avec ces magnifiques images de Nara et de la péninsule de Kii en tête, nous reprenons la route du retour vers Tokyo. Nous voyagerons pendant presque six heures sans encombres malgré quelques ralentissements attendus sur l’autoroute Ise-Wagan au niveau de Nagoya. Il fait déjà nuit alors que nous parcourons les montagnes sur l’autoroute Shin-Tomei, et nous arrivons à Tokyo vers 23h après plusieurs pauses. Notre périple nous aura fait traverser ou visiter 8 préfectures (Kanagawa, Shizuoka, Aichi, Mie, Wakayama, Nara, Osaka et Shiga), si je ne trompe pas, certaines d’entre elles étant relativement difficiles à visiter sans voiture. Malgré cela, j’espère que cette petite série photographique en huit épisodes à propos d’un été sur la péninsule de Kii aura donné quelques idées aux visiteurs de Made in Tokyo.

un été sur la péninsule de Kii (7)

Notre visite des temples de Hōryūji (法隆寺) à Nara démarre assez tôt le matin, car nous le visitons en groupe accompagné d’un guide attaché à l’hotel où nous avons passé la nuit. Le thème de la visite guidée change tous les deux mois, et notre visite se concentre sur les bases du temple bouddhiste que l’on peut apprendre grâce aux temples d’Hōryūji (法隆寺で学ぶお寺のイロハ). Le terme Iroha (イロハ) signifie le début ou la base des choses, mais il s’agit surtout des trois premiers kana du poème Iroha-uta (いろは歌) attribué au moine et savant bouddhiste Kūkai (空海). Ce poème a la particularité d’être un pangramme, c’est à dire une phrase comprenant toutes les lettres de l’alphabet. Dans le cas présent, Iroha-uta contient les 47 caractères kana et chaque caractère n’est utilisé qu’une seule fois. A travers ce thème, notre guide nous fait comprendre qu’il ne nous expliquera pas les temples d’Hōryūji dans leurs moindres détails mais nous fera part de nombreuses anecdotes parfois amusantes de la vie quotidienne Japonaise à partir d’une explication de certains lieux et statues des temples d’Hōryūji.

Sous une chaleur difficile à soutenir, il faut bien le dire, nous visitons donc ce haut lieu du bouddhisme japonais. Le temple Hōryūji a été fondé en l’an 607 par le Prince Shōtoku (聖徳太子), qui œuvra à la promotion du bouddhisme au Japon. Il contient les plus anciennes structures en bois du pays qui ont été inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ces structures se trouve dans l’enceinte Ouest du temple que l’on appelle Saiin Garan (西院伽藍). A l’intérieur de l’enceinte couverte d’une arcade en bois, on découvre ces trois structures: la porte centrale (Chumon 中門), le hall principal (Kondo 金堂) et une superbe pagode de cinq étages. Ces structures ont été construites à l’épique Asuka (538-710) et n’ont subi aucune destruction, malgré quelques rénovations au fur et à mesure des années. Notre guide nous explique par exemple que des dragons ont été ajoutés sur certains piliers du hall central. Ces bâtiments sont à la fois impressionnants et fascinants. Ils sont connus de tous les japonais car le temple Hōryūji est présent dans les manuels scolaires pour son importance historique. Ce hall contient quelques unes des plus anciennes statues de Bouddha du Japon, ayant survécues depuis l’ère Asuka. On peut les voir en faisant le tour de l’intérieur du grand hall.