un été sur la péninsule de Kii (6)

Après avoir fait le tour de la péninsule de Kii pendant notre séjour, nous remontons vers Nara pour notre dernière étape. Nous passons une nuit près du grand temple Hōryūji (法隆寺) que nous visiterons le lendemain matin. Nous sommes ici un peu à l’écart du centre de Nara et nous ne visiterons pas le grand parc et le temple Tōdaiji que nous avons déjà vu en 2018. Le quartier autour de la grande enceinte du Hōryuji est résidentiel. Nous le parcourons jusqu’à la tombe, appelée Kofun, de Fujinoki qu’on estime dater de la deuxième partie du sixième siècle ou première partie du septième siècle. On ne peut bien sûr pas rentrer à l’intérieur et qui, de toute façon, voudrait s’y aventurer à une heure tardive. On trouve de nombreux Kofun à Nara, et ils sont très facilement repérables sur une carte Google Maps en raison de leur forme particulière rappelant celle d’une serrure. La forme du Kofun de Fujinoki est par contre différente car il s’agit d’un cercle de 40 à 48 mètres. La nuit tombe rapidement et il est déjà l’heure de dîner. Demain sera une longue journée car il faudra déjà penser au retour vers Tokyo après la visite des temples de Hōryuji.

un été sur la péninsule de Kii (3)

Nous arrivons en fin d’après-midi près de notre hôtel situé dans les terres au niveau de Kumano. Depuis celui-ci, nous avons une belle vue sur la chaîne de montagnes de Kumano que l’on découvrira un peu plus le lendemain. Ce paysage devant notre hôtel dispersé en maisonnettes sur un flanc de colline me rappelle des vacances passées dans les Alpes lorsque j’étais beaucoup plus jeune. Je ne saurais identifier un endroit précis, mais c’est l’ambiance des lieux qui me remémore ces souvenirs lointains. Le lendemain, nous partons en direction du sanctuaire de Tamaki (玉置神社) perdu en haut de la montagne du même nom. D’une manière similaire au sanctuaire Mitsumine à Chichibu, on dit du sanctuaire de Tamaki que seuls ceux qui sont invités peuvent s’y rendre, et que certaines personnes peuvent être même prises de malaise et ne pas être en mesure de s’y rendre. Il s’agit certainement là d’une légende que l’on associe parfois au Power Spot, mais j’y pense forcément et le soir avant le départ, je ne me sentais pas très bien. C’est certainement dû à la fatigue accumulée de la conduite des deux premiers jours, mais je pense qu’il s’agissait également d’une certaine appréhension en pensant à la route qui nous attendait jusqu’au sanctuaire Tamaki. On dit que le sanctuaire est difficilement accessible car perdu dans les forêts de montagne et que la route pour s’y rendre est étroite. J’ai étudié le chemin avant de partir puis finis par suivre le conseil de Google maps proposant la Route 169. On se rendra vite compte que cette route est vraiment très étroite, ne permettant que rarement le passage de deux voitures en même temps. Cette route à flanc de montagne passe dans les forêts mais frôle parfois les corniches. On roule lentement en espérant qu’une voiture n’arrive pas en face à toute vitesse. Le pire est que cette route constituée uniquement de virage fait plus de 10 kms avant de finalement rejoindre le sanctuaire Tamaki. Mais une fois engagé, on ne peut de toute façon plus faire demi-tour et il faut donc se concentrer sur chaque virage. La route est bien heureusement praticable même si des blocs de pierre et des branchages sont parfois tombés sur la chaussée. On croise en tout deux voitures, certainement des locaux, qui ont la gentillesse de reculer pour trouver un espace de route plus large pour nous laisser passer. Cette route sinueuse de montagne est certainement la plus difficile que j’ai été amené à pratiquer en voiture. Cette difficulté pourtant prévue ne nous empêche pas d’arriver à bon port. Le parking du sanctuaire est plus grand que je l’imaginais, ce qui laisse penser qu’il doit certainement y avoir une autre route menant au sanctuaire de Tamaki. Il y a en fait une Route 168 qui est un peu plus longue. Peut-être que les deux gros 4WD garés sur le parking sont passés par cette route, car je ne les imagine pas vraiment emprunter la route que nous avons pris. Avec cette assurance qu’on ne sera à priori pas obligé de prendre la même route pour le chemin du retour, nous pouvons entrer sereinement dans l’enceinte du sanctuaire.

Depuis les hauteurs du Mont Tamaki, la vue est superbe. Les montagnes se dressent devant nous à perte de vue. On est ici complètement perdu dans les montagnes de Nara. Le village de Totsukawa (十津川村) où se trouve Tamaki fait en fait partie du district de Yoshino dans la préfecture de Nara. Le Mont Tamaki, l’une des montagnes sacrées de la chaîne de montagnes Omine (大峰山系), est une étape de l’une des principales routes de pèlerinage Ōmine Okugakemichi (大峯奥駈道) qui est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004 sous le regroupement des « Sites sacrés et chemins de pèlerinage des chaînes de montagnes de la péninsule de Kii ». La longue route de pèlerinage Ōmine Okugakemichi parcoure la chaîne montagneuse d’Ōmine dans la préfecture de Nara et celle de Kumano dans la préfecture voisine de Wakayama. Cette route était un terrain d’entrainement spirituel pour les adeptes de la religion Shugendō, qui incorpore des aspects du Taoïsme, du Shintoïsme, du Bouddhisme et d’autres pratiques liées au chamanisme traditionnel japonais. Cette route, très isolée et parfois difficile, comporte 75 lieux spirituels appelés Nabiki (靡), dans des grottes, sur des rochers, près de cascades ou sur les hauteurs des montagnes, où les adeptes priaient et pratiquaient des exercices spirituels. Le Mont Tamaki est référencé comme le Nabiki numéro 66 de cette route. La pratique du Shugendō fit face à des hostilités lors la restoration Meiji, créant une séparation nette entre les pratiques shintoïstes et boudhistes, et le chemin de pèlerinage fut en partie perdu, enfoui à jamais dans les forêts montagneuses. Mais des historiens et des enthousiastes ont tout de même progressivement rétabli cette route, désignée comme site historique national en 2002, avant d’être classée deux années plus tard par l’UNESCO.

On s’empreigne de cette histoire et de cette spiritualité en marchant depuis le torii principal à l’entrée jusqu’aux bâtiments du sanctuaire. Il faut marcher pendant une vingtaine de minutes sur un chemin de forêt en pente pour atteindre le sanctuaire. Des drapeaux marqués des noms de donateurs sont plantés sur la majeure partie du parcours. Entourés par des cèdres géants dont certains sont classés comme monument naturel de la préfecture de Nara, on ressent une grande sérénité et on a même envie de marcher sans parler ou à voix basse. On est loin de tout ici, comme coupés du monde. Nous passerons une bonne heure dans le sanctuaire. La date de sa fondation n’est pas très claire mais on parle de l’an -37. Les bâtiments du sanctuaire sont en tout cas très anciens et on dit que le bâtiment principal date de 1794. Derrière le sanctuaire, on peut monter un peu plus en empruntant un chemin de terre couvert de racines. On atteint l’objet de culte important du sanctuaire, un pavé noir entouré de nombreuses pierres blanches. On dit que seule une toute petite partie de la roche noire est exposée et que la partie cachée sous terre est gigantesque, et qu’elle cacherait des joyaux. Sur le retour, on se procure bien entendu le sceau goshuin du sanctuaire et on en profite pour demander aux prêtres présents qu’elle est la meilleure route pour le retour. Lorsque je lui explique qu’on a pris la Route 169 à l’aller, je note un petit sourire comme pour nous indiquer qu’on ne s’est pas facilité la tâche. On nous conseille la Route 168 et on repart du sanctuaire Tamaki avec le cœur léger.

Nara ’18/3

Après notre découverte inattendue du sanctuaire Kashihara Jingu, nous reprenons le train de la ligne Kintetsu pour revenir à l’intersection de Yamato-Saidaiji. A partir de là, la voie bifurque pour nous amener à notre destination initiale, la ville de Nara ou plutôt son vaste parc et le colossal Tōdai-ji. Il est déjà midi passé et nous déjeunons d’un bentō aux bords du parc sous un cerisier en fleur. Le cadre est idéal pour un Hanami. Comme la journée est pleine d’imprévus, Zoa ne se sent pas très bien après le repas, et notre marche vers Tōdai-ji se fera très doucement et ponctuée de nombreuses pauses. Connaissant bien le loustic, ça va déjà mieux après une grosse demi-heure et nous reprenons la route avec le sourire.

La mauvaise surprise à Nara, c’est la foule, les cars de tours organisés dans tous les sens. On est bien loin de la sérénité du matin au sanctuaire de Kashihara. Découvrir toute la grandeur du Tōdai-ji nous fait déjà oublier ce désagrément. Il y a du monde certes, mais tout paraît tellement minuscule devant ce monumental temple bouddhiste datant, dans sa forme actuelle, de l’année 1709. Il était initialement beaucoup plus grand dans sa forme originale des années 750, comme on peut le voir en maquette à l’intérieur du temple, mais a subi plusieurs incendies et donc des reconstructions. Tōdai-ji reste tout de même une des plus imposantes structures en bois du Japon et est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il abrite une gigantesque statue de Bouddha de 15 mètres de hauteur et plusieurs autres statues gigantesques dont des gardiens de bois d’une hauteur de 8.5 mètres. On est impressionné par l’espace et par la structure du Tōdai-ji. Les cerisiers sont en pleine floraison à Nara et j’essaie tant bien que mal de superposer les fleurs avec la structure, mais je ne suis pas le seul à essayer de faire de même. Dans un coin de l’enceinte du temple, un des cerisiers est superbe. On pense l’avoir déjà vu filmé pour une des nombreuses campagnes publicitaires JR pour inciter la population à prendre le Shinkansen pour découvrir les chefs d’œuvres historiques de Kyoto et de Nara.

En sortant du Tōdai-ji, on entre très vite dans le parc de Nara. Les biches sont nombreuses et affamées. Le journal télévisé du jour d’avant nous avait prévenu qu’il ne fallait pas les faire patienter quand on leur donne quelque chose à grignoter car elles sont impatientes et peuvent mordre occasionnellement. Les biches ont bien compris que les crackers vendus près du parc leur sont pleinement destinés et qu’il faut mieux ne pas les faire trop attendre. Je ne pensais pas qu’il y avait autant de biches dans le parc, elles sont partout et se laissent approcher et caresser très facilement. Le parc est vaste et riche en cerisiers. On aurait aimé y passer beaucoup plus de temps mais le temps nous presse déjà ainsi que la fatigue de la journée. Nous ne pourrons pas voir le Kasuga Taisha plus loin dans le parc et marchons plutôt vers le temple Kōfukuji situé à son entrée, plus près de la gare de Kintetsu Nara. La pagode à cinq étages datant originellement de 730 mais reconstruite en 1426 est remarquable. Elle mesure 50 mètres de haut et c’est la deuxième pagode la plus haute du pays après celle du temple Tōji à Kyoto. Le grand hall du Kōfukuji était malheureusement recouvert d’échafaudages. Il est en cours de rénovation, mais je pense que nous n’avions de toute façon plus le temps de l’explorer. Nous marchons un peu plus vers le quartier de Naramachi, car Mari avait le souvenir d’une pâtisserie japonaise servant du Kuzu Kiri. Il s’agit d’un dessert en forme de nouilles composées d’une poudre d’amidon provenant d’une plante appelée kudzu, que l’on déguste très froid avec un sirop sucré Kuromitsu. Nous tournons un peu en rond sans succès pour se rendre compte, alors que nous étions prêt à abandonner et à prendre le chemin du retour, que cette pâtisserie se trouve juste devant la gare. Nous avions été très distraits à notre arrivée à Nara quelques heures auparavant. La journée était encore une fois bien chargée, plus de 20000 pas au compteur. Mon exercise personnel journalier à ce propos est de faire plus de 10000 pas par jour.

Kashihara Jingu ’18/2

Pour notre deuxième journée à Osaka, nous allons en fait à Nara qui se trouve à un peu plus d’une heure de train. Nous avons longuement hésité car il y a déjà beaucoup de choses à découvrir sur place à Osaka, mais j’ai beaucoup insisté pour qu’on passe une journée à Nara. Je ne suis jamais allé à Nara. Mari, elle, connaît assez bien le coin, car elle y a passé plus d’un mois quand elle était étudiante aux Beaux Arts de Tokyo. Ça faisait parti de son cursus. J’avais en tête d’aller voir, bien sûr, le monumental Todai-ji, puis continuer dans le parc de Nara pour découvrir d’autre temples et finalement aller découvrir les rues de Naramachi. Le parcours final sera en réalité un peu différent.

Assez tôt le matin, nous embarquons sur la ligne de train Kintetsu depuis la station de Tsuruhashi dans le centre d’Osaka et en direction de Nara. En cours de route, alors que nous arrivons à la station de Yamato-Saidaiji, les messages automatiques du train annoncent les correspondances. La station de Kashihara-Jingu-Mae est mentionné et Mari se souvient soudainement que c’est un lieu à voir absolument, car il est mentionné comme un important « power spot » dans son magazine de Fengsui. Nous avons seulement quelques secondes pour nous décider: aller à Nara comme prévu ou partir à la découverte de cette nouvelle destination imprévue qu’est le sanctuaire shinto Kashihara Jingu, dont je n’ai d’ailleurs jamais entendu parlé? Mari a de temps en temps des idées au dernier moment, ce qui peut être parfois un peu agaçant quand on a déjà décidé d’un programme. En même temps, elle a un don pour déceler des choses intéressantes ou des lieux qui vont nous intéresser, et je ne résiste en général pas longtemps à son enthousiasme communicatif. Nous sautons donc du train à la station de Yamato-Saidaiji pour partir sur une autre ligne Kintetsu à la perpendiculaire et s’enfoncer un peu plus dans la région historique du Yamato, toujours dans la préfecture de Nara mais un peu plus en direction des montagnes de Yoshino. Il faudra environ 20 minutes pour arriver à la station de Kashihara-Jingu-Mae. Je pensais que ça aurait pris le double, mais on a apparemment embarqué par chance sur une ligne rapide.

Depuis la station de train Kashihara-Jingu-Mae, il faut marcher une dizaine de minutes jusqu’à l’enceinte du sanctuaire. On est tout de suite impressionné par l’immense torii qui nous accueille dans ces lieux sacrés. Une longue allée de graviers blancs nous amène vers le vaste espace du sanctuaire. On est tout de suit saisi par l’ambiance paisible qui y règne et une certaine majestuosité des lieux. On comprend mieux l’importance de ce sanctuaire quand on lit son histoire. Le sanctuaire actuel Kashihara Jingu fut construit en 1890 sur le site de l’ancien Kashihara-gū où le premier empereur du Japon, l’empereur Jimmu, descendant de la Déesse du Soleil Amaterasu, a accédé au trône le 11 février de l’année 660 BC. Le 11 février est de nos jours un jour février où l’on fête la fondation du Japon, en ces lieux donc au sanctuaire shinto de Kashihara. Il s’agit donc ici d’un sanctuaire important dans l’histoire de la nation japonaise, comme pourrait l’être par exemple le sanctuaire Ise Jingu. Kashihara Jingu me rappelle sous certain aspect celui de Meiji Jingu à Tokyo dans sa composition, sa taille et bien sûr la sobriété shinto de l’architecture. Il est entouré de nature et on a l’impression d’être quelque part hors du temps et des précipitations de la vie. Il y a assez peu de visiteurs et encore moins de touristes, ce qui est le bienvenu pour apprécier les lieux. Un groupe de dames en kimono marchant à petits pas devant un cerisier en pleine floraison ajoute un certain charme. Je m’approche discrètement pour tenter une photographie. Nous parcourons l’espace de long en large sous le soleil de la déesse qui nous a gâté pour ce voyage dans l’ancienne province de Yamato. Je ne lasse pas d’admirer l’architecture du sanctuaire, les courbes si élégantes et l’agencement parfait des lampes accrochées aux plafonds des couloirs de l’enceinte. Et l’inclinaison de ce matsu, un pin japonais. Mari avait donc eu raison, une fois de plus, de nous guider vers ce sanctuaire. Il n’est pas très ancien mais il a quand même un peu plus de 100 ans. Il est en tout cas extrêmement bien entretenu.

On se sépare de ces lieux en passant devant un étang aménagé au bord du sanctuaire. Il y a aussi quelques cerisiers en fleurs. Un musée à l’entrée du sanctuaire nous explique l’histoire de l’empereur Jimmu et de Kashihara Jingu. Après avoir visité Ise Jingu en Novembre 2013, et Kashihara Jingu cette année, on se rappelle qu’il nous reste Izumo Taisha dans la préfecture de Shimane à aller voir. C’est sur notre programme, le tout est de trouver le moment d’y aller. Peut être l’année prochaine. Tout en redescendant vers le centre de la petite ville de province de Kashihara, nous revoyons notre programme de la journée. Nous irons quand même à Nara voir le Todai-ji, mais le temps nous sera bien entendu compté.