Aux aguets

Une équipe postée en avant garde nous observe. On essaie de ne pas croiser leurs regards, mais c’est difficile tant le regard pèse. Le petit posté au fond est bavard, tandis que celui en avant, le chef certainement, garde son sang froid et semble analyser chacun de nos mouvements. Nous avançons discrètement tête baissée. Si vous passez à Higashi 1-chome, Shibuya-Ku, prenez garde.

Les éditions Taschen propose pour leur 25ème anniversaire quelques livres à prix réduit, c’est le cas de Paris du photographe Eugène Atget. Je me suis empressé de me le procurer lorsque je l’ai aperçu dans une librairie de Ebisu. Le livre propose des séries de photographies classées par thèmes ainsi qu’un long texte explicatif en plusieurs langues (dont le français) retraçant les différentes périodes et motivations d’Atget. Son oeuvre, des milliers de photographies de Paris et proche environs, est un véritable travail documentaire sur le vieux Paris et ses habitants à la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Parmi les nombreuses photographies du livre, j’aime tout particulièrement les vue d’ensemble du paysage urbain parisien et les photos d’architecture, ainsi que les vues intérieures de quelques hôtels particuliers. J’aurais voulu voir des photos de l’Hôtel Lambert, qui faisait polémique il y a quelque temps, mais le livre n’en montre pas malheureusement. En complément, la page flickr de Pete Sieger montre des photos actuelles de Paris en les comparant avec celles d’Atget. Intéressant.

Black disappearance [2/2]

Le deuxième épisode d’une mini-série en deux parties. Cette deuxième maison se trouve à côté de Atago si mon souvenir est bon. Elle vient compléter la première photo de vieille maison à Akasaka, qui est également comme avalée par une ombre noire

On peut cliquer sur la photo ci-dessus pour voir l’ensemble. La surface ronde agit comme un aimant pour l’oeil qui y revient sans cesse. Du moins, ça fonctionne comme ça pour moi. Je rapproche cette composition finale d’une autre composition plus ancienne, vue brûlante de Shibuya, avec le même attrait pour les surfaces rondes et noires. Et dans une moindre mesure la photo Youth.

Speaker et altérations urbaines

Cette bouche d’aération d’un bâtiment administratif à Shibuya me fait penser à un haut parleur. Je prends assez peu de photos en ce moment. Peu d’occasions se sont présentées au mois de juin, ainsi qu’une petite perte récurrente de motivation. La saison des pluies qui bat son plein n’arrange rien, bien que l’année dernière, j’avais bien profité de cette saison pour prendre des photos pendant les périodes d’accalmies. C’est en général pendant ces périodes là que je me remets à réfléchir au style de mes photos en me posant des questions: faire de la straight photography comme la grande majorité des photographes amateurs de la blogosphère japon, ou continuer les travaux de montages et compositions photographiques qui construisent un peu plus certainement mon identité. Au final, la réflexion est toujours un peu vaine et je continue mon sillon sans changements majeures. Quand même, j’ai dans l’idée dernièrement de construire des entités, des groupes de quelques photos agencées pour former une entité. Je m’étais essayé avec la petite série Polaris.

En parlant de montages photographiques, on trouve parfois par hasard sur internet des merveilles. Le travail de composition du photographe belge Filip Dujardin est vraiment impressionnant. Il invente des nouveaux visages urbains en créant des buildings improbables, défiant parfois la gravité. Il juxtapose des surfaces et éléments de buildings pour créer des structures complexes, difficiles à comprendre. J’aime beaucoup ce travail d’altération du paysage urbain. Je le pratique aussi à ma façon, sans pour autant atteindre ce résultat. On se prend parfois à rêver que ces bâtiments existent pour le plaisir du photographe.

On reste dans l’irréel avec l’artiste Nicolas Moulin, tout en se déplaçant à Paris, un Paris sans signe de vie, déserté où le rez de chaussée et premier étage des immeubles sont fermés par des plaques de béton. Nicolas Moulin vide la ville et donne à voir un paysage urbain angoissant. On s’interroge également en regardant ces images, on se demande ce qui a pu se produire dans ces lieux, pourquoi tous ces bâtiments ont ils perdus leur fonctions. Est ce que Paris s’est transformée de ville musée en musée-ville? Est ce que l’on prépare la ville à une course automobile intra-muros? Cette série de photographies retouchées sur ordinateur est disponible dans un recueil intitulé Vider Paris. En transposant à Tokyo, on peut penser aux photographies de Masataka Nakano sur le fameux Tokyo Nobody. Sauf que sur ce dernier, la légende dit qu’il n’y a pas de retouches par ordinateur.

Toujours par le même artiste, je découvre d’autres créations encore plus radicales, comme ces formes de bunkers se jetant dans la mer et en extension d’un paysage naturel. Il construit également en images des structures industrielles impossibles. Tout comme les images de Paris, ces constructions sont inquiétantes et fascinantes. Son dossier en pdf nous donne un tour d’horizon de ses créations. Pour revenir aux blocs de béton disproportionnés de ces montages, j’avais cette même envie d’altération de la ville et du paysage en commençant ma modeste série d’immeubles disproportionnés. Mais, j’avoue être vraiment impressionné par la force qui se dégage de ces blocs de béton.

Black lines on concrete and magnificent black

Les faces cachées des buildings, quand elles se révèlent parfois, quand les immeubles adjacents disparaissent. J’écris qu’il s’agit de lignes noires pour les tuyaux parallèles sur la façade de béton, mais il s’agit en fait d’une tuyauterie bleutée. La rambarde sur la terrasse est, elle, de couleur rouge vive. J’avais déjà utilisé cet immeuble pour une composition urbano-végétale en 2007. Ces tuyaux comme des veines irriguent le bloc de béton et le fait vivre.

Sans complexe, je vais passer ci-dessous à une oeuvre photographique. Je n’instaure pas de hiérarchie dans mes billets, c’est à dire que j’aime de temps en temps présenter ce que j’aime sans vraiment me soucier de la notoriété de l’auteur (dont je ne suis pas toujours conscient parfois). J’avais été surpris par une remarque alors que j’avais juxtaposé une photo prise par un blogger et une photographie de photographe reconnu. Le blogger était surpris d’être associé, par proximité, à cet autre photographe. C’était il y quelques années mais j’ai toujours gardé cette remarque en tête. De la même façon, je ne m’impose pas de contraintes à montrer sur un même billet, une de mes photos suivie de celles d’un livre photographique magnifique. Sans pour autant essayer d’établir une comparaison, bien entendu.

La première fois, j’étais intrigué lorsque j’ai aperçu et feuilleté ce livre La deuxième fois, la fascination a commencé à prendre et le désir de l’acheter s’est fait irrésistible il y a quelques jours dans une librairie de Roppongi (Aoyama Book center pour ne pas nommer).

Dazaifu Tenmangu est un sanctaire paisible près de Fukuoka. Il fut construit en l’an 905 en mémoire de Michizane Sugawara, un homme de lettres et officiel de haut rang de l’Empereur à l’époque Heian, en exile à Dazaifu. Le sanctuaire possède un musée d’objets anciens et une petite galerie à l’intérieur. La volonté du jeune prêtre shintô du sanctuaire, Nobuhiro Nishitakatsuji, de conjuguer présent et passé l’a conduit à mettre un place un programme d’art contemporain dans cette petite galerie. Il commissionna ainsi la photographe Maiko Haruki. Elle passa 2 semaines dans le sanctuaire et ses environs boisées à prendre une série de photos présentées ensuite dans la galerie sous le nom Unify. C’était en 2007. Cette série de photographies est disponible depuis quelques années dans un recueil, Dazaifu, distribué par la galerie Taro Nasu. Maiko Haruki recevra des mains de l’architecte Toyo Ito le prix du jury au Mori Art Museum de Roppongi, lors de l’exposition collective Roppongi Crossing 2007. En guise de préface, Toyo Ito écrit:

白い闇、黒い闇、春木麻衣子の闇は世界を柔らかく包んで溶かし去る、甘美で深い闇。。。

J’avoue que c’est difficile à traduire mais Toyo Ito nous parle de la représentation de l’obscurité que nous donne Maiko Haruki, une obscurité claire et sombre, qui fait fondre le monde dans une douce enveloppe, une obscurité profonde et douce.

Il se dégage des photographies de ce recueil une beauté indéfinissable et une grande poésie. Il se compose de plusieurs parties, autour du sanctuaire principal Honden, dans les espaces boisés et rocailleux aux alentours ou encore lors de processions. Toutes les photos s’articulent autour de surfaces sombres voire complètement noires, parfois inquiétantes mais toujours à la fois puissantes et fragiles, une ligne floue faisant la séparation entre ces surfaces sombres et celles claires d’un ciel bleuté nuageux. Cette ligne floue et fondante, l’enveloppe, attire l’oeil en premier lieu. On s’aventure ensuite dans les surfaces sombres. Ces surfaces noires et profondes sont réellement fascinantes et apparaissent sur beaucoup de photos comme des masses omniprésentes qui couvrent pratiquement tout l’espace mais laissent parfois un peu de place à des détails fragiles: des branchages qui s’échappent, des détails et motifs du sanctuaire, une présence humaine dont on devine les corps.

Sur un thème différent, mais également basé sur un concept unique fort, je rapproche Dazaifu d’un autre livre de photographies qui m’a aussi beaucoup touché, Nami de Syoin Kajii, moine bouddhiste et photographe sur l’île de Sadogashima.