Hiroshi Naito in 渋谷

Notre première glace pilée de l’été déjà bien avancé était celle de la pâtisserie Toraya d’Akasaka, située juste en face la branche de Tokyo du sanctuaire Toyokawa Inari que nous avons déjà visité de nombreuses fois. Ce n’est pas non plus la première fois que nous goûtons les pâtisseries japonaises et la glace pilée au matcha de Toraya. Il fallait attendre une bonne heure car l’endroit est réputé. Nous allons donc faire un tour dans le sanctuaire en face puis retournons vers la pâtisserie pour profiter des étages de ce magnifique bâtiment conçu par l’architecte Hiroshi Naito (内藤廣). Un livre rétrospective de ses créations architecturales est même posé sur une des tables du premier étage parmi les gâteaux japonais. Le feuilleter me rappelle l’exposition en cours à Shibuya. Il s’agit en fait du livre de cette exposition. Au sous-sol du bâtiment, se trouve une petite salle d’exposition souvent consacrée à l’histoire de Toraya ou des wagashi. Cette fois-ci, on y présentait la branche parisienne de Toraya située sur la rue Saint-Florentin dans le 1er arrondissement, entre la Madeleine et le Jardin des Tuileries. Pour la maison mère de Tokyo, Hiroshi Naito a conçu un bâtiment remarquable tout en rondeur, finesse et élégance comme les wagashi qu’il abrite. Nous connaissions la pâtisserie dans son ancien immeuble qui était sombre et exiguë. Le salon de thé est maintenant très lumineux et l’espace entièrement boisé apporte un confort qui nous donne envie d’y revenir pour des occasions particulières.

Je ne tarde pas à visiter la grande exposition de l’architecte Hiroshi Naito, qui se déroule dans le hall du Shibuya Stream près de la gare du 25 Juillet au 27 Août 2025. Cette exposition a déjà été présentée en 2023 au musée d’art de Shimane, mais elle est ici enrichie d’une partie sur le réaménagement autour de la gare de Shibuya en cours depuis 2006. Hiroshi Naito est le président de la “commission de design” supervisant ce gigantesque projet. Ce projet m’intéresse depuis longtemps car, pendant que le centre de Shibuya change en profondeur, la gare, elle, ne s’arrête pas de fonctionner. La présentation de cette exposition est assez originale car elle se base sur un dialogue intérieur entre deux démons, un rouge et un bleu, ayant des avis divergents. L’un étant passionné et affirmé, tandis que l’autre est plus réservé. Cette exposition est axée sur une présentation de projets emblématiques de l’architecte, qu’ils soient construits (Built) ou non (Unbuilt), à travers maquettes et photographies. Il s’agit d’une rétrospective démarrant par ses premiers projets jusqu’à des œuvres architecturales iconiques comme le Makino Museum of Plants à Kochi, le Centre artistique et culturel de Shimane, la boutique Toraya d’Akasaka dont je parlais plus haut ou le superbe Kioi Seidō que j’avais visité il y a quelques années. On nous montre également quelques projets à venir comme l’impressionnant nouveau bâtiment et auditorium de l’Université des Beaux-Arts de Tama, qui est prévu pour 2026. L’exposition se déroule sur trois étages, évoquant d’abord ses œuvres majeures puis les plus récentes et ses projets non réalisés. Le troisième étage est entièrement dédié à une mise en parallèle entre le musée Grand Toit du Shimane Arts Centre et le réaménagement de Shibuya a travers d’immenses maquettes et des vidéos. La reconstitution du futur Shibuya est impressionnante par sa taille. On se perd dans les rues modélisées en carton blanc pour essayer de comprendre les nouvelles interactions entre les buildings près du grand croisement de Shibuya. On apprend que le dessus de la structure couvrant le quai de la ligne de métro de Ginza deviendra piétonne et reliera le building Hikarie (un des premiers construits) jusqu’au niveau de la place d’Hachiko. Ce long passage sera en plein air et permettra un joli raccourci. Comme pour l’exposition de Sou Fujimoto que j’ai visité récemment, on entre en immersion dans l’univers créatif d’Hiroshi Naito. Les maquettes souvent très détaillées permettent cette mise en situation. J’aime m’imaginer marcher à l’intérieur de certaines des structures présentées, même dans celles qui n’ont jamais vu le jour. J’aime aussi voir les concepts de jeunesse, ayant une part d’utopie, et je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’il est dommage que certains projets n’aient jamais vu le jour. Une des raisons est qu’ils sont parfois un peu trop radicaux, mais c’est ce qui rend aussi un projet intéressant. Le Kioi Seidō, bien construit mais dont les utilisations possibles restent plutôt floues, en est un très bon exemple.

un air de Versailles

Je ne pensais pas que l’on pouvait visiter le palais d’Akasaka, appelé Geihinkan (迎賓館), utilisé principalement comme résidence pour les chefs d’états étrangers lors de visites officielles à Tokyo. Il s’agit en fait d’une belle visite qui ne demande pas de réservation. Il suffit de se rendre sur place pour pouvoir visiter certaines pièces du palais ainsi que les jardins. Les visites sont bien sûr possibles seulement lorsque le palais n’est pas utilisé pour des activités diplomatiques. Le palais d’Akasaka fut initialement construit en 1909 comme résidence du prince héritier impérial, sur les terres de descendants de la famille Tokugawa. La construction du palais sous l’ère Meiji s’est déroulée sous la supervision de l’architecte Tokuma Katayama, un des disciples de l’architecte britannique Josiah Conder, qui joua un rôle prépondérant dans le développement de l’architecture moderne japonaise.

L’inspiration européenne du Palais d’Akasaka saute aux yeux. Le design de base serait inspiré du palais de Versailles, mais on lui trouve également des similarités avec le Buckingham Palace et le palais Hofburg de Vienne. Il est construit dans un style Neo-Baroque mélangeant les influences. C’est ce qui rend le bâtiment très intéressant et particulier. Nous avons visité plusieurs pièces de réception à l’intérieur du palais, dont certaines sont inspirées du style classique français du 18ème siècle, comme Asahi no Ma et Hagomoro no Ma, cette dernière étant inspirée de la légende de Hagomoro dont je parlais dans mon billet sur Miho no Matsubara. L’inspiration française est dominante car les deux autres salles richement décorées que nous avons pu voir, Kacho no Ma et Sairan no Ma, sont respectivement dans des styles Henri II de fin 16ème siècle et style Premier Empire du début du 19ème siècle. La richesse des décorations utilisant des marbres et des dorures est impressionnante, mais ce qui est vraiment particulier, c’est le mélange de motifs typiquement occidentaux avec des notes beaucoup plus japonaises. Des armures traditionnelles japonaises côtoient par exemple des objets beaucoup plus occidentaux. Des instruments de musique japonais se mélangent avec des instruments de musique classique. On aperçoit parfois le symbole impérial doré à divers endroits dans les décorations. Cette fusion est intéressante. La salle Kacho no Ma est une des plus belles car elle trouve une belle balance, je trouve, entre les styles japonais et occidentaux. Les murs sont couverts de boiseries de frênes japonais et ornés d’une trentaine de peintures à l’huile au format elliptique représentant des fleurs et des oiseaux dans un style traditionnel japonais. Dans cette salle, trois gigantesques chandeliers imposent par leurs tailles. Ce sont les plus grands du palais.

Le palais que l’on peut visiter fut en fait rénové en 1974 par l’architecte Tōgo Murano, pour pouvoir être utilisé en résidence pour les monarques et personnes d’état étrangers. La visite des salles du palais est d’ailleurs ponctuée de photographies montrant des événements diplomatiques qui ont pris place au palais, organisé par le gouvernement en présence du Premier Ministre ou à l’occasion de visite de têtes couronnées étrangères en présence de l’Empereur. Le palais a même été utilisé pour une cérémonie du prix Pritzker d’architecture. Après la visite de l’intérieur, nous passons faire un tour dans les jardins où les photographies sont autorisés contrairement à l’intérieur. La fontaine tout comme le palais en lui-même et les portes à l’entrée sont désignés comme trésors nationaux. Que ça soit les façades ou les arbres autour, tout est impeccablement entretenu. On termine la visite par la grande place devant la façade principale du palais. Sur les toits, nous remarquons avec un air amusé, deux sculptures d’armures japonaises fusionnant parfaitement avec le reste du building Neo-baroque.

Après notre visite du palais, nous marchons un peu dans Akasaka jusqu’au Toraya, le nouveau bâtiment conçu par l’architecte Hiroshi Naito et ouvert en 2018. Nous connaissions bien le bâtiment précédent qui a été démoli et remplacé par ce nouveau building mélangeant les matériaux. La longue façade arrondie faite de verre et de bois et coiffée d’un chapeau de métal noir est forte élégante. Nous y prendrons le thé et quelques pâtisseries japonaises wagashi en famille. L’endroit est assez prisé et il faut attendre environ 50 minutes avant de pouvoir s’asseoir au salon de thé du troisième étage. En attendant, on peut toujours faire un tour à la boutique au deuxième étage, où se trouve un tigre fort effrayant, ou visiter la petite galerie au sous-sol. La galerie nous montre bien sûr des wagashi, de différentes sortes. J’aime beaucoup le maillages de bois sur les parois intérieures de la galerie. L’ensemble du bâtiment est décidément parfaitement fini, à la fois sobre et somptueux. Depuis le salon de thé, nous avons une vue sur la longue rangée d’arbres protégeant la résidence du prince héritier Naruhito, qui deviendra Empereur au premier jour de l’ère Reiwa, le 1er mai 2019.