crushed cities

Marcher sur les fissures des plaques tectoniques. Contrer les bourrasques de vent des typhons. Les typhons s’enchaînent sans répit. Le numéro 21 s’appelait Lan et celui qui nous a frappé le week-end passé s’appelait Saola. Dans ces cas là, on reste à l’intérieur en attendant que ça passe.

La musique électronique de Clark sur cet album Death Peak que je mentionnais dans un billet précédent continue à m’inspirer visuellement avec ces trois compositions de photographies. La musique de Death Peak, comme souvent chez Clark, est parfois volontairement dissonante (« Butterfly Prowler »), mais d’une manière assez subtile. Elle peut également mélanger dans un même morceau des voix fragiles avec un son brut comme de la tôle qui se froisse (« Hoova », « Un U.K. »). On ressent comme une sensation de beauté fragile dans un monde hostile, surtout quand le rythme s’accélère soudainement. En écoutant la musique de Clark, l’envie me vient régulièrement de réécouter le morceau « Future Daniel » sur l’album plus ancien Totems Flare, surtout la deuxième partie lorsque le rythme est saisi d’une urgence qui conduit la machine à dérailler au final. Cette musique m’inspire la deconstruction de l’image comme sur les trois compositions ci-dessus.

Notre route part vers l’infini. Chaque pas nous éloigne un peu plus. Le monde disparaît sous nos pieds. S’arrêter nous ferait disparaître. L’étrangeté de ce son nous attire. Il envahit les méandres du cerveau. L’écouter nous entraine dans une boucle à l’écart du monde et du temps. Il nous faut pourtant reprendre la route. Inlassablement. Inexorablement.

La boucle cette fois-ci est celle d’Aphex Twin sur le long album de plus de 2 heures intitulé Selected Ambient Works Volume II. Je peux difficilement m’accorder deux heures d’affilée dans une journée le soir pour écouter l’album en entier tout en développant ce qui apparaîtra sur Made in Tokyo. Mais quand je l’écoute, les morceaux de cet album qui rebouchent sans cesse sur eux même se font en même temps oublier et omniprésents.

De Burial, je ne connaissais que le morceau « Archangel », et deux autres morceaux du EP Street Halo, mais un article sur Pitchfork me rappelle qu’il faut que j’explore un peu plus cette musique dubstep. L’atmosphère de l’album Untrue est sombre et inquiétante. Les voix semblent sortir d’un espace vaporeux et fantomatique. C’est une musique faite pour la nuit. Elle ressemble à la traversée d’une cité post-industrielle. On la traverserait en voiture, doucement en transperçant des nappes nuageuses. Samedi soir dernier, alors que je suis seul dans la voiture, j’écoute cet album en montant le son un peu plus haut que d’habitude, pour l’ambiance. Mais il n’y a pas d’atmosphère nuageuse sur Shibuya ce soir là, plutôt une pluie intense dans les rues. En me noyant quelques instants seulement dans la foule de Shibuya au croisement, j’en retire ces deux photographies ci-dessus à l’atmosphère fantômatique.

Shibuya changing

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Si on peut dire que Marunouchi est le territoire de Mitsubishi Estate, que Akasaka-Roppongi-Toranomon est celui de Mori Building, la station de Shibuya et les proches alentours sont celui de Tokyu. Le groupe Tokyu comprend des lignes de chemins de fer, des department stores, des hôtels, de l’immobilier, entre autres. A Shibuya, Tokyu possède un certain nombre de landmarks comme la tour Cerulean, l’immeuble Department Store Tokyu au dessus de la gare de Shibuya et Mark City juste à côté. En face de la gare, j’ai assez souvent pris en photo, notamment en cours de construction, le nouvel immeuble Hikarie construit au dessus de la station de la ligne Fukutoshin, que l’on doit à Tadao Ando. Tokyu gère également Bunkamura composé de salle de concert, théâtre et musée (une architecture en collaboration avec le francais Jean Michel Vilmotte) et la tour 109 (par l’architecte Minoru Takeyama). Il y a quelques autres immeubles dans le « parc » Tokyu comme on peut le voir sur la carte ci-dessous.

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Le renouvellement du paysage urbain au centre de Shibuya a donc démarré avec la ligne Fukutoshin et la gare de métro correspondante, juste au dessous de la tour Hikarie terminée en avril 2012. L’étape suivante a été la mise en souterrain de la ligne Toyoko en mars 2013. Cette ligne passe désormais sous terre à partir de la station de Daikanyama et n’emprunte plus une voie ferrée suspendue. La suite du renouveau de la gare de Shibuya passe par 3 projets de re-développement de grande envergure: le re-développement de la station de Shibuya, celui de la zone sud de la station (le district 21 de Shibuya 3-chome) et la zone de Dogenzaka.

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Le développement urbain de la station de Shibuya est le plus important et se compose de 3 tours adjacentes et d’un réaménagement de la place de Hachiko donnant sur le grand carrefour de Shibuya. La plus haute tour, la tour Est de 46 étages, fera face à Hikarie et sera relié par le passage piéton existant (nouvellement construit d’ailleurs). Les deux autres tours reliés sont de tailles plus modestes, 10 étages pour la tour centrale et 13 étages pour la tour Ouest.

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La construction démarrera en 2013 pour une ouverture prévue en 2020 (grande tour Est) et 2027 (tour centrale et Ouest). Je me demande d’ailleurs si ce planning tout en longueur sera respecté, considérant les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. On trouvera dans ces tours reliées à la station, des bureaux, magasins, parking… Rénover cette vieille station de Shibuya, en améliorer les connexions et le réseau piéton, fera très certainement beaucoup de bien. On ne peut pas dire que l’immeuble Tokyu existant possède un cachet ou un intérêt particulier, ou que les différentes lignes de métro/train (Ginza, JR Yamanote, Toyoko, Fukutoshin) soient particulièrement bien interconnectées. Je crois comprendre que Tokyu et JR East feront appel à Kengo Kuma pour la conception d’une partie de ce re-développement (les bas étages) ainsi qu’à SANAA pour le design d’un espace ouvert vers l’extérieur au 4ème étage. Kengo Kuma était d’ailleurs déjà intervenu sur la rénovation d’une façade de la gare actuelle de Shibuya. A suivre, mais on a de toute façon quelques années devant nous avant de voir aboutir ce grand projet.

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La deuxième grande partie de ce projet est le re-développment de la partie Sud de la station de Shibuya, actuellement accessible depuis une petite rue parallèle à la rue Meiji après avoir traversé la petite rivière bétonnée de Shibuya. Sur le plan ci-dessous, il s’agit du District 21 de Shibuya 3-chome, situé entre la rue Meiji et la ligne JR Yamanote.

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Pas forcément facile de se représenter ce grand ensemble. J’ai essayé sur la carte google ci-dessous de replacer les pièces du nouveau puzzle à construire.

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La nouvelle tour au Sud de la station de Shibuya fera 33 étages et se composera de bureaux, magasins, un hôtel et parkings. La construction commencera également en 2013 pour se terminer plus tôt que le reste de la station, en 2017. Cette tour et le réaménagement des alentours ont pour but de re-dynamiser cette partie de Shibuya, coupée du reste de la station par la route 246 et la rue Meiji. Rétablir cette connexion est apparemment un des buts de ce re-développement. Un point assez intéressant est la réhabilitation d’une partie de la rivière de Shibuya en bas de la tour en une zone de promenade verte. On a du mal à imaginer, en pensant à l’état actuel de cette rivière de béton comment Tokyu va rendre cet espace agréable, mais je demande à voir. Ce travail de réaménagement de la rivière de Shibuya me rappelle l’étude Tokyo Fibercity 2050 de Hidetoshi Ohno, qui tentait de redonner des zones vertes à Tokyo. Sur la proposition de Fibercity 2050, la petite rivière de Shibuya était entourée d’arbustes, avec un réseau de passerelles piétonnes croisées au dessus. Le projet de Tokyu semble moins complexe et plus classique, peut être un peu plus dans le style de la rivière de Meguro.

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La troisième et dernière partie de ce projet est le re-dévelopmment de Dogenzaka 1-chome, où se trouve le Tokyu Plaza, séparé de la station de Shibuya par une partie de la station de bus.

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En fait, en repensant à ce projet gigantesque, ce qui m’intrigue le plus, c’est la manière dont ils vont réaménager la rivière de Shibuya. Dans le centre de Tokyo, les petites rivières ont tendance à être bétonnées et même à disparaître. C’est le cas par exemple de la rivière Imorikawa qui part de Aoyama Gakuin, près de Omotesando, pour redescendre vers la rivière de Shibuya au niveau de la rue Meiji à Hiroo 1-chome. En me promenant à Hiroo, j’avais été intrigué par une petite rue cachée en bas d’un escalier au nom de rivière (Imorikawa donc). Après quelques recherches, cette petite rue était autrefois une rivière, avant l’ère des Tokugawa. On trouve même des sites internet qui retracent en photos le tracé de cette rivière en donnant des indices de sa présence passée. Ce sont des chasseurs de rivières perdues, et c’est assez fascinant.