shrine to station

Pour la deuxième journée de l’année 2026, nous avions prévu d’aller au sanctuaire de Kashima à Ibaraki, mais on avait mal estimé les encombrements routiers des premiers jours de l’année. Une fois entrés sur l’autoroute intra-muros, un embouteillage non déclaré par le système de navigation de la voiture apparaît soudainement devant nous. Nous descendons donc de l’autoroute à la première sortie pour essayer de la prendre un peu plus tard à la sortie de Tokyo. L’autoroute qui traverse une partie de Chiba ne semble pas plus dégagée, et on finit par se poser la question de s’il est bien judicieux de s’engager dans un trajet qui nous prendra certainement deux heures jusqu’à Kashima. D’autant plus que pendant que j’essaie de me démener à trouver des itinéraires alternatifs sans embouteillages, la course universitaire Hakone Ekiken bat son plein et en est même à son climax. Nous regardons la course sur la télévision de la voiture, mais sans l’image quand je conduis car on n’a pas fait le trafficotage qui nous permet de regarder la télé en conduisant, ce qui est de toute façon interdit et dangereux. Vu l’enthousiasme pour la course en cours, on préfère de toute façon s’arrêter sur le bas-côté pour regarder son déroulement. Nous supportons tous les ans l’équipe d’Aoyama Gakuin, car c’est l’école du fiston. Après un démarrage raté, voilà qu’elle fait un come-back fulgurant lors du cinquième et dernier tronçon de la journée en montagne jusqu’au lac Ashinoko à Hakone. On avait déjà vu des remontées les années précédentes, mais cette année était particulièrement spectaculaire. On a du coup un peu moins envie de partir loin car l’heure tourne.

Notre solution de repli est de passer faire une visite du sanctuaire Susanō (素盞雄神社) situé à Minami-Senju (南千住) dans le nord de Tokyo. Ce sanctuaire est dédié aux divinités Susanō-Ōkami (素盞雄大神) et Asuka-Ōkami (飛鳥大神). Susanō-Ōkami, également appelé Susanō-no-Mikoto dans les textes classiques comme ceux du Kojiki, est le dieu shintō des tempêtes, du chaos et de la transgression. Asuka-Ōkami (飛鳥大神) est une divinité plus obscure que Susanō et qui lui est parfois associée comme divinité conjointe ou complémentaire, comme c’est le cas ici. Le nom de la divinité Susanō me rappelle immédiatement le monde chaotique du manga Orion (1990) de Masamune Shirow, où le mangaka donne une reinterpretation de cette figure mythologique. Il faudra que je relise ce manga un de ces jours. Je me demande si la folie de son univers arrivera à me toucher autant que lors de la première lecture il y trente ans. Alors que j’écris ces quelques lignes, je me rappelle un billet de 2003 qui donnait un extrait explicatif de la mythologie originelle japonaise incluant la naissance mythologique de la divinité Susanō.

Le sanctuaire Susanō a Minami-Senju n’est pas très vaste mais il était particulièrement animé lors de notre passage le 2 Janvier en début d’après-midi. Des agents de police étaient même dépêchés sur place pour assurer la circulation des visiteurs et des voitures, car la file d’attente débordait sur la petite rue longeant le sanctuaire. A notre passage, le lion shishimai (獅子舞) était de sortie et se déplaçait parmi la foule. A défaut d’effectuer une danse folklorique traditionnelle, il passait dans les rangs pour nous croquer la tête afin de chasser les mauvais esprits et apporter la chance pour cette nouvelle année. Les visages de certains jeunes enfants sont parfois amusant car on peut lire sur leurs visages la crainte de voir le lion Shishimai s’approcher et croquer leur tête. Et dans le ciel au dessus de nos têtes, on devine parmi les nuages un magnifique dragon qui nous observe sereinement de loin, flottant dans le ciel de sanctuaire et sanctuaire.

Pour ce début d’année, France Inter et en particulier Michka Assayas ont eu la très bonne idée de proposer quatre émissions spéciales de Very Good Trip et une plus longue catégorisée en Master Class dédiées à David Bowie. Michka Assayas avait déjà consacré neuf episodes de Very Good Trip à David Bowie diffusés pendant l’été 2022 sous le nom Very Good Bowie Trip. Les quatre épisodes de Janvier 2026 sous-titrés Les Vies de David Bowie ne répètent pas les émissions précédentes (à part quelques anecdotes déjà citées) et se concentrent sur des périodes particulières de sa longue carrière avec quelques albums clés. L’occasion est les 10 ans de la disparition de David Bowie, ainsi que les 50 ans de la sortie de son album Station to Station sorti en Janvier 1976. Cet album est le thème du premier épisode. Le deuxième épisode est consacré à sa fameuse période berlinoise qui suivait avec les albums Low et Heroes de 1977 que j’ai déjà beaucoup écouté et dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Le troisième épisode me plaît beaucoup car il parle de l’album Outside de 1995 comme étant son chef d’œuvre oublié. Cet album m’avait vraiment impressionné et les morceaux choisis pour l’épisode rendent tout à fait honneur à l’album, en démarrant par le sublime I’m Deranged et en n’oubliant pas le fascinant No Control qui lui répond. Le quatrième épisode de l’émission nous parle d’autres pépites méconnues plus récentes, mais je me concentre d’abord sur l’écoute des six morceaux de l’album Station to Station sorti en 1976.

Je me suis assez vite convaincu à me pencher sur cet album après avoir écouter le morceau Stay. Ce morceau me fascine et m’obsède même. Je pense que c’est la théâtralité du chant de Bowie, mais musicalement c’est exceptionnel. Ma curiosité m’a poussé vers une version plus électrifiée du morceau Stay en live à Tokyo le 16 Mai 1990 au Tokyo Dome lors de sa tournée mondiale Sound+Vision Tour. Adrian Belew y joue les solos de guitare de début et de fin du morceau d’une manière tout à fait époustouflante qui pourrait voler la vedette à Bowie. Mais quand Bowie apparaît sur scène au chant, cette silhouette froide et distancée impressionne immédiatement. C’est bien le « thin white duke » que l’on voit sur scène, ce personnage qu’il a imaginé pour l’album Station to Station, en écho au film The Man who fell to Earth dans lequel il jouait le rôle d’un extraterrestre à apparence humaine. Sur cette scène de Tokyo, ses mouvements saccadés et son élégance spectrale me donnent cette impression de figure venant d’une autre dimension.

On retrouve cette théâtralité du chant de Bowie sur tout l’album Station to Station mélangeant les sons funk mécanique, rock et soul. Le morceau Station to Station qui démarre l’album est également exceptionnel, montant lentement en intensité jusqu’à l’explosion rythmique qui couvre sa partie finale. Plusieurs morceaux, comme TVC15, fonctionnent de cette manière avec un final qui monte en puissance et accapare toute notre attention. Musicalement, c’est remarquable et d’une précision redoutable, tout en jouant aux limites de l’expérimental. Parmi les morceaux que je préfère de l’album, bien qu’ils aient tous leurs particularités, j’aime aussi beaucoup le groove sensuel du deuxième morceau Golden Years. On ressent une liberté totale du chant de Bowie dans un cadre musical bien défini. Je ne saurais dire si c’est l’album que je préfère de David Bowie car je pense cela à chaque nouvel album que j’écoute au compte-goutte quand l’envie me prend. Le morceau Stay est en tout cas pour moi un de ses sommets musicaux. Ma fascination me pousse à réécouter sans cesse cet album d’une manière un peu obsessionnelle.

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