一歩先の未来から、戻ってきた気がする

Ura-Harajuku (裏原宿), le Samedi 5 Juillet 2025.

Aperçue dans une rue perpendiculaire à Cat Street à Ura-Harajuku, une superbe Harley-Davidson noire est garée le long d’un mur grisâtre à l’abri des regards. Il s’agit à priori d’un modèle customisé Harley-Davidson Breakout, possiblement de 2023 avec un puissant moteur Milwaukee-Eight 117. Je ne suis pas un fanatique de la marque mais je dois bien avouer que cette moto est superbe, et me donnerait presque envie de me remettre à conduire une moto. Il fut une époque, peu de temps après avoir passé mon premier permis 400cc, où j’aimais partir à moto le soir après le travail, sans but précis, seulement pour apprécier la conduite la nuit sous les lumières de la ville. Je ne conduirais probablement plus jamais une moto. il ne me reste que cette nostalgie qui n’est pourtant pas si lointaine.

Shirokane (白金), le Dimanche 22 Juin 2025.

Dans un de mes récents billets, je citais des paroles d’un morceau du groupe indé iVy évoquant le fait que “Ne pas savoir, c’est être adulte, tandis que vouloir savoir, c’est être un enfant” (知らない方が大人で知りたい方が子供). Ces paroles m’interpellent car j’utilise depuis peu ChatGpt en remplacement de Google pour « savoir » plein de choses souvent inutiles. Aller dans un Family Restaurant de la chaîne Royal Host me donne par exemple envie de savoir l’origine de la société, qu’elle était la première implémentation de la chaîne au Japon (à Kita-Kyushu en 1971) ou la première implémentation à Tokyo (Mitaka en 1974). Aller dans un restaurant de la chaîne de restaurants chinois Bamiyan me fait me demander quel est le modèle des chats robots qui nous servent (des BellaBot conçus par Pudu Robotics). Autre question, quelle est la signification du MOS de la chaîne de burgers MOS Burger opérant au Japon depuis 1972 (MOS vient de Mountain, Ocean et Sun, mais également de Merchandising Organizing System). Je n’utilise bien sûr pas ChatGpt uniquement pour me renseigner sur l’histoire des restaurants où on va déjeuner ou dîner. Je l’utilise en fait de plus en plus pour faire des recherches dans la préparation de certains billets de Made in Tokyo. Je constate une amélioration de l’outil assez notable par rapport à mes premiers essais il y a plusieurs mois. La contextualisation des questions que l’on pose à ChatGpt est quand même agréable. Le tout est de ne pas en abuser sans modération (ou l’inverse peut-être).

一歩先の未来も今分からない。

Dans ma playlist du mois de Juillet, j’ajoute bien sûr le nouveau single intitulé Performer (演者) d’4s4ki qu’elle a composé avec NUU$HI. Il est sorti le 9 Juillet 2025 avec une superbe vidéo dirigée par Katsuki Kuroyanagi (黒柳勝喜) qui avait filmé la vidéo du single Electricity d’Utada Hikaru. Je pense qu’une partie de la vidéo a été tournée à Tateishi près de Zushi car je reconnais l’immense rocher sortant de l’océan. Le morceau a un rythme effréné assez typique d’4s4ki avec des percussions et une basse très présentes et puissantes, mais laissant juste assez de place pour une ligne au piano venant apporter un peu de légèreté à l’ensemble. J’ajoute bien sûr le nouveau morceau de 嚩ᴴᴬᴷᵁ intitulé Paranoid et sorti le 5 Juillet. Comme Haku et 4s4ki évoluent dans des atmosphères électroniques hyper-pop un peu similaires, j’ai toujours imaginé l’une comme étant la petite sœur de l’autre. Sur le morceau Paranoid, j’aime beaucoup la basse extrêmement sourde, le rythme électronique sautillant qui s’accorde bien avec les « Jumping happy life 弾ける » que répète Haku sur le refrain. Je découvre ensuite les sons électroniques incisifs du morceau Payday de la jeune rappeuse Cyber RUI, originaire d’Osaka et active depuis 2021. Son flot hip-hop est très affirmé, dans un esprit qui me rappelle un peu Nina Utashiro tout en restant assez accessible. J’ajoute ensuite le nouveau single Polaris du groupe Wagamama Rakia (我儘ラキア) qui compte depuis quelques mois parmi les groupes incontournables dont je guette d’une oreille attentive les nouvelles sorties. Il faudrait peut-être que j’aille les voir en concert un jour ou l’autre. J’aime toujours autant le mélange de la voix puissante de Minami Hoshikuma et du hip-hop de Miri. Elles ont un petit côté BiSH dans l’esprit mais le son est beaucoup plus métal, ce qui fait que les morceaux sont plus agressifs mais gardent un côté mélodique certain.

瑞聖の風に乗り、歓成の光が生まれる

Temple Kanjoin (歓成院) à Ōkurayama, Yokohama, le Samedi 21 Juin 2025.

Le temple Kanjoin (歓成院) est situé au pied de la colline d’Ōkurayama à Yokohama, dans le quartier de Kōhoku. Nous y passons de retour du sanctuaire Samukakawa dont je montrerais de nouvelles photographies un peu plus tard. Je voulais voir la salle de réception (客殿, kakuden), conçue par Kengo Kuma en 2022, depuis un bon petit moment mais je n’aurais pas fait le déplacement exprès. On devine bien entendu tout de suite qu’il s’agit d’une conception de Kengo Kuma pour les lamelles de bois encadrant le bâtiment. Celles-ci sont en bois de cèdre de dimensions 60 × 150 mm, avec une inclinaison évoluant progressivement, enveloppant cette partie du bâtiment comme une membrane. Comme toujours, on trouve une élégance légère dans ces structures de bois. Ce nouveau bâtiment est placé à côté du hall principal vieux de plus de cent ans. Le temple Kanjoin a été fondé en 1560 et fait partie de l’école bouddhiste Shingon.

Temple Zuishō-ji (瑞聖寺) à Shirokanedai, le Dimanche 22 Juin 2025.

J’ai déjà montré ici plusieurs fois le temple Zuishō-ji (瑞聖寺) situé dans le quartier de Shirokanedai. J’aime y revenir de temps en temps car c’est un espace calme, même s’il se trouve assez proche de la grande avenue de Meguro. Je ne préciserai pas une nouvelle fois qu’il s’agit d’une conception de Kengo Kuma, et que celle-ci présente la même délicatesse typique de ses structures mixtes d’acier et de bois. Au centre du cloître en forme de U, on trouve une scène surélevée au dessus de l’eau d’un bassin. Cette scène doit permettre la tenue de spectacles ouverts au public. Je me dis souvent que j’aimerais assister à ce genre d’évènements en plein air, surtout dans un endroit comme celui-ci semblant complètement coupé de l’activité de la ville.

感じるままに生きてゆけたら。

Lorsque je montre des photographies de Tokyo ou d’ailleurs, je me demande à chaque fois quelles musiques pourraient s’accorder avec ces images. Le nouveau morceau intitulé Feel d’Hitsuji Bungaku (羊文学) me vient rapidement en tête, certes parce ce que je l’écoute intensément en ce moment, mais également car j’y trouve une certaine plénitude. Je trouve dans chaque nouveau du groupe une satisfaction que j’aurais du mal à expliquer mais qui me saisit à chaque fois. Le single Feel est couplé avec celui intitulé mild days déjà sorti et dont j’ai déjà parlé. Le morceau n’est pourtant pas particulièrement original mais la ’formule’ d’Hitsuji Bungaku fonctionne toujours sur moi. Ça doit être la voix de Moeka (塩塚モエカ) qui m’hypnotise, et il faut dire qu’elle chante sans répits sur ce morceau accompagnée de Yurika (河西ゆりか) aux chœurs. Ce nouveau morceau est sorti le 4 Juillet, le jour suivant l’anniversaire de Moeka qui fêtait ses 29 ans. A cette occasion, le magasin Fender d’Harajuku lui souhaitait d’ailleurs un bon anniversaire sur son écran géant.

夢に溶ける声のない世界

Tokyo Daijingu (東京大神宮), le Samedi 5 Juillet 2025.

Les photographies ci-dessus ont été prises au sanctuaire Tokyo Daijingu (東京大神宮) à proximité de Iidabashi, quelques jours avant la célébration de Tanabata (七夕) qui a lieu le 7 juillet de chaque année. Les décorations aux multiples couleurs étaient déjà préparées et nous avons pu en profiter sans la foule un peu avant 21h. Tanabata est également appelé la fête des étoiles. Il s’agit d’une tradition inspirée de la légende chinoise de Orihime (Véga) et Hikoboshi (Altaïr), deux amants séparés par la Voie lactée qui ne peuvent se retrouver qu’une fois par an, le 7ème jour du 7ème mois. Lors de Tanabata, on écrit nos vœux sur des petits papiers colorés appelés tanzaku (短冊) que l’on accroche ensuite à des branches de bambou. Au grand sanctuaire de Tokyo Daijingu, encastré au milieu des immeubles, ces tanzaku sont accompagnés de nombreuses décorations pleines de couleurs, dont je transmets la teneur sur les deux photographies abstraites ci-dessus. Nous n’avons pas l’habitude de célébrer Tanabata. Le seul et unique souvenir que j’en ai était alors que j’étais encore étudiant à Nagasaki. Avec d’autres personnes de l’école, nous avions ce jour là lancé des mini feux d’artifice dans le jardin de la famille d’accueil le long de la rivière à Mikawa Machi.

知りたがりはしない。知らない方が大人で知りたい方が子供。

Dans les belles découvertes musicales ces derniers temps, voici le premier album du duo alternatif iVy intitulé Confused Apatite (混乱するアパタイト) sorti le 18 Juin 2025. Le duo alternatif d’influence Dream Pop est originaire de Tokyo et s’est formé en 2023, composé par fuki au chant et à la guitare et par pupu également au chant et au clavier. Elles se sont rencontrées via les réseaux sociaux de leur université et ont sorti un premier EP en 2024. Je découvre ce groupe par l’intermédiaire du magazine web Avyss qui est décidément une bonne source de découvertes musicales pour ce qui est des musiques alternatives. L’album Confused Apatite se compose de 13 morceaux oscillant entre la Dream pop et le shoegaze, avec certains passages plus pop et ludiques, et des morceaux interludes avec certains passages parlés. L’album adopte une approche mélancolique qui me plait beaucoup, faite d’une certaine fragilité émotionnelle. Difficile de choisir les morceaux que je préfère car ils forment un ensemble, mais je noterais volontiers le troisième intitulé Vampire (ヴァンパイア), le cinquième plus pop électronique tea time mystery!, any n◯ise ensuite pour son approche beaucoup plus shoegaze et son petit passage énervé, et le superbe huitième morceau Fūoū (楓桜) et son Kimi ga Uchū ni Naru (君が宇宙になる) qui m’intrigue beaucoup à chaque fois. Le dixième morceau You got mail (ユーガッタメール) me donne des frissons à chaque écoute et compte parmi les morceaux donnant cette ambiance particulière à l’album. Le « You got mail » du titre me rappelle le jingle vocal des boites email AOL (America OnLine) qui étaient populaires au Japon dans les années 1990-2000 mais je doute que les deux filles d’iVy étaient nées à cette époque là (ou tout juste peut-être). J’adore aussi le plus ludique et bizarre Family Restaurant Rock (ファミレス⭐︎ロック) puis SCF:Utsusemi (SCF:空蝉) qui conclut l’album sur un ton plus noise rock. On trouve dans l’album Confused Apatite d’iVy beaucoup de morceaux remarquables et je le fais volontiers entrer dans la petite liste de mes albums préférés de l’année.

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La gêne occasionnée par la chaleur actuelle m’empêche de marcher longtemps dehors pendant les journées du week-end. Je prends donc moins de photographies, ce qui n’est pas très grave car mon hébergeur commence à me lancer des alertes comme quoi mon espace disque est presque plein et qu’il faudrait que je pense très bientôt à passer au plan d’hébergeur supérieur. Ça m’enchante moyennement car cette mise à niveau s’accompagne bien entendu d’une hausse de prix. Il me reste pourtant un grand nombre de photographies non encore publiées, dont les deux ci-dessus prises à Azabu-Jūban gênées par des passants et des voitures. Le déclencheur est volontaire de ma part car je voulais perturber mes propres photographies pour qu’elles s’adaptent au thème général de cette série Freeform.

La musique de Yuka Nagase (長瀬有花) sur son album Mofu Mohu (模糊模糊) est aussi élégante que délicate, comme les gouttes de pluie qui tombent sur le morceau d’introduction Today’s Music. Le morceau Skeleton (スケルトン), qui suit, donne une bonne idée de la grande liberté de composition qui anime sa musique. Et musicalement, c’est absolument brillant de bout en bout, avec une grande fraîcheur qui accompagne sa voix. J’ai découvert la musique de Yuka Nagase par le cinquième morceau de l’album, intitulé Wonderful VHS (ワンダフル・VHS), dont le titre m’a d’abord intrigué, étant moi-même de la génération VHS. Il s’agit d’une sorte d’ode à la cassette VHS, qu’elle n’a probablement pas connue à l’époque, mais qu’elle a apparemment découverte grâce à sa grand-mère. Sauf que pour Yuka Nagase, l’acronyme VHS ne signifie pas vraiment Video Home System. Dans son monde alternatif, le V signifie Victory, le H Human, et le S… S, tout simplement (Vはビクトリー Hはヒューマン SはS). Ce petit trait d’humour m’a tout de suite beaucoup amusé. Le morceau adopte un style très proche du son du groupe Soutaisei Riron (相対性理論), et les paroles, qui jouent avec les mots, rappellent ce que pourrait chanter Etsuko Yakushimaru (やくしまるえつこ). Ce mimétisme, certainement volontaire, s’arrête cependant à ce morceau. Note ni wa Kagi (ノートには鍵) est l’un de mes morceaux préférés de l’album : il a un ton très guilleret mais se laisse emporter, vers la fin, par un superbe flot de guitare distordue. Cette guitare reste ensuite très présente sur le morceau suivant, Hikari, qui prend une orientation rock beaucoup plus prononcée. L’album, composé de neuf morceaux, est relativement court, d’autant plus qu’il contient deux courts interludes, dont un au titre très poétique: Poisson Soluble. Le morceau Tōku Hanareru Shikō no Kikitori (遠くはなれる思考の聞き取り), qui conclut l’album, est également excellent grâce à une composition complètement atypique, fondée sur un équilibre instable d’ambiances. Mofu Mohu s’apparente en fait à un album conceptuel, aux frontières floues entre les genres musicaux, mais résolument alternatif.

悠然と構えてトランスフォーメーション

J’avais bien mentionné dans le billet précédent un passage au sanctuaire Yushima Tenman-gū (湯島天満宮), qu’on appelle plus communément Yushima Tenjin (湯島天神). Le voici donc dans les quatre premières photographies du billet, depuis l’une de ses approches par l’étroite rue Gakumon (学問の道). Il est situé dans l’arrondissement de Bunkyō, non loin du grand étang Shinobazuno-Ike, dans le parc d’Ueno. Fondé en 458, il est initialement dédié au kami Ame-no-Tajikarao (天手力男神), dont le nom signifie « la puissance de la main céleste ». En 1355, le sanctuaire devient un lieu de culte en l’honneur de Sugawara no Michizane (菅原道真), lettré, poète et homme politique de l’époque de Heian, divinisé sous le nom de Tenjin, dieu des études et de l’intellect. Cela explique le second nom du sanctuaire. Très fréquenté par les étudiants avant les périodes d’examens et de concours, il attire ceux qui cherchent à bénéficier de la protection de Tenjin. Je n’ai pas d’examens à préparer, mais je fais tout de même le tour du sanctuaire. Il est malheureusement un peu tard pour obtenir le sceau goshuin, mais je n’attendrai peut-être pas vingt ans avant d’y revenir.

Les photographies suivantes ont été prises à Ginza, un tout autre jour. Il s’agit de l’Okuno Building (奥野ビル), datant de l’ère Shōwa. Construit en 1932 — et en 1934 pour l’annexe — par l’architecte Ryōichi Kawamoto (川元良一), il repose sur une structure en béton armé conçue pour résister aux tremblements de terre. Le bâtiment abritait à l’origine des appartements de haut standing, mais il accueille aujourd’hui des boutiques et galeries d’art réparties sur tous les étages. Un seul appartement subsiste dans son état d’origine, le numéro 306, que l’on peut visiter uniquement le 6 du mois. Nous avons parcouru les six étages du bâtiment principal et de son annexe, en commençant par l’ascenseur à porte manuelle. L’ambiance intérieure, notamment dans les couloirs et les escaliers, conserve un charme rétro. On a réellement l’impression de se perdre dans une autre époque.

Au sixième étage, nous sommes d’abord attirés par le Salon de Lã, également appelée Galerie Lã (ギャルリー ラー), qui occupe les appartements 601 et 607. On y trouvait une exposition d’artisanat traditionnel en menuiserie par Sato Mokkō (佐藤木工), présentant notamment des meubles japonais contemporains créés sur mesure selon des techniques traditionnelles. J’ai été particulièrement impressionné par les tables basses octogonales laquées, au design complexe en assemblage de type masugumi (斗組), rappelant l’architecture miniature des sanctuaires. On retrouve clairement chez Sato Mokkō le savoir-faire des charpentiers de sanctuaires, ainsi qu’un raffinement délicat, notamment dans les petites boîtes à trésors appelées Tamatebako (玉手箱). On pouvait admirer différentes boîtes en bois, aux finitions laquées dans divers coloris, dont certains très pop et modernes. La dame de la galerie a pris le temps de nous expliquer en détail la finesse de ces objets, que l’on pouvait acheter — même si leurs prix restent très élevés, voire inaccessibles. Nous avons ensuite parcouru les autres étages du bâtiment Okuno, sans trop nous attarder. Le parcmètre devait déjà avoir largement dépassé l’heure, et il valait mieux éviter une contravention de la part de la patrouille verte de surveillance du stationnement (駐車監視員). Et pourtant, en sortant de l’Okuno Building, je les vois déjà rôder autour de la voiture. Je me précipite aussitôt, tel un lièvre, pour leur signifier gentiment mais fermement que je suis justement en train de partir. Leur procédure d’enregistrement d’une contravention prenant heureusement plusieurs minutes, intercepter leur inspection permet d’arrêter le processus à temps.

Le petit concert de macaroom sur YouTube intitulé a tiny tiny room concert fut une très agréable surprise. Dans un format minimaliste, le groupe a interprété trois morceaux sur le thème de la pluie, dans une ambiance tout à fait détendue. Le dernier titre, sorti le 11 juin 2025, s’intitule Nagaame (長雨), un nom très approprié à la saison humide actuelle. Comme toujours chez macaroom, on retrouve la délicatesse des compositions d’Asahi et la voix douce et expressive d’Emaru, jusque dans ses soupirs insistants. Chaque écoute me procure des instants de poésie qui me soulagent, l’espace d’un moment, des tracas du quotidien. Par coïncidence, j’écoute en ce moment un autre morceau centré sur la pluie. J’ai découvert la chanson Ame (雨) d’Eiji Miyoshi (三善英史) lors d’une émission de radio. Elle a immédiatement capté toute mon attention. Il s’agit d’une ballade enka sortie en mai 1972, racontant l’histoire d’une femme attendant, sous la pluie un samedi après-midi, un homme qui ne viendra jamais. Le chant traduit avec finesse et poésie cette attente, cette solitude, et la souffrance silencieuse causée par une promesse non tenue. Le morceau respecte les codes du enka dès les premières notes. Bien que je sois loin d’être un spécialiste du genre, son écoute m’est étrangement familière, sans doute parce que j’en ai souvent entendu malgré moi à la télévision. Je ne cache pas mon envie d’explorer davantage ce style, dans la veine de Ame d’Eiji Miyoshi. Je me suis alors tourné vers Meiko Kaji (梶芽衣子).

Je savais depuis longtemps que j’en viendrais à écouter les morceaux enka de l’actrice et chanteuse Meiko Kaji, mais j’ignorais quand cela arriverait. Le premier morceau à s’imposer à moi fut The Flower of Carnage (修羅の花), tiré du film Shurayuki-hime (修羅雪姫, Lady Snowblood), réalisé en 1973 par Toshiya Fujita. L’écoute du morceau m’a poussé à voir le film. Meiko Kaji y incarne Yuki, formée dès l’enfance aux arts martiaux pour accomplir une vendetta sanglante visant à venger sa mère. Le film possède une esthétique stylisée magnifique. Yuki y accomplit sa vengeance avec une froideur implacable et une violence très graphique. Le film a d’ailleurs fortement influencé Kill Bill de Quentin Tarantino, qui a repris The Flower of Carnage pour sa bande-son. Si j’avais trouvé Kill Bill un peu ridicule dans son approche excessive, j’ai été au contraire fasciné par la justesse et l’intensité de Lady Snowblood. L’interprétation de Meiko Kaji, surtout par l’expression de son regard, et l’esthétique globale du film y sont pour beaucoup. Ces deux morceaux, celui de Meiko Kaji et celui d’Eiji Miyoshi, m’ont donné une irrésistible envie de découvrir d’autres titres enka. Mais par où continuer? La question reste ouverte. En attendant, j’écoute bien sûr le nouveau single de Sheena Ringo.

Le nouveau single de Sheena Ringo, sorti en CD le mercredi 25 juin 2025, s’intitule Susuki ni Tsuki (芒に月) et comporte un second titre en espagnol, La velada legendaria. Il était déjà disponible en version digitale quelques jours auparavant, et c’est ainsi que je l’ai découvert. Cela ne m’a pas empêché d’acheter le CD au Tower Records de Shinjuku, qui avait organisé une petite exposition en l’honneur de Sheena Ringo, comme à chaque sortie importante. Ce nouveau single est une reprise du morceau Gipsy (ジプシー) de l’album GIGS du groupe Appa (あっぱ), fondé en 2004 par Ichiyō Izawa (伊澤一葉), de son vrai nom Keitarō Izawa (伊澤啓太郎), pianiste et chanteur du groupe. Il est accompagné de Hideaki Hotta (堀田秀顕) à la basse et de Kazuto Satō (佐藤一人) à la batterie. Sheena Ringo avait déjà donné un aperçu du morceau durant sa tournée Ringo Expo’24. La version remaniée par Izawa pour Ringo conserve la structure musicale du morceau original, tout en la rendant plus riche et plus mature. Ringo en a toutefois entièrement réécrit les paroles, établissant un contraste entre une société japonaise rigide, parfois désabusée, et une quête poétique et spirituelle de transformation et de réconciliation. Dès la première écoute, le morceau intrigue par son début déconcertant, mais il captive rapidement. Il se présente comme une fresque musicale en plusieurs actes. Sa composition est polymorphe, virevoltante, toujours retombant sur ses pattes. Côté chant, Ringo déploie toute sa palette vocale, alternant graves profonds et aigus soudains. Sa puissance vocale est particulièrement marquante lorsqu’elle roule les « r » à l’envie en chantant certaines phrases en anglais dans la seconde partie. Le piano d’Izawa est virtuose sur ce morceau de plus de six minutes, qui se termine même sur des claquettes de Ringo en kimono dans le clip.

La vidéo, très abstraite, a été réalisée comme toujours par Yūichi Kodama (児玉裕一). On y retrouve Aya Sato, chorégraphe et danseuse, accompagnée de son groupe de 14 danseuses. Si je ne me trompe pas, elles n’étaient plus apparues ensemble depuis les videos de Niwatori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) et Open Secret (公然の秘密) sortis en 2019. Aya Sato est la protagoniste principale de cette nouvelle vidéo, qui met en scène une lutte intérieure symbolisant la résilience humaine. La mise en scène, expressive et poétique, complète magnifiquement ce morceau atypique, qu’on imagine difficilement interprété par une autre que Ringo. La face B du single, intitulée Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema), est plus classique dans sa composition. Chantée entièrement en espagnol, elle débute par des sonorités de samba assez surprenantes. J’ai beaucoup aimé le refrain, et même le juron inattendu en espagnol, facile à comprendre. Depuis le morceau en argentin sur son dernier album, Ringo semble entrer dans une phase hispanisante qui lui va plutôt bien. Ce morceau est également une reprise d’Appa, intitulée Kimochiyo (きもちよ), issu du même album GIGS (2006), avec une musique réarrangée par Izawa et des paroles entièrement réécrites par Ringo.

Je suis donc allé acheter ce nouveau single, ainsi que le Blu-ray du concert Ringo Expo’24 – 景気の回復, au Tower Records de Shinjuku, le jour de leur sortie commune, le mercredi 25 juin 2025. Je savais qu’on y exposait les costumes de la tournée Ringo Expo’24. Certains d’entre eux ont été conçus par le styliste Keisuke Kanda (神田恵介), comme pour la tournée précédente. Petite parenthèse: j’ai été amusé de découvrir que Keisuke Kanda a également collaboré à plusieurs reprises avec Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ) pour une ligne de vêtements et de t-shirts. On peut voir certaines de ces pièces portées par Kazunobu Mineta (峯田和伸) et Riho Yoshioka (吉岡里帆), qui est une grande fan de Sheena Ringo. C’est toujours un plaisir de constater que le Tower Records de Shinjuku perpétue la tradition de ces mini-expositions dédiées à Sheena Ringo lors de ses sorties importantes. Les fans sont toujours au rendez-vous dès les premiers jours, prenant des photos des tenues de scène exposées sous verre.🎴