the streets #2

J’écris ces quelques lignes pour des photographies qui seront les dernières montrées pendant l’ère Heisei. Aujourd’hui, 30 Avril 2019 est le dernier jour de l’ère Heisei et nous passerons à l’ère Reiwa à partir du 1er Mai 2019. Les émissions de télévision ne nous montrent que des rétrospectives des trente années de l’ère Heisei et des documentaires sur la famille impériale. L’année 11 de Heisei m’intéresse toujours un peu plus car c’est année d’arrivée dans ce pays. Nous sommes dans une ambiance de fin d’année où on ne fait pas grand chose et il n’y a pas grand chose à faire non plus car il pleut dehors. Mais nous trouverons tout de même assez de courage pour sortir se promener, le dernier jour de Heisei.

the streets #1

En marchant dans les méandres de Jingumae, j’essaie de trouver des rues que je n’ai jamais emprunté mais il y en a peu tant j’ai pu marcher dans ce quartier. L’avantage de Tokyo, comme ville changeante, est que revenir dans des lieux connus après plusieurs mois peut révéler des surprises, des changements de décors. Ces changements ne sont pas toujours intéressants pour le photographe quand il s’agit d’un nouvel immeuble tout à fait quelconque planté dans le décor urbain. Mais je découvre très régulièrement des nouveaux bâtiments à l’architecture intéressante dans des lieux pourtant traverser une multitude de fois. Dans cette série de cinq photographies, je n’ai pas trouvé de nouvelles architectures, mais une grande illustration murale montrant des personnages féminins d’inspiration manga que je n’avais pas vu ici auparavant. Qu’ils soient d’inspiration manga ou pas, j’aime beaucoup ces immenses illustrations urbaines, quand elles sont bien exécutées. Celle de la première photographie semble avoir été encadrée dans son exécution pour servir d’illustration pour une façade d’un café. Mais en fait, en faisant quelques recherches, on dirait que ce n’est pas tout à fait le cas. Ces deux dessins d’inspiration manga sont l’oeuvre du graffeur australien @lushsux qui est spécialisé dans la représentation de « meme », ces petits extraits vidéos à priori humoristiques utilisés à l’excès dans les commentaires des réseaux sociaux pour exprimer une réaction. À vrai dire, je suis complètement hermétique à cette culture là, notamment relayée par les chaînes YouTube mais j’avais quand même fait le curieux en regardant au hasard quelques épisodes YouTube de PewDiePie et de Logan Paul (au moment où il était venu au Japon). Je me souviens avoir été interloqué par la manière dont ces chaînes vidéos peuvent broder sur du vide. Ces chaînes perpétuent une forme d’abrutissement que l’on reprochait autrefois à la télévision. Comme ces chaînes YouTube fonctionnent extrêmement bien, je me dis que la population doit avoir besoin de cette forme d’abrutissement (moi-même j’en ai besoin de temps en temps). Je me souviens de PewDiePie commentant certains de ces « meme », souvent ceux créés par ses propres spectateurs, modifiés et re-modifiés jusqu’au point où on ne connaît plus leurs origines. Le « meme » atteint un niveau intellectuel que j’ai beaucoup de mal à apprécier. Je ne nie pas cependant une certaine forme artistique, et je comprends que des artistes de la culture de rue s’en empare. Sur son compte Instagram, on voit que le graffeur @lushsux reprend en illustrations de rues ces figures de la culture YouTube, en mélangeant parfois volontairement les références. Sur l’illustration vue à Jingumae en photographie ci-dessus, un des dessins semble mélanger une image innocente d’un personnage du projet multimédia Love Live! – School Idol Project, dont est issu un « meme » appelé « Niko Niko Nii« , avec l’imagerie, notamment les tatouages sur le visage et les cheveux arc-en-ciel, du rappeur américain peu recommendable 6ix9ine. Cette association est volontairement contradictoire, et même un peu malsaine en y réfléchissant un peu. La contradiction se retrouve également sur l’image à côté représentant le personnage virtuel Hatsune Miku portant une inscription « Ban Anime ». Le graffeur @lushsux était apparemment invité par le magasin de skateboard et d’accessoires FTC situé juste à côté pour la sortie d’une série de vêtements utilisant les motifs du graffeur. Cette série s’appelait @LUSHSUX CAPSULE COLLECTION et était disponible à la vente à partir du 25 Août 2018. L’illustration sur le mur blanc a dû être dessinée le soir de la fête de lancement de cette ligne de vêtements au FTC Shibuya. Le dessin n’était peut être pas autorisé à l’avance car la police a fait une descente après la création de l’illustration, selon le compte Twitter de l’auteur. Ceci étant dit, elle date de presque une année et elle est toujours là à l’identique.

Le dessin de rue se trouve juste en face de l’école de bijouterie Hiko Mizuno College of Jewelry par l’architecte Mitsuru Kiryu. Ce n’est pas la première fois que je prends cet immeuble d’inspiration brutaliste en photographie. Je ne résiste jamais à l’envie de le prendre en photo même si c’est pour répéter à l’identique une photographie déjà prise dans le passé. La structure en colonnes de béton et la cage d’acier coiffant l’édifice, rendent ce bâtiment vraiment unique et rempli de mystères. Il semble sorti d’un film de science-fiction. J’aime quand l’architecture devient œuvre d’art. Je continue du côté de la rue Cat Street pas encore envahie par la foule car nous sommes assez tôt le matin. Au hasard des rues perpendiculaires, je trouve cet étrange sticker d’un chien loup bleu à la langue verte. Les autocollants tout autour n’ont rien à voir avec cette image car « Fancy Breakfast Club » est un restaurant malaisien de Kuala Lumpur désormais fermé et « Movement Drums & Co » est une compagnie de Los Angeles spécialisé dans les éléments de batterie. Comme quoi les décorations de rues sont d’origine très cosmopolite. J’aime bien faire des recherches sur Internet à partir de sticker vus dans la rue, car on trouve parfois des choses très intéressantes comme le sticker « the Beautiful Noise » il y a quelques années. Je voulais ensuite retrouver la petite galerie d’art faite de blocs de béton The Mass, mais elle était encore fermés, les stores baissés, sans aucune activité. La dernière photographie de l’article est prise dans un autre lieu il y a plusieurs semaines à la nuit tombante. Il s’agit d’une maison individuelle moderne dont les façades sont faites de métal gris clair sur lesquelles est venu s’adosser un grand arbre. Cet arbre envahit petit à petit les surfaces de la maison et je pense que les propriétaires laissent volontairement cette invasion se dérouler petit à petit. C’est certainement très subjectif mais le flou ajoute de la force et du mystère à cette invasion végétale. J’aime quand les lieux sont envahis de mystères et j’espère retranscrire cela un petit peu sur ces photographies.

스크린 샷 사진

Je tente une nouvelle approche photographique en mélangeant des photographies prises récemment. Je les place directement sur le plan de travail, comme un patchwork. Il y a des images prises dans les rues de Aoyama et des photographies d’une exposition à la galerie Spiral que je visite d’ailleurs très souvent. L’exposition du moment, Oketa Collection: Love @ First Sight, présente quelques œuvres majeures d’artistes japonais comme Takashi Murakami, Hajime Sorayama, Tomoo Gokita et bien sûr Kusama Yayoi dont on peut admirer, dès l’entrée de l’exposition, une des ses emblématiques citrouilles à poids. Pour compléter les photographies de l’exposition, j’ajoute en toile de fond d’autres images prises la même journée dans les rues tout autour du Spiral. J’aime bien cet arrangement mélangeant les images, comme sur un bloc-note. J’ai toujours eu cette envie de concevoir les billets de ce blog sur un carnet papier et de scanner ensuite les pages pour les montrer ici comme un carnet de voyage un peu brouillon et bien rempli. Cela ne donnerait peut être pas un résultat très lisible ou agréable à voir au final, mais l’idée de recréer cela digitalement me traverse parfois l’esprit.

J’ai perdu l’habitude de partir à la recherche de nouvelles musiques sur iTunes et je ne souscris à aucun service de streaming musical qui pourrait pourtant me faire découvrir de nouvelles choses à travers les nombreuses playlists. En fait, je n’utilise aucun service de Streaming comme Apple Music ou Spotify, car je ne supporte pas l’idée d’être déposséder de toute la musique que j’écoute ou écoutais une fois l’arrêt éventuelle de ma souscription. Je ne ressens pas cette même contrainte forte avec les films et le cinéma en général. Je souscris actuellement à Netflix mais je n’aurais aucun problème à annuler la souscription et ainsi perdre accès à tout ce que j’ai pu y voir. En quelque sorte, la musique a pour moi une valeur plus forte que le cinéma. Cela a certainement à voir avec la force d’évocation que la musique procure, comme un stimulant pour l’esprit dont je ne voudrais me séparer pour rien au monde. Un peu comme mon appareil photo, je ne me déplace jamais sans mon iPod dans le sac, même si je sais que je n’aurais pas d’occasion d’écouter de la musique. Si j’exagérais juste un peu le trait, je dirais que c’est pratiquement vital. Le problème que j’ai maintenant est que mon iPod est presque plein avec plus de 62 Giga de musique et que je ne veux et peux rien effacer. Il faudrait que je le remplace bientôt par un iPod 128 Giga.

Quand je marche seul dans les rues de Tokyo, je me rends compte que je loupe peut être quelque chose en écoutant systématiquement de la musique aux écouteurs. C’est mon seul moyen d’écoute musicale, à part écouter de la musique en famille en voiture. En écoutant la musique aux écouteurs en marchant dans les rues tokyoïtes, je dois certainement perdre une partie des sensations de la ville en effaçant tous les bruits extérieurs. Je me suis fais cette réflexion personnelle le week-end dernier alors que je faisais un long jogging dans les rues près du cimetière d’Aoyama. Je devrais peut être courir en écoutant les bruits de la rue, les brins de voix s’échappant d’une conversation mais aussi le brouhaha de la circulation automobile. J’ai fait la moitié du parcours oreilles nues. Mais j’avais aussi envie d’écouter un morceau particulier de Tortoise intitulé I set my face to the hillside sur l’album TNT, car je voulais l’associer dans mon esprit aux lieux que je parcourais à ce moment là, le soir du dimanche alors que les lumières commençaient à s’amenuiser sur le décor urbain. Je ne sais pas pourquoi ce morceau sonne pour moi comme une fin de week-end, lorsqu’il fait doux, que les gens sont dehors, arrosent les plantes ou promènent le chien et que le soleil se couche doucement, sans précipitation. On n’a pas envie que le dimanche se termine alors on le fait s’éterniser. Il y a un parc pas très loin du cimetière de Aoyama. On ne sait pas si c’est un vrai parc ou un terrain vague où l’herbe a poussé, car il n’est pas organisé comme un parc, un peu laissé à lui même sans bornes bien délimitées. Il se mélange assez vite avec les maisons alentours. Lorsque je passe à cet endroit, l’envie de réécouter ce morceau de Tortoise me revient toujours. Je chéris ce moment car je suis sûr que je m’en souviendrais encore dans plusieurs dizaines d’années.

Je parlais d’iTunes car, une fois n’est pas coutume ces derniers temps, j’y découvre une nouvelle artiste électronique que je ne connaissais pas du tout. Il s’agit de Syndasizung (신다사이정) avec le EP de 7 titres intitulé Instant of Kalpa. Je ne sais que peu de choses sur cette artiste, si elle est compositrice et interprète ou bien assistée d’un groupe. L’instagram de Syndasizung semble indiquer qu’elle est seule aux commandes. Les paroles posées sur cette musique électronique sont chantées en coréen. La musique est extrêmement bien ficelée avec de nombreuses montées en rythme et des sonorités un peu plus lentes à certains moments. La voix est légèrement auto-tunée à la limite de la saturation (comme peut l’être l’image de couverture du EP d’ailleurs), mais c’est bien géré et pas trop forcé. Les sons de néons ne sont pas forcément très neufs, mais il y a une grande évidence dans cette musique. Un des morceaux me rappelle par moment l’électronique du japonais Kaito. Il faut cependant quelques écoutes pour bien apprécier le trésor qui s’y cache. Des morceaux comme Blue eye, Human error ou le morceau titre du EP se révèlent assez vite mais chacune des écoutes successives les rend plus évident et accrocheurs.

la fin des sakura à Inokashira

Même quand la saison des cerisiers en fleurs est terminée, il en reste encore un peu à montrer. Les photographies ci-dessus sont prises au parc Inokashira à Kichijoji le week-end dernier. Il y avait beaucoup moins de monde que d’habitude au moment du hanami, mais il y avait tout de même la foule typique des week-ends. Ce parc est particulièrement visité à tous moments de l’année. Les pédalos et barques étaient cependant plus nombreux que d’habitude sur l’étang du parc, car on pouvait naviguer sur l’eau en dessous des quelques cerisiers encore en fleurs. Je n’avais pas pris en photo ces pédalos en forme de cygnes depuis très longtemps car le sujet ne présentait pas beaucoup d’intérêt, mais j’y trouve ce jour-là un attrait particulier. Peut-être parce que la fin des cerisiers en fleurs vient prendre écho avec ces objets d’une autre époque. Je revois ici un certain charme de la désuétude, comme j’en parlais dans un billet précédent. Les photographies ci-dessus sont prises vers 4h du soir alors que les lumières se jaunissent et commencent doucement à s’estomper entre les feuilles du parc.

Je garde toujours une oreille attentive sur la musique de Fujimoto Chao 藤本ちゃお lorsqu’elle donne des liens sur Twitter vers ses nouveaux morceaux au fur et mesure qu’elle les construit. Le dernier morceau en date s’intitule Alone in the desert et je l’aime beaucoup, dans le style de l’album Yokoso bokura no homepage he. Comme souvent chez cette artiste, le morceau se compose d’un ou de plusieurs motifs électroniques plutôt sombres se répétant à l’infini, et sur lesquelles vient s’inscrire une voix parlée, parfois brouillée d’interférences. Sur la vidéo YouTube du morceau, Fujimoto Chao a monté sa musique sur des extraits du film Nobody Knows 誰も知らない de Hirokazu Kore-eda, et on comprend alors que les paroles du morceau sont directement inspirées par ce film. Comme j’en parlais dans un article précédent quand j’avais vu ce film, il m’avait beaucoup marqué par son histoire terrible et la force insoupçonnable des enfants (sujet continuel de Kore-eda), protagonistes principaux de cette histoire. J’imagine que Fujimoto Chao a dû également être marqué par ce film. Au bout de trois minutes, le morceau se termine brusquement par une coupure, comme dans un changement de scène du film.

sakura blackout

Ces photographies prises dans la pénombre datent déjà d’il y a deux semaines pendant le pic de floraison des cerisiers. Nous voulions voir les cerisiers le soir dans les allées éclairées du parc de Ueno. Malheureusement, nous sommes arrivés un peu tard et les lumières étaient déjà éteintes, malgré la foule amassée au pied des cerisiers. Dans ces moments là, je laisse volontairement glisser l’appareil photo pour voir ce que le mouvement peut donner comme nouvelles formes vivantes. J’aime découvrir après-coup les nouvelles dynamiques qui se créent sur l’image. Le résultat ne fonctionne pas toujours quand le mouvement est trop brusque ou le flou est trop accentué. Il y a une balance à trouver et qui est extrêmement suggestive. Dans un autre style, la série d’architecture de Hiroshi Sugimoto est un modèle. Elle représente d’une manière volontairement floue un grand nombre d’oeuvres architecturales connues, à un degré qui permet tout juste de les reconnaître tout en gardant à l’image l’intérêt du bâtiment. C’est cette balance idéalement ajustée qui rend les images intéressantes. Je ne prétends que mes photographies ci-dessus soient intéressantes, mais j’ai ces idées en tête quand je sélectionne celles que je vais montrer ici. Pendant que j’écris ces quelques lignes, je ressors le livre Architecture de Hiroshi Sugimoto de l’étagère derrière moi pour le feuilleter quelques instants.

Parfois envie de crier comme Courtney Love sur Violet, premier morceau de l’album Live through this de Hole sorti en Avril 1994, une semaine après la mort de son illustre époux. On ne peut pas dire que j’aime le personnage de Courtney Love, mais j’aime la force de sa voix. Je ne me souvenais que des morceaux les plus connus de l’album comme Violet, Miss World et Doll parts, mais l’album en entier est très bon. J’ai plaisir à l’écouter ce soir dans le métro du retour pour dégager silencieusement tout le stress accumulé de la semaine qui se termine finalement.