FLAMINGO par Norisada Maeda

Ma promenade urbaine à Koenji a été riche en découvertes architecturales. La maison en photographies ci-dessus était une découverte inattendue alors que je partais à la recherche du théâtre Za Koenji de Toyo Ito. Cette maison de 3 étages en deux parties de béton brut s’appelle FLAMINGO, conçue par l’atelier d’architecture Norisada Maeda en 2000. J’ai déjà vu une autre maison de béton du même atelier Norisada Maeda à Aoyama lors de mes courses à pieds du week-end. Il s’agissait de Rose, une maison simple et lisse d’extérieur mais compliquée et faite de courbes à l’intérieur. Cette maison à Koenji a également un design particulier, fait de formes en « C » qui s’opposent et se superposent. L’intérieur est fait de béton brut, tout comme l’extérieur. Ces formes imposantes et un peu grossières me font penser à un bunker. On est ici dans un esprit tout à fait opposé à la maison House NA de Sou Fujimoto. A la fragilité et à l’ouverture de House NA, s’opposent la dureté du béton protégeant l’habitation de l’espace extérieur de la rue. Il faut dire que cette maison FLAMINGO se trouve dans un lieu beaucoup moins tranquille que House NA, près d’une voie de chemin de fer et d’une grande voie rapide. Toujours est-il que ces formes de béton brutalistes me fascinent. Je ne dis pas que j’aimerais y vivre, car l’espace intérieur semble assez sombre malgré les quelques baies vitrées.

Za Koenji par Toyo Ito

Après mon passage devant la maison House NA de Sou Fujimoto, je continue mon exploration de Koenji en revenant vers la gare JR. Je recherche maintenant le théâtre aux formes futuristes de Toyo Ito, appelé Za Koenji. Ce théâtre public construit en 2009 est dédié aux arts contemporains de la scène, ainsi qu’à d’autres activités culturelles pour la communauté locale de Suginami-ku. Za Koenji est également un bâtiment que l’on voit régulièrement dans les magazines d’architecture, pour sa forme atypique comme un monolithe rocheux et lisse. Le théâtre est assez facile d’accès depuis la gare de Koenji, mais j’en m’y prends mal bizarrement en tournant autour sans trouver l’entrée principale. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée de tourner autour, car apercevoir soudainement ce monolithe de couleur sombre en forme de vagues s’échapper de la masse des maisons individuelles standards, donne un effet surprenant. On pense à une forme extra-terrestre, comme un ovni posé là au milieu d’une zone résidentielle des plus quelconques. Du coup, j’éprouve une certaine déception en apercevant finalement la façade principale car on n’y aperçoit plus les courbes si caractéristiques du bâtiment. Il faudra faire le tour une nouvelle fois, mais cette fois-ci à l’intérieur du parking, pour admirer les vagues architecturales du toit du théâtre. Depuis le parking, en observant le bâtiment depuis l’arrière, me vient l’image d’un croisement entre une raie manta aux yeux multiples et un sous-marin géant. Une chose est sûre, ce théâtre de Tokyo Ito a des formes aquatiques. Une multitude de petits hublots sont placés par groupes et de manière apparemment aléatoire sur les façades du théâtre. C’est un peu dommage de constater que les peintures sur la surface des façades ont un peu passé avec le temps. On remarque des raccords de peinture autour des ouvertures ou sur des surfaces longitudinales qui ne sont pas du meilleur effet. Par contre, la multitude de hublots sur les parois de l’immeuble offrent un bel effet de lumière à l’intérieur du théâtre. Le hall est assez sombre et se laisse éclairer par les points lumineux créés par la lumière traversant les hublots. Sur le grand escalier central tout en courbe, d’autres points lumineux mais d’une lumière synthétique sont ajoutés. L’effet de lumière est très réussi, surtout lorsque l’on regarde le plafond depuis l’escalier au niveau du premier sous-sol. Lors de ma visite improvisée dans le théâtre, on n’y donnait pas de spectacle. Il y avait par contre des ateliers de jeux pour les enfants installés de manière temporaire dans un des grands halls du rez-de-chaussée. A l’étage, il y a une salle d’archives du théâtre et un café, vide à cette heure de la journée. Je reprends ensuite ma route dans les rues de Koenji, en m’engouffrant volontairement dans le labyrinthe urbain surchargé au nord de la gare. Le site du photographe Iwan Baan, décidément fort riche en photographies d’architecture japonaise, propose de très nombreuses photos du Za Koenji, notamment des vues aériennes pour se donner une meilleure idée de la forme générale de cet objet architectural atypique.

l’architecture de Sou Fujimoto: House NA

Je n’avais jamais rencontré l’architecture de Sou Fujimoto jusqu’à maintenant, tout simplement parce qu’elle se trouve dans des zones résidentielles de la périphérie proche du centre de Tokyo où je ne vais pas souvent, voire même pas du tout. Bien entendu, les adresses des maisons individuelles restent secrètes, pour protéger la vie privée des propriétaires mais avec un peu de recherche, le passionné d’architecture un peu persévérant finit par découvrir ces petits trésors urbains. Je pars à la recherche de deux maisons conçues par Sou Fujimoto: House NA et House H. Elles ne se situent pas du tout au même endroit. House NA est en fait assez facile à trouver car l’adresse est publiée à plusieurs endroits sur internet, sur des cartes Google Maps. Ce n’est pas le cas de House H, mais le blog Tokyo Files m’avait donné de bonnes pistes de recherche, ce qui m’a permis de la trouver sans trop de difficulté. Il faut dire que j’ai pris une certaine habitude à rechercher l’architecture sur Google Maps, même si c’est malheureusement sans grand succès parfois.

House NA se trouve près de la station de Koenji, au delà de Shinjuku et de Okubo. Je profite de deux heures de temps libre le lundi de la Golden Week pour partir à la recherche de cette maison, et par la même occasion découvrir un peu les rues de Koenji et quelques autres œuvres architecturales vues dans les magazines d’architecture, comme le théâtre Za Koenji de Toyo Ito, mais j’y reviendrais plus tard dans un autre billet. En fait, je connaissais déjà Koenji pour y être allé il y plusieurs années déjà. Il y a certainement plus de dix ans de cela, nous allions voir des concerts rock plutôt underground dans la salle 10000 Volts, désormais disparue. Nous y allions avec Pierre la nuit et mes souvenirs des rues de Koenji ne sont plus très clairs. On devait y aller à moto et je me souviens qu’on traçait notre route à toute allure en pleine nuit lorsque tous les feux de la rue Inokashira s’alignaient au vert. J’exagérais si je disais qu’on se prenait pour Kaneda dans les rues de Neo-Tokyo, mais je me souviens qu’on allait vite. Ma mémoire résiduelle embellit et exagère très certainement les choses, mais c’est ce souvenir qui me reste en tête à cet instant précis.

Koenji se trouve à seulement 6 minutes de la station de Shinjuku sur la ligne JR Chuo. J’avais l’impression que Koenji était plus éloigné de Shinjuku que cela. En descendant de la station, je me dirige rapidement en direction de la maison House NA, non sans une certaine excitation. Dans les petites rues, les bars et restaurants ont tous leurs devantures fermées après une longue soirée de labeur. Nous sommes le matin et les rues sont calmes. J’aperçois au loin un groupe de trois étrangers semblant se diriger dans la direction de House NA. Ils sont peut-être, comme moi, à la recherche de cette maison de Sou Fujimoto. Je savais que cette maison était assez renommée, car affichée régulièrement dans les magazines ou livres d’architecture japonais ou internationaux, mais pas au point de trouver au même moment que moi d’autres découvreurs d’architecture tokyoïte. En fait, le petit groupe passe bien devant la maison, remarque son originalité, mais ne semble pas pour autant venus exprès pour la voir car ils ne s’attardent pas sur les lieux. J’approche ensuite la maison. La plupart des rideaux sont fermés, à part au rez-de-chaussée. La 2CV bleue clair est également là, comme sur les photos des magazines d’architecture que j’ai pu voir dans le passé. Elle ressemble à celle de mon grand-père. Elle est par contre poussiéreuse et je soupçonne qu’elle ne doit pas beaucoup servir. Elle est peut être devenue un objet de décoration.

Lorsque l’on aperçoit House NA, on est tout de suite saisi par la fragilité de la structure ouverte sur la rue. On essaie ensuite de comprendre comment sont organisés les étages, mais ça reste assez compliqué depuis l’extérieur. Elle est composée d’une multitude de demi étages sans murs et reliés par des escaliers de quelques marches. La maison est complètement ouverte et on a un peu de mal à faire la distinction entre l’espace intérieur et extérieur. La maison donne l’impression d’une extrême légèreté et délicatesse, car elle n’est pratiquement composées que de plaques blanches au sol soutenues par de fines tiges blanches d’acier. On se demande comment elle peut soutenir la présence humaine et les meubles. La maison est composée de 21 plaques à des hauteurs différentes, un peu comme des grandes feuilles placées sur un arbre. Elle se veut être un espace collectif et modulable. En ce sens, elle prend l’esprit d’un espace nomade car l’espace peut être utilisé de nombreuses manières différentes selon les envies. Comme pour Moriyama House ou Garden & House de Ryue Nishizawa, je me pose toujours la question de la viabilité de cette ouverture complète sur la rue, surtout qu’il s’agit, comme très souvent dans les zones résidentielles de Tokyo, d’une rue assez étroite avec un vis-à-vis. En ce sens, elle est encore plus radicale que les deux maisons de Nishizawa.

Le site Dezeen montre de nombreuses photographies de l’intérieur et les plans de la maison pour se donner une meilleure idée. De nombreuses photographies sont également visible sur le site du photographe Iwan Baan. Une vidéo par Vincent Hecht nous permet de découvrir l’intérieur. House NA a également été prise en photo par Jérémie Souteyrat sur son livre Tokyo no ie (Tokyo Houses). Tout ça pour dire que House NA est très bien documentée et sous tous les angles. Dans un prochain billet, je partirais à la recherche de House H, une autre maison individuelle particulière de Sou Fujimoto.

les carpes dans les flots urbains

On aperçoit les koinobori, des banderoles en forme de carpes, un peu partout au Japon pendant la période de la Golden Week pour la fête des enfants. Elles ne sont pas toujours mises en évidence et parfois accrochées à l’écart des grandes avenues, près des jardins publics et derrière les sanctuaires. Il y en a également, bien sûr, accrochées aux balcons des appartements en version miniature et en plastique. Sur les deux photographies de koinobori ci-dessus, les carpes suspendues à un fil au dessus de leurs ombres sont celles du sanctuaire Hikawa près de Ikejiri Ohashi. Les carpes dans lesquelles s’engouffre le vent sont positionnées au dessus de la rivière bétonnée de Shibuya, au niveau du parc de la pieuvre à Ebisu. Les deux photographies de koinobori sont encadrées par d’autres photographies de routes urbaines de diverses tailles qui m’évoquent des rivières: le flot des autoroutes convergeant vers un grand croisement à Ikejiri Ohashi, les six voix de l’avenue Yamate comme un large fleuve tranquille et une petite rue piétonne en pente, réminiscente d’une rue de village, comme un ruisseau dégringolant les collines de Daikanyama.

une saveur de Tokyo

En photographies sur ce billet de haut en bas: (1) une grande fresque murale sur la nouvelle rue Shintora par Tokyo Mural Project, (2) une scène de rue à Ueno tout près du parc, (3) un autocollant de poulpe jaune par UFO907 posé sur une rambarde de rue devant la station de Ebisu, (4) le koban futuriste du parc de Ueno par Tetsuro Kurokawa, (5) un autre autocollant de la série dessinée par Kyne à Ebisu.

Je pensais que la librairie Kinokuniya près du Department Store Takashimaya à Shinjuku était entièrement fermée depuis son remplacement par un magasin de meubles et accessoires de maison, mais je n’avais pas réalisé que l’étage proposant des livres et magazines étrangers avait été conservé. C’est une bonne nouvelle car le rayon de livres en français y est assez conséquent. A vrai dire, je ne connais pas d’autres librairies avec autant de choix en français. Il y a bien le Yaesu Book Center près de la gare de Tokyo ou le Maruzen du building Oazo, mais le rayon français y est beaucoup moins important. J’avais en tête d’y trouver un livre de Michaël Ferrier. J’ai déjà lu son livre sur Fukushima, qu’il m’avait d’ailleurs envoyé avec une dédicace. A cette époque, mes articles sur l’architecture des Métabolistes japonais et sur les visions futuristes d’un Tokyo vertical construit sur la baie avaient inspiré un essai qu’il avait écrit pour un colloque et qui est également disponible dans un ouvrage de la série Croisements (le numéro 3 de l’année 2013).

Il y a quelques semaines, comme je l’indiquais dans un billet précédent, j’écoutais plusieurs épisodes de l’émission Hors-Champs de Laure Adler sur France Inter, consacrées au Japon. Laure Adler y interviewait, entre autres, le cinéaste Hirokazu Kore-Eda, l’écrivain Kenzaburo Oe ou le photographe Hiroshi Sugimoto. De fil en aiguille, je me suis mis à rechercher en podcast d’autres émissions intéressantes de Laure Adler, une interview du cinéaste Kiyoshi Kurosawa, ou une série en cinq épisodes consacrée à Roland Barthes. Dans une autre émission, Laure Adler interviewait l’écrivain Michaël Ferrier au sujet de son dernier livre Mémoires d’outre-mer. Le livre ne prend pas le Japon comme sujet ou comme décor, mais comme Michaël Ferrier habite à Tokyo, la ville y est tout de même aborder pendant l’interview. Dans la foulée de ce podcast, me revient donc en tête l’envie de lire d’autres livres qu’il consacre à Tokyo. J’avais déjà lu Tokyo, petits portraits de l’aube. Je pars donc à la recherche d’un autre roman, KIZU à travers les fissures de la ville, dont parlait Daniel il y a quelques temps. Peut-être le trouverais-je dans les rayons de Kinokuniya de Shinjuku.

Une fois là bas, je trouverais plutôt Le goût de Tokyo, car il vient d’être réédité. Je ne connaissais pas, mais il s’agit d’un épisode d’une série intitulée « Le goût de… » par différents auteurs et sur différents lieux, des villes ou des pays. Le goût de Tokyo est une anthologie de textes sur Tokyo, sélectionnés et commentés pour la plupart par Michaël Ferrier. Les textes sélectionnés sont de courts extraits de deux ou trois pages, par des auteurs français ou francophones principalement, mais également quelques écrivains japonais. Ces courts extraits nous proposent différents tableaux de la ville, sous ses aspects le plus fascinants et poétiques mais aussi les revers de cette ville. Il y a beaucoup de grands noms, des écrivains ayant fait un ou plusieurs séjours à Tokyo, comme Marguerite Yourcenar ou Claude Levis-Strauss, mais aussi des écrivains qui se sont fait connaître par leurs récits issus de longs périples au Japon, comme l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. On apprécie beaucoup lire les impressions variées sur cette ville de la petite trentaine d’auteurs sur les 118 pages du livre. A travers ce recueil, Michaël Ferrier nous apporte un éclairage nuancé sur cette ville. Il n’hésite d’ailleurs pas à lancer quelques pics dans certains commentaires de textes sur des visions stéréotypées ou condescendantes de certains auteurs. Un problème typique est de penser détenir une vérité sur ce pays et ce peuple à travers une courte expérience parfois limitée. Il est toujours très hâté de dresser une généralité sur la totalité de ce pays à partir de cas particuliers que l’on aurait rencontré dans son expérience de vie au Japon. Ceci étant dit, la plupart des clichés existants sur le Japon sont vrai, mais le contraire l’est également, car comme pour tous pays, le Japon est composé de personnalités diverses qui ne s’inscrivent pas toutes dans le modèle de société japonais. Michaël Ferrier écrit d’ailleurs un petit paragraphe bien vu sur ce point là.

Ce livre se lit très vite, il se dévore même. Ce format est intéressant car il ouvre une porte vers d’autres auteurs. A la fin du bouquin, je remarque qu’il y a d’autres épisodes qui semblent intéressants, comme Le goût de Kyoto, Le goût du Japon mais aussi dans d’autres domaines Le goût de l’architecture, Le goût de la photo ou Le goût du rock’n’roll.