just waiting for the storm to die out

Le titre du billet, tiré des paroles d’un morceau sur le dernier album de DIIV dont je vais parler un peu plus tard, est fort à propos en ce moment alors que Tokyo se prépare à l’arrivée d’un super typhon dont on ignore encore la gravité. Tout comme le typhon numéro 15 il y a trois semaines, celui-ci, le numéro 19, fonce tout droit sur Tokyo sans détour. J’ai hâte que toutes ces précipitations se terminent pour qu’on puisse revenir à notre occupation du moment, à savoir supporter les équipes de rugby française et japonaise, sans ordre de préférence. Les photographies de ce billet sont prises le week-end dernier à différents endroits de Tokyo. L’autocollant avec un poisson aux yeux globuleux m’a fait faire demi-tour après l’avoir aperçu dans une rue de Nishi-Azabu. Il a une forme un peu préhistorique assez amusante. Les deux photographies suivantes sont prises à Ebisu, dans les petites rues près de la gare, avec des bars et restaurants ouvrant seulement la nuit venue. Les petits pompons roses accrochés dans les airs à un poteau électrique apportent un point de poésie à cette rue un peu sombre. Les deux photographies suivantes reviennent vers Nishi-Azabu, au détour d’une rue où une fête de quartier avec mikoshi semblait se terminer. Un peu plus haut, sur la large rue de Roppongi, des affiches d’énormes insectes posées en plusieurs exemplaires sur les portes vitrées d’un atelier d’art attirent mon regard. Il s’agit d’une exposition intitulée « Insects: Models for Design » se déroulant à la galerie de Tokyo Mid-Town, 21_21 DESIGN SIGHT. On y montre apparemment des créations d’artistes, designers, architectes inspirés par le monde des insectes. Le thème est intéressant et vaut certainement le détour. Mais, en cette journée, je me dirigeais plutôt vers Roppongi Hills pour aller voir l’exposition de Chiharu Shiota, qui se termine dans quelques semaines et dont je parlerais dans un prochain billet. En haut de la tour, on pouvait également voir une rétrospective sur Haruomi Hosono, personnage légendaire du groupe Yellow Magic Orchestra. Je connais assez peu son œuvre, seulement quelques collaborations musicales avec des artistes que j’écoute, des morceaux par-ci par-là et l’album emblématique Solid State Survivor du YMO sorti en 1979. L’exposition montre beaucoup des instruments de Hosono et de nombreuses photos depuis sa jeunesse. Parmi les photographies, j’aime beaucoup celle, affichée en grand, montrant une partie de son studio, rempli à ras bord. Après cette visite solitaire à Roppongi Hills, je pars rejoindre Mari à la fanzone de Yurakucho pour soutenir l’équipe de France de Rugby contre le Tonga. Il semblait qu’il y avait beaucoup de supporters du Tonga autour de nous dans la salle. Ça ne nous a pas empêché d’apprécier cette victoire, qui s’est jouée de peu.

La musique rock indépendant de DIIV se trouve clairement dans ma zone de confort musical, car il ne me faut pas faire beaucoup d’effort pour l’apprécier. Bien que leur nouvel album Deceiver est tout récent (il vient de sortir il y a quelques jours), je me trouve plongé, en l’écoutant, dans l’ambiance rock des années 90, celle à laquelle je suis le plus familier. Certains diront qu’il y a un certain rapprochement avec la musique de Smashing Pumpkins de cette époque (le huitième morceau Lorelei par exemple), mais la voix de Zachary Cole Smith est beaucoup plus douce et effacée que celle de Billy Corgan. Par contre, on ressent la même puissance des guitares, mais dans une ambiance plutôt tournée vers le shoegazing, ce qui n’est pas pour me déplaire. Quelques morceaux de cet album emprunte d’ailleurs certaines sonorités de guitares en distorsion qui ont fait les distinctions du genre. Les morceaux sont très mélodiques, le troisième Skin Game en est un très bon exemple. Mais le crachotement des guitares guettent toujours en fin de morceau, jusqu’au noise parfois. Certaines sonorités me rappellent parfois le son assez distinctif des guitares de Sonic Youth (que de références aux rock indé des années 90). Ce nouvel album est, en qualité, équivalent aux deux albums précédents du groupe, Is the Is are ou Oshin. Le titre de ce billet est tiré des paroles du quatrième morceau Between Tides, un des très beaux morceaux de l’album toujours avec des décrochages bruitistes et des mouvements de guitares très construits. La fin de l’album laisse découvrir un de ses plus beaux morceaux, Blankenship, et finit de convaincre qu’il s’agit ici d’un très bel album, même s’il ne réinvente pas les règles du genre. La pureté des guitares crystallines que l’on attend sur certains morceaux me fait toujours revenir vers cette musique.

Ah! Sakura

Nous sommes déjà à la fin du mois de mars et les cerisiers se donnent en spectacle comme tous les ans. D’années en années, j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de monde devant les cerisiers en fleurs et beaucoup plus de touristes étrangers. Le long de la rivière de Meguro au niveau de la station de Naka-Meguro, c’est la cohue dans les allées et sur les ponts, au point où des gardes sont nécessaires pour écarter la foule et permettre la circulation. La foule est tellement dense qu’elle devient le sujet de mes photographies, plutôt que les cerisiers eux mêmes qui passent en arrière-plan. C’est de toute façon très difficile de faire des photographies intéressantes et novatrices de cerisiers à moins de les conjuguer avec la beauté du lieu. J’aime beaucoup ce quartier de Naka-Meguro au bord de la rivière mais on ne peut pas dire que la rivière soit particulièrement belle et photogénique. Un peu plus loin, le long d’une autre rivière, autoroutière cette fois, les cerisiers commencent également à fleurir sur l’avenue Meiji. Les photographies sont prises il y a quelques jours et ce n’est pas encore là pleine floraison « mankai », qui ne devrait pas tarder, ce week-end très certainement sur Tokyo.

rêve d’enfant

Cette maison de béton et de verre aperçue en direction de Yebisu Garden Place, non loin de la voie ferrée, est intéressante pour ses surfaces extérieures en damier. Lorsque l’on prend la façade principale en photo, les voitures des trois maisons individuelles placées juste à l’opposé se reflètent exactement dans chacune des plaques de verre teinté. On dirait un jeu pour enfants. Je découvrirais plus tard au hasard de mes recherches sur Internet que cette maison s’appelle N HOUSE par l’architecte Manabu Chiba (2013). Pour le bâtiment blanc de la dernière photographie, par exemple, je n’identifie que maintenant qu’il s’agit de T-Office par l’architecte Satoko Shinohara de Spatial Design Studio, alors que je recherchais des références sur House in a plum grove, dont je parlais auparavant. J’adore explorer les listes comme celle-ci construite par des enthousiastes d’architecture japonaise, car elles me permettent très souvent de mettre des noms d’architectes sur des bâtiments que j’ai déjà vu et pris en photo dans le passé. Les adresses ne sont bien sûr pas indiquées, mais le nom de l’arrondissement est parfois mentionné. Vu la taille des arrondissements, il est très difficile de trouver sur Google Maps une maison avec la seule indication de l’arrondissement. L’association d’un nom d’arrondissement et d’une photographie extérieure d’ensemble de la maison permet parfois de découvrir où elle se trouve, mais c’est au prix d’un travail minutieux de recherche sur Google Maps et ça n’aboutit que rarement. J’ai par exemple recherché plusieurs fois les bâtiments suivants: White Base de Architecton / Akira Yoneda, Mosaic House de TNA / Makoto Takei & Chie Nabeshima) ou encore On the cherry blossom house de Junichi Sampei / ALX, sans succès malheureusement à chaque tentative. J’envoie donc une bouteille à la mer ici au cas où un lecteur de ce blog aurait ces précieuses indications (ou d’autres lieux intéressants que je n’aurais pas encore photographié). L’avant dernière photographie de cette série montre l’auto-école Hinomaru dont l’énorme boule, rouge d’ordinaire, a été repeinte en blanc en vue des Jeux Olympiques de 2020. On voit de plus en plus d’affichages de ce style alors que les Jeux approchent petit à petit, mais rarement de cette taille.

La dernière image de la série, le bâtiment T-Office dont je parlais plus haut, entre étrangement en symétrie avec l’image extraite du manga Dōmu, rêve d’enfants, de Katsuhiro Ōtomo que je viens de finir de lire. Les immeubles sont de taille et de standing bien différents mais la ressemblance de forme et de perspective m’interpellent. Les illustrations de Akira vues dernièrement à Shibuya devant le Department Store PARCO en re-construction m’ont certainement poussé inconsciemment à revenir vers l’oeuvre de Katsuhiro Ōtomo. Je ne connaissais pas du tout Dōmu, sorti en livre au Japon en 1983, après une parution initiale en série dans un magazine manga dès 1980. Dōmu précède Akira dans la bibliographie de l’auteur. Sans atteindre les hauteurs épiques de Akira, on retrouve quelques éléments similaires comme la force psychique de certains personnages, une petite fille et un vieillard. L’histoire démarre sur une intrigue policière. Une investigation se met en place alors que plusieurs suicides inexpliqués ont lieux dans un même complexe d’immeubles de logements. L’histoire prendra ensuite des allures fantastiques, en mélangeant les personnages bizarres et à problème, les disparitions mystérieuses et autres phénomènes anormaux. L’arrivée de la petite Etsuko viendra perturber les événements affreux de la barre d’immeubles. Alors que les adultes, la police d’investigation, semble piétiner sur ces affaires, ce sont les enfants qui prennent le relai et viennent dénouer cette histoire.

On reconnaît dans Dōmu quelques prémices du Akira qui va suivre et le même style graphique bien qu’on soit ici dans le monde présent emprunt de beaucoup de réalisme. D’ailleurs, la barre d’immeuble de l’histoire qui a inspiré Ōtomo est celle du complexe Takashima Daira construit dans les années 1970 dans l’arrondissement de Itabashi au Nord de Tokyo. Ci-dessus est une photographie d’une partie des immeubles, que j’emprunte pour illustrer mon propos, avec un lien vers la page d’origine. Au sujet de ce complexe, Ōtomo disait la chose suivante:

I had the idea for the basic plot [of Dōmu], but I had difficulty in deciding where to set the story. One day I read a newspaper and a small article caught my eye. It said that at the Takashina-Daira Estates (a huge public housing project complex on the outskirts of Tokyo) dozens of people killed themselves each year by jumping from the buildings. I suddenly realized that there was setting for Dōmu…

L’histoire et son environnement prennent leur source dans des faits réels, et ce réalisme des lieux montrées m’a toujours marqué chez Katsuhiro Ōtomo. Toujours dans la préface de Dōmu, une autre citation m’interpelle pour le souci de l’auteur a montrer les lieux tels qu’ils sont, sans artifices inutiles, sans supercheries et c’est moi qui rajoute, sans filtres embellissants. C’est interessant de penser à ce souci de réalisme dans l’approche pourtant futuriste qu’il suivra pour Akira.

My interest in illustrating is a matter of seeing the people and things around me and not a matter of longing to see beautiful scenery. More than the picturesque, I love those places alive and sweltering with humanity… Some time ago, I tried very hard to arrange three rocks as naturally as possible, but no matter where I placed them, I couldn’t succeed. Maybe it’s my fascination with that which lacks artificiality. At any rate, nature doesn’t aim at pleasing an audience, and that fascinates me …

Je ne lis pratiquement plus de manga depuis au moins une vingtaine d’années mais c’est fantastique de se replonger maintenant dans l’oeuvre de Katsuhiro Ōtomo, qui m’avait fait tant rêver quand j’étais adolescent. Je m’étais tout de même replongé dans les six tomes de Akira l’année dernière et j’ai maintenant envie d’en lire un peu plus. Je vais peut être relire la série Mother Sarah que je ne suis pas sûr d’avoir lu en entier à l’époque.

just outside the black hole

En hiver, la lumière du soleil est basse le matin et renforce les ombres se projetant sur les immeubles. C’est intéressant à observer mais c’est également difficile de rendre intéressant en photographie ces ombres imprimées sur les surfaces. Il faudrait que j’observe un peu plus les ombres, car je n’y portais pas grande intention jusqu’à maintenant. Certains photographes se font spécialistes dans la capture des ombres et des impressions qu’elles laissent sur le paysage urbain. Ce billet est d’ailleurs rempli d’impressions mais de styles très différents. L’immense graph représentant deux figures féminines très colorées à Daikanyama sur la première photographie vient comme contraster avec les dessins abîmés de personnages de cartoons sur un mur de jardin public sur la dernière photographie. J’aime toujours autant prendre en photo les stickers sur les murs ou sur les vitrages, surtout quand ils sont regroupés sur un petit espace et qu’ils se chevauchent parfois. C’est une bataille où chaque autocollant essaie de s’imposer sur les autres par des couleurs frappantes ou des illustrations parfois choquantes, le tout pour essayer d’attraper le regard des passants. Je me laisse volontiers attirer par cette forme d’art de rue, façon guérilla urbaine. Dans ce quartier de Naka-Meguro, je retrouve plusieurs fois un visage dessiné aux cheveux noirs courts, que j’avais déjà aperçu et pris en photo près de Ebisu. A Daikanyama, l’agressivité d’une enseigne sur une porte vitrée me surprend. Au Japon, on peut s’attendre à tout en terme d’enseignes écrites en anglais et en français. Le « Love » écrit à l’envers est évidemment un effet de style mais me rappelle également le titre Evol d’un des premiers albums de Sonic Youth. Le sous-titre est plus inquiétant par contre et on se demande si l’anglais utilisé est bien compris vu comme il est angoissant. S’il s’agit d’une entreprise installée derrière cette vitre, on doit moyennement apprécier d’y travailler, à moins d’être de ceux qui acceptent de se tuer à la tâche.

Depuis que je me suis mis à écouter d’un peu plus près la musique J-POP et le rock japonais à tendance alternative, j’ai entendu maintes fois parler de l’artiste musicienne et compositrice Seiko Oomori 大森靖子. Ça paraissait même tellement une évidence d’apprécier la musique de cette figure de la scène alternative, que je m’en étais volontairement éloigné. En fait, j’avais écouté quelques morceaux par-ci par-là au hasard de ce que l’on peut trouver sur YouTube, mais je n’avais pas été à cette époque particulièrement emballé par cette musique. À vrai dire, bien qu’alternative, je trouvais à priori cette musique comme étant trop proche de ce que l’on peut entendre chez les groupes d’idoles construits de toutes pièces. Je me suis quand même décidé à écouter un album, en l’occurrence celui qui est réputé comme étant son meilleur, TOKYO BLACK HOLE, sorti en 2016. À ma grande surprise, j’apprécie les morceaux que j’écoute au casque en me promenant dans les rues de Shibuya. Il y a beaucoup de morceaux très accrocheurs, à commencer par le premier prenant le titre de l’album TOKYO BLACK HOLE, et qui place tout de suite la barre très haute. Les morceaux jouent assez souvent sur les changements assez imprévisibles de rythme. Il y a ici un talent certain de composition. A vrai dire, les morceaux qui s’enchainent de manière très fluide sont très travaillés musicalement et forment une grande unité malgré leur variété. Le style est dans l’ensemble très pop mais la manière de chanter de Seiko Oomori, parfois un peu nonchalante, parfois enfantine, parfois en complainte parlée, parfois excitée, rend ces morceaux très intéressants à l’écoute et à la réécoute. Le deuxième morceau très théâtral Magic Mirror (マジックミラー) est certainement le morceau le plus abouti de l’album, notamment pour l’émotion crescendo qui s’en dégage, appuyée par un flot inarrêtable d’instruments à cordes. Presque tous les morceaux me plaisent à part ce morceau Dramatic Shiseikatsu (ドラマチック私生活) qui joue trop à mon avis sur le terrain de la pop song d’idole. Enfin, Seiko Oomori a un grand amour pour la culture des idoles, elle a même créé son unité récemment appelée ZOC, et c’est un peu ce qui me gêne car je trouve cette culture inintéressante et rétrograde. Mais Seiko Oomori mélange les styles et brouille les cartes sur cet album, ne serait que par le morceau qui suit Mushusei Romantic ~Encho-sen~ (無修正ロマンティック ~延長戦~), en duo, beaucoup plus mature. On croirait, avec beaucoup de plaisir d’ailleurs, entendre un ancien morceau de Sheena Ringo. Comme je le disais plus haut, cet album parvient à garder une unité, même en mélangeant les influences. La guitare acoustique côtoie des éléments électroniques, mais aussi des poussées de guitares comme sur le morceau ■Kkumi, ■Kkumi (■ックミー、■ックミー). On écoute Tokyo Black Hole dans son ensemble sans s’ennuyer, notamment par des morceaux ultra dynamiques voire un peu poussifs comme Nama kill the time 4 you ♥ (生kill the time 4 you ♡), des morceaux plus sucrés et amusants comme Aishiteru.com (愛してる.com) ou à la limite rappé comme l’excellent SHINPIN. Sur ce morceau, je comprends pourquoi on voit certains rapprochements entre le phrasé de Haru Nemuri 春ねむり et celui de Seiko Oomori. Cette inventivité tant dans l’approche musicale que dans l’interprétation que l’on sent très authentique de ces morceaux, rend cet album très attachant et a très certainement bousculé mes à priori. Ce que pensait être une curiosité se trouve être un excellent album selon mes standards personnels.