les pruniers du sanctuaire

Les pruniers fleurissent en avance par rapport aux cerisiers, dont les fleurs se déclareront dans quelques semaines. On pouvait apprécier la présence parsemée des fleurs de prunier au grand sanctuaire Kanda Myōjin (神田明神), qui se situe à Sotokanda, dans l’arrondissement de Chiyoda. La station la plus proche est celle d’Ochanomizu, mais nous préférons y aller depuis la station d’Akihabara. Il y avait beaucoup de monde à Akihabara, et notamment des touristes attirés par le monde du manga et de l’anime. C’est un univers qui m’attire mais auquel j’ai presque complètement décroché depuis au moins vingt-cinq ans, ce qui correspond exactement à mon arrivée à Tokyo. Cela peut paraître étonnant, mais vivre à Tokyo m’a éloigné des manga. À cette époque, je me souviens avoir été surpris de ne pas les voir aussi présents que je ne le pensais dans les médias. Des anime passaient bien à la télévision japonaise, mais à des horaires soit tardifs, soit matinaux. Cela ne correspondait pas à l’image que j’avais avant de venir habiter à Tokyo.

Les photos au sanctuaire Kanda Myōjin ont été prises le week-end après le Nouvel An chinois, ce qui explique peut-être la foule présente. L’endroit est réputé pour apporter chance et prospérité dans les affaires, mais les entreprises et les sociétés se présentent plutôt au sanctuaire au tout début du mois de janvier. Le sanctuaire est vieux de 1 270 ans. Il a cependant été reconstruit plusieurs fois, notamment à la suite du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923. La grande porte principale Zuishin-mon (隨神門) a été reconstruite plus récemment, en 1995, en bois de cyprès. Cette porte à deux niveaux est superbe, notamment le soir quand elle est mise en lumière.

Au moment où nous quittons les lieux, un groupe d’une dizaine de Lamborghini customisées s’avance vers la grande porte. Le contraste est frappant, et le bruit des moteurs ne s’accorde pas avec le lieu, même si l’on se trouve ici en plein centre de Tokyo.

Parmi les albums que je souhaitais écouter depuis longtemps, il y avait Thousand Knives (千のナイフ), le premier album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il est sorti en 1978, avant la formation du Yellow Magic Orchestra avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi. Pour cet album, Ryuichi Sakamoto travailla étroitement avec l’arrangeur et programmeur Hideki Matsutake, qui sera le quatrième membre, non officiel, du YMO. J’avais d’abord été intrigué par le titre de l’album, que je lis être tiré de la description que le poète expérimental franco-belge Henri Michaux fait de l’usage de la mescaline dans son œuvre Misérable Miracle. L’album utilise une grande variété d’instruments électroniques, notamment plusieurs synthétiseurs KORG, Moog et le Roland MC-8 Microcomposer, programmé par Hideki Matsutake et joué par Sakamoto.

On dit que cet album est l’un des disques fondateurs de la musique électronique japonaise, mélangeant des influences occidentales, notamment celles des Allemands de Kraftwerk, avec des éléments culturels asiatiques. C’est particulièrement notable sur le quatrième morceau Das Neue Japanische Elektronische Volkslied, qu’on peut traduire par « La nouvelle chanson folklorique électronique japonaise », où Ryuichi Sakamoto entend redéfinir une nouvelle musique traditionnelle, mais synthétique, car entièrement composée par des machines. Ce morceau préfigure le type de sons que l’on pourra entendre un peu plus tard avec le YMO. Il est proche de la pop électronique, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus expérimentaux, comme Island of Woods, qui nous amène dans un espace naturel qui pourrait être une forêt où une étrange force sommeille.

Le morceau-titre Thousand Knives est l’un des titres marquants de l’album, fusionnant la musique électronique avec la musique traditionnelle japonaise, avec une bonne dose d’expérimentations. Le morceau s’ouvre par la lecture d’un poème de Mao Zedong, récitée par Ryuichi Sakamoto à l’aide d’un vocodeur KORG VC-10. Le morceau part dans plusieurs directions, ce qui peut paraître désorientant, notamment avec l’ajout de sons de guitare joués par Kazumi Watanabe, mais Ryuichi Sakamoto parvient à donner une logique à l’ensemble. Ce morceau est une sorte de monument musical.

La mélodie sinueuse et ludique du cinquième morceau Plastic Bamboo est tout de suite très accrocheuse. L’album ne contient que six morceaux pour 46 minutes, chaque morceau étant assez long, plusieurs approchant les dix minutes. Alors que la première partie est plutôt expérimentale, la seconde, avec notamment Plastic Bamboo, est plus pop. L’album se termine sur le superbe morceau The End of Asia, à comprendre comme l’extrémité de l’Asie, qui prend des sonorités chinoises, bouclant en quelque sorte la boucle avec le texte d’introduction du premier morceau.

Alors, cet album doit-il être placé dans la liste des disques cultes de l’électronique japonaise, voire mondiale ? Oui, sans aucun doute.