晴れがコンティニュアム・ポップ

Entre deux pluies, les chaleurs reviennent au pas de course mais ne m’empêchent pas de marcher en écoutant d’autres styles de musiques que le rock. Je prends beaucoup moins de photographies en ce moment car nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions de sortir hors de Tokyo le week-end. Prendre peu de photographies a l’avantage de me donner un peu le temps pour repasser en revue ce que j’ai pris ces derniers mois. Il y a en général un grand nombre de photographies que je mets à l’écart après une première revue le jour même où je les ai prise mais qui mériteraient peut être d’être réhabilitées. Autant je peux mettre une semaine entière pour écrire un billet, autant la sélection et le traitement des photographies est rapide, peut être même trop rapide pour me laisser assez de temps à la réflexion. Je me dis qu’il y aura toujours un moment futur où j’y retournerais. Avoir peu de nouvelles photographies à montrer est aussi pour moi une opportunité de modifier et triturer certaines d’entre elles. Je fais beaucoup moins de ce que j’appelais des compositions graphiques et ça me manque parfois. Pourtant, je prends régulièrement en photos des motifs urbains ou naturels, le ciel et les nuages, qui pourraient ensuite m’être utile pour de futurs compositions superposant des couches d’images. La série de photographies de ce billet prise à Daikanyama n’a rien des compositions graphiques que je viens d’évoquer. Ce sont les dernières photographies que j’ai prises au mois d’Août au moment d’écrire ces lignes. La perspective de ne plus rien à avoir à montrer ensuite me ravit tout autant qu’elle m’inquiète.

La seule musique K-Pop que j’écoute et apprécie est celle du groupe aespa, dont j’ai d’ailleurs déjà parlé sur ces pages à quatre ou cinq reprises à l’occasion de nouveaux singles. J’ai bien sûr écouté leur deuxième album Lemonade, sorti il y a quelques mois après un long teasing marketing de deux ou trois mois sur les réseaux sociaux, mais je n’en avais pas encore parlé. J’y repense maintenant car Aeri Uchinaga (内永枝利), connue sous le nom de Giselle (지젤) dans le groupe aespa, intervient sur NTS Radio pour nous faire découvrir pendant une heure son univers musical. J’en suis assez étonné dans le bon sens car j’y retrouve certaines musiques qui font également partie de mon univers musical, que ça soit les Pixies avec l’incontournable Where is My Mind? (Surfer Rosa, 1988), Smashing Pumpkins avec Luna (Siamese Dream, 1993), Hole avec Asking for it (Live Through This, 1994). Sa playlist est assez éclectique car on y trouve également le très beau Reflection Eternal de Nujabes (Metaphorical Music, 2003), MGMT avec Kids (Oracular Spectacular, 2007), que j’ai quelque part sur mon iPod mais que je n’ai pas écouté depuis longtemps, ou encore un classique comme No Ordinary Love de Sade (Love Deluxe, 1992). Du haut de ses 25 ans, elle a dû découvrir toutes ces musiques bien après leur sortie. Personnellement, j’aurais plutôt tendance à choisir la musique qui m’a construit dans les morceaux et albums que j’ai pu vivre au moment de leur sortie, mais ça m’intéresse beaucoup qu’elle prenne ses sources musicales dans des musiques qui me parlent et qui sont très éloignées (voire à des années lumière) de la K-Pop qu’elle pratique avec aespa. J’ai donc également écouté le nouvel album d’aespa mais pas en totalité. Je m’arrête sur le premier single WDA (Wild Different Animal) en featuring avec G-Dragon, puis le deuxième single-titre d’album Lemonade et le troisième qui conclut l’album, Switchblade avec un featuring de Ty Dolla $ign. Ces morceaux sont très travaillés et efficaces comme l’exige la K-Pop, mais je ressens chez aespa quelque chose de différent des autres groupes de K-pop et qui m’attire sur un grand nombre de leurs morceaux. La musique d’aespa pleine de textures, de basses et d’effets futuristes ressemble à une machine électronique et les voix du groupe placées à l’intérieur ont quelque chose de presque inhumain. Il y a quelque chose de très mécanique dans leurs chants qui se relaient à la perfection dans cette machine bien huilée. La composition musicale et l’apparence visuelle du groupe se veulent spectaculaire et incisive mais n’hésitent pas en même temps à ajouter des petites touches de kitsch et d’humour dérisoire volontaire, comme si une rébellion interne couvait à l’intérieur de cette belle machine. Dans ma réflexion, je me demande si ce n’est pas volontaire que le « Switch it up » du refrain de leur morceau Switchblade ressemble lorsqu’il est prononcé rapidement au « Sushiro » de la chaîne de restaurant de sushi portant ce nom. Ce doit être seulement du Sora mimi (空耳) de ma part, mais je pense qu’une grande partie du public japonais a dû faire le rapprochement. aespa a en tout cas déjà chanté partiellement en japonais, sur le single Attitude notamment. Parmi tous les morceaux musicalement agressifs de leur nouvel album Lemonade, on trouve également un morceau plus posé et rêveur, Camouflage, qui compte parmi ceux que je préfère. Certains pourront comprendre que j’aime ce titre Camouflage, 迷彩 (Meisai) en japonais, pour une autre raison.

Écouter la playlist de Aeri/Gisele sur NTS radio me rappelle que je n’ai pas écouté les épisodes de Liquid Mirror de ces derniers mois. Je me lance dans celui publié la 18 Août 2026. C’est un excellent cru explorant comme d’habitude de manière éclectique ’toutes les intersections de l’éthéré naviguant du shoegaze et de la dream pop à la musique électronique et expérimentale’. Le premier morceau Miro’s cat de King Softy (feat. Spivak) matérialise bien cette musique éthérée remplie d’étrange. Sans surprise, on retrouve dans cette nouvelle playlist quelques très beaux morceaux de Cocteau Twins, Olive Kimoto étant clairement fan du groupe. Un des morceaux qui me plait le plus dans cette playlist est, encore une fois, un morceau d’Olive Kimoto elle-même accompagnant cette fois-ci Locust, le projet du musicien électronique britannique Mark Van Hoen. Le morceau White Light de Locust est magnifique, dans le plus pur esprit de ce qu’on peut écouter de plus beau sur Liquid Mirror. J’ai l’impression qu’elle a intégré le groupe mais je ne sais si c’est de manière permanente. Peut-être pas en fait car le nouvel album de Locust qui s’intitulera Spectral+ et sortira le 11 Septembre 2026 inclut plusieurs voix dont celle d’Olive Kimoto. Björk revient aussi régulièrement dans les playlists mensuelles de Liquid Mirror, avec cette fois-ci le morceau B-side du single Isobel, I Go Humble (Post, 1995). Et dire qu’un morceau aussi beau n’apparaissait que sur la version japonaise de Post en titre bonus. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà entendu un morceau de Sade dans les playlists de Liquid Mirror. Celui-ci intitulé Like a Tatoo est certes fortement remixé. C’est au passage un parallèle très intéressant avec la playlist de Aeri/Gisele. Il y a beaucoup de pépites dans cette playlist, comme le morceau Wake de Priori & James K (This but more, 2024), trop beau pour être réel, ou encore Unicorn (Shimmering, Warm & Bright, 1992) des norvégiens, originaires de Tromsø, de Bel Canto. Cette musique mélange les textures électroniques, voix aériennes et étrangeté pop. J’aime aussi le final plus électronique avec Sunset Bell featuring Jennifer Wilde (Flux, 1998) du groupe américain Love Spirals Downwards et Ouverture (Nachthorn, 2022) du musicien français, installé à Bruxelles, Maxime Denuc. Ce qui est très intéressant sur ce deuxième morceau, c’est que Maxime Denuc utilise des sons d’orgue comme matière sonore. Il utilise l’orgue de l’église Saint-Antoine à Düsseldorf comme un synthétiseur en le contrôlant par MIDI. Cette approche me rappelle la musicienne Kali Malone qui compose pour orgue à tuyaux mais avec un traitement et une sensibilité proche de la musique électronique. Il me faudrait décidément beaucoup plus de temps pour explorer toutes les perspectives sonores qu’apporte Liquid Mirror.

—— Post-scriptum (continuum pop) ——

J’ai souvent le sentiment de faire des grands écarts dans mes choix musicaux, mais il est par contre assez rare que je regroupe des styles aussi différents dans un même billet, même si l’on pourrait parler ici d’un même ’continuum pop’, entre l’hyperpop d’un côté et la dream pop de l’autre. Je me demande souvent quelles sont les caractéristiques élémentaires qui m’attirent dans ces musiques pourtant très différentes. Ces goûts musicaux qui semblent éloignés en surface ont peut-être des points communs plus profonds. Je ne pense pas être attaché à un genre musical particulier, car je réagis plutôt à des sensations. Peu importe le genre, je serais particulièrement réceptif à une atmosphère sensible et intrigante, à une certaine qualité de voix venant habiter la musique, aux contrastes et à la tension qui se dressent entre calme et agressivité, douceur et étrangeté, pop et expérimentation. J’ai souvent des difficultés à reconnaître les genres musicaux, contrairement à certaines publications musicales que je peux lire et qui semblent pointer si facilement le moindre sous-genre. Ces classifications nous aident à appréhender une musique, mais n’ont finalement pas beaucoup d’importance. Ce sont plutôt les zones intermédiaires qui m’intéressent, là où les catégories entre les genres deviennent floues, lorsqu’un ou une artiste déplace une frontière par rapport au genre dans lequel on l’a classé. Les nouvelles découvertes musicales me passionnent, surtout lorsqu’elles m’amènent vers des territoires moins connus. La découverte est une valeur en elle-même. C’est un processus qui a une importance particulière: partir d’un morceau ou d’un son particulier, rechercher qui l’a produit, découvrir un musicien ou une musicienne qui amène ensuite à découvrir une scène, puis un ou une autre artiste qui utilise une technique comparable. Ces découvertes se nourrissent de recherches incessantes qui construisent presque spontanément des arbres de liens et parentés musicales. C’est une forme de pensée associative, couvrant parfois plusieurs décennies, qui m’a suivi depuis les débuts de mon ’éducation musicale’. Je n’établis pas de hiérarchie forte dans ces découvertes musicales entre ce qui est ancien, et qui serait forcément important, et un jeune groupe ou artiste qui vient d’apparaître sur une scène locale. Ma curiosité et mon intérêt resteront comparables tant que le groupe ou l’artiste en question sera en mesure d’apporter ces sensations particulières qui m’attirent indépendamment des genres.

Je ne suis peut-être pas réellement éclectique dans mes goûts musicaux, et peut-être sont-ils en fait très cohérents, traversant plusieurs genres tout en partageant plusieurs constantes: une attirance pour l’étrangeté et la transgression des normes, même lorsqu’elle est légère, une appréciation des atmosphères personnelles et des textures qui ne sacrifient pas l’approche mélodique. À une musique techniquement impressionnante, je préférerai toujours une texture singulière. J’aime assez naturellement aller vers des musiques expérimentales, mais l’accroche mélodique a en même temps une importance primordiale, même si elle est très discrète. Je suis clairement sensible aux mélodies mélancoliques, mais lorsqu’elles ne sont pas chargées de pathos et qu’elles n’atteignent pas un sentiment de tristesse forcée. La mélancolie ne doit pas être trop démonstrative mais fragile, fugitive et légèrement inaccessible. Le décalage, quand un élément n’est pas exactement là où on l’attend, est peut-être le point qui m’est le plus important. Ça peut être, par exemple, une note ou une voix en décalage, un rythme ou une structure inhabituel, un contraste entre élégance et brutalité. J’ai souvent envie de mentionner dans mes textes ces petits déplacements marquants en relevant les minutes et les secondes exactes où ils interviennent, mais je me retiens. Une musique peut être extrêmement travaillée et sophistiquée, mais il faut qu’il y ait une aspérité, une atmosphère qui nous emporte au-delà du raisonnable. Le fait de reconnaître certaines qualités musicales indépendamment de leur genre permet de faire cohabiter des artistes très différents sans que cela soit réellement contradictoire. Mon goût musical est de ce fait plutôt transversal, moins organisé autour des genres que sur un équilibre entre ordre et désordre, beauté et étrangeté, familiarité et découverte. C’est probablement là que se trouve sa véritable cohérence.