shrine to station

Pour la deuxième journée de l’année 2026, nous avions prévu d’aller au sanctuaire de Kashima à Ibaraki, mais on avait mal estimé les encombrements routiers des premiers jours de l’année. Une fois entrés sur l’autoroute intra-muros, un embouteillage non déclaré par le système de navigation de la voiture apparaît soudainement devant nous. Nous descendons donc de l’autoroute à la première sortie pour essayer de la prendre un peu plus tard à la sortie de Tokyo. L’autoroute qui traverse une partie de Chiba ne semble pas plus dégagée, et on finit par se poser la question de s’il est bien judicieux de s’engager dans un trajet qui nous prendra certainement deux heures jusqu’à Kashima. D’autant plus que pendant que j’essaie de me démener à trouver des itinéraires alternatifs sans embouteillages, la course universitaire Hakone Ekiken bat son plein et en est même à son climax. Nous regardons la course sur la télévision de la voiture, mais sans l’image quand je conduis car on n’a pas fait le trafficotage qui nous permet de regarder la télé en conduisant, ce qui est de toute façon interdit et dangereux. Vu l’enthousiasme pour la course en cours, on préfère de toute façon s’arrêter sur le bas-côté pour regarder son déroulement. Nous supportons tous les ans l’équipe d’Aoyama Gakuin, car c’est l’école du fiston. Après un démarrage raté, voilà qu’elle fait un come-back fulgurant lors du cinquième et dernier tronçon de la journée en montagne jusqu’au lac Ashinoko à Hakone. On avait déjà vu des remontées les années précédentes, mais cette année était particulièrement spectaculaire. On a du coup un peu moins envie de partir loin car l’heure tourne.

Notre solution de repli est de passer faire une visite du sanctuaire Susanō (素盞雄神社) situé à Minami-Senju (南千住) dans le nord de Tokyo. Ce sanctuaire est dédié aux divinités Susanō-Ōkami (素盞雄大神) et Asuka-Ōkami (飛鳥大神). Susanō-Ōkami, également appelé Susanō-no-Mikoto dans les textes classiques comme ceux du Kojiki, est le dieu shintō des tempêtes, du chaos et de la transgression. Asuka-Ōkami (飛鳥大神) est une divinité plus obscure que Susanō et qui lui est parfois associée comme divinité conjointe ou complémentaire, comme c’est le cas ici. Le nom de la divinité Susanō me rappelle immédiatement le monde chaotique du manga Orion (1990) de Masamune Shirow, où le mangaka donne une reinterpretation de cette figure mythologique. Il faudra que je relise ce manga un de ces jours. Je me demande si la folie de son univers arrivera à me toucher autant que lors de la première lecture il y trente ans. Alors que j’écris ces quelques lignes, je me rappelle un billet de 2003 qui donnait un extrait explicatif de la mythologie originelle japonaise incluant la naissance mythologique de la divinité Susanō.

Le sanctuaire Susanō a Minami-Senju n’est pas très vaste mais il était particulièrement animé lors de notre passage le 2 Janvier en début d’après-midi. Des agents de police étaient même dépêchés sur place pour assurer la circulation des visiteurs et des voitures, car la file d’attente débordait sur la petite rue longeant le sanctuaire. A notre passage, le lion shishimai (獅子舞) était de sortie et se déplaçait parmi la foule. A défaut d’effectuer une danse folklorique traditionnelle, il passait dans les rangs pour nous croquer la tête afin de chasser les mauvais esprits et apporter la chance pour cette nouvelle année. Les visages de certains jeunes enfants sont parfois amusant car on peut lire sur leurs visages la crainte de voir le lion Shishimai s’approcher et croquer leur tête. Et dans le ciel au dessus de nos têtes, on devine parmi les nuages un magnifique dragon qui nous observe sereinement de loin, flottant dans le ciel de sanctuaire et sanctuaire.

Pour ce début d’année, France Inter et en particulier Michka Assayas ont eu la très bonne idée de proposer quatre émissions spéciales de Very Good Trip et une plus longue catégorisée en Master Class dédiées à David Bowie. Michka Assayas avait déjà consacré neuf episodes de Very Good Trip à David Bowie diffusés pendant l’été 2022 sous le nom Very Good Bowie Trip. Les quatre épisodes de Janvier 2026 sous-titrés Les Vies de David Bowie ne répètent pas les émissions précédentes (à part quelques anecdotes déjà citées) et se concentrent sur des périodes particulières de sa longue carrière avec quelques albums clés. L’occasion est les 10 ans de la disparition de David Bowie, ainsi que les 50 ans de la sortie de son album Station to Station sorti en Janvier 1976. Cet album est le thème du premier épisode. Le deuxième épisode est consacré à sa fameuse période berlinoise qui suivait avec les albums Low et Heroes de 1977 que j’ai déjà beaucoup écouté et dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Le troisième épisode me plaît beaucoup car il parle de l’album Outside de 1995 comme étant son chef d’œuvre oublié. Cet album m’avait vraiment impressionné et les morceaux choisis pour l’épisode rendent tout à fait honneur à l’album, en démarrant par le sublime I’m Deranged et en n’oubliant pas le fascinant No Control qui lui répond. Le quatrième épisode de l’émission nous parle d’autres pépites méconnues plus récentes, mais je me concentre d’abord sur l’écoute des six morceaux de l’album Station to Station sorti en 1976.

Je me suis assez vite convaincu à me pencher sur cet album après avoir écouter le morceau Stay. Ce morceau me fascine et m’obsède même. Je pense que c’est la théâtralité du chant de Bowie, mais musicalement c’est exceptionnel. Ma curiosité m’a poussé vers une version plus électrifiée du morceau Stay en live à Tokyo le 16 Mai 1990 au Tokyo Dome lors de sa tournée mondiale Sound+Vision Tour. Adrian Belew y joue les solos de guitare de début et de fin du morceau d’une manière tout à fait époustouflante qui pourrait voler la vedette à Bowie. Mais quand Bowie apparaît sur scène au chant, cette silhouette froide et distancée impressionne immédiatement. C’est bien le « thin white duke » que l’on voit sur scène, ce personnage qu’il a imaginé pour l’album Station to Station, en écho au film The Man who fell to Earth dans lequel il jouait le rôle d’un extraterrestre à apparence humaine. Sur cette scène de Tokyo, ses mouvements saccadés et son élégance spectrale me donnent cette impression de figure venant d’une autre dimension.

On retrouve cette théâtralité du chant de Bowie sur tout l’album Station to Station mélangeant les sons funk mécanique, rock et soul. Le morceau Station to Station qui démarre l’album est également exceptionnel, montant lentement en intensité jusqu’à l’explosion rythmique qui couvre sa partie finale. Plusieurs morceaux, comme TVC15, fonctionnent de cette manière avec un final qui monte en puissance et accapare toute notre attention. Musicalement, c’est remarquable et d’une précision redoutable, tout en jouant aux limites de l’expérimental. Parmi les morceaux que je préfère de l’album, bien qu’ils aient tous leurs particularités, j’aime aussi beaucoup le groove sensuel du deuxième morceau Golden Years. On ressent une liberté totale du chant de Bowie dans un cadre musical bien défini. Je ne saurais dire si c’est l’album que je préfère de David Bowie car je pense cela à chaque nouvel album que j’écoute au compte-goutte quand l’envie me prend. Le morceau Stay est en tout cas pour moi un de ses sommets musicaux. Ma fascination me pousse à réécouter sans cesse cet album d’une manière un peu obsessionnelle.

dans un élan de poésie mal contrôlé

J’écoute en ce moment beaucoup l’album 1. Outside (The Nathan Adler Diaries: A Hyper Cycle) de David Bowie, sorti en 1995. Je reviens régulièrement vers la musique de Bowie, car elle m’attire lors de moments d’égarement. Après avoir écouté Scary Monsters (and Super Creeps) (1980), puis Low (1977), Blackstar (2016), Heroes (1977) et Lodger (1979), c’est le sixième album que j’explore. Après la trilogie berlinoise (Low, Heroes et Lodger), David Bowie retrouve Brian Eno sur Outside. L’album n’est pas facile, mais je pense qu’il s’agit de mon préféré, du moins jusqu’à maintenant. Il n’est pas facile car il s’agit d’un album-concept racontant une histoire criminelle, très décousue il faut bien le dire, avec quelques passages parlés par différents personnages. On y trouve notamment le sublime morceau I’m Deranged, qui servait de générique d’ouverture et de fin du film Lost Highway de David Lynch (dont j’ai souvent parlé sur ces pages).

Les morceaux de l’album se tournent souvent vers l’expérimental, et le piano d’ambiance jazz de Mike Garson, qui accompagne plusieurs morceaux, semble souvent improvisé et avant-gardiste. Le morceau A Small Plot of Land a une intensité fantastique, la voix de Bowie y étant habitée, avec un crescendo qui transcende tout. L’album est très long, comprenant 19 morceaux pour 1h15. Il est tellement particulier qu’on ne souhaite qu’une chose: continuer pour écouter la suite. Les interludes parlés, intitulés Segue, que je pensais passer lors de mes écoutes successives, ont cette capacité d’attraction qui nous fait les écouter, notamment parce qu’ils s’intègrent complètement dans le déroulé de l’album. Cet album contient tout de même quelques singles, comme Hallo Spaceboy, que je connaissais déjà. Parmi les morceaux qui accaparent toute mon attention à chaque écoute, il y a aussi No Control, notamment pour son final qui fait un lien avec I’m Deranged plus tard dans l’album. Le titre de ce morceau me rappelle à chaque fois She’s Lost Control de Joy Division sur Unknown Pleasures (1979). The Voyeur of Utter Destruction (As Beauty) est un autre morceau absolument sublime de cet album, musicalement remarquable, et la voix de Bowie y est une fois de plus inimitable. Écouter cet album m’a également donné envie de revenir vers le long morceau polymorphe Blackstar, issu de l’album du même nom. On y entend du saxophone, et je me dis que c’est peut-être le seul instrument qui manque sur Outside.

Comme je me perds un peu en ce moment sur ce que je dois montrer et sur les qualités de ce que je montre, j’ai demandé à ChatGpt ce qu’il pensait de mes photographies. Voici ce qu’il me répond (j’ai remplacé mon nom par « L’auteur » dans sa réponse).

L’auteur a un style très particulier et reconnaissable, qui reflète à la fois un œil d’architecte et une sensibilité poétique à l’espace urbain. Voici mon analyse:

Esthétique et style:
* Architecture et géométrie: Il a un goût marqué pour les lignes, les courbes et les angles des bâtiments. Ses compositions captent souvent des perspectives inhabituelles ou des symétries discrètes, donnant un aspect presque graphique à la ville.
* Jeux de lumière et d’ombre: La lumière naturelle et les ombres urbaines sont centrales dans son travail. Il réussit à transformer des scènes ordinaires en compositions dramatiques ou abstraites, presque minimalistes par moments.
* Poétique du quotidien: Même des éléments banals — une passerelle, un poteau, un mur — deviennent des motifs visuels fascinants sous son regard. On sent qu’il observe Tokyo avec curiosité et patience, à la manière d’un flâneur moderne.
* Couleur et sobriété: Il alterne souvent entre couleurs saturées et palettes plus froides/minimalistes. Cela crée un contraste entre l’énergie de la ville et une certaine sérénité visuelle.

Ce que cela transmet:
* Tokyo comme personnage: Sa ville n’est pas seulement un décor, elle devient un protagoniste avec son rythme, sa densité et ses textures.
* Observation et contemplation: Ses images donnent envie de ralentir et de regarder attentivement les détails autour de soi.
* Équilibre entre réalisme et abstraction: Même des scènes très réalistes peuvent se transformer en motifs quasi abstraits grâce à sa composition.

En résumé, son travail est à la fois rigoureux et poétique, graphique et vivant. C’est le genre de photographie qui parle autant aux passionnés d’architecture qu’aux amateurs d’art visuel.

Je me demande comment l’outil arrive à formuler cette analyse car il ne me semble pas avoir lu ces éléments sur mon propre blog ou ailleurs. Son analyse donne un point de vue positif, qu’on ne peut recevoir que d’une manière neutre quand il provient d’une machine, mais il n’empêche qu’il parvient à résumer mieux que moi sans doute ce sur quoi je porte mon attention sur Made in Tokyo. Du moins, tout ce qu’il écrit au sujet de mes photographies correspond en tout point à l’esthétique que je veux suivre et aux impressions que je veux transmettre (quand je suis inspiré bien sûr ce qui n’arrive pas tous les jours non plus).

blackout nights

Je ne prends que très rarement des photographies de nuit, trop rarement peut-être. Je ne possède pas de pied tri-pod pour me poser à un endroit et prendre des photos en longue exposition et je préfère de toute façon me déplacer sans arrêts. J’avais tout d’abord dans l’idée de prendre en photo des traînées de lumière pour obtenir des images que je pourrais ensuite réutiliser en superposition avec d’autres. Mais j’ai finalement ramené de mes marches nocturnes des photographies ’posées’ dont je montre certaines sur ce billet. Les couleurs bleutées inattendues sur le béton de l’autoroute intra-muros au niveau de Shibuya sur la première photographie m’ont finalement donné envie de me poser quelques instants. Ces photographies ont été prises à Shibuya et autour lors de deux soirées différentes, mais l’obscurité ambiante ne permet pas de les différencier. L’envie me vient maintenant de retourner à Shinjuku le soir pour en saisir les lumières.

Pendant les deux mois d’été, l’émission Very Good Trip sur France Inter diffusait une série spéciale de neuf épisodes consacrée à David Bowie. Cette série était nommée pour l’occasion Very Good Bowie Trip et était présentée comme d’habitude par Michka Assayas. J’ai écouté cette série avec beaucoup de plaisir et une certaine gourmandise. Je sais pertinemment que je finirais un jour ou l’autre par écouter tous les albums de David Bowie mais j’y vais doucement. Je n’avais jusque là que trois albums dans ma discothèque personnelle, à savoir Scary Monsters (And Super Creeps) sorti en 1980, son dernier album Blackstar sorti en 2016 et le premier album de la trilogie berlinoise, Low, sorti en 1977. Cette époque dite berlinoise à la fin dès années 1970 en collaboration avec Brian Eno est la période qui m’intéresse à priori le plus. Écouter l’émission Very Good Trip me donne l’envie irrésistible d’aller acheter au Disc Union le plus proche, l’album Heroes sorti en 1977 qui est le deuxième album de cette trilogie berlinoise. Je ne me lancerais bien sûr pas dans une critique de cet album, mais je noterais juste qu’il est fabuleux. C’est pour l’instant l’album que je préfère dans ma petite collection personnelle des albums de Bowie que je possède. L’album Heroes ressemble à Low dans le sens où la deuxième moitié de l’album est presque totalement instrumentale. Dans les morceaux chantés dans la première partie de l’album, le morceau titre Heroes est bien entendu le plus connu et un des plus beaux de sa carrière, mais la plupart des morceaux sont fascinants (Sons of The Silent Age, par exemple). C’est certainement dû à la manière non conventionnelle de chanter de David Bowie et à une certaine non prédictibilité musicale. Il a trois morceaux instrumentaux sombres et inquiétants (Sense of doubt, Moss Garden et Neukoln) faisant une coupure très nette avec le reste de l’album. Ils forment une longue trame se terminant en apogée sur le dernier morceau Neukoln et sa complainte de saxophone. J’ai une petite préférence pour les morceaux instrumentaux de Low, notamment le grandiose Warszawa et Subterraneans, mais ceux de Heroes sont également superbes. Sur Heroes, j’aime particulièrement le morceau intitulé Blackout. Dans les paroles de ce morceau, Bowie glisse la phrase suivante « I’m under Japanese influence and my honour’s at stake ». On sait que David Bowie apprécie beaucoup le Japon (trop peut-être si on comprend bien ce qu’il veut nous dire dans ces paroles). Son premier voyage au Japon date d’Avril 1973. Il a notamment collaboré avec le couturier Kansai Yamamoto (山本寛斎) et le photographe Masayoshi Sukita (鋤田正義) qui signe les photographies de l’album Heroes (la photo de droite ci-dessus).

Pourquoi donc ces deux photographies de Sheena Ringo sur la gauche, me direz-vous? Je trouve que les positionnements de mains de Sheena Ringo sur ces photographies, notamment sur celle du bas, ressemblent beaucoup à ceux de David Bowie sur les photographies du photographe Sukita. Il ne s’agit pourtant pas du même photographe et je n’ai pas réussi à trouver de référence précise mentionnant une éventuelle influence. Mais la référence me paraît tout à fait évidente. Les photos de Sheena Ringo sont tirées du livre officiel Channel Guide Tokyo Incidents, sorti le 29 Février 2012 au moment de la séparation de Tokyo Jihen. L’émission Very Good Trip de Michka Assayas insiste beaucoup sur les multiples métamorphoses et la curiosité musicale de David Bowie tout au long de sa carrière. On retrouve ces métamorphoses et cette curiosité chez Sheena Ringo, et un journaliste lui avait d’ailleurs fait la remarque dès 2003 dans une interview du magazine GB que je suis en train de lire. J’y reviendrais certainement très vite, car c’est une piste qui m’est particulièrement intéressante.

oublier les cerisiers (6)

Je termine cette série en six épisodes sur les cerisiers en fleurs. Ils se font plus rares au fur et à mesure que l’on avance dans cette série. Nous sommes sur les trois premières photographies à Ikejiri Ohashi, sur le toit en pente de la jonction d’autoroutes métropolitaines. Un jardin en hauteur appelé Meguro Sky Garden (目黒天空庭園) couvre le toit. J’avais déjà parlé et montré ce jardin dans le ciel dans un billet de Juillet 2017. Il n’y avait pas grand monde dans ce parc à cette époque et j’en parlais comme d’un jardin secret. Il n’a plus grand chose de secret maintenant. À proximité de la jonction, une illustration déchirée posée sur les portes noires coulissantes d’un garage me rappelle le visage de David Bowie. Le vieux bâtiment juste à côté porte le nom de Warszawa, alors je me dis qu’il doit bien s’agir de Bowie, en référence au morceau de son album Low de 1977. Je réécoute du coup ce morceau et mon préféré de cet album, Subterraneans, à la beauté que je qualifierais d’extra-terrestre. Warszawa est en fait un espace de galerie disponible à la location pour des expositions. Et la Golden Week touche déjà presque à sa fin, me donnant encore un bon paquet de nouvelles photos à montrer sur Made in Tokyo, le beau temps de ces derniers jours nous ayant encouragé à sortir de Tokyo…

aoyama orange

Le bloc orange qui se distingue sur la première photographie est un élément architectural de l’école maternelle Harajuku Kindergarten conçue par l’atelier d’architecture Franco-japonais Ciel Rouge Création (Henri Gueydan et Fumiko Kaneko). Cette école se trouve juste à côté de l’église protestante Harajuku Church sur la troisième photographie, par le même groupe d’architectes. Nous sommes ici à proximité de la rue Killer Street juste devant le musée d’art contemporain Watari-um, par l’architecte suisse Mario Botta, sur la deuxième photographie. La petite maison de style brutaliste Tower House de l’architecte Takamitsu Azuma se trouve aussi pas loin de là. Elle est tellement emblématique qu’il y a même une petite plaque indiquant son nom et l’architecte sur une des façades de béton brut. Je montre une vue de l’arrière de la maison sur la dernière photographie ci-dessus. Le parking de taille très réduite donne à la fois sur Killer Street et sur la petite rue arrière où je me trouve. Tower House fut construite en 1966 sur un petit espace triangulaire de 20.5m2 pour une surface habitable totale de 65m2. Cette maison est tout aussi radicale maintenant qu’elle l’était à l’époque de sa construction, où elle se distinguait pour sa hauteur par rapport aux habitations ‘traditionnelles’ qui composaient le quartier au milieu des années 1960. Elle ressemble maintenant beaucoup plus à une maison miniature dans un quartier qui a bien changé ces soixante dernières années. L’intérieur de la maison se compose principalement d’un espace vertical continu et ouvert où les pièces sans portes sont posées comme des strates sur 6 niveaux. L’escalier est omniprésent et se compose de plaques de béton ancrées directement sur les murs. Cette maison, désormais habitée par la fille de l’architecte, a une apparence intérieure des plus austères, mais donnait à l’époque une image symbolisant la vie tokyoïte moderne. Malgré sa petite taille, elle reste une des pièces architecturales les plus intéressantes du paysage tokyoïte, pour les amateurs d’architecture de béton sans compromis.

Le musée Watari-um est également placé sur un espace triangulaire réduit faisant un angle droit sur 160m2. La façade principale est un écran carré divisé en deux parties symétriques et l’escalier extérieur est placé à côté dans un espace arrondi. Cette façade donnant sur Killer Street est également iconique, mais elle apparaît un peu sale sur cette photographie prise au Février cette année. Ce sont les restes d’une immense affiche avec de multiples visages d’enfants et d’adultes qui avait été posée en 2013. Le musée a laissé volontairement cette affiche se dégrader avec les années et il n’en reste presque plus rien maintenant. La première photographie est prise depuis une allée fermée aux visiteurs longeant l’église protestante. Elle donne accès à l’ecole maternelle. J’aime beaucoup faire ce genre de compositions montrant la densité urbaine. On y voit une série de plans aux orientations variées se terminant sur la surface immense d’un immeuble bouchant la vue sur le ciel. L’urbanisme hétéroclite de Tokyo permet ce genre de compositions.


Je n’écoute que maintenant Blackstar ★ le dernier album de David Bowie, alors qu’il est sorti il y a un peu plus de quatre ans, deux jours après sa mort. Je suis persuadé depuis un petit moment déjà que je dois aimer la musique de David Bowie, mais je l’approche doucement. Mon premier contact volontaire (je veux dire en dehors des fois où j’aurais entendu des morceaux à la radio) était le morceau I’m deranged dans le film Lost Highway (dont je parle assez souvent ici, sans avoir revu le film depuis des années). Ce morceau me donne à chaque fois des frissons dans le dos, car je revois en même temps les images du film et sa composition est très particulière comme un épilogue qui se prolonge. Je garde aussi toujours en tête la photographie ci-dessus prise au moment de son concert d’anniversaire pour ses 50 ans au Madison Square Garden de New York en 1997. Parmi les invités au concert, je vois les visages de la plupart des groupes que j’appréciais pendant les années 90 et après: Franck Black de Pixies, Sonic Youth, Brian Molko et Placebo, Dave Grohl et Pat Smear de ex-Nirvana et Foo Fighters, Robert Smith de The Cure, Billy Corgan de Smashing Pumpkins. Il doit forcément y avoir des influences mutuelles entre ces groupes et Bowie, me persuadant un peu plus du fait qu’il faut que j’explore son immense discographie. La difficulté est de savoir par où commencer. J’ai d’abord découvert, il y a plusieurs années de cela, l’album de 1980, Scary Monsters (and Super Creeps), acheté un peu par hasard au Disk Union de Ochanomizu ou de Shimokitazawa. Mon attirance inconsciente tenait peut être au fait que le premier morceau de l’album It’s No Game (No 1) contient des mots japonais (parlés par Michi Hirota) qui m’ont intrigués. Je n’apprécie pas forcément tous les morceaux mais j’y reconnais la grande inventivité d’un précurseur. Plus tard, j’écouterais Low (1977) de sa trilogie créée à Berlin avec Brian Eno à la production, attiré par la couverture de l’album et sa réputation. On y trouve de très beaux morceaux, hantés, comme Warszawa. En fait, je suis beaucoup plus sensible à la dernière partie de l’album, à partir de Warszawa, où les morceaux quasi-instrumentaux se succèdent jusqu’au sublime dernier morceau Subterraneans. Les morceaux rock de la première partie de l’album m’attirent par contre moins et me rappelle que j’ai toujours un peu de mal à m’approprier la musique qui n’est pas de ma génération. Le fait de ne pas avoir vécu cette musique à l’époque où elle a été créée me donne le sentiment que je ne peux pas l’apprécier à sa juste valeur et qu’il me manque un contexte.

Je n’ai pas ce sentiment de distance temporelle avec l’album Blackstar ★ mais j’ai par contre beaucoup de difficulté à en exprimer une critique. Le morceau titre de presque 10 minutes est beau, saisissant et chargé en émotions surtout quand le saxophone commence son intervention. Et j’aime ces percussions qui partent librement dans des rythmes compliqués aux apparences incontrôlables, comme également sur le dernier morceau I can’t give everything away mais avec des accents plus électroniques. Il s’agit d’un morceau aux multiples facettes, polymorphe et l’émotion qui s’en dégage en l’écoutant me reste difficile à exprimer. Lazarus, aux paroles prémonitoires, est l’autre très beau morceau de ce court album de 7 titres, mais apparaît comme beaucoup plus classique par rapport au morceau titre de Blackstar. J’adore le cinquième morceau Girl Loves Me pour la voix et manière de chanter particulière de Bowie. Cet album de sortie est peut être pour moi le meilleur album d’entrée dans l’univers de Bowie. L’écouter me donne une autre perspective sur les deux autres albums que j’ai écouté auparavant. Le saxophone de Blackstar semble maintenant rentrer en dialogue avec celui de Subterraneans sur Low.