雨ならロック

Il pleut beaucoup à Tokyo ces dernières semaines d’été. Il pleut presque tous les jours. On ne va pas trop s’en plaindre car la pluie rafraîchit un peu les températures qui sont en général difficilement supportables en plein été. L’humidité est forte mais on reste dans le domaine du supportable, du moins lorsque l’on ne vit pas dans les zones sinistrées suite aux violentes pluies et aux inondations autour de Tokyo. Nous voyons à la télévision des zones inondées à Chiba et Saitama, que nous connaissons pour y être déjà allés, en raison d’averses soudaines et prolongées qu’on appelle ici Guerilla (ゲリラ豪雨). Sur les deux photographies, la pluie saisie à travers des baies vitrées est celle qui est tombée pendant plusieurs heures et de manière pacifique sur Tokyo Mid-Town. Quand il pleut, j’ai envie d’écouter du rock, celui teinté de mélancolie. Je ne déteste pas la pluie, ni la mélancolie qui envahit souvent la musique rock que j’ėcoute. J’aime plutôt la pluie quand elle ne m’empêche pas d’aller marcher dehors en prenant des photographies, mais j’aime aussi marcher sous la pluie en écoutant de la musique rock, notamment celle qui va suivre.

Depuis notre retour à Tokyo, je suis reparti à la recherche du son rock alternatif japonais que j’aime tant, et j’ai assez vite retrouvé sur mon chemin le groupe Kurayamisaka (くらやみざか) avec leur dernier single Summer film, accompagné d’un deuxième morceau intitulé Hamabe ni Chiru (浜辺に散る). Depuis leur premier album Kurayamisaka yori ai wo komete que j’avais découvert l’année dernière, Kurayamisaka semble avoir obtenu une reconnaissance dépassant les cadres du rock indépendant. Je les ai vu jouer lors de l’émission télévisée THE MUSIC DAY 2026 diffusée le Samedi 4 juillet 2026 sur NTV, pendant la tranche horaire de l’après-midi vers 14h. Kurayamisaka interprétait le morceau farewell tiré de leur premier mini-album (EP) intitulé kimi wo omotte iru, sorti en octobre 2022. Sur Summer film, les premiers accords de guitare donnant la sensation d’être légèrement désaccordés me rappellent tout de suite Sonic Youth. Mais ces guitares montent rapidement en puissance. La voix pop à la diction claire de Sachi Naitō (内藤さち) survole le tout. Cette approche pop dans le chant sur des guitares massives est un des points distinctifs de Kurayamisaka, et ça fonctionne vraiment bien sur Summer film. Sachi chante d’une manière très expressive sur ce morceau faisant presque six minutes avec un final à deux voix posées sur des guitares de plus en plus noisy. Tout ceci fonctionne tellement bien que ce single en serait presque parfait. Sur le deuxième morceau Hamabe ni Chiru (浜辺に散る), ce n’est plus Sachi Naitō qui chante mais le guitariste du groupe Shōtarō Shimizu (清水正太郎). C’est une excellente surprise car il a une voix un peu nasale qui me rappelle assez celle de Gotch. Et comme le titre du morceau parle de plage, je pense immédiatement à celles du Shōnan, de Kamakura à Fujisawa immortalisées sur l’album Surf Bungaku Kamakura (サーフ ブンガク カマクラ) d’ASIAN KUNG-FU GENERATION.

Écoutons ensuite le sublime morceau Wakare (別れ) concluant le EP kudaru (くだる) du groupe hiragi no (ひらぎの). hiragi no est un jeune groupe de rock alternatif originaire de Kyoto formé en 2026. kudaru est leur premier EP, publié le 17 juin 2026. Le groupe hiragi no se compose de cinq membres: Anon Sano (佐野愛音) au chant, à la guitare et à l’écriture, Yuta Okuhara (奥原佑太) à la guitare et à la composition, Yujiro Kobayashi (小林勇二郎) également à la guitare, Syuya Kobata (小畑柊也) à la basse et Soichiro Sakiyama (サキヤマ ソウイチロウ) à la batterie. Leur formation à trois guitares produit un son ample entre shoegaze et dream pop. Les guitares y sont très mélodiques teintées de mélancolie accompagnée par la voix d’abord fragile d’Anon Sano, mais gagnant progressivement en puissance jusqu’à un final à couper le souffle. Le contraste entre la masse des guitares et la voix à la fois puissante et délicate d’Anon Sano est absolument fabuleuse. Au point de catharsis à la fin de Wakare, on a l’impression que sa voix occupe tout le spectre sonore audible pendant quelques brefs instants. Ce final me donne les larmes aux yeux à chaque écoute.

Sur le morceau Clara (クララ) du EP claras de yukiguni (雪国), le chant de Eiichi Kyo (京英一) est aussi doux que la neige tombant délicatement sur les terres bordant la mer du Japon. Le nom du groupe fait forcément allusion au roman Yukiguni (雪国, Pays de neige) de Yasunari Kawabata (川端康成), mais le groupe n’est pourtant pas originaire des régions enneigées du Nord du Japon. Le trio est de Tokyo et les images de la vidéo accompagnant le morceau sont plutôt celles d’un été en bord de ville. Je connaissais déjà l’approche très contemplative du groupe sur le morceau Tokyo dont j’ai déjà parlé. Le single Clara avance doucement sous un ciel lourd d’été, mais les mélodies de guitares restent légères et harmonieuses. La voix du chanteur est presque féminine. On écoute cette musique en se laissant porter par le temps qui passe. Je trouve une approche très japonaise dans la musique du groupe. Ce morceau en particulier est emprunt du mono no aware (物の哀れ), la conscience mélancolique de la fragilité et de l’impermanence des choses, produisant simultanément tristesse et beauté.

J’écoute ensuite le single Natsu, Bōjitsu (夏、某日) de la compositrice et interprète yuna. (柚凪。) originaire de Funabashi dans la préfecture de Chiba. Yuna. se produit sous son nom actuel depuis Juin 2025, mais elle a commencé sa carrière musicale sous le nom 703gōshitsu (703号室). Elle a eu un gros succès avec le titre Nisemono Yūsha (偽物勇者) que je ne connaissais pas et qui a une approche beaucoup plus pop que Natsu, Bōjitsu (et beaucoup moins intéressante à mon avis). Son changement de nom d’artiste correspond en fait à une nouvelle direction artistique s’écartant de la J-Pop pour une approche plus alternative et sensible. On ressent une forte émotion dans sa voix d’abord légèrement tremblotante, puis prenant ensuite beaucoup de force et d’ampleur avec une aisance déconcertante. On s’éloigne ici du rock contemplatif. Les guitares sont certes très présentes mais n’accaparent pas vraiment toute l’attention. C’est vraiment la voix très affirmée de Yuna., au service d’une mélodie pop immédiatement accrocheuse, qui m’attire beaucoup sur ce morceau.

Dans un style un peu similaire où le chant rock est très affirmé, j’écoute également un des derniers singles du groupe Hakubi intitulé (Not) For Me ou 「こんなロックはいらない」 en japonais. J’ai déjà parlé plusieurs fois de ce duo et même si je ne suis pas leur actualité d’une manière très assidue, j’aime me laisser emporter par leur musique rock émotionnelle. Le morceau (Not) For Me ne cherche pas à révolutionner le genre mais la force de Hakubi est d’arriver à maintenir une tension constante, avec l’interprétation de Katagiri prenant une dimension presque cathartique. Le titre japonais du morceau, répété dans les paroles, qu’on traduirait par « je n’aime plus ce rock » est très surprenant et intriguant venant d’un groupe de rock. Katagiri n’exprime pas tant un rejet du rock et de ce qu’il est devenu, mais plutôt une évolution d’elle-même par rapport au rock qu’elle appréciait tant étant plus jeune et qu’elle souffre de voir être devenu autre chose pour elle.

Pour terminer cette petite playlist de musiques indépendantes, je quitte le rock qu’on écoute sous la pluie pour des compositions plus électroniques, celles du groupe LAUSBUB (ラウスバブ) avec un single intitulé Sign sorti le 10 juin 2026. LAUSBUB est un duo originaire de Sapporo brouillant les frontières entre rock alternatif, électro et musique expérimentale. C’est un jeune groupe formé en 2020 et composé par deux lycéennes du même lycée: Riko Iwai (岩井莉子) à la guitare, synthétiseur, à la programmation et Mei Takahashi (髙橋芽以) au chant et à la guitare. Il n’est pas rare au Japon que les groupes rock ou autres commencent au lycée ou à l’université dans les clubs de musique. Le nom du groupe LAUSBUB signifie « petit chenapan » en allemand (ou garnement, polisson, petit fripon, petit diable, petit cornichon… et j’en passe). Je ne sais pas exactement les raisons derrière le choix de ce nom, mais dans une interview pour le magazine Fender, les deux musiciennes mentionnaient une influence forte d’artistes japonais comme YMO et Cornelius, mais aussi de la musique allemande de Kraftwerk et DAF (Deutsch-Amerikanische Freundschaft). L’histoire ne raconte malheureusement pas si Kraftwerk étaient également des « petits chenapans », mais j’en doute fortement. Le morceau Sign a en tout cas quelque chose d’en même temps ludique et complexe dans la manière de chanter de Mei Takahashi. La mélodie pop est accrocheuse, se mélange à des textures sonores parfois proches du shoegaze et garde ce petit quelque d’avant-garde électronique qui me plait énormément. La voix flottante, presque détachée, de Mei me rappelle par moments celle d’Utae sur un morceau comme Dystopia même si Utae part vers un style plus proche de la dream pop. On retrouve cette impression de flottement dans la vidéo accompagnant le morceau Sign de LAUSBUB. La vidéo qui prend son temps pour montrer les silences et les moments vides m’a tout de suite intrigué jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle avait été réalisée par Rikiya Imaizumi (今泉力哉). 「さすがですね!」 me suis-je dit. Son cinéma a une sensibilité très particulière faite de quotidien, de flottement émotionnel, de mélancolie discrète et de personnages un peu décalés, sans chercher à surdramatiser, ce qui correspond bien à ce morceau Sign à la légèreté mélancolique et l’étrangeté douce. Sign a en fait été composé à la demande du réalisateur pour la série Chloe & Emma (クロエマ) qu’il a réalisé pour Amazon Prime, avec Hana Sugisaki (杉咲 花) et Mikako Tabe (多部 未華子) dans les rôles principaux. Hana Sugisaki a déjà joué récemment dans un drama de Rikiya Imaizumi intitulé Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que j’avais beaucoup aimé. Chloe et Emma est basé sur un manga écrit et illustré par Tsunami Umino (海野 つなみ). Je me lancerais certainement dans le visionnage de Chloe & Emma une fois la première saison de Vivant terminée. Je me suis finalement décidé à regarder cette série dont on parle tant, d’autant plus que la deuxième saison vient de démarrer à la télévision.

濡れた道飛ばして

Je pense que je pourrais faire une longue série de photographies de crashed cars trouvées dans Tokyo ou ailleurs au fil des années, parfois dans des endroits inattendus. Comme ici, près de Yoyogi, ce ne sont a priori pas des scènes d’accidents, bien que ça y ressemble beaucoup. Je suppose que la voiture ne doit plus servir et qu’elle est placée là comme un pot de fleurs livré à lui-même. Ça m’a d’autant plus étonné de trouver cette voiture cabossée que, non loin de là, j’ai aperçu deux voitures vintage très bien entretenues par leur propriétaire. Je n’ai pas pris ces deux voitures-là en photographie, manquant de volonté de sortir mon appareil photo de mon sac sous la pluie fine et incessante de ce samedi. Ces derniers jours, j’ai repris mon objectif 50 mm, en mettant de côté pour quelques semaines le grand angle. Il peut être frustrant de ne pas avoir mon grand angle avec moi lorsque je tombe par hasard sur un bâtiment à l’architecture intéressante que je n’arrive pas à saisir dans son intégralité avec un 50 mm, le recul dans les étroites rues tokyoïtes étant parfois très limité. Ça me force à penser à des angles différents, à privilégier le détail, à me déplacer tout autour du sujet pour construire une prise de vue intéressante. Ce travail d’approche et de construction me redonne goût à la photographie. Je ressors d’ailleurs souvent cet objectif quand ma motivation photographique est au plus bas. Petite note automobile au passage, je modifie en général les numéros de plaques d’immatriculation.

J’entends occasionnellement parler d’une renaissance du mouvement shoegaze parmi les jeunes groupes rock japonais. C’est une bonne nouvelle, même si j’ai le sentiment qu’il n’avait jamais vraiment disparu pendant toutes ces années, le groupe Yuragi (揺らぎ) en étant un bon exemple. Tout comme la musique en elle-même, les contours du mouvement shoegaze sont de toute façon très flous, et il est difficile d’attacher un groupe à ce seul courant. En parlant de Yuragi, je garde toujours en tête les paroles « Daremo shiranai ao » (誰も知らない青) du morceau AO, issu de l’EP Nightlife sorti en 2016. La couleur bleue reflète très bien le courant shoegaze et le sentiment qu’on y évacue une douleur personnelle que personne ne saurait vraiment comprendre, sauf la personne qui chante les yeux rivés sur le sol. Mon traitement photographique privilégie la couleur bleue ces derniers temps, même si cela reste tout à fait subtil et qu’on peinerait même à s’en rendre compte (誰も知らない青). Plus récemment, j’avais beaucoup apprécié le single Our de Yuragi, mais j’avais un peu oublié qu’ils avaient également sorti, à la fin du mois de janvier 2025, leur troisième album intitulé In Your Languages. En écoutant le premier morceau de cet album, You Have Been Calling Me, je regrette déjà de ne pas l’avoir découvert plus tôt. Je me dis parfois que les musiques que j’aime sont tellement nombreuses que j’ai du mal à toutes les découvrir. Je le note en tout cas dans ma liste des découvertes à faire dans un futur proche, car je voulais en fait mentionner ici deux autres morceaux.

Il y a d’abord un nouveau single intitulé Yugamu Pink (ゆがむぴんく) du groupe iVy, dont j’ai déjà parlé récemment à propos de leur premier album Confused Apatite (混乱するアパタイト) sorti en juin 2025. Il aurait très bien pu être inclu dans l’album, qui compte pour moi parmi les excellentes surprises de cette année. On y retrouve cette nostalgie et cette délicatesse qui me plaisent vraiment beaucoup. Le duo féminin d’iVy ne force pas le trait, ce qui donne au morceau une atmosphère floue et rêveuse. J’écoute ensuite le morceau Sunday Driver du groupe rock indé Kurayamisaka (くらやみさか), extrait de leur premier album Kurayamisaka yori Ai wo komete, sorti le 10 septembre 2025. Kurayamisaka est un groupe originaire d’Ōimachi, à Tokyo, composé de cinq membres: Shōtarō Shimizu (清水正太郎) à la guitare, le leader du groupe, qui compose la quasi-totalité des morceaux et chante sur certains, Sachi Naitō (内藤さち) au chant et à la guitare, Ryūji Fukuda (フクダリュウジ) à la guitare, Rinpei Azami (阿左美倫平) à la basse, et Yōsuke Horita (堀田庸輔) à la batterie et aux chœurs. Si mes souvenirs ne me trahissent pas, j’avais déjà parcouru leur mini-album Kimi wo omotte iru sorti en 2022, mais je n’avais pourtant pas poursuivi l’écoute. Le morceau Sunday Driver est en revanche tout à fait mémorable, à l’accroche immédiate. Les guitares y sont très présentes, en profondeur, ce qui paraît assez normal sachant que le groupe comprend tout de même trois guitaristes. De cet album, j’écoute également le deuxième morceau, Metro, qui est tout aussi attirant. Sur ces deux titres, le groupe ne révolutionne pas le genre, mais ils me donnent une envie irrésistible d’écouter le reste de l’album. S’il y a une constante dans les groupes de rock japonais, en particulier ceux de rock alternatif, c’est qu’ils ont un profond respect pour le genre, ce qui les pousse, à mon avis, vers une forme de perfection technique. Il y a une notion de craftsmanship très ancrée dans la culture japonaise, que l’on retrouve également dans le rock indépendant.

Kurayamisaka (暗闇坂) peut également faire référence à une route en pente sombre et ténébreuse. Il y en a plusieurs à Tokyo, dans les arrondissements de Minato, Shinjuku, Ōta, entre autres. Le nom du groupe vient certainement de celle située entre les stations d’Ōimachi et de Samezu, dans l’arrondissement de Shinagawa.