dark shadows

La fraîcheur des nuits d’Octobre nous invite à entrouvrir la porte-fenêtre de la chambre donnant sur le petit jardin intérieur. Le calme est envahissant, mais lorsqu’on essaie de s’endormir, on ne peut s’empêcher de se concentrer sur le moindre bruit qui dépasse. Je m’assoupis souvent avant d’entendre quoique ce soit, mais parfois un son suspect que je ne souhaiterais pas entendre accapare toute mon attention. Je le perçois sans le voir au fond de la nuit. Il est doux comme un nuage effleurant les feuilles des plantes et des arbustes parsemés du jardin. Ce son sourd et difficilement qualifiable s’approche sans se presser. J’ai parfois l’impression de le perdre d’ouïe, mais il se manifeste ensuite d’une manière plus franche alors que je suis à la frontière du sommeil. L’ombre noire se déplace doucement se propageant de molécules en molécules pour constituer une masse sombre prenant une forme floue et indistincte. Le chuchotement qui se dégage de ce mouvement est quasiment inaudible mais j’ai tout de même l’impression qu’en me concentrant plus profondément, je serais peut-être en mesure de le déchiffrer et de le comprendre. Ce chuchotement devient même de plus en plus clair alors que l’ombre noire se rapproche de mon visage. Oui, elle est maintenant toute proche. Je ne la vois pas car j’ai les yeux fermés, mais je ressens fortement sa présence floue entre rêve et réalité. Je distingue quelques mots au creux de mon oreille, qui se relient entre eux. Ces liens prennent forme, d’abord de manière chaotique puis de plus en plus claire et limpide. Elle vient me chuchoter à l’oreille des histoires, celles que je pourrais ensuite écrire dans mon journal. Des histoires fortes et pleines d’espoir qui donnent foi en l’humanité, celles qui donnent le sentiment que tout n’est pas aussi sombre qu’il y paraît. Je n’en distingue pas toujours leurs contours mais elles semblent ouvrir une brèche de lumière dans la nuit noire. Je ne me souviens que rarement de mes rêves. Ils disparaissent avec la lumière du petit matin dès que j’ouvre les yeux.

Images provenant des vidéos des morceaux Dark Shadows de mo-ni, Infection (感染) de Kiwako Ashimine (安次嶺希和子), I disappear de Luby Sparks, Hystérique de Yeule, Accelerando de Grimes et Blue Cheese de Mulasaki Ima & muque.

Il y a beaucoup de belles musiques dans ma playlist du moment, comme à chaque fois vous dirais-je. On commence par Dark Shadows d’une artiste indépendante japonaise appelée mo-ni, qui n’est autre que la chanteuse du groupe pop-rock Chilli Beans dont j’ai déjà parlé au moins une ou deux fois sur ces pages. Dans le trio Chilli Beans, elle porte le nom de Moto aux côtés de Maika à la basse et au chant, et Lily à la guitare et au chant. Elle a donc changé de nom pour son projet solo, qui propose une musique à l’atmosphère très différente voire même radicalement opposée. Le morceau Dark Shadows est introspectif, sombre et trouble. On retrouve cette ambiance dans la vidéo qui l’accompagne. J’aime la manière sensible, un peu tremblante, par laquelle elle chante. Il y a quelque chose de particulier dans sa voix, notamment quand elle prononce le titre dark shadows. Je me demande si j’avais remarqué cela dans les morceaux de Chilli Beans. Son chant proche du parler est vraiment touchant.

J’avais également déjà évoqué la musique de l’artiste originaire d’Okinawa Kiwako Ashimine (安次嶺希和子). Je la retrouve avec un nouveau morceau intitulé Infection (感染) aussi superbe que la vidéo qui l’accompagne. La réalisatrice de la vidéo est Mana Hiraki (平木希奈), que j’ai rencontré plusieurs fois lors de ses expositions photographiques. Le morceau Infection est intense, rempli de mystères qui nous échappent mais qui sont très beaux à écouter et à voir. L’atmosphère est sombre, avec une tension portée par la voix superbe de Kiwako Ashimine notamment dans la deuxième partie du morceau où elle prend de l’ampleur. Sa voix est très expressive, et peu même évoquer quelque chose de rituel. Je remarque particulièrement cela sur le premier morceau intitulé Symbol du EP Thermasoma sur lequel se trouve également Infection. L’émotion qu’elle transmet par sa voix est physique et même parfois viscérale. Du EP, j’adore ces deux premiers morceaux Symbol et Infection, tandis que les deux suivants sont en comparaison moins intéressants. En voyant la vidéo du morceau Infection pour la première fois, j’ai tout de suite reconnu qu’il s’agissait du même endroit où les photographies du livre Amour de Mana Hiraki ont été prises. Elle m’a confirmé sur Instagram que je ne m’étais pas trompé.

Le single I disappear du groupe Luby Sparks n’est pas le premier morceau que j’écoute du groupe. J’avais découvert quelques morceaux dont celui intitulé Thursday sur leur premier album éponyme sorti en 2018, mais je n’en avais pas parlé à l’époque sur ces pages. Luby Sparks est un groupe de rock alternatif formé à Tokyo. Il compte cinq membres dont Natsuki Kato à la basse, au chant et aux synthétiseurs, Erika Murphy au chant, Shin Hasegawa à la batterie, Sunao Hiwatari et Tamio Sakuma aux guitares. Les guitares sont très puissantes et enveloppantes sur le single I disappear, avec un rythme très marqué et dans un style proche du shoegaze. Le morceau reste très mélodique emprunté d’une mélancolie certaine. Du groupe, j’écoute également le single See You sorti en Septembre 2026, tout comme I disappear. On se rapproche de la dream pop sur ce deuxième morceau chanté à deux voix par Natsuki et Erika. En fait, j’adore le rythme qui marque ces deux morceaux, les rendant immédiatement accrocheurs tout en conservant une approche résolument indie rock. Le groupe n’a pas encore annoncé de nouvel album, mais il faudra surveiller cela de près.

Je suis ensuite ravi de la sortie inattendue d’un nouveau single de Yeule. Il s’intitule Hystérique et vient de sortir le 23 Octobre 2026. Le morceau composé de nappes électroniques est excellent mais assez différent de ses sorties précédentes, car beaucoup plus pop, et rythmé d’un beat très puissant. Elle s’éloigne des sons de guitares qui caractérisaient sont dernier album. On reconnaît pourtant très bien le style de Yeule, car certaines sonorités me rappellent Glitch Princess. Certains pourront regretter qu’elle s’éloigne de l’esprit torturé de ses premiers albums. Hystérique ne provoque certes pas les émotions des premiers albums, mais j’apprécie le fait qu’elle arrive à trouver des nouvelles directions qu’elle parvient à glitcher à sa manière. Au final, il est ressort un excellent single qui n’est en fait pas si éloigné du single Evangelic girl is a gun de son album précédent, notamment dans sa manière un peu mécanique de chanter.

Je ne pensais pas avoir l’occasion d’écouter un nouveau single de Grimes, aka Claire Boucher. Elle s’était perdue ces dernières années vers des directions liées à l’intelligence artificielle qui n’auguraient rien de bon, mais je ne perdais pas espoir de la voir revenir vers ses sommets créatifs, comme ceux du single Violence sorti sur son dernier album Miss Anthropocene en 2020 ou Genesis sur son album Visions de 2012. Ces morceaux m’avaient tellement marqué à leurs sorties que j’ai toujours suivi son actualité, parfois d’un peu loin. Suite à son dernier album datant de 2020, Grimes avait certes sorti le single Shinigami Eyes et quelques collaborations, comme celle remarquable avec aespa pour un remix de Supernova qu’elle avait grandement remanié dans son style. Le single Accelerando sorti le 9 Octobre marque un retour assez décapant où elle essaie de nous faire ressentir un monde devenu incontrôlable entraîné dans une accélération technologique sans précédent. On pense bien sûr à l’intelligence artificielle et en voyant la vidéo, on peut très vite imaginer qu’elle a été entièrement conçu par l’IA. Ce n’est en fait pas tout à fait le cas. Certains éléments visuels ont été créés avec l’IA, mais la vidéo se base d’abord sur des prises de vues réelles tournées sur fond bleu, avec Grimes, des véritables danseurs et des éléments physiques, le tout réalisé par une équipe de plus de 70 personnes. Le morceau lui-même n’utilise heureusement pas l’intelligence artificielle. Il est immédiatement percutant, d’une puissance pop électronique sombre et inquiétante tout à fait remarquable. On perd un peu de la subtilité de ses morceaux précédents mais cette approche frontale me laisse quand même penser que Grimes revient en grande forme. Après le tourbillon d’images de la vidéo et les phases du morceau se terminant par des cris, j’aime particulièrement le final où on voit seulement Grimes et les danseurs, débarrassés de l’excès des effets spéciaux. La musique s’apaise alors vers une forme de sérénité sur des images de danse tribale. Ce single composera son futur album PSY OPERA dont on ne connaît pas encore la date de sortie.

Pour terminer avec une pop électronique plus légère et lumineuse, je découvre le morceau Blue Cheese né de la collaboration Mulasaki Ima et du groupe muque. J’avais déjà mentionné muque sur ces pages, mais je découvre maintenant l’artiste Mulasaki Ima (紫今) qui est une jeune compositrice, chanteuse et productrice, brouillant les pistes entre pop, hip-hop et sons plus expérimentaux. Ce n’est pas la seule artiste de sa génération à ne pas vouloir se laisser emprisonner dans les genres musicaux. Le duo vocal avec Asakura de muque fonctionne très bien, notamment dans le refrain construit d’un semblant de répétitions syllabaires. Ces quelques morceaux forment une partie de ma playlist actuelle mais il y a beaucoup d’autres encore à mentionner. Mon rythme d’écriture ne me permet pas d’avancer assez vite en ce moment.