mélancolie des sanctuaires et dissonance des guitares

Je montre assez régulièrement des temples bouddhistes et des sanctuaires shintoïstes sur Made in Tokyo. Nous n’en avons pourtant pas visité un seul lors de notre court séjour sur la péninsule d’Izu au mois d’Août. On s’est en quelque sorte rattrapé ces dernières semaines avec des visites à Sano dans la préfecture de Tochigi, au Nord de Tokyo. Je pense que je tiens mon intérêt pour ces édifices religieux pour leur architecture en bois souvent remarquable. L’architecture du sanctuaire Isoyama Benzaiten (磯山弁財天) perché en haut d’une colline boisée est tout à fait remarquable. Il est dédié à Benzaiten, la déesse de la musique, des arts et de la connaissance. Le sanctuaire a été fondé en 948 et reconstruit, suite à des incendies, selon la technique traditionnelle Kakezukuri (sans clous) pendant la période de Kamakura. Isoyama Benzaiten était autrefois vénéré sur une petite île au milieu de l’étang Izuruhara Benten (出流原弁天) situé à proximité. Par gratitude, les habitants vivant le long de la rivière Izuru installèrent plus tard le sanctuaire à l’emplacement actuel. On monte une centaine de marches pour accéder au bâtiment principal du sanctuaire en haut de la colline. On y a une très belle vue sur les plaines du Kanto. Derrière le sanctuaire, se trouve une grande fissure dans la roche. Il en sort un courant d’air froid constant qui nous a rafraîchi pendant quelques instants au milieu de cet été interminable aux températures records. Nous redescendons ensuite vers l’étang Izuruhara Benten qui a la particularité de compter parmi les sources d’eau les plus claires du Japon. Cet étang est une source naturelle désignée comme trésor naturel préfectoral. La clarté de l’eau est en effet exceptionnelle, permettant de voir distinctement les carpes nager et les plantes aquatiques onduler, mais cette transparence reste difficile à capturer en photo.

Notre après-midi de Dimanche à Sano nous amène ensuite au temple bouddhiste Sano Yakuyoke Daishi (佐野厄除大師), officiellement connu sous le nom de Kasuga Okayama Tenborin-in Soshukan-ji (春日岡山転法輪院惣宗官寺). Le nom Kasuga Okayama fait référence à la colline où le temple a été établi en l’an 944, fondé par le moine Arison Shōnin (有尊上人) originaire de Nara. Kasuga fait également référence à la divinité locale, le Kasuga Myojin, vénérée dans la région. Ce temple est en particulier renommé pour ses prières visant à écarter la malchance et à apporter la prospérité. Le nom du temple utilise d’ailleurs le terme Yakuyoke (厄よけ) qui signifie littéralement « repousser et éviter les malheurs ». On connaissait déjà ce temple pour l’avoir vu en images à la télévision durant la période du Nouvel An. Pour Hatsumōde, des milliers de personnes se rendent chaque année au Sano Yakuyoke Daishi pour leur première visite au temple de l’année. L’endroit était heureusement beaucoup plus calme à notre passage, très différent des images que nous avions en tête.

Dans ma longue playlist musicale du moment, j’ai inclus l’excellent single Yasashisa in Gomenne par un jeune groupe de rock indé nommé Crab Club (蟹蟹). Il s’agit d’un quatuor originaire de la préfecture d’Okayama composé de Yukine Nakaya (中屋雪音) au chant et à la guitare, Michiru Kobayashi (小林みちる) également à la guitare, Rika Hirata (平田理華) à la basse et Shunsuke Omoda (面田俊輔) à la batterie. Le groupe, se définissant comme onirique et darkcore, s’est formé en 2023 mais n’a sorti officiellement que ce morceau, à ma connaissance. J’ai clairement envie d’en écouter plus de ce groupe, car j’adore le rythme lent et haché du single Yasashisa in Gomenne, et l’immersion qu’apportent les guitares. J’ai du mal à résister aux sons mélancoliques des guitares, d’autant plus quand elles s’aventurent vers des compositions plus expérimentales et dissonantes comme c’est le cas ici au début et à la fin du morceau. J’adore quand un groupe rock indé parvient à conclure parfaitement ses morceaux par une longue partie instrumentale. Il faut parfois laisser parler les guitares.

Dès les premières images de la vidéo de Yasashisa in Gomenne, j’ai été intrigué par les images de la guitariste en robe rouge devant une pagode de trois étages (三重塔) d’un temple. L’association entre temples bouddhistes et musiques n’est pas rare, mais me laisse à chaque fois des images fortes. J’ai voulu savoir où cette vidéo a été tournée, ce qui n’était pas du tout indiqué dans les crédits de la vidéo sur YouTube. Mon petit travail d’investigation s’est fait en partenariat avec ChatGpt. Il n’a pas été en mesure de trouver tout seul le lieu exact où a été tourné la vidéo, mais notre collaboration a tout de même été fructueuse. Les premières déductions de ChatGpt étaient de situer la vidéo dans une zone rurale ou péri-urbaine de la préfecture d’Okayama. Le groupe Crab Club (蟹蟹) étant originaire d’Okayama, cela nous a rapidement orienté vers cette région. Il a ensuite déduit que la video à été tournée autour d’Ushimado (牛窓) près de Setouchi, car cette vidéo a été réalisée par le STUDIO TEPEMOK qui a ses bureaux basés à Ushimado. Nous avons ensuite recherché les temples avec pagodes à trois étages situés dans cette région. ChatGpt fait des erreurs d’appreciation mais a tout de même identifié que le temple Uetarasan Yokeiji (上寺山餘慶寺) à Setouchi (瀬戸内市) pouvait être celui que je recherchais. Il m’a ensuite fallu continuer les recherches précises par moi-même, en comparant les images de la vidéo et celles du temple. J’y reconnais la statue souriante du début de la video, la composition spatiale de l’enceinte du temple, et les roches placées comme des statues devant un des halls. La vidéo de Yasashisa in Gomenne a donc bien été tournée au temple Uetarasan Yokeiji de la ville de Setouchi dans la préfecture d’Okayama. Le temple bouddhiste Uetarasan Yokeiji a été fondé en 749 et appartient à l’école Tendai. Il est situé sur la montagne Ueterasan (上寺山) que l’on appelle également Jōjisan. Le temple est notamment célèbre pour sa pagode à trois étages (三重塔) et est classé bien culturel important de la préfecture d’Okayama. Une partie de la vidéo du single a été tournée au bord d’une rivière qui être celle de Yoshii. L’histoire ne dit pas si on y trouve des crabes.

le parc fleuri de Ashikaga

La longue Golden Week de 10 jours paraît déjà bien loin, mais j’ai plusieurs séries de photographies restantes à montrer, ce qui me donne l’occasion d’y revenir en images. Pendant une journée ensoleillée du milieu de la Golden Week, nous sommes allés faire un tour du côté de Ashikaga dans la préfecture de Tochigi, pour aller visiter un parc assez connu, le Ashikaga Flower Park. Nous n’étions bien entendu pas les seuls à avoir cette idée, d’autant plus que ce parc est reconnu pour ses fleurs de wisteria et que les premiers jours du mois de mai correspondent à la pleine floraison. Un peu comme pour les cerisiers, ça a beaucoup moins de sens de visiter ce parc en dehors de la pleine floraison, donc toute la foule s’y dirige en même temps. Nous le savions et nous nous étions préparés mentalement à la foule. Ceci étant dit, l’arrivée n’était trop pénible. Avec un parking à voitures de 6000 places et un personnel assez nombreux pour faire la circulation, nous n’avons pas trop perdu de temps. La foule à l’intérieur du parc est immense, mais on arrive facilement à se déplacer sans se marcher sur les pieds. Le spectacle des wisterias fleuris est assez magique. Il y a plusieurs grands wisterias aux fleurs violettes placés à différents endroits du parc. Je suis impressionné par le toit de fleurs tombantes qui se dresse au dessus de nos têtes. Je n’imaginais pas qu’un seul arbre puisse porter autant de fleurs. On peut aussi admirer et traverser au centre du parc un tunnel de wisterias blanches. La profusion de fleurs joue sur la beauté des lieux et on en oublie petit à petit l’enfer de la foule. J’aime aussi beaucoup la complexité des branchages de ces arbres, qui fonctionnent comme des labyrinthes. J’aimerais, un jour peut être, essayer de les dessiner.

Pendant toute notre visite, on s’est demandé qu’elle était le lien entre le nom de cette ville Ashikaga de 149,000 habitants et le shogūnat Ashikaga (1336–1573) pendant l’ère Muromachi. Il se trouve que le clan Ashikaga qui s’était installé à Kyoto dès 1336 est en fait originaire de la ville de Ashikaga dans la province de Shimotsuke qui est l’actuelle préfecture de Tochigi. Un total de 15 Shōguns se succéderont pour diriger le pays pendant plus de deux siècles. Oda Nobunaga mettra fin au pouvoir du clan Ashikaga en 1573. Le troisième Shōgun établit une résidence à Kyoto construite en 1379 appelée le Palais des fleurs (花の御所 Hana no Gosho), en raison de l’abondance de fleurs dans le paysage du palais. Je n’ai pas pu confirmer s’il y a un lien entre l’image de ce palais aux fleurs du clan Ashikaga à Kyoto et le fait d’avoir installer ce grandiose parc fleuri à Ashikaga, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dû y avoir une certaine inspiration.

Le nouveau morceau de la compositrice track maker et interprète Utae s’intitule Beautiful Hell, le bel enfer comme peut l’être le parc d’Ashikaga en pleine saison. Ça fait un petit moment qu’elle n’avait pas sorti de nouveau morceau, malgré des participations à d’autres projets musicaux, mais je reste toujours attentif à ce qu’elle crée au compte-gouttes, il faut bien le dire. On retrouve sur ce morceau le même souci du détail et l’élégance du son électronique, sur lequel vient se poser la voix neutre de l’interprète. J’aime bien cette voix qui ne se force pas, qui n’exagère pas mais qui se complexifie au fur et à mesure du morceau par de multiples superpositions de voix se mélangeant les unes aux autres. Pourtant cette musique ne fait pas dans l’excès ou la profusion des sons. J’y trouve même une certaine forme d’apaisement qui s’accorde bien avec mes promenades photographiques. Je me souviens d’ailleurs encore clairement d’avoir écouté certains des morceaux de Utae quand je marchais seul au delà de Ikebukuro à la recherche du Tokyo Apartment de Sou Fujimoto. J’aime garder en mémoire ces associations musicales avec des lieux parcourus.