雨ならロック

Il pleut beaucoup à Tokyo ces dernières semaines d’été. Il pleut presque tous les jours. On ne va pas trop s’en plaindre car la pluie rafraîchit un peu les températures qui sont en général difficilement supportables en plein été. L’humidité est forte mais on reste dans le domaine du supportable, du moins lorsque l’on ne vit pas dans les zones sinistrées suite aux violentes pluies et aux inondations autour de Tokyo. Nous voyons à la télévision des zones inondées à Chiba et Saitama, que nous connaissons pour y être déjà allés, en raison d’averses soudaines et prolongées qu’on appelle ici Guerilla (ゲリラ豪雨). Sur les deux photographies, la pluie saisie à travers des baies vitrées est celle qui est tombée pendant plusieurs heures et de manière pacifique sur Tokyo Mid-Town. Quand il pleut, j’ai envie d’écouter du rock, celui teinté de mélancolie. Je ne déteste pas la pluie, ni la mélancolie qui envahit souvent la musique rock que j’ėcoute. J’aime plutôt la pluie quand elle ne m’empêche pas d’aller marcher dehors en prenant des photographies, mais j’aime aussi marcher sous la pluie en écoutant de la musique rock, notamment celle qui va suivre.

Depuis notre retour à Tokyo, je suis reparti à la recherche du son rock alternatif japonais que j’aime tant, et j’ai assez vite retrouvé sur mon chemin le groupe Kurayamisaka (くらやみざか) avec leur dernier single Summer film, accompagné d’un deuxième morceau intitulé Hamabe ni Chiru (浜辺に散る). Depuis leur premier album Kurayamisaka yori ai wo komete que j’avais découvert l’année dernière, Kurayamisaka semble avoir obtenu une reconnaissance dépassant les cadres du rock indépendant. Je les ai vu jouer lors de l’émission télévisée THE MUSIC DAY 2026 diffusée le Samedi 4 juillet 2026 sur NTV, pendant la tranche horaire de l’après-midi vers 14h. Kurayamisaka interprétait le morceau farewell tiré de leur premier mini-album (EP) intitulé kimi wo omotte iru, sorti en octobre 2022. Sur Summer film, les premiers accords de guitare donnant la sensation d’être légèrement désaccordés me rappellent tout de suite Sonic Youth. Mais ces guitares montent rapidement en puissance. La voix pop à la diction claire de Sachi Naitō (内藤さち) survole le tout. Cette approche pop dans le chant sur des guitares massives est un des points distinctifs de Kurayamisaka, et ça fonctionne vraiment bien sur Summer film. Sachi chante d’une manière très expressive sur ce morceau faisant presque six minutes avec un final à deux voix posées sur des guitares de plus en plus noisy. Tout ceci fonctionne tellement bien que ce single en serait presque parfait. Sur le deuxième morceau Hamabe ni Chiru (浜辺に散る), ce n’est plus Sachi Naitō qui chante mais le guitariste du groupe Shōtarō Shimizu (清水正太郎). C’est une excellente surprise car il a une voix un peu nasale qui me rappelle assez celle de Gotch. Et comme le titre du morceau parle de plage, je pense immédiatement à celles du Shōnan, de Kamakura à Fujisawa immortalisées sur l’album Surf Bungaku Kamakura (サーフ ブンガク カマクラ) d’ASIAN KUNG-FU GENERATION.

Écoutons ensuite le sublime morceau Wakare (別れ) concluant le EP kudaru (くだる) du groupe hiragi no (ひらぎの). hiragi no est un jeune groupe de rock alternatif originaire de Kyoto formé en 2026. kudaru est leur premier EP, publié le 17 juin 2026. Le groupe hiragi no se compose de cinq membres: Anon Sano (佐野愛音) au chant, à la guitare et à l’écriture, Yuta Okuhara (奥原佑太) à la guitare et à la composition, Yujiro Kobayashi (小林勇二郎) également à la guitare, Syuya Kobata (小畑柊也) à la basse et Soichiro Sakiyama (サキヤマ ソウイチロウ) à la batterie. Leur formation à trois guitares produit un son ample entre shoegaze et dream pop. Les guitares y sont très mélodiques teintées de mélancolie accompagnée par la voix d’abord fragile d’Anon Sano, mais gagnant progressivement en puissance jusqu’à un final à couper le souffle. Le contraste entre la masse des guitares et la voix à la fois puissante et délicate d’Anon Sano est absolument fabuleuse. Au point de catharsis à la fin de Wakare, on a l’impression que sa voix occupe tout le spectre sonore audible pendant quelques brefs instants. Ce final me donne les larmes aux yeux à chaque écoute.

Sur le morceau Clara (クララ) du EP claras de yukiguni (雪国), le chant de Eiichi Kyo (京英一) est aussi doux que la neige tombant délicatement sur les terres bordant la mer du Japon. Le nom du groupe fait forcément allusion au roman Yukiguni (雪国, Pays de neige) de Yasunari Kawabata (川端康成), mais le groupe n’est pourtant pas originaire des régions enneigées du Nord du Japon. Le trio est de Tokyo et les images de la vidéo accompagnant le morceau sont plutôt celles d’un été en bord de ville. Je connaissais déjà l’approche très contemplative du groupe sur le morceau Tokyo dont j’ai déjà parlé. Le single Clara avance doucement sous un ciel lourd d’été, mais les mélodies de guitares restent légères et harmonieuses. La voix du chanteur est presque féminine. On écoute cette musique en se laissant porter par le temps qui passe. Je trouve une approche très japonaise dans la musique du groupe. Ce morceau en particulier est emprunt du mono no aware (物の哀れ), la conscience mélancolique de la fragilité et de l’impermanence des choses, produisant simultanément tristesse et beauté.

J’écoute ensuite le single Natsu, Bōjitsu (夏、某日) de la compositrice et interprète yuna. (柚凪。) originaire de Funabashi dans la préfecture de Chiba. Yuna. se produit sous son nom actuel depuis Juin 2025, mais elle a commencé sa carrière musicale sous le nom 703gōshitsu (703号室). Elle a eu un gros succès avec le titre Nisemono Yūsha (偽物勇者) que je ne connaissais pas et qui a une approche beaucoup plus pop que Natsu, Bōjitsu (et beaucoup moins intéressante à mon avis). Son changement de nom d’artiste correspond en fait à une nouvelle direction artistique s’écartant de la J-Pop pour une approche plus alternative et sensible. On ressent une forte émotion dans sa voix d’abord légèrement tremblotante, puis prenant ensuite beaucoup de force et d’ampleur avec une aisance déconcertante. On s’éloigne ici du rock contemplatif. Les guitares sont certes très présentes mais n’accaparent pas vraiment toute l’attention. C’est vraiment la voix très affirmée de Yuna., au service d’une mélodie pop immédiatement accrocheuse, qui m’attire beaucoup sur ce morceau.

Dans un style un peu similaire où le chant rock est très affirmé, j’écoute également un des derniers singles du groupe Hakubi intitulé (Not) For Me ou 「こんなロックはいらない」 en japonais. J’ai déjà parlé plusieurs fois de ce duo et même si je ne suis pas leur actualité d’une manière très assidue, j’aime me laisser emporter par leur musique rock émotionnelle. Le morceau (Not) For Me ne cherche pas à révolutionner le genre mais la force de Hakubi est d’arriver à maintenir une tension constante, avec l’interprétation de Katagiri prenant une dimension presque cathartique. Le titre japonais du morceau, répété dans les paroles, qu’on traduirait par « je n’aime plus ce rock » est très surprenant et intriguant venant d’un groupe de rock. Katagiri n’exprime pas tant un rejet du rock et de ce qu’il est devenu, mais plutôt une évolution d’elle-même par rapport au rock qu’elle appréciait tant étant plus jeune et qu’elle souffre de voir être devenu autre chose pour elle.

Pour terminer cette petite playlist de musiques indépendantes, je quitte le rock qu’on écoute sous la pluie pour des compositions plus électroniques, celles du groupe LAUSBUB (ラウスバブ) avec un single intitulé Sign sorti le 10 juin 2026. LAUSBUB est un duo originaire de Sapporo brouillant les frontières entre rock alternatif, électro et musique expérimentale. C’est un jeune groupe formé en 2020 et composé par deux lycéennes du même lycée: Riko Iwai (岩井莉子) à la guitare, synthétiseur, à la programmation et Mei Takahashi (髙橋芽以) au chant et à la guitare. Il n’est pas rare au Japon que les groupes rock ou autres commencent au lycée ou à l’université dans les clubs de musique. Le nom du groupe LAUSBUB signifie « petit chenapan » en allemand (ou garnement, polisson, petit fripon, petit diable, petit cornichon… et j’en passe). Je ne sais pas exactement les raisons derrière le choix de ce nom, mais dans une interview pour le magazine Fender, les deux musiciennes mentionnaient une influence forte d’artistes japonais comme YMO et Cornelius, mais aussi de la musique allemande de Kraftwerk et DAF (Deutsch-Amerikanische Freundschaft). L’histoire ne raconte malheureusement pas si Kraftwerk étaient également des « petits chenapans », mais j’en doute fortement. Le morceau Sign a en tout cas quelque chose d’en même temps ludique et complexe dans la manière de chanter de Mei Takahashi. La mélodie pop est accrocheuse, se mélange à des textures sonores parfois proches du shoegaze et garde ce petit quelque d’avant-garde électronique qui me plait énormément. La voix flottante, presque détachée, de Mei me rappelle par moments celle d’Utae sur un morceau comme Dystopia même si Utae part vers un style plus proche de la dream pop. On retrouve cette impression de flottement dans la vidéo accompagnant le morceau Sign de LAUSBUB. La vidéo qui prend son temps pour montrer les silences et les moments vides m’a tout de suite intrigué jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle avait été réalisée par Rikiya Imaizumi (今泉力哉). 「さすがですね!」 me suis-je dit. Son cinéma a une sensibilité très particulière faite de quotidien, de flottement émotionnel, de mélancolie discrète et de personnages un peu décalés, sans chercher à surdramatiser, ce qui correspond bien à ce morceau Sign à la légèreté mélancolique et l’étrangeté douce. Sign a en fait été composé à la demande du réalisateur pour la série Chloe & Emma (クロエマ) qu’il a réalisé pour Amazon Prime, avec Hana Sugisaki (杉咲 花) et Mikako Tabe (多部 未華子) dans les rôles principaux. Hana Sugisaki a déjà joué récemment dans un drama de Rikiya Imaizumi intitulé Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que j’avais beaucoup aimé. Chloe et Emma est basé sur un manga écrit et illustré par Tsunami Umino (海野 つなみ). Je me lancerais certainement dans le visionnage de Chloe & Emma une fois la première saison de Vivant terminée. Je me suis finalement décidé à regarder cette série dont on parle tant, d’autant plus que la deuxième saison vient de démarrer à la télévision.

あったかいね、半袖でいいかも

En photographies sur ce billet: les formes courbes de béton et de verre du building GUN-AN (軍庵) par Tadasu Ohe situé à Hiroo, celles plus angulaires d’un petit bâtiment de béton pour une agence publicitaire par Tadao Ando, un groupe de cyclistes dont un inhabituellement rétro passant en bas du grand cimetière d’Aoyama en direction du croisement de Nishi Azabu, la tôle angulaire aux airs de vaisseaux spatiaux du musée 21_21 Design Sight, toujours par Tadao Ando, posé dans le parc du complexe Tokyo Mid-Town, le tube métallique comme un grand vers survolant une partie de Nogizaka et des étranges visages derrière une vitrine d’Omotesando. Ces visages sont animés de mouvements robotiques et se trouvent à l’intérieur du vendeur de lunettes Gentle Monster dont je parlais avant son ouverture dans un billet récent. Il y a certains points de liaison entre les photographies de ce billet, que ça soit le béton brut, les surfaces métalliques ou les cyclistes qui traversent furtivement ces photographies. Plusieurs de ces photos évoquent une impression de futurisme qui se matérialise par la photographie finale de ces trois visages inquiétants.


AJICO a sorti le 13 Mars 2024 un nouvel EP de 6 titres intitulé Love no Genkei (ラヴの元型). C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on accueille un nouvel épisode de leur aventure musicale. Le premier single reprenant le titre du EP frappe par sa coolitude maîtrisée entre les riffs merveilleusement accrocheurs de Kenichi Asai (浅井健一) à la guitare, l’omniprésente basse de TOKIE, la régularité impeccable de la batterie de Kyōichi Shiino (椎野恭一), et le chant particulièrement inspiré d’UA. Le morceau ne part pas dans les excès car le groupe semble très sûr de ce qu’ils veulent délivrer dans une maturité assumée. Par rapport à l’EP précédent Setsuzoku (接続) sorti en 2021 que j’évoquais à l’époque, il y a sur ce nouvel EP un meilleur équilibre entre les voix de UA et de Kenichi Asai. Le morceau d’ouverture Love No Genkei (ラヴの元型) est principalement chanté par UA mais Benji intervient dans les chœurs tandis que le deuxième morceau Attakaine (あったかいね) est principalement chanté par Benji avec UA dans les chœurs. Le cinquième morceau Kitty (キティ) est également interprété par Benji et sa décontraction cool y est remarquable. Ce morceau est un de mes préférés du EP. UA est beaucoup plus passionnée dans son chant, notamment sur le superbe Kotora ga Shuyaku ni Naranai (言葉が主役にならない), et sa voix est comme toujours très marquée. C’est le contraste entre les approches très différentes au chant de Kenichi Asai et de UA qui est un des grands intérêts du groupe. Et musicalement, c’est bien entendu très bien maîtrisé. C’est un EP que j’écoute très régulièrement ces dernières semaines, depuis sa sortie.

Je suis allé voir l’exposition MOMOPOLY (モモポリー), qui se déroulait du 17 au 24 Mars 2024 dans l’espace Spiral Garden à Aoyama, spécifiquement pour voir les photographies de Kotori Kawashima (川島小鳥) qu’on y montrait. J’avais déjà parlé de ce photographe dans mon billet au sujet de l’album Ne- Minna Daisuki Dayo (ねえみんな大好きだよ) de Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ), car la photographie de couverture est de ce photographe. Il s’agit d’une exposition couvrant plusieurs artistes et l’espace consacré aux photos de Kotori Kawashima était donc limité. On pouvait cependant voir quelques unes de ses très belles photographies dont certaines très connues de la série consacrée à la petite Mirai chan (未来ちゃん). Certaines des photographies montrées dans cette exposition ont été utilisées pour d’autres couvertures d’albums ou EPs de Ging Nang Boyz. Ses photographies se concentrent sur les portraits mais ceux-ci sont placées dans un environnement qui vient influencer les impressions que l’on a de ces visages. Il ne s’agit pas de simples portraits car ils nous racontent une histoire qu’on parvient à deviner comme si ces photographies étaient des éléments d’une vidéo.

j’apprends tokyo (jour après jour)

Je pense avoir déjà montré ici ces tuyaux d’aération en méandres sur la deuxième photographie, comme je pense avoir déjà pris une photographie similaire à la quatrième, attendant qu’un passant marche derrière la sculpture noire de Kan Yasuda (安田侃) à Tokyo Mid-Town. Je n’avais par contre jamais assisté à un festival du Setsubun dans un temple. Nous célébrons bien sûr Setsubun tous les ans à la maison en prenant un malin plaisir à lancer des haricots secs (mame) un peu partout à l’intérieur et à l’extérieur de l’appartement pour repousser les démons et inviter la chance à rester. Mon fils étant maintenant un peu trop grand, je ne porte bien sûr plus le masque de démon rouge, qui m’allait pourtant si bien. Je suis par contre toujours de corvée de ramassage des mame après la fin des hostilités. Certains haricots roulent et viennent se cacher dans les recoins de l’appartement. On ne les retrouve parfois que plusieurs mois plus tard. Comme Setsubun tombait cette année un Samedi, je me suis décidé, certes un peu tard, à aller voir les festivités qui se déroulaient au grand temple Ikegami Honmonji (池上本門寺). Le problème est que le site web du temple ne donnait pas l’heure exacte du début des festivités, et je suis malheureusement arrivé juste quand elles se terminaient. Dans ce genre d’évènements, des personnalités du monde du sport ou des médias sont parfois invitées pour lancer des sachets de ces fameux haricots vers la foule venue en nombre. Des installations étaient même mises en place devant le temple. Mais à mon arrivée vers 15h après environ 45 mins de train et de marche, la foule commençait déjà à partir et j’ai bien manqué l’événement. Ce n’était pas le premier acte manqué ces derniers jours. Je retiendrais la leçon pour l’année prochaine. Ça ne m’a pourtant pas empêché de faire un tour du temple et de son grand cimetière vallonné. Je remarque qu’une nouvelle tour est en construction et semble même être bientôt terminée.

Dès le Vendredi précédent, la météo avait annoncé de la neige pour ce lundi après-midi. Je n’y croyais d’abord pas beaucoup mais elle est finalement tombée sans pourtant bloquer tous les transports, comme c’était le cas il y a plusieurs années. J’aurais voulu terminer tôt pour profiter un peu de la neige, mais cette journée s’est déroulée comme toutes les autres et je suis rentrer tard. Les photographies sont prises donc le soir vers 21h dans les quartiers autour de la rue Kotto à Minami Aoyama. L’arbre enneigé qui ressemble à un bonsaï sur la deuxième photo est placé devant l’élégant bâtiment IDÉAL TOKYO conçu par Hiroshi Nakamura & NAP (中村拓志 &NAP建築設計事務所). Je continue avec l’architecture enneigée sur la troisième photo montrant un petit bâtiment de béton dessiné par Tadao Ando (安藤忠雄). Une bonne partie de cette neige a malheureusement disparu dans le courant de la journée suivante. Comme tout le monde je pense, j’ai toujours un sentiment partagé en voyant la neige tombée, entre une certaine forme de joie liée à des souvenirs d’enfance et une certaine appréhension en pensant aux éventuels problèmes de transport que cette neige va générer. Le premier sentiment l’emporte toujours. Je ne suis pas le seul à avoir un regard émerveillé et à prendre quelques photos au passage. Il faut bien sûr marcher doucement pour éviter de glisser et se retrouver à terre. L’album Sonatine de D.A.N. que j’évoquais dans mon billet précédent m’accompagne dans les rues enneigées, mais j’aurais également pu réécouter le très bel album Illuminate de Smany (えすめにー). Elle le conseille d’ailleurs elle-même sur Twitter lors de certains jours de pluie, ou de neige cette fois-ci (私のアルバムも雪に合うよ) et ça m’amuse toujours.

La guitariste et chanteuse Minori Nagashima (長嶋水徳), dont j’ai déjà parlé une ou deux fois sur ce blog, commente assez régulièrement sur son compte Instagram ou Twitter à propos d’Haru Nemuri (春ねむり). Je pensais qu’elle commentait car elle appréciait tout simplement sa musique, mais je me suis rendu compte que ça allait plus loin qu’une simple appréciation car Minori Nagashima joue en fait de la guitare électrique dans le groupe rock d’Haru Nemuri, du moins sur son dernier EP INSAINT sorti en Septembre 2023. On la voit en effet jouer de la guitare sur le très intéressant documentaire qu’Haru Nemuri consacre à cet EP, Recording Documentary – INSAINT. J’avais écouté sans trop de conviction cet EP au moment de sa sortie, sans vraiment y accrocher. Autant son premier album Haru to Shura (春と修羅) et ses mini-albums précédents Sayonara, Youthphobia (さよなら、ユースフォビア) et Atom Heart Mother (アトム・ハート・マザー), sans oublier le EP Kick in the World, avaient été pour moi des révélations, autant j’avais eu un avis mitigé sur la direction moins rock qu’elle prit ensuite avec le EP Lovetheism et surtout l’album Shunka Ryougen (春火燎原). Un morceau comme le single Fanfarre sur Lovetheism était particulièrement intéressant, mais j’avais trouvé les morceaux suivants de sa discographie beaucoup moins aboutis musicalement. INSAINT revient au contraire sur un terrain rock qui me plait beaucoup plus, en particulier le morceau Sanctuary wo Tobidashite (サンクチュアリを飛び出して) qui me rappelle les meilleurs moments de sa discographie. Je pense que j’aime ce morceau en particulier car elle ne force pas exagérément le trait. Le problème que j’ai avec Haru Nemuri est qu’elle est devenue une professionnelle de l’indignation sur les réseaux sociaux, et qu’elle le traduit dans sa musique d’une manière parfois exagérée. Le deuxième morceau I refuse (わたしは拒絶する) est par exemple musicalement intéressant et son approche vocale est puissante, mais je ne comprends pas le besoin de crier d’une voix sortie du death metal. Le morceau suivant Seizon wa teikō (生存は抵抗) a une approche similaire et sa voix rauque est difficile à entendre, ce qui est d’autant plus dommage que le contraste avec les chœurs est pourtant bien vu. Les paroles du premier morceau Destruction Sisters (ディストラクション・シスターズ) se veulent volontairement fortes et choquantes, mais je trouve qu’elle force le trait jusqu’à une certaine forme d’excès qui me dérange à l’écoute. J’en ai pourtant pas fini avec ce mini-album EP car j’y trouve tout de même des moments de brillance.

Je ne pensais pas revenir aussi vite vers un autre morceau du groupe Haze dont je parlais récemment. J’écoute maintenant celui intitulé Shushutaito (シュシュタイト) qui est tout de suite très accrocheur. En fait, j’aime beaucoup la voix de Katy qui n’est pas totalement fluide, mais qui ne donne pas pourtant le sentiment de se forcer. Sa manière d’appuyer sur les mots du refrain vers le fin du morceau les font sonner comme des coups de poing (sans pourtant avoir besoin de crier). Il y a comme sur le morceau NOISE une certaine qualité brute très riche en guitare avec tout de même une approche restant assez pop et immédiate. Le morceau est extrêmement efficace, ce qui m’a étonné car j’étais assez loin de m’en douter. Je ne connaissais pas le terme utilisé pour le titre Shushutaito, qui signifierait être coincé dans de vieilles habitudes et traditions, d’être inflexible, ce qui est traduit dans les paroles du morceau. Il me reste maintenant à partir à la découverte d’autres morceaux du groupe.

Il y a quelques semaines, j’ai été particulièrement surpris d’entendre le single racy de a子 jouer en fond sonore dans un supermarché de Nishi-Tokyo, ce qui m’a amené à penser qu’elle a passé une nouvelle étape vers une reconnaissance populaire. Ou alors est ce cette chaîne de supermarché, dont j’ai oublié malheureusement le nom, qui est particulièrement pointue dans sa sélection musicale. Dans tous les cas, a子 continue son parcours musical en sortant très régulièrement de nouveaux singles toujours aussi enthousiasmants. Ce nouveau morceau intitulé Planet (惑星) n’est peut-être pas aussi immédiat que racy, mais n’en est pas moins bon. Elle a clairement développé un style, une identité musicale qui lui est propre, grâce notamment à sa voix légèrement voilée et à l’approche musicale que je qualifierais d’indie-pop-rock. La vidéo réalisée par Shun Takeda accompagnant ce morceau est également très belle, notamment ces images d’une éclosion cybernétique très étrange. Shun Takeda avait déjà réalisé la vidéo du morceau trank de a子.

Voir NOW danser d’une manière très cool et naturelle sur un extrait d’Unknown Sense, le dernier single du groupe ExWHYZ m’a rappelé vers la musique de ce groupe petite sœur de feu-BiSH. L’électronique farouche composée par Josef Melin et Cecilia Kallin n’est certes pas le style que j’affectionne le plus, mais le morceau n’en reste pas moins terriblement efficace. ExWHYZ continue à faire appel à des musiciens et producteurs extérieurs pour composer les nouveaux morceaux du groupe. Shinichi Osawa reprend du service en composant et produisant l’excellent single Our Song, qui rentre assez facilement dans la liste des meilleurs titres du groupe. Ces deux morceaux seront présents sur le futur nouvel album du groupe intitulé Dress to Kill qui sortira le 20 Mars 2024. En attendant, j’écoute quelques autres morceaux que j’avais manqué, notamment 6WHYZ sorti sur le EP HOW HIGH?, où chacune des six membres du groupe propose son petit passage hip-hop. L’ensemble est particulièrement réussi et je pense que les arrangements musicaux et la production par Miru Shinoda et Kento Yamada (yahyel) contribue à la fluidité impeccable du morceau. Je n’avais pas écouté en entier le premier album du groupe (le premier après la première période sous le nom EMPiRE), mais j’y reviens également en constatant que certains morceaux, notamment les deux premiers, xYZ et D.Y.D (pour Dance Your Dance, qui est le motto de l’album), ont été composés par Miru Shinoda. J’avais vu ce musicien pendant quelques minutes au Department Store PARCO lorsque j’avais été voir AAAMYYY. Ils jouaient tous les deux devant les platines en alternance et j’avais été particulièrement impressionné par le son aux allures expérimentales que produisait Miru Shinoda. C’est également le cas sur le morceau D.Y.D, en particulier le passage final faisant sonner les sons electro comme une pale d’avion en décélération incontrôlée. L’agence Wack de Junnosuke Watanabe (渡辺淳之介) est particulièrement brillante pour mettre en œuvre ce genre de collaboration, et ça fait plaisir de voir ExWHYZ en tirer pleinement partie.

enrobages urbains éphémères

Les illustrations et photographies posées sur les barricades blanches détourant et enrobant le chantier d’un immeuble en construction derrière le building Hikarie à Shibuya ne sont déjà plus là. Je n’ai pas pris cette photo il y a longtemps et l’immeuble en question est loin d’être construit mais Tokyo a déjà changé à cet endroit. Une trace reste au moins ici à défaut de rester dans ma mémoire. De ces deux photographies, j’aime surtout la première car elle pourrait apparaître dans un portfolio de vues relativement abstraites de paysages urbains vides de monde. Je suis très souvent attiré par ce genre de vues, ennuyeuses il faut bien le dire, mais qui peuvent donner l’impression d’être artistiques sans vraiment l’être. Mais chaque photographie n’a de toute façon de valeur artistique que par les yeux de la personne qui le décide mais pas par le bon vouloir du photographe. Je pense à cela en constatant ce que peuvent faire les applications d’intelligence artificielle de création d’images, comme DALL•E 2, capable de créer des photographies réalistes à partir d’une simple phrase descriptive passée en ligne de commande. C’est à la fois fascinant et effrayant.

L’exposition L’Arc de Triomphe, Wrapped de Christo et Jeanne-Claude se déroule en ce moment et jusqu’au 12 Février 2013 dans la galerie 21_21 DESIGN SIGHT plantée dans les jardins de Tokyo Mid-Town. De nombreuses photographies, maquettes, dessins et vidéos montrent la genèse du projet dès 1961 et la mise en place de cette œuvre artistique auto-financée hors du commun que les Parisiens ont pu apprécier l’année dernière en Septembre 2021 pour 16 jours sur l’Arc de Triomphe. Pendant cette période, le monument était enrobé de 25,000m2 d’un tissu de polypropylene recyclable bleu et argent maintenu par 3,000m de cordes rouges. Christo est mort l’année d’avant et n’a donc pas pu voir la réalisation de son œuvre. J’ai souvent (toujours) été impressionné par les œuvres de Christo et Jeanne-Claude mais je n’ai jamais fait l’expérience de les voir. L’exposition est très complète et le lieu où elle se déroule, la galerie 21_21 Design Sight conçue par Tadao Ando est à chaque un bonheur à visiter. Je ne peux m’empêcher de prendre l’intérieur en photo. Le béton apparent va très bien avec l’abstraction de certains photos grand format des œuvres de Christo et Jeanne-Claude. Je montre quelques autres photos sur mon compte Instagram, notamment une reconstitution d’une partie de l’enrobage de l’Arc. L’exposition revient également avec quelques photos seulement sur d’autres projets, comme l’enrobage du Pont-Neuf en 1985 ou le réseau de quais flottants sur le lac Iseo en Italie en 2016.

6-Pongi+Chim↑Pom

Ces photographies datent d’il y a exactement un mois, car elles ont été prises pendant les derniers jours de la Golden Week au tout début du mois de Mai. Le vaste jardin derrière la tour de Tokyo Mid-Town était envahi par les enfants, occupés sur les jeux de plein air installés pour l’occasion. Des carpes en tissus avec des motifs originaux étaient suspendues à des câbles et flottaient légèrement au dessus de l’allée latérale menant à ce jardin. Ces carpes et les objets de jeu faisaient ressembler les alentours de Tokyo Mid-Town à un musée en plein air. Je le traverse rapidement avec le sentiment de ne pas être tout à fait à ma place. Il y a quelques années de cela, on aurait certainement apprécié cet endroit en famille. Je me dirige ensuite vers l’autre complexe urbain du quartier, Roppongi Hills, car j’avais repéré que le musée montrait en ce moment une exposition intitulée Happy Spring du collectif artistique Chim↑Pom. Cette exposition tombe bien car ce collectif a déjà attiré mon attention à plusieurs reprises et je les ai déjà évoqué sur ce blog. Je n’avais pas assisté à une grande exposition depuis longtemps. C’était donc là une très bonne occasion qui se présentait à moi.

Les expositions du Mori Art Museum ont l’intérêt d’être très complètes et riches en installations. Il s’agit ici de la plus grande rétrospective de Chim↑Pom. J’étais d’abord surpris de voir ce collectif s’exposer à Roppongi Hills. L’image de Roppongi Hills ne correspond pas vraiment à celle provocante et décalée de Chim↑Pom. Le collectif se compose de 6 artistes: Ryuta Ushiro (卯城竜太), Yasutaka Hayashi (林靖高), Masataka Okada (岡田将孝), Toshinori Mizuno (水野俊紀), Motomu Inaoka (稲岡求) et Ellie (エリイ). Ellie est la seule présence féminine du collectif et elle joue le rôle d’inspiratrice. Je pense que sa présence vient adoucir un peu l’image du collectif bien qu’elle soit elle-même très radicale. Chim↑Pom s’est fait connaître par le projet Super Rat (スーパー☆ラット) qui prenait comme sujet la prolifération à Tokyo de rats devenus de plus en plus résistants aux poisons par mutations progressives. L’installation contient une vidéo montrant le groupe essayant de capturer certains de ces super rats dans les rues de Shibuya et de Shinjuku pour ensuite en empailler pour les montrer pendant les expositions. Le musée de Roppongi Hills ne souhaitant bien entendu pas montrer ce genre de rats empaillés, le groupe montrait à la place une petite statue représentant un rat doré, censé représenter la richesse et le luxe que représente Roppongi Hills. Le groupe ne manque pas d’ironie. Les membres de Chim↑Pom s’imaginent eux-mêmes comme ces rats, évoluant à côté de la société en lui résistant par de multiples transformations. Les installations du collectif sont très désorganisées car elles nous montrent souvent des agencements d’objets hétéroclites tirées de lieux en phase de destruction (les installations de la série Build-burger, par exemple). Ils avaient d’ailleurs récupéré des lettres décorés de néons de l’ancien grand magasin Parco à Shibuya. Elles avaient été installées dans le quartier général du groupe, l’improbable bâtiment appelé Kitakore ressemblant à un taudis à Koenji. J’étais passé le voir par curiosité il y a quelques années. J’ai un avis plutôt mitigé sur cette exposition mais il faut bien constater que ce collectif est assez unique dans le paysage artistique japonais. Chim↑Pom prend régulièrement position et exprime sa voix à travers son art, notamment suite à la catastrophe de Fukushima. L’exposition revient bien entendu sur le hacking de la grande fresque de Taro Okamoto dans le hall de la gare de Shibuya. J’en parlais également dans un billet précédent.

J’ai beaucoup aimé une installation vidéo de 2007 appelée Black of Death. Chim↑Pom y utilise un haut-parleur diffusant des cris de corbeaux pour les attirer dans des lieux divers, comme au dessus du centre de Shibuya ou du parlement japonais. Sur un gros scooter conduit par un des membres du collectif, Ellie porte un corbeau empaillé à la main qu’elle agite accompagnée des cris enregistrés de corbeaux. Ce stratagème attire de vrais corbeaux qui viennent suivre le scooter en pensant entendre des cris de ralliement. Cette vidéo est assez fascinante. Les cris de corbeaux me rappellent mes toutes premières années à Tokyo. A cette époque, je maudissais ces corbeaux qui venaient me réveiller en plein après-midi le dimanche alors qu’on s’était couché à 4h ou 5h du matin après être sortis toute la nuit. Une partie de l’exposition appelée Love Is Over, en référence au War is Over de John Lennon et Yoko Ono, montre la manière par laquelle Ellie a mis en scène son mariage. Son mari est un gérant d’établissement d’hôtes nommé Smappa!Group dans le quartier nocturne de Kabukichō, et les festivités du mariage se déroulaient en partie dans les rues de Shinjuku et de Kabukichō. Le Mori Art Museum ne souhaitant pas montrer de liens avec ces établissements de la nuit, Chim↑Pom a eu le malin plaisir de se renommer « Chim↑Pom from Smappa!Group » après le début de l’exposition pour faire clairement ressortir le lien avec la société du mari d’Ellie. Sans faire de recherches très poussés sur Chim↑Pom, j’ai trouvé par hasard une vidéo très intéressante d’une interview croisée d’Ellie avec KOM_I de Wednesday Campanella. On comprend un peu mieux les rapports de force dans le collectif et c’est assez amusant d’entendre Ellie nous expliquer qu’elle est obligé de castagner ces collègues pour faire entendre ces idées. Au final, cette exposition m’a bien plu car je trouve plutôt sain d’entendre ce genre de voix dissonantes au Japon.