頭の中の頭に頭の中の頭が(ある/ない)

J’aime bien regarder les cygnes dans les yeux quand ils sont au repos après une longue journée de labeur sur le grand étang du parc Inokashira près de Kichikōji. Ils témoignent d’aucune fatigue ni de lassitude, du moins je ne parviens pas à la déceler en les regardant plusieurs dizaines de secondes. En les observant tranquillement, on pourrait imaginer une musique d’accompagnement douce et paisible, mais je pense plutôt au punk rock, comme pour essayer de susciter une réaction sur leurs visages figés. Rien n’y fait. La musique que j’écoute en les regardant n’est pourtant pas à remettre en cause. C’est le morceau Deceptacon du groupe irlandais SPRINTS, qui est en fait une reprise du groupe américain Le Tigre fondé par Kathleen Hannah après son premier groupe Bikini Kill. J’avais beaucoup écouté Bikini Kill il y a plusieurs années de cela, à la même période où je découvrais Sleater-Kinney. En recherchant dans mes archives, je suis surpris de ne pas avoir mentionné le documentaire The Punk Singer consacré à Kathleen Hannah sorti en 2013. L’énergie de Deceptacon repris par SPRINTS est plus brute que l’originale, mais la voix de la guitariste et chanteuse Karla Chubb évolue dans un registre similaire à son aînée. Le morceau est très efficace et réveillerait n’importe qui de son sommeil, sauf les cygnes du parc Inokashira. J’ai découvert ce morceau grâce au podcast Very Good Trip de Michka Assayas consacré aux Voix féminines sous l’étoile de Patti Smith, du 2 Février 2026. L’émission me fait découvrir beaucoup de très belles choses, notamment le morceau Boyface du trio londonien PVA sur leur album No More Like This et la voix de Sophie Harris du groupe également londonien Modern Woman sur un morceau intitulé Dashboard Mary. La dramaturgie de cette voix me rappelle celle de Lana Del Rey, mais le morceau part ensuite dans une direction différente, beaucoup plus bruitiste durant laquelle toute la puissance de la voix de Sophie Harris se révèle. Dans une autre émission de Very Good Trop, cette fois-ci consacrée au groove du monde entier, je découvre un morceau vraiment surprenant intitulé Neredesin Sen à l’ambiance rock psychédélique moyen-orientale par Altin Gün. Le groupe est néerlandais, originaire d’Amsterdam, mais turcophone. Muhteşem şarkı.

Les méandres du web et des réseaux sociaux m’amènent vers un nouveau magazine web intitulé Japanese Alternative Magazine (JPN ALT MAG) qui entend remplir un espace vide dans la couverture anglophone de la « hyper-niche-weird-crazy Japanese music », en se concentrant sur tous les genres qui ne sont pas J-pop. L’approche m’a d’abord semblé un peu élitiste, mais le choix de présenter le nouvel album de Kirinji dans leur première sélection du mois de Janvier 2026 me fait dire qu’ils ne doivent pas suivre complètement à la lettre leur cadrage initial. On y trouve certains essais et articles sur le Yellow Magic Orchestra et sur Susumu Hirasawa (平沢進) et son groupe P-model qui me semblent tout à fait intéressants et qu’il me faudra lire bientôt, mais je suis d’abord intrigué par la sélection Japanese Alternative’s Guide to JP New Wave. L’article présente une quinzaine d’albums dans les domaines assez larges de la musique synth pop / électronique, l’avant-garde et le post-punk. Comme toujours avec ce genre de sélections, elles sont subjectives et on ne pourra jamais être complètement d’accord avec ce qui est proposé comme incontournables du genre. J’y trouve tout de même un grand nombre d’albums que j’aime et dont j’ai déjà parlé sur le magazine web Made in Tokyo, d’autres que j’ai écouté dans le passé sans y trouver une accroche et certains qui me sont complètement inconnus, ce qui est pour moi la partie la plus intéressante.

Je ne suis pas très surpris de trouver dans cette sélection l’album Solid State Survivor du Yellow Magic Orchestra, ainsi que des albums de Jun Togawa (戸川純), en solo avec Suki Suki Daisuki (好き好き大好き) et avec le groupe Yapoos sur l’album Yapoos Keikaku (ヤプーズ計画). Pas facile de choisir un album représentatif de Yapoos, mais j’aurais certainement également sélectionné leur premier album Yapoos Keikaku comme porte d’entrée. Suki Suki Daisuki n’est par contre pas mon album préféré de Jun Togawa même si le morceau titre est particulièrement marquant et a certainement joué dans la sélection de cet album plutôt que les autres. Son premier album Tamahime Sama (玉姫様) est je pense plus emblématique. Dans la partie post-punk, je suis très satisfait de voir mentionné l’album Meshi Kuuna! (メシ喰うな!) du groupe INU mené par l’acteur et poète Kō Machida (町田康). Il y a également l’album Aunt Sally du groupe du même nom mené par Phew. Cet album datant de 1979 est considéré comme un classique mais je n’ai jamais réussi à accrocher malgré plusieurs tentatives d’écoute. Je pense tout simplement que le chant de Phew ne m’attire pas. Je me laisse le temps pour une écoute ultérieure. Je pense qu’un album qui ne nous attire pas à un moment donné de notre vie peut être perçu très différemment plus tard. Je conçois certains artistes et groupes comme des portes d’entrée vers des genres. Je suis par exemple persuadé qu’apprécier la musique de Jun Togawa m’a permis de m’ouvrir vers des musiques new wave et avant-garde que je n’aurais peut-être pas pu apprécier sans cette initiation. Plus récemment et dans un style différent, la musique de 4s4ki a ouvert une porte vers toute la scène hyper-pop dont l’excentricité aurait pu d’abord me paraître rebutante. Dans la section Post-punk, je suis plutôt surpris mais également très satisfait de voir Buck-Tick mentionné avec l’album Kurutta Taiyō (狂った太陽). C’est un très bon album, mais la discographie de Buck-Tick est tellement vaste que choisir un seul album est un calvaire. J’aurais personnellement choisi Jūsankai ha Gekkō (十三階は月光), par lequel j’ai découvert le groupe et qui est considéré comme faisant également partie des meilleurs albums du groupe, mais cet album nettement gothique ne doit pas tout à fait correspondre à la revendication New Wave de la sélection musicale de l’article. Dans le style new wave, j’aurais plutôt pensé à leur album TABOO de 1989. J’aurais aussi certainement parlé du groupe G-Schmitt de SYOKO pour sa froideur hypnotique.

Certains choix de la sélection de l’article sont plus audacieux, en particulier le EP de style darkwave Dream of Embryo / Double Plantonic Suicide du groupe Funeral Party. Je connais cet EP pour l’avoir découvert il y a quelques années et en avoir déjà parlé. C’est un objet musical vraiment étrange à la noirceur fascinante. Je ne suis pas sûr que je l’aurais mis dans une sélection représentative de la new wave japonaise, mais l’article a le mérite de ne pas hésiter à s’engouffrer dans des terriers, des « rabbit-hole », ce qui est tout à respectable et cette approche augure du meilleur pour la suite. Je suis également un peu surpris de voir mentionné le EP Bamboo Houses / Bamboo Music de Ryuichi Sakamoto et David Sylvian, car je ne l’imagine pas comme une œuvre majeure bien que j’aime beaucoup le morceau Bamboo Houses dont j’ai également parlé sur ces pages.

Cet article a eu le grand mérite de me faire revenir vers la musique de Susumu Hirasawa avec son groupe P-Model en proposant dans la liste leur premier album In A Model Room. J’avais tenté il y a quelques temps l’écoute de l’album Karkador puis Perspective de P-Model, mais j’avais cependant interrompu mon écoute, n’y trouvant pas matière à me passionner. Je ressens leur album In A Model Room comme une sorte de révélation, qui me fera peut-être revenir vers d’autres albums du groupe. In A Model Room est très condensé et nerveux avec onze morceaux qui s’enchaînent sur un total de seulement 33 minutes dans une ambiance électro-punk tout à fait intrigante car non déniée d’un certain humour. On se demande d’abord ce qu’on est en train d’écouter. Les sons électroniques sont minimalistes et obsédants et les guitares anguleuses. Susumu Hirasawa ne chante pas vraiment, il parle presque mais sa voix est souvent proche du cri d’énervement ou d’impatience. Le rythme électronique frénétique qui accompagne la plupart des morceaux peut même paraître par moments un peu angoissant. Et pourtant, on a envie d’écouter jusqu’au bout car cette musique fascine par son imprévisibilité et finit même par provoquer une certaine addiction. Le morceau que je préfère est The Great Brain car c’est le plus absurde de l’album, le plus « WTF » comme on dirait sans les milieux autorisés. L’album ne manque pas de passages étranges tout en étant très accrocheurs, et c’est ce qui me fait y revenir sans cesse. Certains autres morceaux comme Kameari Pop paraissent en comparaison beaucoup plus normaux. C’est cependant quand le folie s’empare du groupe que leur musique est la plus intéressante. Dans le genre, le morceau Roomrunner qui évoque un superman imaginaire en devient même drolatique.

Voir mentionné le groupe INU de Kō Machida dans cette liste m’a amusé, car un de ses livres intitulé Confession (告白) apparaissait comme par coïncidence dans le drama Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que je regarde toutes les semaines. J’aime vraiment beaucoup cette série pour les situations et les réflexions toujours particulières de ses protagonistes. Le quatrième épisode voit se rencontrer un romancier devenu célèbre et Ayana, interprétée par Hana Sugisaki, également jeune romancière. Les deux ont déjà eu une aventure pendant leurs années universitaires, mais il décida d’une séparation pensant qu’être heureux et en couple ne lui permettra pas d’écrire comme il le souhaiterait. Cette réflexion me rappelle celle de David Gilmour comme quoi on ne peut créer à partir du bonheur. Je l’avais retranscrit dans un précédent billet.

hysterical lights

Je reviens sur les lumières de Shinjuku dont je ne peux me lasser, mais en les mélangeant cette fois-ci avec des figures dessinées que j’ai prises en photo avec mon iPhone lors d’expositions à la galerie Spiral de Aoyama et au Department store Seibu de Shibuya. Sur ces compositions photographiques, la densité extrême des lumières reflète la surabondance des informations qui viennent inonder le cerveau jusqu’à l’hystérie. C’est ma tentative de parallèle avec la musique qui va suivre.

HYS est le dernier album de YAPOOS ヤプーズ sorti en Juin 1995. Je repoussais un peu son écoute car je ne voulais pas en terminer avec la découverte de la musique du groupe. Le titre de l’album et du premier morceau HYS ヒス est un diminutif du mot anglais Hysteria. Cette hystérie est évidente à certains moments du morceau, et ce n’est pas pour me déplaire car j’aime quand Jun Togawa repousse les limites de ce qu’on a l’habitude d’entendre dans un morceau musical. L’hystérie est également dans les paroles composées d’une accumulation d’annonces de faits divers dramatiques, comme on peut le voir représenté dans le clip vidéo. D’une certaine manière, elle-même fera partie de ces faits divers dramatiques quelques mois après la sortie de l’album. J’y reviendrais un peu plus tard. Je sens des notes de folklore musical sur certains morceaux comme le deuxième Honnou no Shoujo 本能の少女 ou le dernier Akai Hana no Mankai no Shita 赤い花の満開の下, mais cette musique aux accents traditionnels est complètement remaniée par des sons rock et des sons électroniques mélangés. La voix de Jun Togawa prend également par moment ces accents de folklore, un peu comme sur certains morceaux des deux premiers albums sortis sous son nom propre (Tamahime Sama et Kyokuto Ian Shoka). Le morceau suivant Love Bazooka ラブ・バズーカ est beaucoup plus classique dans son approche pop-rock mais avec une certaine rapidité du rythme et un chant proche de celui d’une idole. Le morceau Charlotte Sexeroid no Yuutsu シャルロット・セクサロイドの憂鬱 doit être une suite du morceau Barbara Sexeroid mais en plus sombre dans le son mécanique et répétitif. La voix de Jun Togawa est ici robotique comme l’androïde du titre et entrecoupée de voix automatiques électroniques. Le cinquième morceau Shishunkibyo 思春期病 est beaucoup plus calme et posé que les morceaux habituels du groupe et apporte une sorte de coupure à l’album avant de repartir vers d’autres territoires sur le morceau suivant Shounen A 少年A. Ce sixième morceau est un des morceaux marquants de l’album, je trouve, sombre et inquiétant, comme souvent, jusqu’à terminer par des sons d’ambulance dans la nuit. J’aime beaucoup le changement de rythme au milieu du morceau où Jun Togawa scande des noms de matières scolaires après un court passage instrumental. Le morceau suivant Ijime いじめ est au piano et Jun Togawa prend sa voix enfantine. C’est un court morceau laissant vite place à un morceau plus dynamique pop-rock Soreike! Lolita Kiki Ichi Hatsu それいけ!ロリータ危機一髪, comme on en connaît d’autres sur les albums de YAPOOS. Ce n’est pas un morceau qui marque vraiment les esprits et je préfère le suivant Atashi Mou Jo Ki Dame ni Naru あたしもうぢき駄目になる, car elle y mélange son chant avec des superpositions de tonalités d’opéra aux airs maléfiques. L’album accumule un désespoir certain dans les paroles et les titres (« trouble adolescent » pour le cinquième morceau, « harcèlement » sur le septième, et l’idée que plus rien ne vaudra bientôt la peine sur le morceau neuf). Je ne peux m’empêcher de rechercher dans ces morceaux des indices qui annonceraient sa tentative de suicide, manquée heureusement, en novembre 1995. On évoque des difficultés répétées dans les rapports humains, des départs soudains de membres du groupe, des embrouilles sur des droits d’auteurs et tout le stress qu’y en est engendré. A travers les divers interviews que j’ai pu voir sur YouTube, on devine une certaine fragilité derrière cette apparence excentrique, un besoin d’être aimé qu’elle a dû avoir du mal à trouver à ce moment de sa vie. Ceci l’a poussé à écrire les mots « tout le monde me déteste » sur un mur au moment de sa tentative de disparition. Je n’étais pas au Japon à cette époque mais cela avait apparemment fait du bruit dans les médias et choqué l’opinion. Le destin est tragique pour cette famille, car la sœur de Jun Togawa, Kyoko Togawa, actrice connue et chanteuse se donnera la mort quelques années après en Juillet 2002. Les raisons sont inexpliquées mais on parle d’une raison médicale. Cette disparition va l’affecter lourdement et elle demeurera silencieuse pendant plusieurs années, jusqu’à la sortie d’un album de reprises intitulé 20th Jun Togawa en 2000, pour ses 20 ans de carrière musicale, qui la fera petit à petit sortir de son silence. Il n’y aura plus de nouveaux albums de YAPOOS, mais un mini-album intitulé CD-Y sort quand même en 2003. Il s’agit de 4 morceaux plus anciens que 2003 et qui n’avaient pas été édités jusque là. Le premier morceau Sheer Lovers シアー・ラバーズ est d’une grande tristesse et compte parmi les plus beaux morceaux du groupe. Le morceau et le mini-album ont un ton assez différent de ce que l’on connaissait jusqu’à maintenant. Sur les quatre morceaux, deux sont parlés sur une ambiance sonore théâtrale. Sur le dernier morceau intitulé (something extra), une histoire est racontée. Elle ressemble à un conte. Il s’agit d’une histoire d’amour contrariée entre deux personnages, féminin et masculin, dont les voix sont interprétées par Jun Togawa. L’histoire ne se termine pas vraiment pour le mieux, on aurait pu sans douter. Jun Togawa ne terminera pas définitivement sa carrière musicale car elle sortira un nouvel album en 2004, intitulé Togawa Fiction, dont je parlerais certainement un peu plus tard. Vu son activité dense en dix ans de 1985 à 1995, on peut comprendre que, malgré les épreuves de la vie, le besoin de création musicale était plus fort que tout.

feeling of another world

Un mélange d’architecture de béton, de couleurs nuageuses et de pliages de structures. Je ne me lasse pas de jouer avec les superpositions d’images. L’exercice demande souvent plusieurs essais avant d’obtenir une association qui me convienne vraiment. Lorsque je travaille sur un nouveau billet, il m’arrive très souvent d’effacer les images que je comptais intégrer au billet, car de nouvelles associations d’images ou de couleurs me viennent en tête. Un ciel nuageux ou une ville en mouvement sont des matériaux presque indispensables dans mes créations photographiques. Le béton de ces structures proviennent du parc olympique de Komazawa et de l’aquarium de Churaumi à Okinawa.

Il y a des pointes plus accentuées d’électronique dans le quatrième album dadada ism de YAPOOS, sorti en 1992. Les toutes premières notes du premier morceau Kimi no Dai 君の代 sonnent très actuelles, comme si elles provenaient d’un morceau de J-POP sorti récemment, avant que le morceau diverge vers le style Togawa. Le morceau suivant Virus ヴィールス pousse un peu plus l’électronique composée par Susumu Hirasawa, comme plusieurs autres morceaux de la discographie de YAPOOS et de Jun Togawa. Le morceau est dense musicalement et rempli d’aliénations vocales, comme la contamination virale suggérée par le titre. C’est encore un de ces morceaux de Jun Togawa qui n’est pas simplement chanté mais qui est vécu. C’est d’ailleurs ce qui rend les morceaux de Jun Togawa si prenants à l’écoute. Le morceau suivant 12 no Ichiban oku 12階の一番奥 est beaucoup plus calme et c’est l’un de mes préférés sur l’album. Il y a des petites voix qui ressemblent à celles d’un animal imaginaire (j’imagine une sorte de gizmo), qui viennent parsemer la composition et une musique d’accordéon venant accompagner la voix presque parlée à certains moments. Le rythme du chant est assez particulier et devient très mélodique vers la fin du morceau. Je n’aime en général pas beaucoup le son de l’accordéon mais son insertion dans ce morceau est bienvenue. Le morceau suivant Kyuukoku 急告 reprend rapidement les hostilités avec une batterie puissante et des morceaux de chants torturés, et le cinquième morceau Watashi wa Koukishin no Tsuyoi Onna 私は好奇心の強い女 est beaucoup plus sombre et atmosphérique. Le sixième morceau dadada ism ダダダイズム reprend le titre de l’album. La musique y est beaucoup plus légère et le chant presque parlé-saccadé prend un style que je n’avais jusque là pas entendu sur d’autres morceaux. Des petites voix montent en chœur vers la fin et des cris à la manière d’un Bruce Lee viennent perturber la toute fin du morceau. Le septième morceau NOT DEAD LUNA ressemble à un single et à une mini rétrospective de la vie de Jun Togawa en version très mouvementée. La vidéo, non officielle je pense, suggère cela en montrant des moments passés en concert notamment, mais aussi une scène où elle s’allonge sur une ligne de chemin de fer en attendant un train qui n’arrive heureusement pas. Elle parle beaucoup de mort sur ce morceau mais d’une voix volontairement inadaptée. Il y a certainement un début de présage dans ce morceau, une sorte d’inconfort et d’inadaptation à ce monde comme elle le dit elle même: « There is a feeling I’ve had ever since childhood: that there exist many different « worlds » and I was born in the wrong one, a world I don’t quite fit into. I’ve felt this strong feeling of wrongness all through my life. There is no space for me in this world. Every time I believe I’ve finally found my place, someone comes to me and says « Go away! You’re not supposed to be here. » I mean, I have always had this kind of feeling ». Le morceau suivant VIP Russia Yori Y wo Komete VIP ~ロシアよりYをこめて~ reprend un rythme plus percutant et la voix de Jun Togawa devient plus sombre et menaçante. Chaque morceau, en plus d’être une composition musicale, est également un jeu d’actrice. L’avant dernier morceau Kondoru ga Tondekuru コンドルが飛んでくる reprend une voix ondulante du plus bel effet, comme on pouvait l’entendre dans des morceaux des albums précédents. La conclusion de l’album Theme テーマ se présente comme une musique thème de YAPOOS, avec des accents beaucoup plus rock, voire punk, mais tout de même adoucis par quelques notes de piano. 

rain watching

La vision se brouille devant soi alors on s’arrête quelques temps et on attend. On regarde dehors à travers les vitres de la voiture les passants qui se démènent sous la pluie. A l’intérieur de l’habitacle, on lance quelques morceaux de musique pour alléger l’attente. Au même moment, on sort l’iPad pour reprendre des écrits démarrés un peu plus tôt dans les wagons du métro. J’attends le petit qui devrait bientôt arriver. Bien que je n’ai pas de talent particulier pour l’écriture, je n’arrive pas à contenir l’envie inarrêtable d’écrire, en particulier écrire sur la musique que j’aime et qui provoque en moi des sensations fortes.

La chanteuse Accorinrin あっこりんりん du groupe punk de Kyoto Otoboke Beaver おとぼけビ~バ~ chantant le morceau Men’s Junan de l’album Dial Y wo Mawase! ダイヤルYを廻せ! me rappelle qu’il faut que je parle maintenant de cet album de YAPOOS ヤプーズ sorti en 1991. Je n’avais pas vraiment besoin d’entendre cette version chantée au karaoke pour me rappeler d’en parler ici car j’ai, de toute façon, l’intention de commenter les albums de Jun Togawa 戸川純 les uns après les autres. Sauf que d’écouter cette version par Accorinrin me rappelle toute la difficulté d’imiter la voix de Jun Togawa. Sur ce troisième album de YAPOOS, ce deuxième morceau intitulé Men’s Junan est emblématique du style développé par le groupe, toujours avec les mélanges extrêmes de voix et de chants, mais je trouve que ce constraste atteint un niveau d’harmonie et de fluidité intéressant sur ce morceau. La construction de ce morceau est également très intéressante par sa complexité. Le troisième morceau 3Tsu Kazoero 3つ数えろ est assez différent et me fait même penser très vaguement à un morceau de Janet Jackson sur son album Rythm Nation 1814 sorti en 1989. Je ne dirais pas que ce morceau ressemble à un morceau de l’album de Janet, mais un petit quelque chose dans le rythme m’y fait penser. C’est un style jamais entendu sur les autres albums de YAPOOS que l’on peut découvrir sur ce morceau. Dans l’ensemble, cet album est plus facile d’approche que les précédents, à l’image du premier morceau Anti-Ennui アンチ・アンニュイ, avec ses sons électroniques légers et étincelants dans la deuxième partie du morceau. C’est amusant de distinguer des similitudes entre la voix de Michelle Zauner de Japanese Breakfast et celle de Jun Togawa à certains moments précis du morceau. L’album a tout de même son lot de morceaux déconstruits musicalement comme le court quatrième morceau Kyojutsu Sho ni Yoreba 供述書によれば qui agit comme une petite tornade sonore, ou de morceaux atypiques comme le cinquième Yoru e 夜へ. Ce morceau démarre sur des sons orchestraux doux et on imagine tout de suite quel va être le déroulement total du morceau. Sauf que Jun Togawa déconstruit des balades sonores trop évidentes et change de rythme subitement. C’est encore là assez symptomatique de l’inconfort volontaire créé par ces morceaux. Cet inconfort se transmet le plus souvent par la voix, comme sur le superbe sixième morceau Hysteria ヒステリヤ qui me donne des frissons quand je l’écoute. L’album enchaîne ensuite des morceaux plus pop rock, dont le huitième morceau Fool Girl à la voix tremblotante et l’avant dernier Girugamesh ギルガメッシュ aux rythmes très accrocheurs. L’album dans l’ensemble est moins excentrique que le précédent et prend un tournant moins sombre (quoique), avant de s’engager vers d’autres horizons encore sur l’album suivant dadada ism sorti l’année suivante en 1992.

comme un archange de lumière à Shinjuku

Passage à Shinjuku un samedi soir pour en saisir les lumières. Je décide d’opter pour le mouvement plutôt que pour la précision. Le rythme de ce quartier la nuit aux bords de Kabukichō nous fait de toute façon tomber à la renverse. Je n’ai pas l’habitude de prendre la ville en photo la nuit et je me pose souvent la question de la meilleure approche à adopter. En marchant dans les couloirs extérieurs étroits de Omoide Yokochō, une allée desservant plusieurs mini-restaurants ouverts sur la rue et composés le plus souvent d’un unique comptoir, je me rends vite compte que l’endroit est désormais envahi de touristes tous munis d’appareils photos. A quoi bon essayer de prendre des photos à cet endroit pour essayer d’une manière réaliste de rendre l’ambiance qui y règne, quand une multitude de photographes amateurs a déjà saisi les lieux maintes fois. L’envie de « casser » l’image standard que l’on voit de Tokyo sur les flux de photos Instagram me revient souvent en tête. Sur la série ci-dessus, on pourrait croire que les photographies sont prises à la va-vite, mais certaines m’ont demandé plusieurs prises. J’ai par exemple fait une dizaine de prises de l’immeuble désormais emblématique sur la dernière photographie, avant d’obtenir une version qui me satisfasse. Lorsque je vais à Shinjuku la nuit, les photographies initiales que j’avais pris an août 2003 me reviennent toujours en tête comme une sorte de modèle, pas spécialement pour la technique, mais pour la sensation que ce paysage électrique m’avait procuré, posé sur ces images. Shinjuku, Yasukuni Dori – Thousands of moving artificial lights and screaming neons.

Pendant que je traverse ce paysage de Shinjuku, j’écoute un autre album de YAPOOS, dans la continuation de mon écoute méthodique de la musique de Jun Togawa. Comme elle est originaire de Shinjuku, mais plutôt du côté de Shin Okubo, au delà de Kabukichō depuis la gare, je ne pouvais m’empêcher de continuer l’écoute de sa musique pendant cette marche solitaire de nuit. J’écoute maintenant Daitenshi no you ni 大天使のように qu’on peut traduire par « comme un archange » (les titres de mes billets sont souvent inspirés de paroles des morceaux que j’écoute à ce moment là). Cet album est sorti en 1988, un an après YAPOOS Keikaku. L’album commence par un morceau pop rock Watashi wa Koko de Goka 私は孤高で豪華 aux apparences classiques mais très vite trituré par la voix de Togawa mélangeant comme toujours les styles de chant sur un même morceau, passant d’une voix d’idole à une voix d’opéra, avec une pointe d’hystérie. Il y a quelques morceaux pop rock sur cet album, comme le premier, mais ce ne sont en général pas mes préférés. Je préfère le rythme un peu plus lent, et répétitif d’ailleurs, du deuxième morceau Funnu no Kawa 憤怒の河 et surtout la voix tremblotante de Togawa et ses chuchotements de rire. C’est un des très beaux morceaux de l’album, tout comme le sixième Inori no Machi 祈りの街. Sur celui-ci, sa voix est superbe, pleine d’une émotion triste. La répétition musicale là encore convient très bien, je trouve, aux ondulations de voix de Jun Togawa. La musique est belle, mais cette voix est une sorte d’addiction, qui tournerait presqu’à l’obsession si on y criait gare. Ce qu’elle peut faire avec cette voix est remarquable et parfois extrêmement bizarre comme sur le troisième morceau Haitoku Nante Kowakunai 背徳なんて怖くない où elle prend même une voix d’enfant mais qu’elle superpose vite à une autre voix beaucoup plus mûre. Cela devient pratiquement de la schizophrénie. J’adore le quatrième morceau Bojo no Tsumi 棒状の罪 à la limite du parler et de la plainte. La musique y est très accrocheuse, mais j’ai le sentiment que par rapport aux autres albums, il faut plusieurs écoutes pour saisir cet album. Il y a moins de morceaux immédiatement impactants par rapport à YAPOOS Keikaku, mais ce quatrième morceau, comme le dernier morceau de l’album Daitenshi no You ni 大天使のように, prend petit à petit une sorte d’évidence dans toute sa complexité. La beauté non conventionnelle du sixième morceau Inori no Machi 祈りの街 par exemple se révèle également progressivement pour devenir imparable. La beauté vient de l’imperfection du chant qu’on sent volontaire, une transcendance du décalage que j’aime tant en musique. Il y a plusieurs morceaux assez fous sur cet album, le huitième My God par exemple, ce qui fait que ce n’est pas spécialement un album accessible, mais ce n’est de toute façon pas ce que je recherche dans la musique de Jun Togawa. Il y a un équilibre instable dans ces constructions musicales qui me convient très bien.