銀座 ジャガー

Ces photographies ont été prises à Ginza le même jour que les photographies que j’ai pris de l’immeuble futuriste de Louis Vuitton sur la rue Namiki. On était bien passé rapidement à Ginza ces dernières semaines ou mois, mais cela faisait très longtemps que je n’avais pas pris le temps de parcourir ces rues pour voir comment l’architecture avait évoluée. Je ne remarque pas de changements notables à part les couleurs vives sur les façades du Department Store Matsuya Ginza. Les personnages qui y sont dessinés pour Louis Vuitton (encore) sont vraiment étranges. Ces personnages sont issus de la collection Printemps-Été 2021 créée par Virgil Abloh pour la marque, sous le nom ‘Les aventures de Zoooom et des ses amis’. On se demande bien ce qui est passé par la tête du créateur. Je pense qu’on est ici dans le domaine où le ringard devient cool, mais la frontière est pour moi très difficile à identifier dans ce cas là. Enfin, c’est la mode en ce moment pour les marques de luxe d’utiliser des personnages animés. Louis Vuitton avait déjà utilisé les fleurs de Takashi Murakami il y a de cela plusieurs années. Loewe s’empare du monde de Ghibli ces derniers temps et notamment Totoro. Et pour Gucci, c’est Doraemon. J’avoue que j’ai énormément de mal à voir les relations qu’il peut y avoir entre l’univers très populaire de banlieue tokyoïte dans Doraemon et le luxe de Gucci. Enfin, Gucci utilise seulement l’image de Doraemon sans s’encombrer de tous les personnages du manga et de l’anime. Après, on n’enlèvera pas le fait que le résultat devient super mignon. Je ne sais pas quelle marque va s’emparer de l’imagerie de Sazae San? Peut être Chanel, je verrais bien Sazae San en tailleur Chanel, ça lui irait très bien je pense.

Dans la même rue, je jette souvent un œil à la devanture du magasin Wako, car elle est toujours joliment présentée et je la prends assez souvent en photo. On y voit, cette fois-ci, une série de petits bœufs ou vaches, signe chinois de cette année 2021, assis sur des boules de verdure comme des mini planètes. Je continue à marcher jusqu’à Higashi Ginza pour revoir le théâtre Kabukiza. Il avait l’air d’être ouvert car des affiches de spectacles étaient montrées à l’entrée et deux réceptionnistes s’y tenaient debout. Je n’ai pas vu de spectacle kabuki depuis longtemps (la première fois était en 2005), mais j’éprouve un certain plaisir à voir qu’il n’est pas fermé en ces temps de crise sanitaire. Sur les deux photographies du Kabukiza ci-dessus, celle à la verticale est prise à l’iPhone tandis que les autres ont toutes été prises au Reflex. Toutes les photographies sont prises à Ginza sauf celle du gâteau rouge avec le kanji 愛 prise à Shibuya, pendant la période de la Saint Valentin. Je m’interroge d’ailleurs sur la présence du mot hôtel juste à côté de ce kanji. J’ai de toute façon pensé que l’extravagance de cet objet allait bien avec l’atmosphère de Ginza. Oh, il est bientôt 10h du matin et il faut que je retourne rapidement devant la pâtisserie japonaise Kūya (空也) pour aller y acheter les monaka et wagashi que m’avait commandé Mari.

Je découvre l’artiste Jaguar Jonze à travers deux superbes morceaux intitulés Murder et Deadalive, sortis respectivement en Novembre et Septembre 2020. Jaguar Jonze est le nom d’artiste de Deena Lynch, 29 ans, née à Yokohama d’une mère Taïwanaise et d’un père Australien. Elle vit actuellement à Brisbane en Australie mais a passé les sept premières années de sa vie au Japon, ce qui explique l’imagerie japonisante de certaines de ses vidéos, notamment Deadalive. Elle a déjà sorti deux albums sous son vrai prénom et un EP et plusieurs singles depuis 2018 sous ce nom Jaguar Jonze. J’ai écouté au hasard quelques uns des ses derniers morceaux et les deux que je mentionne ici ont particulièrement attiré mon attention au point où je les écoute en boucle. J’aime beaucoup sa voix qui a beaucoup de présence et cette guitare à la sonorité de rock indé, similaire sur les deux morceaux. On accroche assez vite à cette musique aux accents pop derrière les guitares. C’est le morceau Murder qui m’a d’abord convaincu, notamment pour la dynamique de son chant et pour un passage instrumental particulièrement bien senti vers la fin du morceau, car l’association des notes ne suit pas une progression évidente. C’est une artiste à suivre.

le temple Kannonji par Osamu Ishiyama

La façade extérieure de béton du temple bouddhiste Kannonji est superbe, d’autant plus que le temple a l’air d’avoir été nettoyé et même repeint. Les fidèles de très longue date de made in tokyo se souviendront peut être de ce temple que j’avais déjà montré ici en Juillet 2007. Après l’avoir revu dernièrement en photo sur mon flux Instagram, je n’ai pu m’empêcher de revenir, avec Mari cette fois, vers Nishi Waseda où il se trouve, pratiquement à l’intérieur du campus de l’université de Waseda. Kannonji a été realisé par l’architecte Osamu Ishiyama en 1996. Il ressemble à une forteresse lorsque l’on voit les murailles de béton avec des ouvertures ressemblant à des meurtrières. Mais l’entrée est pourtant très ouverte sur d’extérieur et il est aisé d’y entrer. Comme la dernière fois que j’y suis venu il y a plus de 13 ans, il n’y avait personne à l’intérieur au point où le temple semblait déjà être fermé pour la journée. Osamu Ishiyama a fait ses études au département Architecture de l’université de Waseda et y sera même professeur à partir de 1888 et professeur émérite en 2014. L’architecture d’Osamu Ishiyama est tellement particulière qu’il fait figure d’outsider parmi les architectes japonais. Ce temple à Nishi Waseda en est un bon exemple, tout comme le bâtiment Gen-An (Fantasy Villa) datant de 1975 et situé à Shinshiro dans la préfecture d’Aichi.

Rechercher des images de l’architecture me fait découvrir l’excellent site web Ofhouses qui répertorie une série d’anciennes maisons individuelles aux formes particulières voire même artistiques. Elles ne sont pas toutes situées au Japon mais dans divers lieux du monde. Les photos qu’on nous y montre de ces maisons sont souvent prises à l’époque de leurs constructions et sont donc assez souvent en noir et blanc. J’ai le plaisir de revoir des maisons que j’avais recherché dans Tokyo, avec parfois beaucoup de patience. C’est le cas de House on a curved road (1978) et de House in Uehara (1973) de Kazuo Shinohara, que je montrais dans des billets de ce blog. Je n’avais pas eu trop de difficultés à trouver House in Uehara mais la recherche de House on a curved road avait par contre été beaucoup plus chaotique (et donc intéressante et mémorable). Je me souviens avoir évoqué la recherche de cette maison comme une quête s’étalant sur plusieurs billets. A cette époque, j’avais deux heures de libre tous les samedis pour découvrir le quartier de Yoyogi Uehara. Plus que l’extérieur, c’est vraiment l’intérieur de ces deux maisons de Shinohara qui est remarquable. La force qui se dégage des piliers de béton à l’intérieur est presque choquante. Le site web Ofhouses me fait aussi découvrir une résidence de la série Toy Block House par l’architecte Takefumi Aida. Je l’ai trouvé par hasard il y a quelques semaines de cela dans le quartier Kamiyamachō de Shibuya. J’avais remarqué que cette résidence était particulière mais je n’avais pas pu lui donner un nom et un architecte. On trouve également des grands classiques de l’architecture moderniste tokyoïte comme Tower House (1966) de Takamitsu Azuma, que j’ai plusieurs fois pris en photo. Il y a aussi Sky House (1958) de l’architecte métaboliste Kiyonori Kikutake, que je n’ai pas encore eu l’occasion d’aller voir, ce qui est d’ailleurs impardonnable pour un blog parlant (de temps en temps) d’architecture tokyoïte. J’ai plaisir à revoir en photos la Gallery GA (1972-74) à Kita-Sando par les architectes Makoto Suzuki et Yukio Futagawa. Le béton de ce bâtiment est très photogénique. Le site me rappelle finalement qu’il a beaucoup d’autres trésors architecturaux à découvrir comme Akira Suzuki House (1990-1993) conçue par les architectes Bolles et Wilson ou encore Hayasaki Box (Blue Box) (1971) à Kaminoge par l’architecte Mayumi Miyawaki. Il me faut d’abord trouver leurs adresses. J’ai déjà cherché mais sans beaucoup de succès pour l’instant. Mais les recherches difficiles font partie entière du plaisir, surtout quand on finit par les trouver.

a street supreme

Ces photographies sont des petits instants de rues, certes très classiques sur Made in Tokyo. J’aime prendre ce genre de photographies de rues sans thèmes précis, seulement des détails qui ont attiré mon oeil à un moment donné. Ce sont parfois les plantes posées devant les immeubles, ou les couleurs de certains bâtiments qui me font m’arrêter pendant quelques secondes. Les photographies suivent le rythme de ma marche et il est rare que je revienne sur mes pas pour prendre une photo que j’aurais manqué quand mon pas est trop rapide. L’acte de marcher est en fait plus important que l’acte de photographier. Si je manque une photographie cette fois-ci, je la prendrais un autre jour. J’ai d’ailleurs déjà pris en photo certains lieux montrés ci-dessus comme les immeubles rectilignes de l’avant-dernière photographie. Le léger écart (隙間) qu’on devine entre les deux barres d’immeubles m’attire. On a l’impression que ces deux constructions sont en mesure de glisser l’une sur l’autre comme des plaques tectoniques.

J’écoute intensément depuis quelques jours l’album A love supreme de John Coltrane enregistré en Décembre 1964 et sorti en Janvier 1965. Intensément car le saxophone de Coltrane, inscrit dans un quartet, opère comme une sorte d’addiction qui me fait revenir sans cesse vers cet album. Je suis complètement néophyte en Jazz mais je ne suis pas pour autant réfractaire au genre. Je pense que je ne sais tout simplement pas par où commencer. J’ai toujours eu le sentiment que je me mettrais à écouter et apprécier le jazz quand je serais plus âgé et que j’ai encore du temps devant moi. Mon attirance est plutôt pour les formes atypiques du free jazz, qui est la tendance vers laquelle se dirige la musique de Coltrane. Il y a quelque chose de magnétique dans les sonorités non évidentes de saxophone et une grande liberté harmonique qui viennent gentiment pénétrer tous les recoins de mes neurones. Il se trouve que l’album A love supreme est un grand classique du Jazz, ce qui me donne envie de continuer à chercher un peu plus dans cette direction (toute recommandation est bienvenue). On peut se demander pourquoi cette bifurcation inattendue vers cet album de jazz? Un article de Pitchfork couvrant cet album est en fait tombé sous mes yeux de manière inattendue alors que je naviguais dans les flux de Twitter ou d’Instagram. À chaque fois que je lis un roman de Haruki Murakami, il nous parle discrètement mais systématiquement de jazz avec des noms de formations que je ne connais jamais. Je me dis à chaque fois que je devrais essayer d’explorer ce qu’il nous conseille dans ses livres, mais il m’a toujours manqué un déclencheur. Le déclenchement aurait pu être le film Whiplash de Damien Chazelle, que j’adore non seulement pour les interprétations de JK Simmons et Miles Teller mais aussi pour l’interprétation musicale notamment le final tout simplement grandiose. C’est un film que je regarde régulièrement, au moins une fois par an, et je m’y suis remis cette semaine encore. Mais le véritable déclencheur de mon écoute de A love supreme est l’association des deux images ci-dessous.

En lisant l’article de Pitchfork sur A love supreme de John Coltrane et en voyant la pochette de l’album, je me suis rappelé du rapprochement évident avec la couverture du morceau A life supreme (至上の人生) de Sheena Ringo, sorti en single accompagné du morceau To Rock Bottom (どん底まで) en Janvier 2015 (soit exactement 50 ans plus tard), et qu’on retrouvera ensuite sur l’album Sandokushi (三毒史) sorti quatre ans plus tard. Le style musical de ces morceaux de Sheena Ringo n’a absolument rien à voir avec le jazz de Coltrane, car les morceaux de Sheena sont résolument rock. Mais on remarque clairement que la typographie et le cadrage des mots, ainsi que le titre anglais, font directement référence à cet album de Coltrane. Je ne connais pas la raison exacte de ce rapprochement. En repensant au morceau Flight JL005 (JL005便で) sorti l’année d’avant en 2014 sur l’album Hi Izuru Tokoro (日出処), je me souviens qu’il lui avait été inspiré par le vol JL005 reliant l’aéroport international de Tokyo et l’aéroport international John F. Kennedy à New York. J’imagine que cette influence américaine a aussi gagné ce single A life supreme. Ses influences musicales sont assez vastes mais je n’ai jamais vu John Coltrane clairement mentionné. Ceci étant dit, je ne pense pas que la photographie de couverture montre une rue enneigée de New York. Les photographies accompagnant le single ont été prises par la photographe japonaise basée à Paris, Shimmura Mari (新村真理), et je pense donc qu’il s’agit plutôt de Paris. Le site web de la photographe ne le précise malheureusement pas. D’autres photographies de nature, superbes d’ailleurs, à l’intérieur du livret sont plutôt prises en Croatie.

C’est intéressant d’ailleurs de voir que cet album de John Coltrane peut être source de diverses inspirations. Pitchfork publiait également un article sur une vidéo de skateboard en noir et blanc de 1995 réalisée par l’artiste Thomas Campbell et prenant le même titre que l’album de Coltrane. Les deux premiers morceaux des quatre mouvements de l’album sont d’ailleurs joués en accompagnement. Cette vidéo est commanditée par la marque de street wear Supreme. Bien que je n’ai aucune affinité pour cette marque, j’ai toujours eu une certaine attirance pour l’esthétique DIY du monde du skateboard. En fait, je pense que j’aime surtout la manière dont les skateboarders s’approprient l’univers urbain, à la limite de l’interdit. Le petit film ne se concentre d’ailleurs pas seulement sur les scènes de skateboard et montre de nombreuses scènes de rues comme un documentaire du New York des années 90. La musique pousse même à une certaine méditation.

comme des vagues d’or

Les photographies ci-dessus se passeraient presque de commentaires mais je ne peux m’empêcher d’écrire un peu à leur sujet. Il s’agit d’un immeuble en construction pour Louis Vuitton à Ginza au croisement de la rue Mamiki et Kojunsha. La marque ayant déjà plusieurs magasins dans ce quartier, je me pose la question de la nécessité d’en ouvrir un nouveau, à moins qu’il s’agisse du remplacement d’une autre boutique. Cet immeuble là doit ouvrir ses portes dans peu de temps, en Mars 2021. Son design est complètement novateur et particulièrement bluffant. On doit le design de cette façade à l’architecte Jun Aoki, qui a conçu d’autres façades pour la marque comme celle du magasin accolé au Department Store Matsuya toujours à Ginza, du magasin à Roppongi Hills ou encore celui à Osaka. Le bâtiment se démarque très clairement de tout ce qui est construit autour. On pense à une matière liquide contenue dans les airs par des murs invisibles. L’effet de vaguelettes sur la surface des façades donne cette impression. On espèrerait presque que les vagues sur la surface change de forme en fonction du vent, mais ce n’est bien entendu pas le cas. Je trouve en tout ce type d’architecture à la fois futuriste et très poétique. Les teintes des blocs longilignes formant les surfaces sont bleutées vers le bas du building et évoluent vers le doré plus on monte en hauteur. Je n’ai pas l’impression que ces coloris varient beaucoup en fonction de la météo, mais un temps ensoleillé semble augmenter l’intensité de ses couleurs. On devine qu’une grande ouverture au rez-de-chaussée sera mise en place derrière les plaques blanches que l’on voit actuellement, dans le coin du building donnant directement sur le croisement. On ne devine pas les ouvertures aux étages mais elles existent et on peut seulement les apercevoir de nuit lorsque la lumière intérieure des pièces traverse la grande paroi translucide. Il est cependant difficile pour l’instant de deviner à quoi va ressembler l’intérieur et s’il sera aussi innovant que l’extérieur. Quelques câbles dépassent en ligne à certains endroits de la façade et seront certainement raccordés à des panneaux avec le logo ou le nom de la marque. Devant un tel building, j’ai un peu de mal à contrôler mes pulsions photographiques. Je tourne autour plusieurs fois, tentent des prises à travers les rangées de voiture, ou depuis les bloc d’immeubles voisins pour l’observer dans son contexte urbain. Au final, les meilleures photos se trouvent être celles que j’ai pris avec mon iPhone, plutôt que celles prises au reflex (celle centrale au format horizontal). Avec le billet précédent, je reprends tranquillement les billets orientés architecture tokyoïte, ce qui m’avait un peu manqué, bien que l’architecture ne soit jamais très loin dans mes billets.

A quelques pas de là sur la même rue Namiki, se trouve un autre endroit très intéressant, non pas pour son architecture mais pour les pâtisseries japonaises qu’on y propose. Mari m’avait donné l’adresse et la mission d’en acheter quelques uns avant qu’il ne soit trop tard. Tout est une question de temps car les pâtisseries qu’on y vend disparaissent assez vite après l’ouverture. La boutique s’appelle Kūya (空也) et est spécialisée dans les monaka (à gauche sur la photo) mais on peut aussi y trouver des assortiments de wagashi du jour (à droite). C’est une pâtisserie très ancienne fondée en 1897 au bord de l’étang Shinobazu à Ueno. Elle a ensuite déménagé à l’emplacement actuel de Ginza en 1945, après un incendie pendant la guerre. La boutique ne paît pas de mine de l’extérieur et se limite à un comptoir et une petite banquette de trois places à l’intérieur. Deux dames nous accueillent à l’intérieur mais les wagashi et les monaka ne sont pas montrés. Il faut donc savoir ce que l’on veut avant de rentrer dans la boutique. De nombreux clients sont des habitués et réservent à l’avance. A la droite du comptoir, des boites déjà emballées et mises dans des petits sacs sont prêtes à être distribuées à ceux qui ont déjà réservé. Je n’avais pas réservé mais je suis arrivé dans la boutique dès l’heure d’ouverture à 10h. Il y avait déjà quelques personnes attendant devant la boutique mais je suis assez vite entré. Les clients savent déjà ce qu’ils veulent et commandent donc directement ou viennent chercher leur commande sans perdre beaucoup de temps. J’entre en m’excusant de ne pas avoir commandé à l’avance, mais je vois qu’il y reste quelques boites préemballées de monaka posées sur le comptoir. Pour les wagashi du jour, on me demande par contre de patienter pendant une demi-heure car ils ne sont pas encore prêts. On les prépare dans l’arrière boutique. La dame semble très embêtée de me dire qu’ils ne sont pas encore prêts, mais j’ai tout mon temps, je suis en congé aujourd’hui. Je repars faire un tour prendre en photo les vagues d’or du nouvel immeuble et reviens ensuite quelques minutes m’assoir sur la banquette de la pâtisserie. La plupart des clients qui défilent devant mes yeux commandent des boites de monaka. Je les observe discrètement pour identifier qui sont les habitués. Un vieil homme entre à peine dans la boutique et commande une boîte en levant le doigt. Vite commandé, vite payé et vite reparti. Ce doit être un habitué. Une dame vient ensuite pour les pâtisseries du jour mais on lui répond d’un air compliqué qu’il va falloir attendre parce que le jour d’avant était férié et que les préparatifs pour ce matin ont pris du retard. La dame derrière le comptoir explique cela d’une manière telle qu’il semble être très compliqué de commander ces wagashi, alors qu’au final, il ne faudra attendre qu’une dizaine de minutes. La dame est très gentille mais son explication fait que la cliente devient même un peu hésitante à commander. En fait, la vendeuse était plutôt elle-même embêtée du fait que ses wagashi ne soient pas prêts à l’heure habituelle. Quelques minutes plus tard, on me fait signe pour m’indiquer que les wagashi sont prêts. Il y a maintenant une petite boîte de wagashi ouverte sur le comptoir. Ils sont de couleur blanchâtre et tous identiques mais la dame m’indique que ce ne sont pas ceux qu’on va me donner. La dame s’excuse encore pour le retard dehors dans le froid. Je ressorts de la boutique en étant content d’avoir fait deux belles découvertes dans cette même rue. Les wagashi et les monaka étaient délicieux, mais il n’était pas nécessaire de le dire.

Case par SANAA

Je m’étais décidé à parcourir à pied le quartier de Kamiyamachō sans pourtant avoir l’idée d’y trouver la résidence Case conçue par les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa du groupe SANAA. J’avais une vague idée qu’elle se trouvait dans un quartier résidentiel de Shibuya, donc je n’étais pas vraiment surpris de la trouver aux hasards des rues de Kamiyamachō. Ce quartier est plutôt huppé et on y trouve même l’immense demeure du ministre Asō gardée à son entrée par un poste de police. Le bâtiment est ancien et de style occidental. J’aurais aimé m’approcher pour le prendre en photo mais il semble loin, au bout d’une longue allée et derrière un parking. Le gardien à l’entrée me dissuade de toute façon de tenter la photo. On m’a demandé récemment d’effacer une photo que je venais de prendre et je n’avais pas tellement envie de retenter le coup ici. Cette fois-là était dans le quartier de Shirogane alors que je prenais en photo un grand bouddha doré posé sur le bâtiment blanc d’une secte religieuse. Après avoir pris ma photo, qui n’avait rien de réussie ni de remarquable d’ailleurs, un garde s’était soudainement précipité vers moi alors que je m’étais déjà éloigné de quelques dizaines de mètres. Le garde m’avait demandé d’effacer la photo que je venais de prendre sans donner d’explication très précise et, surpris par cette demande soudaine, je n’avais pas non plus cherché à en savoir plus. L’homme n’était ni antipathique ni impoli mais semblait simplement suivre une directive qu’on lui avait donné. Je ne me souviens pourtant pas avoir vu de signe d’interdiction de photographier sur ce bâtiment. Je ne me voyais donc pas renouveler cette expérience devant cette grande et vieille demeure à Kamiyamachō. La raison pour laquelle j’étais venu explorer ce quartier était de retrouver une autre demeure, moderne celle-ci, faite de béton et de plaques métalliques, dans laquelle nous avions été invités pour dîner il y a très longtemps par l’intermédiaire d’un ami commun. Le propriétaire qui nous avait accueilli n’habite plus dans cette grande maison depuis plusieurs années et je suis surpris de la voir inoccupée. De l‘extérieur, elle apparaît comme étant à l’abandon car la végétation a déjà pris d’assaut les façades et le jardin que je devine à travers les ouvertures rondes de la porte de métal ne semble pas être entretenu. J’imagine que cette maison est difficile à maintenir en l’état et onéreuse à détruire. On trouve quelques belles maisons individuelles en béton dans ce quartier. Je montrais deux d’entre elles dans un des billets précédents. Ces maisons étaient complètement fermées sur la rue mais montraient de superbes surfaces de béton.

Lorsque l’on voit pour la première fois la résidence Case de SANAA, on pense d’abord que le bâtiment est en cours de construction ou de rénovation car il est complètement recouvert sur toutes les façades par une grille d’aluminium. Cette surface donne l’avantage de diminuer le vis-à-vis lorsque l’on regarde la résidence en diagonale, mais ce vis-à-vis reste pratiquement intact lorsqu’on regarde la façade de face. On se rend très vite compte qu’il s’agit d’un design novateur plutôt qu’une couverture temporaire, mais l’effet de surprise initial reste très prégnant. Il s’agit d’une résidence composée de 6 appartements, appelées « Case » dont les entrées sont toutes situées à l’extérieur sur les deux façades donnant sur la rue. Il n’y a pas d’entrée principale ou de hall d’entrée dans cette résidence, ce qui fait que chaque appartement de type maisonnette est indépendant bien qu’ils soient tous concentrés dans un grand bloc de béton. Le promoteur est Mori Building et il présentait cette résidence construite en 2013 comme une villa en centre ville située dans un quartier calme, celui de Kamiyamachō, tout en étant proche des boutiques et restaurants du centre de Shibuya. Nous sommes en effet tout proche du centre de Shibuya. Lorsque l’on emprunte les petites rues au delà du complexe Bunkamura, on tombe très rapidement dans les rues très calmes des quartiers résidentiels de Shōtō et de Kamiyamachō. Le contraste est saisissant mais est très loin d’être rare dans Tokyo. J’ai cependant toujours l’impression qu’il y a une frontière invisible au niveau de Bunkamura entre le désordre urbain bruyant et bouillonnant du centre de Shibuya (Dōgenzaka, Udagawachō) et la tranquillité vide de ces quartiers résidentiels là (Shōtō, Kamiyamachō). Case se trouve au cœur de cette tranquillité sur la même rue que la résidence du ministre dont je parlais un peu plus haut, à quelques dizaines de mètres seulement.

Derrière le rideau métallique, la résidence est faite de béton aux murs courbes. Il y a un sous-sol, le rez-de-chaussée où se trouvent les entrées de toutes les unités et deux autres étages. Sur les 6 unités, 5 étaient éligibles à la vente et elles ont toutes l’air d’être occupées si on en juge aux noms affichés devant les portes. Depuis l’extérieur, il est très difficile de deviner l’activité intérieure et il s’agit là d’un concept très différent de ce dont SANAA nous avait habitué. Leurs réalisations architecturales emblématiques jouent plutôt sur l’ouverture vers l’extérieur avec des grandes baies vitrées chez Sejima (par exemple, Shakujii Apartments) et des espaces ouverts distribués en petits blocs chez Nishizawa (par exemple, Moriyama House). Sur Case, les espaces ouverts sont plutôt des terrasses intérieures comme on peut le voir grâce à une vue du ciel sur Google Maps. Comme on peut le voir sur les quelques schémas de deux unités (E et F) et les quelques photos ci-dessus, la plupart des murs intérieurs sont courbes et j’ai lu que le plafond est également en pente sur certaines pièces. Cela doit donné un espace intérieur à la fois unique et assez peu pratique pour l’aménagement intérieur. Chaque unité s’étend sur plusieurs étages. L’unité E par exemple utilise trois étages: le rez-de-chaussée avec une entrée donnant directement sur un escalier, le living-dining avec chambre au deuxième étage et la chambre principale avec une vaste terrasse avec jardin au troisième et dernier étage. En faisant le tour du bâtiment, on devine les formes courbes délimitant les espaces de jardin, mais c’est bien la vue du ciel qui nous donne une meilleure idée de l’agencement général des unités. Elle permet de comprendre la géométrie de l’espace dans sa totalité et la manière dont les lignes courbes viennent découper cet espace. Les ouvertures vers la rue sont assez peu nombreuses et ont parfois des formes très intéressantes, comme celles arrondies qui donnent un aspect futuriste à l’ensemble. Les surfaces de béton sont superbes mais sont bien entendu cachées par la robe d’acier qui les recouvre. Le concept est extrêmement intéressant, comme toujours chez Sejima et Nishizawa, mais je me demande si l’esthétique résultante est élégante ou pas. C’est comme si les architectes avaient volontairement voulu cacher des regards extérieurs la beauté de leur bâtiment. On retrouve le même genre de revêtement métallique sur la librairie Nakamachi Terrace par Kazuyo Sejima à Kodaira. Les formes visibles à l’extérieur y sont par contre plus dynamiques comme peuvent l’être celles du musée Hokusai à Sumida également conçu par Kazuyo Sejima, et les parois métalliques recouvrent un ensemble de baies vitrées plutôt que des surfaces de béton. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment les idées se mélangent et se complètent dans l’oeuvre des deux architectes de SANAA. On arrive assez bien à voir leur cheminement lorsqu’on découvre leurs œuvres architecturales les unes après les autres. J’en ai déjà vu un certain nombre à Tokyo. Même si je les regarde toujours d’un œil critique, j’aime comment cette architecture vient bousculer nos conceptions préétablies de ce à quoi doit ressembler l’espace habitable.