Moriyama House (2)

Ma première et unique visite de Moriyama House par l’architecte Ryue Nishizawa remonte à il y a plus de 10 ans. Je me décide d’y retourner pour voir comment elle a évolué avec le temps. Je suis en fait assez peu surpris de constater qu’elle n’a pas pris une ride. Les blocs blancs restent immaculés, non affectés par les années passées. Vu que l’architecture de cette maison individuelle perdue dans les quartiers de Kamata a une renommée certaine, cela ne semble pas très étonnant que les propriétaires aient eu cœur à maintenir cet objet architectural emblématique en bonne condition. Les amateurs et photographes d’architecture doivent être assez nombreux à venir autour de Moriyama House, car un petit panneau écrit à la main indiquait dans un anglais un peu confus les endroits où l’on pouvait circuler et prendre des photos. Ce panneau n’était bien entendu pas là il y a dix ans. La structure éclatée en dix blocs blancs de tailles variées est toujours entourée de végétation, de quelques arbustes et des pots de fleurs. La densité de cette végétation n’a pas non plus bougée depuis toutes ces années. La plupart des pièces de l’ensemble ont leurs ouvertures fermées de rideaux, à part une pièce à l’étage laissant deviner un escalier qui mène sur le toit du bloc. En revoyant mon ancien billet de 2007, je me rends compte que les photographies étaient en noir et blanc. J’apporte finalement la couleur sur la série ci-dessus. Voir ces blocs d’une blancheur impeccable me rappelle ceux, plus massifs, du musée d’art contemporain 21st Century Museum of Contemporary Art Kanazawa, par SANAA, que l’on avait été voir l’année dernière. Ces formes simples et nettes sont définitivement fascinantes.

a sea in front of us

Deux océans imaginaires s’étendent devant moi. Je vois des ressemblances ou du moins une association dans ces deux photographies prises dans les quartiers autour de Kamata. Elles m’évoquent toutes les deux une vue maritime, que ça soit l’océan de graviers ratissés devant le temple Chisanhafukutayamarenge ou le bleu clair océanique d’un grand immeuble de verre. La perspective et les lignes fuyant à l’identique jouent certainement à établir ce rapprochement visuel.

Photographie extraite de la video du morceau (die staadt) Norm de ゆだち Yudachi disponible sur Youtube.

Le morceau (die staadt) Norm de Yudachi ゆだち m’évoque également une image océanique, lorsque le soleil vient nous éblouir et brouille notre vision, quand les contours et l’horizon de l’océan deviennent flou. Il s’agit d’un morceau de dream pop à la beauté saisissante. Les guitares comme des halos de lumière viennent se diluer dans l’atmosphere, la voix douce de la chanteuse de Yudachi vient nous envoûter progressivement, en regardant les mouvements de danse de Natsuki Mineoka au bord de la rivière dans la vidéo du morceau. Je repasse le morceau plusieurs fois de suite, jusqu’à m’endormir sur le sofa de l’hôtel.

Tree-ness House

Les visiteurs réguliers de Made in Tokyo auront certainement remarqué que je montre beaucoup d’architecture ces derniers temps. Je profite en fait de plusieurs heures disponibles le dimanche après-midi de ces derniers week-ends pour partir sur les traces d’architecture que je voulais prendre en photo depuis quelques temps. Zoa passant plusieurs heures les week-ends pour s’exercer pour son spectacle de danse prochain avec ses acolytes de Ebidan Kids Tokyo, mon emploi du temps du week-end se libérait donc à ces moments, dans la mesure où Mari n’avait pas d’intention particulière de sortir.

Dans la foulée de la découverte de Tokyo Apartment de Sou Fujimoto, je pars à la recherche d’une autre architecture originale aux formes compliquées, Tree-ness House de Akihisa Hirata, que je savais se trouver dans les environs de Ikebukuro. J’avais bien sûr fait des recherches sur les sites internet d’architecture, notamment en regardant la série de superbes photographies de cet immeuble par Vincent Hecht sur Designboom. Sachant que Tree-ness House se trouve à Otsuka, une photographie d’ensemble m’a permis d’identifier son emplacement exact en scrutant les immeubles à l’horizon. Comme l’immeuble ne fut terminé que récemment, il n’apparait pas encore sur Google Map.

Il faut prendre le train depuis Ikebukuro jusqu’à Otsuka et ensuite marcher une quinzaine de minutes. Le soleil commence à faiblir et je suis obligé de forcer le pas pour trouver ce building avant qu’il ne fasse trop sombre. Tree-ness House apparaît après un détour de rue. C’est un ensemble de béton principalement résidentiel mais qui prévoit également un espace commercial au rez-de-chaussée. En haut de longs murs de béton faisant penser au tronc d’un arbre, se dégagent les ouvertures ornées de point de verdure comme les feuilles de cet arbre. Les ouvertures ont une forme complexe. Leurs emplacements ne laissent que difficilement comprendre l’organisation intérieure de la maison, qui se caractérise par des espaces ambigus entre intérieur et extérieur. Les plis aux ouvertures sont étranges et intéressants. Ils sont placées en fonction du contexte de la rue, en hauteur à un niveau au dessus des maisons et immeubles alentours. L’entrée du building ressemble à une fissure dans le bloc massif de béton des premiers étages, comme les fissures naturelles que l’on peut voir parfois dans le tronc des vieux arbres. L’image de l’arbre en architecture est décidément un point commun de mes découvertes architecturales récentes, après la série de maisons et résidence par Sou Fujimoto. Je ne cache pas que j’aime cette interaction entre nature et architecture, surtout quand c’est du béton comme pour Tadao Ando qui construit d’ailleurs ses œuvres architecturales en fonction du contexte naturel. Il y a quelques années, d’une manière beaucoup plus imagée et je l’espère poétique, j’aimais construire des mélanges entre les ensembles urbains et le végétal, dans ma série de compositions graphiques Urbano-végétal (qui se trouve en lien en entête de Made in Tokyo).

気がつけば

Traversée rapide de Shibuya en fixant quelques visages qui me regardent le temps de se rendre compte de la photographie. Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait de mélanges d’images. Les traînées de lumière qui viennent se superposer à la foule de Shibuya ont été prises exactement au même endroit, au carrefour, mais la nuit et un autre jour, il y a plusieurs mois peut être. L’envie de parasiter mes photographies me revient toujours en tête quand j’écoute du shoegazing, où d’une manière similaire mais en musique rock alternative, le bruit des guitares vient rendre plus flou les contours de la voix humaine. Tout en évitant tous les groupes qui essaient de trop ressembler à My Bloody Valentine, j’écoute quelques très bons morceaux de shoegazing japonais, notamment le morceau PRISM (プリズム) de Seventeen Years Old And Berlin Wall (17歳とベルリンの壁) sur le mini album Reflect sorti en avril 2017 et Underwater Girl de For Tracy Hyde sur l’album he(r)art sorti en novembre 2017. En fait, je m’étais procuré cet album de For Tracy Hyde sur iTunes au moment de sa sortie après avoir écouté quelques morceaux, et il m’était resté un avis un peu mitigé. Trois morceaux au milieu de l’album, Underwater Girl, Ghost Town Polaroïds et Frozen Beach sont vraiment excellents, dans le style shoegazing, alors que le reste de l’album revient vers un style pop rock des plus classiques qui m’intéresse moins. Mais depuis novembre 2017, je reviens très souvent vers ces trois morceaux. Je me rends compte d’une chose avec la musique alternative japonaise, c’est qu’à part quelques exceptions, j’ai un peu de mal à apprécier un album en entier. Je pioche donc des morceaux par-ci par-là et quand j’aime ces morceaux, j’ai tendance à les écouter en boucle pendant plusieurs jours (une boucle de 5 ou 6 morceaux de différents artistes en général). Pour revenir à For Tracy Hyde, ce nom de groupe m’avait en fait intrigué. Après quelques recherches rapides, Le nom du groupe fait en fait référence à une actrice anglaise ayant tourné dans un film sorti en 1971 appelé Melody. Ce film eut apparemment beaucoup de succès au Japon à l’époque et j’avais même pousser ma curiosité jusqu’à regarder ce film sur YouTube à la fin de l’année dernière.

une calamité

Nous sommes ici, sur la première photographie, à proximité de la station de Ebisu, derrière les immeubles donnant sur la rue principale, la rue Komazawa passant devant la station. Derrière la barrière d’immeubles, se cache un espace urbain à l’écart: un petit jardin public où se sont regroupés quelques adolescents pour s’entrainer à la danse ou pour jouer à voix haute une scène dans l’espoir d’une célébrité future. A côté du parc, un large parking ressemble à un terrain laissé en jachère. Le vaste espace creusé derrière la barrière blanche d’immeubles, les plantes vertes sauvages qui investissent le terrain du parking, mais surtout cette lumière forte attirent mon regard photographique. Un peu plus loin, au croisement de Yarigasaki près de Daikanyama, j’aperçois une succession d’affiches publicitaires qui attirent le regard. C’est fait exprès. Il s’agit d’une publicité pour la marque de vêtements Franco-japonaise Maison Kitsune, qui s’est, à n’en pas douter, inspirée des campagnes d’affichage de la marque New Yorkaise Supreme. On en voit moins en ce moment, mais Supreme avait pris l’habitude d’aligner les affiches publicitaires identiques sur deux ou trois rangées. On voyait sur ces affiches, des personnalités américaines, de Kate Moss à Neil Young. La caractéristique des affiches Supreme est qu’elles étaient toujours un peu déchirées. J’ai d’ailleurs toujours pensé que c’était fait exprès pour représenter une certaine forme d’art urbain. Allez, Maison Kitsune, déchirez un peu vos affiches! La dernière photographie est prise à la station de Shibuya, toujours remplie elle aussi d’affiches publicitaires. Cette fois-ci, c’est l’actrice Suzu Hirose, assise en tenue de collégienne au milieu du croisement de Shibuya, qui occupe l’espace d’affichage stratégique de la station. J’avais vu cette actrice pour la première fois au cinéma dans le très beau film Notre Petite Sœur de Hirokazu Kore-Eda. Le dernier film de Kore-Eda, Manbiki Kazoku, qui a reçu la palme d’or à Cannes cette année, n’est pas encore sorti au cinéma, mais j’ai très envie de le voir. D’ailleurs un peu avant le début du festival de Cannes, j’avais regardé un autre film de Kore-Eda, Nobody Knows. Je voulais le voir depuis longtemps mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Je ne le découvre qu’il y a quelques semaines et c’est un sacré choc. Les jeunes acteurs sont excellents tout comme la mère jouée par YOU. On croit tellement à cette histoire d’abandon que ça nous prend au cœur. C’est tiré d’un fait divers, me semble t’il. J’ai beaucoup pensé à ce film et à cette histoire après l’avoir vu. Le fait d’être parent joue certainement beaucoup sur l’émotion qui se dégage quand on regarde ces images. Derrière l’affiche de Suzu monopolisant tout l’espace du croisement de Shibuya, l’immeuble de Kengo Kuma grandit de plus en plus. Il doit avoir atteint sa taille finale et on s’occupe maintenant des vitrages. Je suis venu exprès devant la station pour voir l’avancement des travaux et surtout pour constater de mes yeux le travail de « deconstruction » d’une des façades, que j’avais pu constater avec beaucoup de surprise sur une maquette à l’exposition de Kengo Kuma à la galerie de la gare de Tokyo, le mois dernier.

Photographies extraites de la video du morceau 災難だわ (Sainan dawa) de Megumi Wata 綿めぐみ disponible sur Youtube.

Je continue mes recherches et découvertes musicales japonaises avec Megumi Wata 綿めぐみ, sur le label indépendant Tokyo Recordings, fondé en 2015 par un certain Nariaki Obukuro 小袋成彬, dont je parlais précédemment pour son album Bunriha no Natsu. En fait, de Megumi Wata, je n’ai écouté que ce morceau, sorti en Janvier 2015, intitulé 災難だわ (Sainan dawa) qu’on traduirait par C’est une calamité, qui est génial. Le rythme un peu mécanique de la voix et des mouvements de Megumi Wata sur la vidéo en noir et blanc, et le phrasé rapide qui se construit de répétition de quelques phrases sont vraiment addictifs. Les voix féminines sont souvent trop aiguës pour mon goût mais ça passe bien sur ce morceau (pas sûr pour le reste de ses morceaux par contre). Toujours est il que cette calamité-là est la bienvenue dans mes oreilles. Je l’écoute en boucle avec quelques autres morceaux dont je parlerais certainement plus tard dans un prochain billet.