faire des boucles à Azabu-Jūban

Ma course à pied du week-end m’amène cette fois-ci vers Azabu-Jūban. Tout en courant, je remarque cette résidence en forme de rocher brun. C’est une teinte assez inhabituelle pour un immeuble de béton. On dirait la couleur du bronze. Il s’agit de House in Minami-Azabu de l’architecte Hitoshi Wakamatsu. L’extérieur de la résidence est assez irrégulier, ce qui est également le cas de l’intérieur que l’on devine un peu par la forme biseauté des ouvertures. A l’intérieur, un escalier en spiral ouvert fait le lien entre les 4 étages.

Sur la rue en pente Sendaizaka, l’ambassade de Corée du Sud est toujours très surveillée. J’hésite d’abord à prendre le bâtiment en photo mais j’essaie quand même. Les architectes de cette ambassade sont Chang-jo Architects et sont également coréens. Visuellement, le building projette une vision très high-tech. La partie droite semble s’avancer en apesanteur au dessus du sol.

En face de l’ambassade coréenne, s’étend un vaste espace occupé par une dizaine de temples. En entrant à l’interieur de l’espace, une allée piétonne semi-couverte laisse soudain apparaître l’un d’entre eux appelé Senko-ji. Tandis que je marchais doucement sur cette allée, ce temple de grande taille et surélevé se laissait peu à peu découvrir. L’approche photographique n’est ici pas suffisante pour donner une bonne impression de cette découverte progressive. La lumière de fin d’après midi d’hiver apportait une certaine beauté à ce grand temple qui ressemble à une forteresse, en raison de son élévation peut être.

Rentrons maintenant dans le centre de Azabu-Jūban. J’avais l’habitude de venir souvent dans ce quartier il y a de nombreuses années car j’habitais pas très loin d’ici, dans un appartement en haut de Sendaizaka. Je ne viens plus très souvent par ici. Le centre de Azabu-Jūban ne semble pas avoir beaucoup changé à part quelques nouveaux buildings à plusieurs endroits. L’immeuble LAPIS par les architectes Iida Archiship Studio, par exemple. Je le connaissais pour l’avoir vu dans un numéro de JA Japan Architect. La particularité du building est sa taille au sol plus étroite que la taille des étages. Cela donne un immeuble étrange et asymétrique aux lignes biscornues. Les ouvertures au rez de chaussée et à l’étage sont par conséquent déformées. Le béton et ces formes donnent au building un air brutaliste.

On dit parfois que Tokyo est un assemblage de villages. Il est vrai que lorsqu’on s’éloigne des grands axes, que l’on rentre à l’intérieur des labyrinthes des zones habitées, on est assez vite gagné par cette impression de village. Cette impression est renforcée par la présence des temples ou sanctuaires de quartier souvent entourés d’un minimum de végétation. Impression de village également accentuée par les méandres des ruelles étroites où l’on peut à peine passer en voiture. J’aime m’y promener, s’y perdre pendant quelques minutes, faire demi-tour, chercher une autre voie, parfois trouver l’issue du labyrinthe. La rue ci-dessus se trouve à Moto-Azabu près d’un mini jardin public, en bas d’une colline urbaine. Elle mène à un autre temps, comme une porte temporelle. Les vieilles baraques en bois des deux ou trois rues de ce quartier sont imperturbables des changements incessants de la ville. Cette zone semble avoir été oubliée des promoteurs immobiliers qui sont pourtant très actifs dans les quartiers de Azabu. Ils n’ont peut être pas encore découvert l’entrée du labyrinthe. Tout d’un coup, je pense à Murakami Haruki et aux mondes parallèles.

À côté des rues préservées de tout, le temple du quartier Honko-ji n’a pas grand chose de très particulier si ce n’est un étrange dôme de tôle verte à son entrée et cette petite construction de huttes végétales. L’assemblage est soigné et doit être sujet à beaucoup d’attention. Après une visite rapide du temple, je reprends la route en courant à travers Azabu pour en sortir bientôt sans me perdre.

Nous changeons d’addresse sur la dernière photo ci-dessus, car nous sommes de retour à Shibuya, au sanctuaire de Hikawa. En contre-bas, un jardin public occupe un grand espace le long de l’allée en pierre menant au sanctuaire. Un chapiteau de bois dohyō y est installé en permanence et on ne peut pas entrer à l’intérieur. Il est utilisé pour des démonstrations de combat de sumo de temps en temps. Je les avais d’ailleurs pris en photo il y a quelques années. Les escaliers en pierre menant au sanctuaire sont très boisés et un peu sombres. Le matsuri d’automne se déroule ici, dans ces escaliers et allées de pierre jusqu’à la rue quasiment piétonne menant à la grande artère de la Meiji-dori. Depuis l’escalier, le jardin est rempli de lumière. Il n’y a pas d’enfants aujourd’hui dans le jardin public, mais ils sont en général nombreux.

avant les fantômes (2)

Il y a quelques semaines de cela, nous avions découvert par hasard la rue Yūrei-zaka, autrement dit la rue des fantômes, quelque part près de la station de Ochanomizu. Les hasards de mes courses à pied du week-end me font découvrir une autre rue en pente avec ce même nom Yūrei-zaka, mais cette fois-ci à Mita. Les rues n’ont pas de noms au Japon sauf ces rues particulières en pente. Etant une ville très vallonnée, Tokyo possède un grand nombre de rues en pente comme celle-ci. Il y a même des passionnés obsessionnels du sujet qui répertorient toutes les rues en pente sur une carte, avec diverses informations indispensables (nom, longueur, description…). Dans la ville, ces rues en pente sont indiquées d’un pôle en bois avec leur nom et une courte explication. Il y a 8 rues appelées Yūrei-zaka dans Tokyo, mais celle du quatrième bloc de Mita est certainement la plus connue. Ce quartier possède un grand nombre de temples que l’on dit avoir été déplacé du château de Edo-jō par le shogunat à l’époque Edo. Cette zone de temples bouddhistes accompagnées de cimetières était autrefois très boisée et donc grandement assombrie par les arbres et la végétation dense. On imagine donc une ruelle peu accueillante pour les passants qui s’y aventuraient. Mais les fantômes qui semblaient hanter cette rue n’étaient peut être que les effets de lumière des lanternes des passants sur la végétation dense bordant la rue.

Je n’ai bien sûr aperçu aucun fantôme dans cette rue, même si j’ai pourtant bien regardé. La rue est maintenant beaucoup plus dégagée qu’à l’époque et il n’y a plus de grands arbres. Mes photographies des temples tout autour de la rue n’ont pas non plus capturé de silhouette de fantômes. Les temples sont vraiment nombreux autour de cette rue. Je me suis promené dans le quartier pour les découvrir un à un. Les quelques photographies ci-dessus sont une sélection de cette série de temples ainsi que des photographies de cette fameuse rue Yūrei-zaka. Apparemment, il y a une autre rue au même nom dans le quartier juste à côté, à Takanawa. Je ne manquerais pas d’aller y jeter un coup d’oeil.

Changeons un peu de sujet. Je me dis souvent que Twitter ne me sert pas à grand chose et que je devrais peut être désactiver mon compte, mais je n’ai pas réussi à m’auto-convaincre jusqu’à maintenant. Il faut dire que je trouve parfois des choses très intéressantes dans le fil des gens que je suis sur Twitter. Par exemple, je découvre récemment sur le fil Twitter de Patrick Rebollar un lien vers une série d’émissions en podcast intitulée La Fabrique de l’Histoire sur France Culture consacrée au Japon. Le premier épisode nous parle de la représentation de la contestation des années 1960 dans les arts et plus particulièrement dans la photographie avec le mythique magazine Provoke. Le deuxième épisode nous donne un aperçu de la vie du peintre japonais Foujita installé à Paris pendant les années folles. Et tandis que l’épisode 3 aborde comme thème la place de la femme et du féminisme dans la société japonaise, le quatrième et dernier épisode évoque lui les figures des guerriers samouraïs et la manière dont leur statut a évolué vers celui d’hommes de lettres et d’arts, alors que les innombrables conflits entre clans adverses prenaient fin et que la paix s’installait dans le pays. Ce dernier épisode est tout spécialement intéressant quand il aborde l’esprit du bushido, le code moral des samouraïs, et sa résurgence avant et pendant la seconde guerre mondiale. Ces épisodes étaient vraiment intéressants et j’ai appris pas mal de choses. J’essaierais certainement d’approfondir plus en avant ces sujets, peut être en me procurant le livre d’un des intervenants Pierre-François Souyri appelé Les guerriers dans la rizière.

En attendant, je pars à la recherche d’autres épisodes sur le Japon dans les podcasts de France Culture. Je tombe sur une émission fort passionnante de Laure Adler proposant quelques émissions enregistrées au Japon, 7 épisodes de son émission Hors-champs. J’écoute avec beaucoup d’intérêt l’interview du cinéaste Hirokazu Kore-eda dont j’ai beaucoup apprécié les films que j’ai pu voir récemment, l’interview du photographe Hiroshi Sugimoto que j’apprécie beaucoup également. Plusieurs écrivains sont également interviewés dont Kenzaburô Oe en deux épisodes passionnants. Dans ces interviews, des thèmes récurrents sont abordés comme la présence américaine dur les îles d’Okinawa ou l’après Fukushima. L’épisode avec Kenzaburô Oe nous parlant de son fils autiste Hikari et son amour obsessionnel de la musique classique est touchant. Pour ne rien gâcher à cette série d’épisodes, la musique d’introduction et de conclusion au piano de Chilly Gonzales est très belle, bien qu’un peu entêtante.

長崎98

J’ai mis pour la première fois les pieds au Japon en 1998. C’était dans le Kyūshū à Fukuoka, pour ensuite passer un mois en Juillet dans une famille japonaise à Nagasaki, dans le cadre d’un séjour linguistique pour étudiants en japonais. A cette époque, j’étais étudiant en cycle d’ingénieur à Angers. Deux années avant ce voyage initiatique au Japon, je m’étais décidé à commencer l’apprentissage du japonais, en cours du soir dans l’université de langues juste à côté de mon école. Nous étions environ une trentaine dans la classe, principalement des filles et deux garçons dont moi. Si mes souvenirs sont bons, les cours avaient lieu deux fois par semaine et je ne les manquais absolument jamais. Je n’ai pas de raisons toutes faites qui expliqueraient clairement cet intérêt pour le Japon et sa culture, mais une chose est sûre, il n’était pas soudain et s’est construit petit à petit au fur et à mesure des années, depuis l’enfance.

J’ai été certes nourri d’animation japonaise à la télévision depuis mon enfance, comme beaucoup ou peut être même la totalité des enfants de mon âge. Les jeux vidéo que je découvrais un peu plus tard étaient aussi une porte d’entrée vers la découverte du Japon. Je dévorais à cette époque les magazines de jeux vidéo, en gardant un souvenir assez marqué des quelques rares reportages qui se déroulaient au Japon (pour exemple, le Joystick 011 de Décembre 1990 sur « L’empire des jeux » de la page 106 à 115). Quand le spécialiste de jeux vidéo de l’époque se rendait à Tokyo pour nous faire découvrir les nouveautés, on découvrait aussi un peu du contexte de vie dans ce pays et ces petites bribes d’information, par ici et par là, ont nourri mon imaginaire et certainement contribué à amorcer ma fascination pour ce pays. Ensuite fut l’arrivée des manga en France, avec le choc Akira au cinéma en France en 1991. J’avais 15 ans et je découvrais un style que je n’avais jamais vu auparavant, quelque chose de complètement nouveau. Glénat commença à publier le manga de Akira et d’autres chefs d’oeuvre du cyber punk par Masamune Shirow, comme Appleseed ou Ghost in the Shell. Je continuais un peu plus la découverte du monde du manga grâce à la revue bi-mensuelle Tsunami de la désormais mythique maison d’édition et librairie Tonkam. Je lisais beaucoup de manga aux débuts du manga en France et je les garde encore précieusement, que ça soit les séries Gumm Battle Angel Alita de Yukito Kishiro, Vidéo Girl Ai de Masakazu Katsura, Orion de Masamune Shirow …, les Art books de CLAMP comme RG Veda Hiten Muma et Tokyo Babylon Photographs ou celui de Masamune Shirow intitulé Intron Depot 1 … ou encore les OAV (original Animation Video) des Chroniques de la Guerre de Lodoss par Ryo Mizuno ou Iria Zeiram par Masakazu Katsura… En arrière-plan de ce monde d’images dessinées et animées, on me parle d’un pays et de ses habitants, parfois « futurisé » et très loin de la réalité, mais que je finis par idéaliser. A cette époque, je découvre aussi la culture de ce pays à travers quelques albums de musique pop japonaise, mais très peu. Il y avait ce disque projet Franco-japonais appelé Ici Tokyo qui regroupait sur un même album des styles très différents, mais qui au final ne m’avait pas trop accroché, à part les morceaux Flower Crown d’un groupe appelé Goddess in the Morning et le très beau morceau électronique intitulé Angkor Wat de Haruomi Hosono (auparavant membre du YMO). Au final, cet album qui se voulait indépendant était assez différent de la musique que l’on peut entendre dans les médias au Japon et était au final assez peu représentatif et un peu anecdotique. Je pense que ça devait sans doute être impossible pour un petit label français d’attirer sur ce disque des grands noms en vogue à l’époque. Je ne sais plus où j’ai pu me le procurer, mais j’ai aussi pas mal écouté une des bandes originales accompagnant la série Tokyo Babylon de CLAMP. L’album Tokyo Babylon Image Soundtrack 2 est une compilation de divers groupes pop, dont The Boom, REBECCA, ou Chara (et sa voix insupportable). Là encore, je n’ai pas le souvenir d’avoir beaucoup apprécié le disque, mais il me semblait beaucoup plus proche de ce que l’on peut entendre au Japon, du moins c’était l’impression que j’avais à l’époque et ça me motivait à l’écouter plus en avant. Je garde encore ce disque précieusement dans ma discothèque personnelle, ne serait ce que pour quelques morceaux que j’aime écouter très régulièrement encore maintenant, comme Moon de REBECCA レベッカ, Blue Desert de ZELDA ゼルダ (nom du groupe n’ayant rien à voir à priori avec le jeu) et surtout Solid Gold de Masahiro Takashima 髙嶋 政宏. Les arrangements de ces morceaux sont bien sûr datés années 90, mais les écouter me rappelle cette période de fin d’adolescence où je rêvais de Japon. C’est un sentiment assez étrange en fait, car écouter ces morceaux de musique pop japonaise maintenant me donne la nostalgie de cette époque où depuis la France, je pensais au Japon sous le prisme de l’information limitée que j’avais à l’époque. C’est pendant mon premier voyage au Japon, il y a 20 ans, en Juillet 1998, que je découvrais des musiques plus en accord avec mes goûts musicaux. Ceci donne en quelque sorte un contexte culturel à mon apprentissage du japonais. C’est bien entendu loin d’être le seul et l’unique contexte, mais c’est celui que je voulais en particulier aborder dans ce billet, car c’est ce contexte passé qui réveille en moi une petite lumière, alors que j’écris ces quelques lignes.

Je retrouve hier soir dans mes affaires ces trois vieilles photos argentiques prises en 1998 dans le centre de Nagasaki, dans l’université où nous apprenions le japonais pendant un mois et dans les montagnes volcaniques de Unzen pour un voyage de groupe. Chaque élève de la classe de japonais d’Angers était placé dans une famille d’accueil à Nagasaki pour la durée du séjour. J’étais accueilli par une famille vivant sur les hauteurs de Nagasaki, dans le quartier de Mikawa. Tous les jours je prenais le bus avec la fille de la famille, qui devait avoir à peu près le même âge que moi. Nous partions pour l’université de langues de la ville, où elle étudiait également. Je me souviens de l’ambience tranquille de cette grande ville à la campagne, dont le bord de mer a des airs de Méditerranée. Nous passions les week-ends avec nos familles d’accueil respectives et on se racontait ensuite nos aventures ou mésaventures le lundi matin entre français, quand les cours de la semaine redémarraient. Bien que nous ayons tous appris le japonais pendant environ deux ans, la communication n’était pas très aisée avec la famille. Je n’avais pas trop ressenti cette difficulté étonnamment, car la mère de la famille où j’étais parlait souvent pour deux ou quatre personnes. Comme pour compenser, le père de la famille était lui toujours silencieux, assis dans son fauteuil du salon à regarder la télévision. Après le repas, je me souviens que je m’assoyais à côté de lui pour regarder des émissions comiques, assez faciles à comprendre car jouant principalement sur le comique de situation, que ça soit les émissions de Beat Takeshi (Kitano) ou Akashiya Sanma. Je me souviens aussi du bruit de la rivière passant tout près de la maison en bois de la famille. J’occupais la chambre du fils, à l’étage, car il vivait à Osaka pour ses études de médecine. Je découvrais le bain brulant le soir, dans une toute petite baignoire où on ne peut pas allonger les pieds. Un soir, il y avait cette fête de Tanabata sur la terrasse bétonnée du jardin, dehors dans la chaleur de l’été. Un professeur de français de l’université de langues et quelques élèves étaient venus le soir pour l’occasion, histoire d’illuminer les lieux de mini feux d’artifice que l’on portait à bout de bras. C’était également à ce moment là que la France devenait championne de football. Je me souviens avoir regarder la finale pendant la nuit, dans le salon de la maison, en faisant aucun bruit pour ne réveiller personne. On nous parlait ensuite de Zidane très régulièrement dans les couloirs de l’université. Après un mois à vivre à Nagasaki, revenir vivre en France m’a demandé une certaine adaptation, et l’idée d’y retourner s’était grandement précisée. Ça ne sera cependant plus dans le Kyūshū, mais à Tokyo l’année suivante, en 1999, à l’aube du nouveau millénaire et avant que le fameux bug de l’an 2000 ne fasse des siennes.

Le texte en forme de compte-rendu que j’avais écrit à mon retour de Nagasaki se trouve ici. L’envie d’écrire ce billet me vient également en lisant le billet de Daniel intitulé La Maison sur son blog. En lisant son billet, le bruit de la rivière près de la Maison de Nagasaki m’était revenu en tête.

la condition animale

Je fais semblant de dormir sur mon arbre depuis ce matin. Tout le monde n’y voit que du feu. Il faut dire que j’ai de longues heures de pratique et je suis devenu expert pour prétendre être profondément assoupi. Le plus embêtant, ce sont les cris des enfants qui me cassent les oreilles et tous ces gens mal élevés qui tapotent sur le vitrage pour essayer de me réveiller. C’est pourtant clairement écrit sur la vitrine qu’il est interdit de faire du bruit. C’est la rançon du succès car tous ces gens venus me voir me trouvent mignon comme un panda, mais en même temps c’est pratiquement impossible de dormir tranquillement dans ces conditions. Mais je ne suis pas complètement associable et j’ai conscience de mes responsabilités ici. Je me réveille volontairement de temps en temps et je montre mon museau aux spectateurs enjoués. Parfois et c’est contractuel d’ailleurs, j’essaie de me redresser et de marcher sur mes pattes arrières sur quelques mètres. Cette technique m’apporte un certain succès, mais que voulez vous, j’en suis désormais un peu blasé.

Il faut bien dire qu’on ne m’avait pas tout dit sur l’espace qui me serait réservé à mon arrivée ici. Je m’attendais à avoir un terrain assez grand pour me dégourdir les jambes et piquer quelques pointes de vitesse, mais les conditions ne le permettent pas vraiment. Par comparaison, l’espace attribué aux tigres est beaucoup plus généreux et mieux organisé avec une rivière artificielle pour se débarbouiller. Je me suis déjà plaint au comité inter-animal des conditions plus avantageuses de certains locataires, mais mon dossier est en cours de traitement depuis 3 ans. Je pense qu’on se moque un peu de moi sans me le dire, mais j’ai quand même décidé de ne pas céder à l’aigreur et à me battre pour faire valoir mes droits.

Moi, c’est Aristote. Je ne me sépare jamais de mes camarades de promenade, Socrate, Platon et Pythagore. Ne me demandez pas pourquoi on nous a donné des noms de philosophes grecs, j’avoue que ça me dépasse un peu. On s’entend tous assez bien ici, mais c’est parfois pesant de ne pas avoir un peu d’intimité dans cette fausse savane. Les giraffes vivent avec nous dans le même enclos mais nous snobent superbement, donc on se retrouve toujours tous les quatre à tourner en rond ensemble dans le parc. Remarquez, on ne se plaint pas, on a assez d’espace pour se promener au petit trot. Et on discute beaucoup en se promenant, on se dispute de temps en temps. On se prend parfois la tête avec nos désaccords sur notre condition animale ici. Certains voudraient retourner au pays, mais en ce qui me concerne, j’ai appris à apprécier le confort de cette fausse savane. Après tout, la vie au pays est galère sous de nombreux aspects.

Tout d’abord, je vous prie de m’excuser de mes impolitesses. Je ne baille en général pas en public, mais j’ai passé une semaine éreintante à jouer à cache-cache sur le terrain avec mes deux autres collègues. Tout cela pour amuser les foules. Il faut dire que j’ai pris goût aux applaudissements et aux cris de joie. Ça m’apporte beaucoup de réconfort et la sensation d’un travail bien fait. Ça me pousse même à me surpasser sans cesse. J’ai conscience d’être privilégié ici. Il faut dire que j’avais âprement négocié mes conditions, pour jouir notamment d’un espace de jeu bien aménagé, à ma taille et à la hauteur de mon prestige. Je pense de toute façon bien leur rendre la monnaie de leur pièce, car la foule est toujours au rendez-vous et en redemande sans cesse. C’est la règle du jeu de toute façon. Pas facile par contre de tenir le rythme pendant plusieurs heures d’affilée, et de nombreuses pauses s’imposent dans mon emploi du temps journalier.


Les propos de ces quatre entretiens ont été recueilli au Zoorasia de Yokohama, et sont retranscrits ici avec la plus grande fidélité.

avant les fantômes

Plusieurs semaines se sont déjà écoulées depuis le week-end où les photographies de ce billet ont été prises. Nous nous étions déplacés à Ochanomizu pour assister à une exposition de ikebana de style ikenobo, car une de mes collègues y participait. L’exposition de l’école de ikebana se déroulait dans un des grands immeubles près de la gare, le Sola City, la ville du ciel. Je n’avais pas réalisé qu’il y avait autant d’immeubles à Ochanomizu. Juste à côté de la tour de Sola City, un complexe de deux tours appelé Waterras semble avoir été construit récemment. Ces tours sont placées sur une large place, qui je pense est la terrasse du nom du complexe « Waterras ». Sur cette terrasse, un objet artistique bizarre en forme d’oreilles de lapin y est placé. A quelques mètres de là, à Kanda Awajicho, se trouve une ancienne pâtisserie appelée Omiya Yogashiten Kanda, réputée pour ses tartes aux pommes. Elle est étrangement vaste pour une pâtisserie et semble être d’une autre époque. On imagine qu’elle a eu son heure de gloire il y a des dizaines d’années et est restée strictement inchangée depuis. De cette pâtisserie, je garderais en souvenir photographique la forme des lumières du plafond.

L’ensemble Waterras est bordé d’un côté par une rue étroite en pente appelée Yurei zaka, la rue en pente aux fantômes. On imagine assez mal à notre époque que des fantômes surgissent soudainement de derrière les immeubles. Mais ils proviennent peut être d’une ancienne maison en bois entourée d’un muret de pierre. Cette grande demeure nous a bien intrigué, car elle est le seul vestige d’une autre époque, dans ce quartier désormais encombré de buildings de bureau. On se demande même comment elle a pu se maintenir dans cet état et quelles peuvent être les pressions de promoteurs immobiliers pour remplacer cet espace par un immeuble flambant neuf. On pensait tout d’abord qu’il s’agissait d’un musée où d’une galerie privée, mais il s’agissait en fait bien d’une résidence privée. Les fantômes de la rue en pente de Yurei zaka sont peut être tous réfugiés dans cette demeure en attendant patiemment la nuit, dès que les employés de bureau ont quitté les lieux, pour aller ensuite se promener dans les rues du quartier en toute tranquillité et discrétion.

J’écris ces phrases sur le ton de la plaisanterie (au cas où on en douterait) mais il y a tout de même au Japon une croyance certaine en l’existence des fantômes et des esprits. Mon esprit cartésien trouve toujours une explication logique à cette soit disant présence fantomatique, mais quoi qu’on en dise, j’ai beaucoup de mal à regarder des films d’épouvante depuis que je vis au Japon (Ring doit être le dernier que j’ai vu). Au hasard des liens internet, je tombe sur le blog de Jordy Meow, Japon Secret, notamment cet article sur une exploratrice japonaise qui voyait les fantômes. Le billet en forme d’interview est fort intéressant. Même si je reste très sceptique par nature, le sujet reste fascinant. Il y a d’ailleurs beaucoup d’articles intéressant sur son blog, notamment sur des lieux abandonnés dans la campagne et les forêts japonaises. L’exploration d’un vieil hôtel appelé Maya ou la découverte de la maison surnommée Royal House sont d’ailleurs très poussés dans la recherche des histoires et parfois des légendes que cachent ces vieilles bâtisses. Le tout est accompagné de photographies d’une grande qualité. Parfois je me dis que je devrais regarder un peu plus la blogosphère francophone au Japon. Le billet sur le New Sky building me rappelle quant à lui la visite que j’en avais fait il y a plus de dix ans. J’avais d’ailleurs aperçu récemment et de loin qu’il avait été repeint en bleu clair, ce qui est une faute de goût énorme pour tout amateur de brutalisme architectural.

Pas très loin de là, un autre bâtiment historique est tout à fait remarquable. Il d’agit d’une cathédrale de l’Eglise orthodoxe, Nicolai-dō, construite dans le style byzantin en 1891 par l’architecte britannique Josiah Conder, à qui l’on doit notamment la demeure Iwasaki-Tei du fondateur du groupe Mitsubishi à Yushima, le bâtiment Ichigo-kan à Marunouchi et de nombreux autres buildings. Malheureusement, l’intérieur de la cathédrale a été complètement détruit par un incendie lors du grand tremblement de terre du Kanto en 1923. Elle fut restaurée quelques années plus tard en 1929 mais avec un intérieur simplifié et le dôme modifié. La cathédrale tient son nom de Saint Nicholas Kasatkin (1836-1912), fondateur de cette cathédrale. Il est arrivé au Japon à l’âge de 25 ans, en jeune prêtre à Hakodate, Hokkaido. Il introduisa à cette époque la religion chrétienne orthodoxe aux communautés locales en traduisant de nombreux ouvrages liturgiques en japonais, ouvrages qui sont apparemment encore utilisés aujourd’hui.