


Je pense que c’est la première fois que j’entre à l’intérieur du complexe commercial WITH HARAJUKU (ウィズ原宿), qui a pourtant ouvert ses portes en juin 2020. Il se trouve juste en face de la station d’Harajuku et comporte des espaces de terrasse à un des étages donnant d’un côté une vue dégagée sur la forêt dense du grand sanctuaire de Meiji Jingū, et de l’autre une vue sur le dédale de rues étroites d’Harajuku et d’Ura-Harajuku. L’architecte du bâtiment est Toyo Ito avec Takenaka Corporation. On y trouve une statue, nommée la “Statue de Harajuku”, positionnée sur la terrasse, le regard tourné vers la gare d’Harajuku et la forêt de Meiji Jingū. Elle a été conçue par l’artiste français Xavier Veilhan, qui a déjà exposé ses statues colorées et unies dans les rues de Tokyo.

De fil en aiguille, en m’intéressant à la musique de 嚩ᴴᴬᴷᵁ et de killwiz, j’ai découvert le hip-hop alternatif de e5 (prononcé Ego en anglais) avec son premier album MODE POP, sorti le 24 septembre 2025. Je l’ai acheté sur iTunes dès sa sortie car je connaissais déjà trois singles qui me plaisaient au plus haut point: SPIDER SILK, WUNACOOL puis DIVE JOB. J’ai même été jusqu’à regarder une émission Twitch, sur laquelle e5 était invitée, qui présentait en direct son nouvel album au moment exact de sa sortie sur les plateformes audio. e5 s’est entourée de quelques producteurs pour certains des treize morceaux de son album, mais en a également produit plusieurs elle-même. On y trouve bien sûr un duo avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ, intitulé FROG JUMP 宇宙, et un avec killwiz, intitulé I AM HERE. L’esprit général de l’album MODE POP est celui du hip-hop mais il gravite également autour de l’hyper-pop, notamment pour ces deux morceaux avec les deux membres de son ancien groupe Dr.Anon, ainsi que celui intitulé KANTAN avec la musicienne coréenne Collie Wave. J’adore l’ambiance un peu mélancolique et introspective de cet album, qui part souvent de sujets simples comme WUNACOOL, inspiré d’un médicament anti-démangeaisons (ウナクール), et HOT KAIRO, qui évoque un petit sac chauffant (カイロ) que l’on met dans les poches pour se réchauffer en hiver. L’album a un ton intime et sincère, mais s’aventure également vers des sons plus lourds et marquants, comme le beat très puissant du deuxième morceau KIVVY.
Ce qui me plaît également beaucoup, c’est que l’album s’organise sur une symétrie autour d’un morceau central instrumental intitulé ZEROPOINT (le septième morceau). Le premier morceau, intitulé HAJIME (début), fait écho au dernier, OWARI (fin). Le cinquième, WHERE I AM, est en symétrie avec le neuvième, I AM HERE. e5 mentionnait dans l’émission Twitch une correspondance entre le troisième morceau, SNOOZEMODE, et le onzième, DIVE JOB, mais elle me paraît à priori moins évidente, du moins visuellement. La symétrie ne va pas jusqu’à faire correspondre la longueur de chaque titre comme pourrait l’imaginer Sheena Ringo, mais je ne peux m’empêcher de voir ici une inspiration ringoesque. MODE POP devient ainsi une sorte d’album-concept très cohérent e5 abouti pour un premier album. Autre petit détail ringoesque: sur la vidéo du morceau WUNACOOL qui se déroule à Chiba sur l’étrange structure en escaliers de Futtsu, e5 est accompagnée d’une fille appelée Shiina Appletea (椎名アップルティー) qui est calligraphe créant d’étranges lettrages. L’association entre le nom Shiina et la Pomme m’intrigue forcément un peu.

Le studio de production Vivision du réalisateur Yuichi Kodama (児玉裕一) propose de temps en temps à la vente un certain nombre de produits dérivés. Il n’y a pas de boutique en tant que telle, plutôt des pop-up stores. Yuichi Kodama étant le mari de Sheena Ringo et ayant réalisé un grand nombre de ses vidéos musicales ainsi que celles de Tokyo Jihen, les produits dérivés estampillés Vivision attirent forcément les fans de Ringo. Il faut noter quand même qu’il a également réalisé pour de nombreux autres artistes, comme Vaundy. Son laptop, qu’il amène apparemment partout avec lui, est d’ailleurs orné d’un sticker de Vaundy, outre ceux liés à l’univers qu’il crée avec Sheena Ringo. Les pop-up stores de Vivision sont très éphémères. Plusieurs ont eu lieu au Tower Records de Shinjuku, mais j’y suis à chaque fois allé un peu trop tard et une bonne partie des produits étaient déjà en rupture de stock. Ils doivent certainement être produits en petites séries. J’avais noté qu’un pop-up store se déroulait au magasin de vêtements Desperado, près de la gare de Shibuya, et je m’y suis dirigé ce samedi 27 septembre en début d’après-midi. Je savais que Yuichi Kodama était sur place la semaine dernière, le jour d’ouverture de sa boutique éphémère, également composée d’une partie exposant certains de ses trésors personnels. J’avais des doutes quant à sa présence ce samedi car le dernier jour de cette boutique était plutôt le lendemain. J’ai eu la surprise et le plaisir de le voir dans le magasin.
En entrant, on ne peut que remarquer sa superbe DMC-12 DeLorean qu’il a achetée il y a longtemps pour environ 10 millions de yens. Je prends bien sûr en photo la voiture sous tous les angles, elle est extrêmement bien entretenue, et je me décide à entrer dans le magasin tout en me demandant comment je pourrais lui adresser la parole. Mais j’étais également venu pour acheter un stylo de sa marque Vivision (et des chaussettes au passage). Je ne suis pas le seul dans l’espace dédié à Vivision dans la boutique. J’attends que Yuichi Kodama soit seul pour lui dire bonjour, ce qui semble le surprendre un peu au premier abord, et je lui demande si on peut prendre une photo ensemble, ce qu’il accepte volontiers. On se place sur un petit banc devant la vitrine ornée de différents objets Vivision et à côté de la DeLorean. Il me demande d’abord si j’étais venu car j’appréciais la musique de Sheena Ringo, ce que je confirme bien sûr avec enthousiasme, tout en lui glissant que j’aime aussi beaucoup ses vidéos. Nous discutons un peu des concerts que j’ai vu, de mon nombre d’années à Tokyo, tout en prenant un selfie. Il me dit qu’il fera part à Ringo de mon enthousiasme. Je le crois sur parole sur le moment. J’imagine qu’ils doivent discuter à la maison de ce qu’ils ont fait de leurs journées respectives, parler des étranges personnes rencontrées. Il me montre ensuite sa DeLorean devant nous, notamment le moteur à l’arrière et l’espace où se trouvent normalement les propulseurs dans Retour vers le Futur. Je tente une plaisanterie en voulant confirmer avec lui que ce n’est pas le modèle qui voyage dans le futur, mais mon humour hésitant ne fonctionne pas très bien. Il m’indique en tout cas qu’il la conduit très souvent. Ces quelques minutes passent très vite et sont bien agréables. J’aurais voulu lui demander plein d’autres choses, mais je vois déjà que deux autres personnes veulent suivre mon exemple en demandant une photo, ce qu’ils n’auraient sans doute pas fait si je n’avais pas demandé en premier. Cette rencontre me met de très bonne humeur pour la suite de la journée.





Pendant cette même journée de samedi, il me restait quelques heures de libre pour aller voir une exposition à la galerie Fuma Contemporary Tokyo dans le quartier d’Irifune. Il s’agissait d’une exposition intitulée INSIGHT PRISM du sculpteur Yoshitoshi Kanemaki (金巻芳俊). C’était en fait la dernière journée de cette exposition et je savais que l’artiste serait sur place. J’avais vu sur Instagram quelques-unes de ses sculptures sur bois jouant sur la répétition de visages et j’étais extrêmement intrigué de voir sa dernière création, composée d’un étrange effet de prisme. En entrant dans la petite galerie composée d’une seule pièce aux murs blancs, au neuvième étage d’un immeuble étroit, on aperçoit tout de suite la sculpture principale INSIGHT PRISM, représentant une jeune femme assise, les mains ouvertes devant elle et le regard survolant nos têtes. Son visage est fractionné en de multiples facettes, comme s’il s’agissait de reflets dans un prisme. Je suis resté de longues minutes devant cette sculpture, comme hypnotisé. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder et de la prendre en photo sous différents angles, comme s’il s’agissait d’une présence divine inattendue. Dans le petit texte de présentation, Yoshitoshi Kanemaki nous explique que ces sculptures s’inspirent des statues bouddhistes avec plusieurs bras et plusieurs visages. Il s’agit de la plus grande sculpture qu’il a créé dans cette série de prismes. À côté, une autre statue plus petite montre une jeune fille à plusieurs visages et expressions. Il s’agit d’une représentation de nos différentes personnalités et des rôles que l’on joue dans la société, au point où l’on pourrait perdre la trace de notre véritable “soi”.
Un petit coin de la galerie montre différents ouvrages liés à l’artiste, notamment un très beau livre intitulé Tamentahi (タメンタヒ), rétrospective de ses sculptures. Je me décide à l’acheter et lui demande de le signer, ce qu’il accepte volontiers. C’est l’occasion de discuter un peu, car il a l’air de s’intéresser à la manière dont j’ai découvert ses sculptures et de savoir s’il s’agissait de la première fois que je venais à une de ses expositions. Il n’en avait pas exposé depuis deux ans, suite à quelques problèmes médicaux, mais je lui confirme que je reviendrai pour sûr revoir ses sculptures. J’ai en fait pensé à Kanemaki quand nous sommes allés à la branche d’Ibaraki du grand Izumo Taisha de Shimane en Juin. La salle d’exposition qui s’y trouvait montrait une étrange sculpture en bois à trois visages de l’artiste Junichi Mori (森淳一). J’avais à ce moment-là pensé aux sculptures de Yoshitoshi Kanemaki et m’étais convaincu d’aller voir ses œuvres dès que possible. Voilà chose faite. Cette journée était remplie de belles rencontres et m’a donné le cœur léger.
