叫ぶ声が聞こえるか

Cette année encore, je suis retourné voir le festival Oeshiki (お会式) qui avait lieu au temple Ikegami Honmonji (池上本門寺) du 11 au 13 Octobre 2025, en commémoration de la mort de Nichiren, le fondateur du courant bouddhiste du même nom. La procession principale appelée Mando où l’on porte des hautes lanternes en forme de pagode avait lieu le Dimanche soir 12 Octobre, et comme l’année précédente des milliers de personnes y assistaient. Il faut se frayer un chemin parmi la foule, ce qui n’est pas des plus agréables surtout quand la rue devient plus étroite quand elle se rapproche du grand temple. Je n’ai pas eu le même courage que l’année dernière et j’ai assez rapidement bifurqué en dehors des cortèges principaux. Il me semble qu’il y avait plus de monde que l’année dernière, qui était pourtant déjà bien encombrée. Du festival, j’en saisis de nombreuses photographies qui sont très similaires à celles prises l’année dernière. Je me limite donc aux deux ci-dessus, qui donnent une idée de la foule et du mystère qui se cache dans ces lanternes qui m’attirent pourtant au point d’y revenir.

Dans nos conversations regulières, Nicolas me parle du EP Layland qui est une collaboration de Ryosuke Nagaoka (長岡亮介), aka Ukigumo quand il officie pour Tokyo Jihen, avec aus, le fondateur du label FLAU. Je connais assez bien le label FLAU car j’y ai découvert quelques perles aux ambiances musicales rêveuses chez Noah (l’album Thirsty de 2019, le EP Étoile de 2021 entre autres) et Cuushe (l’album Butterfly Case de 2013, entre autres). Sur le EP Layland, Ryosuke Nagaoka joue de la guitare et chante, ce qu’il sait très bien faire notamment sur le morceau Candles. Il a même une voix étonnante de douceur et de sensibilité. Sheena Ringo dit bien d’Ukigumo qu’il a une très belle voix mais qu’il ne s’en vante pas. Je la crois très volontiers car il semble rester en retrait par rapport à la musique qu’il met en avant. Le morceau Candles est vraiment magnifique, ne serait-ce que pour sa deuxième partie entièrement instrumentale à la guitare acoustique. Sur Mirrored, le musicien aus apporte au morceau une ambiance électro flottante et rêveuse assez typique du label FLAU. Je m’attendais d’abord à ce que cet EP ressemble un peu au son de Petrolz, mais l’approche est très différente, avec une majorité de morceaux instrumentaux. Le EP faisant 21 minutes, il est un peu court et on aurait aimé qu’ils aillent un peu plus loin dans leur collaboration en étoffant les quelques morceaux instrumentaux un peu courts comme Reverie 1: et Hyatt Earp. Pour revenir au morceau Candles, j’ai noté que la violoniste qui y joue est Kumi Takahara (高原久実), musicienne dont j’ai déjà brièvement parlé sur ce blog et qui est egalement liée au label FLAU. Elle y a sorti son album See-through en Février 2021, contenant le single Tide que j’écoute maintenant. Tide est un morceau instrumental fusionnant la musique classique contemporaine mettant en avant le violon de Kumi Takahara et les textures électroniques subtiles composées par aus. Les arrangements orchestraux sont aériens mais quand tout se met en marche musicalement, quand la ligne de basse s’enclenche et que le violon s’élance soudainement, je ressens quelque chose d’une beauté déchirante, comme une vague d’émotions qui nous émerge soudainement et qui nous prend au cœur. Le morceau Tide inclut également une B-side qui est en fait un remix très différent par Earth Trax. Cette version remixée électronique vaut également le détour et nous amène vers des ambiances moins intimes et plus grandioses. On peine même beaucoup à reconnaître le morceau original.

J’ai souvent mentionné la compositrice et interprète Smany sur ces pages. Je l’ai découverte il y a quelques années par son album Illuminate et je l’ai ensuite régulièrement suivie au fur et à mesure de ses nouvelles sorties. Elle vient de sortir un nouvel EP de quatre titres intitulé Sinking into the Night (夜に沈む) le 12 Juillet 2025 sur son label habituel Virgin Babylon Records. Il s’agit en fait de démos pour son futur prochain album. Cet EP tente également de lui servir de soutien financier étant contrainte à un long congé médical. Sur la page Bandcamp du EP, Smany nous confie avoir été diagnostiquée schizophrène à l’âge de 22 ans, alors qu’elle élevait seule son jeune fils. La maladie l’a contrainte à se séparer de lui pendant deux ans, une blessure qu’elle a exprimé à travers son premier album. Malgré un long combat marqué par des épisodes dépressifs et un divorce, elle continue de trouver dans la musique sa seule force. Son message et ses démos sont un appel au soutien de ceux que son témoignage ou sa musique touchent. Je vois sur son compte X Twitter qu’elle est maintenant sortie de convalescence et qu’elle compte se plonger progressivement dans la composition de son prochain album. Sur les quatre morceaux de cet EP, je trouve que le dernier intitulé Over, correspondant à un nouveau mix de World’s End Girlfriend, est le plus abouti. World’s End Girlfriend est un collaborateur régulier de Smany. Ce morceau est magnifique. Smany a ce talent pour créer des ambiances mélancoliques qui nous touchent, car elles sont sincères et intimes. On a le sentiment qu’elle pèse chaque note et chaque mot en chantant d’une manière lente, douce et délicate. Les trois premiers morceaux Requiem, Shinda Boku (死んだ僕) et Akai Kasa (赤い傘) sont plus épurés et nous laissent confronter à la voix de Smany et à ses douleurs. On ne peut entendre le cri qui se cache profondément en elle mais on le ressent à travers son chant sur le morceau Requiem. Il faut écouter cette musique dans le silence complet, si possible en fermant les yeux.

濡れた道飛ばして

Je pense que je pourrais faire une longue série de photographies de crashed cars trouvées dans Tokyo ou ailleurs au fil des années, parfois dans des endroits inattendus. Comme ici, près de Yoyogi, ce ne sont a priori pas des scènes d’accidents, bien que ça y ressemble beaucoup. Je suppose que la voiture ne doit plus servir et qu’elle est placée là comme un pot de fleurs livré à lui-même. Ça m’a d’autant plus étonné de trouver cette voiture cabossée que, non loin de là, j’ai aperçu deux voitures vintage très bien entretenues par leur propriétaire. Je n’ai pas pris ces deux voitures-là en photographie, manquant de volonté de sortir mon appareil photo de mon sac sous la pluie fine et incessante de ce samedi. Ces derniers jours, j’ai repris mon objectif 50 mm, en mettant de côté pour quelques semaines le grand angle. Il peut être frustrant de ne pas avoir mon grand angle avec moi lorsque je tombe par hasard sur un bâtiment à l’architecture intéressante que je n’arrive pas à saisir dans son intégralité avec un 50 mm, le recul dans les étroites rues tokyoïtes étant parfois très limité. Ça me force à penser à des angles différents, à privilégier le détail, à me déplacer tout autour du sujet pour construire une prise de vue intéressante. Ce travail d’approche et de construction me redonne goût à la photographie. Je ressors d’ailleurs souvent cet objectif quand ma motivation photographique est au plus bas. Petite note automobile au passage, je modifie en général les numéros de plaques d’immatriculation.

J’entends occasionnellement parler d’une renaissance du mouvement shoegaze parmi les jeunes groupes rock japonais. C’est une bonne nouvelle, même si j’ai le sentiment qu’il n’avait jamais vraiment disparu pendant toutes ces années, le groupe Yuragi (揺らぎ) en étant un bon exemple. Tout comme la musique en elle-même, les contours du mouvement shoegaze sont de toute façon très flous, et il est difficile d’attacher un groupe à ce seul courant. En parlant de Yuragi, je garde toujours en tête les paroles « Daremo shiranai ao » (誰も知らない青) du morceau AO, issu de l’EP Nightlife sorti en 2016. La couleur bleue reflète très bien le courant shoegaze et le sentiment qu’on y évacue une douleur personnelle que personne ne saurait vraiment comprendre, sauf la personne qui chante les yeux rivés sur le sol. Mon traitement photographique privilégie la couleur bleue ces derniers temps, même si cela reste tout à fait subtil et qu’on peinerait même à s’en rendre compte (誰も知らない青). Plus récemment, j’avais beaucoup apprécié le single Our de Yuragi, mais j’avais un peu oublié qu’ils avaient également sorti, à la fin du mois de janvier 2025, leur troisième album intitulé In Your Languages. En écoutant le premier morceau de cet album, You Have Been Calling Me, je regrette déjà de ne pas l’avoir découvert plus tôt. Je me dis parfois que les musiques que j’aime sont tellement nombreuses que j’ai du mal à toutes les découvrir. Je le note en tout cas dans ma liste des découvertes à faire dans un futur proche, car je voulais en fait mentionner ici deux autres morceaux.

Il y a d’abord un nouveau single intitulé Yugamu Pink (ゆがむぴんく) du groupe iVy, dont j’ai déjà parlé récemment à propos de leur premier album Confused Apatite (混乱するアパタイト) sorti en juin 2025. Il aurait très bien pu être inclu dans l’album, qui compte pour moi parmi les excellentes surprises de cette année. On y retrouve cette nostalgie et cette délicatesse qui me plaisent vraiment beaucoup. Le duo féminin d’iVy ne force pas le trait, ce qui donne au morceau une atmosphère floue et rêveuse. J’écoute ensuite le morceau Sunday Driver du groupe rock indé Kurayamisaka (くらやみさか), extrait de leur premier album Kurayamisaka yori Ai wo komete, sorti le 10 septembre 2025. Kurayamisaka est un groupe originaire d’Ōimachi, à Tokyo, composé de cinq membres: Shōtarō Shimizu (清水正太郎) à la guitare, le leader du groupe, qui compose la quasi-totalité des morceaux et chante sur certains, Sachi Naitō (内藤さち) au chant et à la guitare, Ryūji Fukuda (フクダリュウジ) à la guitare, Rinpei Azami (阿左美倫平) à la basse, et Yōsuke Horita (堀田庸輔) à la batterie et aux chœurs. Si mes souvenirs ne me trahissent pas, j’avais déjà parcouru leur mini-album Kimi wo omotte iru sorti en 2022, mais je n’avais pourtant pas poursuivi l’écoute. Le morceau Sunday Driver est en revanche tout à fait mémorable, à l’accroche immédiate. Les guitares y sont très présentes, en profondeur, ce qui paraît assez normal sachant que le groupe comprend tout de même trois guitaristes. De cet album, j’écoute également le deuxième morceau, Metro, qui est tout aussi attirant. Sur ces deux titres, le groupe ne révolutionne pas le genre, mais ils me donnent une envie irrésistible d’écouter le reste de l’album. S’il y a une constante dans les groupes de rock japonais, en particulier ceux de rock alternatif, c’est qu’ils ont un profond respect pour le genre, ce qui les pousse, à mon avis, vers une forme de perfection technique. Il y a une notion de craftsmanship très ancrée dans la culture japonaise, que l’on retrouve également dans le rock indépendant.

Kurayamisaka (暗闇坂) peut également faire référence à une route en pente sombre et ténébreuse. Il y en a plusieurs à Tokyo, dans les arrondissements de Minato, Shinjuku, Ōta, entre autres. Le nom du groupe vient certainement de celle située entre les stations d’Ōimachi et de Samezu, dans l’arrondissement de Shinagawa.

金・木・犀

Chaque année, au début du mois d’Octobre, la ville se couvre d’une odeur douce et persistante, celle du kinmokusei (金木犀), les fleurs d’osmanthus orange qui s’accrochent aux coins de rues. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte les années précédentes mais j’ai vraiment l’impression cette année d’en voir et sentir à tous les coins de rues de Tokyo. La couleur orangée en vient même à colorer mon objectif lorsque j’aperçois non loin d’un grand arbre de kinmokusei une vieille Toyota Crown qui semble dormir ici depuis les années 1980. Kinmokusei (金木犀) est également un très beau morceau d’AiNA The End (アイナ・ジ・エンド) dont j’avais déjà parlé à sa sortie en Décembre 2020.

J’avais mentionné un peu plus tôt que je comptais découvrir petit à petit tous les épisodes de l’émission Liquid Mirror de NTS Radio. Je note tout de suite celui du 4 Juin 2019 où Olive Kimoto présente une sélection musicale intitulée An 80’s Japanese Retrospective. Cette sélection contient quelques pépites inattendues en plus des quelques morceaux que je connaissais déjà comme Ballet du Yellow Magic Orchestra (YMO) sur l’album BGM de 1981, Café de Psycho (カフェ・ド・サヰコ) de Guernica (ゲルニカ) sur l’album Kaizō he no Yakudō (改造への躍動) de 1982 et Kiss wo (キスを) de Yapoos sur leur premier album Yapoos Keikaku (ヤプーズ計画) de 1987. On trouve sur cette playlist le morceau Body Snatchers d’Haruomi Hosono (細野晴臣) sur son album S・F・X sorti en 1985. La version Special Mix est un morceau de techno-pop expérimentale très dense pleine de sons numériques samplés qui s’entrechoquent, de rythmiques electro-funk dans un ensemble fragmenté vraiment fascinant. Je pense avoir déjà écouté ce morceau mais je le redécouvre en tout cas cette fois-ci. La grande découverte de la playlist de Liquid Mirror est Miharu Koshi (コシミハル) sur un morceau intitulé Parallelisme (パラレリズ) de son album du même nom sorti en 1984. J’écoute du coup l’album en entier et il me fascine complètement. Miharu Koshi est une disciple d’Haruomi Hosono qui a produit plusieurs de ses albums, dont Parallelisme sorti sur le label Yen Records, fondé par Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi du YMO au sein d’Alfa Records. En fait dans la playlist de Liquid Mirror, on trouve plusieurs artistes ou groupes affiliés à Yen Records, notamment le YMO et Guernica. L’album Parallelisme est typique du style Techno kayō (テクノ歌謡) apparu au début des années 1980, mélangeant des éléments électroniques et synthétiques de la techno et synth-pop occidentale avec des éléments de chanson populaire japonaise dite kayōkyoku (歌謡曲). Cette fusion entre pop japonaise et son électronique donne une grande part à l’experimentation. Aux boîtes à rythmes et aux synthétiseurs, vient s’associer la voix pop féminine, parfois haut perchée et volontairement naïve, de Miharu Koshi. L’ambiance est souvent surréaliste. Le morceau titre Parallelisme est le meilleur de l’album, il est sublime, mais on y trouve de nombreux petits bijoux d’inventivité techno-pop qui est étonnamment d’une grande fraîcheur même si l’album est sorti il y a tout juste quarante ans. L’écoute de cet album est une expérience qu’il faut tenter avec un esprit ouvert car il part dans différentes directions. Miharu Koshi chante en japonais sur cet album mais comme elle parle le français, elle l’intègre par petites doses dans ses morceaux comme sur Parallelisme (« Là-bas, rien n’est comme ici, là-bas tout est différent »). En parcourant visuellement la discographie de Miharu Koshi, je me rends compte que je connaissais la couverture de l’album Écho de Miharu sorti en 1993, que j’avais du voir présenté dans un numéro du magazine Tsunami de Tonkam que je parcourais avec passion au milieu des années 1990. Je ne peux en fait m’empêcher d’écouter Parallelisme, pour la pop électronique sursautante du premier morceau Ryūgūjō no Koibito (龍宮城の恋人), pour la folie douce de Capricious Salad, pour l’inventivité des sons sur de nombreux morceaux comme Image, pour la dynamique imparable de Mefisutoferezu o Sagase! (メフィストフェレスを探せ!) ou les moments plus posés comme sur Tōbōsha (逃亡者). Le quatrième morceau Santa Man no Mori de (サンタマンの森で) est une curiosité car il s’agit d’une reprise électro-pop du morceau Au bois de Saint-Amand de Barbara.

La musique de Miharu Koshi me fait découvrir un autre objet non-identifié du label Yen Records sous le nom de code Apogee & Perigee (アポジー&ペリジー). L’album de ce projet s’intitule Chō-jikū Korodasutan Ryokōki (超時空コロダスタン旅行記) que l’on pourrait traduire par le récit du voyage spatio-temporel à Korodastan. Il s’agit d’un album-concept, réunissant des artistes du label Yen Records, qui se présente comme un récit de science-fiction et de fantaisie spatiale centré sur les personnages robots Apogée et Périgée et leur univers. Dans cette histoire, le robot Apogee est interprété au chant par Yūji Miyake (三宅裕司), tandis que Perigee est interprété par Jun Togawa (戸川純). À l’époque des années 1980, les robots étaient populaires au Japon, alors que l’Exposition scientifique de Tsukuba suscitait l’interêt de la population pour la technologie. Les deux robots Apogee et Perigee étaient en fait déjà célèbres avant la sortie de l’album car ils avaient fait leur apparition dans une publicité pour le whisky japonais Nikka. Le label Yen choisit d’aller plus loin en créant un album imaginaire racontant leur histoire, en rassemblant les artistes liés au label. On retrouve donc Jun Togawa, Kōji Ueno (la moitié de Guernica avec Jun Togawa), Miharu Koshi, Testpattern, entre entres. Cet album est un chef-d’œuvre méconnu, un album culte, que je connaissais de nom et de visuel car je savais que Jun Togawa y avait participé mais que je n’avais jamais écouté jusqu’à maintenant. La première écoute est surprenante. Je ne suis par contre pas surpris par la voix instable de Jun Togawa car je connais la majeure partie de sa discographie. Dans son rôle de Perigee, elle interprète plusieurs morceaux dont le Voyage sur la Lune (月世界旅行) dont la musique est composée par Haruomi Hosono, le Thème de Perigee (ペリジーのテーマ) sur une musique composée par Yōichirō Yoshikawa (吉川洋一郎) et Shinkū Kiss (真空キッス) en duo avec Yūji Miyake dans le rôle d’Apogee. Ce dernier est surtout connu comme comédien. Sa voix sur ce morceau m’a beaucoup intrigué car elle ressemble beaucoup à celle de Susumu Hirasawa (平沢進). J’étais vraiment persuadé qu’il s’agissait d’Hirasawa, peut-être parce que j’aurais aimé qu’il chante avec Jun Togawa, connaissant l’admiration qu’ils ont l’un pour l’autre. Le troisième morceau de l’album intitulé Professeur Parsec (プロフェッサー・パーセク) composé par Kōji Ueno (上野耕路) désarçonne à la première écoute car il est hors-cadre, formant une pièce à la fois étrange et éclatante. Miharu Koshi compose et chante deux morceaux qui sont absolument merveilleux, Animaroid MV II (アニマロイド・MV II~Tragic-Comedie~) et Le Sage à l’envers, Igas (逆さ賢人・イーガス~侏儒迷宮~). Ce sont tous les deux des petits bijoux de techno-pop pure. Le deuxième morceau est accompagné par une chorale d’enfants appelée Ogas (オーガス). Le sixième morceau est le Thème d’Apogee (アポジーのテーマ~スペース・フォクロア~) chanté par Yūji Miyake et Yutaka Fukuoka (福岡ユタカ). Il est aussi étrange que magnifique, et me fait assez vite comprendre pourquoi cet album est considéré comme culte. C’est un des sommets de l’album mais ils sont nombreux. Dans toute son étrangeté, il s’intègre parfaitement dans l’ensemble de l’album qui reste très cohérent, sauf pour le septième morceau Queen Glacier (クイーン・グレイシャー), chanté par Miyuki Hashimoto (橋本みゆき), qui change soudainement de registre pour passer vers du hard rock 80s très typé. On peut se dire à ce moment là que si cet album concept avait été la bande originale d’un véritable film, cette séquence rock aurait pu correspondre à une soudaine scène d’action. Le morceau n’en est pas moins bon et il me fait même replonger dans mes années de collège où des musiques rock un peu similaires étaient très populaires. L’album s’ouvre et se ferme sur un magnifique morceau atmosphérique et épuré du groupe Testpattern intitulé HOPE. L’ouverture se compose en fait d’une narration du metteur en scène Mitsumasa Shinozaki (篠崎光正) qui nous introduit l’histoire des robots Apogee & Perigee. Je ne saurais pas dire les morceaux que je préfère de cet album mais j’ai quand même un petit faible pour les deux chantés par Jun Togawa, Voyage sur la Lune (月世界旅行) et Shinkū Kiss (真空キッス), pour leur accroche pop toute à fait charmante. Que ça soit sur cet album concept ou sur l’album Parallélisme de Miharu Koshi, je suis complètement bluffé par la créativité exceptionnelle de cette musique et par son brin de fantaisie tout à fait unique. De Yen Records, je connaissais déjà quelques albums du YMO, mais j’ai le sentiment qu’une porte nouvelle (spatio-temporelle peut-être) s’ouvre devant moi, même si celle-ci date d’il y a quarante ans.

誰にもその場所を知られず

Il y a quelque chose de ludique, comme un jeu pour enfants en forme de toboggan, dans la maison Oyagi House conçue par Ryue Nishizawa. Je passe régulièrement la voir lorsque je marche dans le quartier de Shirogane, mais je n’ai jamais vu personne glisser doucement sur la passerelle courbe donnant accès au toit. Je n’ai jamais vu personne non plus utiliser le petit avion jaune à l’arrêt sur le tarmac du jardin pour enfants Raijin Yama de Shirogane. Il a l’air pourtant tout à fait disposé à partir vers d’autres horizons. Je m’excuse d’un mouvement de tête discret en passant à côté, pour signifier que je n’aurai malheureusement pas le temps de l’utiliser aujourd’hui, car d’autres urgences m’attendent. Je le sens pourtant me regarder du coin de l’œil. Je presse le pas, tout en culpabilisant de le délaisser. Les jardins publics, nombreux à Tokyo, sont des petits refuges de nature, des poches d’air entre deux mondes. Ils ne sont pas toujours agréables, mais ont pour principal intérêt d’offrir un lieu d’évasion à ceux qui en ont besoin, comme une sorte de sas de décompression.

Je suis saisi par la beauté introspective et éthérée du single Air Pocket (エアーポケット) de Miki Nakatani (中谷美紀). Ce morceau, sorti en mai 2001, est comme toujours composé par Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il y apporte une superbe composition au piano et des arrangements électroniques à la fois raffinés et légèrement expérimentaux, sur lesquels se posent les paroles et la voix lente et délicate de Miki Nakatani. Elle ne force pas son chant, ce qui confère au morceau une sensibilité sincère et fragile, à laquelle on s’attache volontiers. On y évoque un moment suspendu, en dehors du temps, flottant entre deux mondes, celui de la réalité et celui de l’imagination. J’aime beaucoup ces petits instants de contemplation, à la fois aériens et intimes.

Je reviens en fait vers la musique de Miki Nakatani car je me suis aperçu que NTS Radio avait présenté une sélection de ses morceaux dans une émission In Focus qui lui est consacrée. Miki Nakatani n’a sorti que trois albums studio, un album de remix et autant d’albums best-of. L’émission de NTS pioche donc dans une discographie assez courte. Certains morceaux proviennent de l’excellent album Shiseikatsu (私生活), sorti en 1999, dont j’ai déjà parlé, mais quelques autres proviennent de son premier album studio Shokumotsu Rensa (食物連鎖), sorti en 1996. On y trouve notamment le single génialement pop Mind Circus ainsi que les morceaux Sorriso Escuro et 汚れた脚 (The Silence of Innocence). Il y a quelque chose de particulièrement plaisant dans la lenteur de ce dernier morceau, malgré des percussions très marquées. Le morceau se termine sur des sons de guitare qui me rappellent le jeu d’Eric Clapton. Je me suis dit que c’était possiblement lui, car Ryuichi Sakamoto doit avoir le bras long. Il s’agit en fait du guitariste Yoshiyuki Sahashi (佐橋佳幸), le mari de l’actrice et chanteuse Takako Matsu. Yoshiyuki Sahashi revendique d’ailleurs Eric Clapton comme influence. Tous les morceaux ne sont pas aussi remarquables que ceux de l’album Shiseikatsu, mais les trois sélectionnés par NTS sont excellents. J’aime aussi beaucoup les morceaux Where The River Flows, l’étrange TATOO et Lunar Fever, avec son atmosphère pop que je trouve assez typique des années 1990. Il y a en fait beaucoup de très bons morceaux sur cet album, même si ceux signés par Yasuharu Konishi (小西康陽) de Pizzicato Five et Taeko Ōnuki (大貫妙子) sont certainement ceux que j’apprécie le moins. La très belle photographie de Miki Nakatani devant un rideau rouge a été prise par le photographe Kazunali Tajima (田島一成), que j’ai déjà évoqué pour une photographie nuageuse très intéressante sur la couverture de l’album-compilation Merkmal de Salyu.

Pour revenir à la playlist de NTS, elle contient, à ma grande surprise, un remix par DJ Krush d’un morceau intitulé 天国より野蛮 (Wilder Than Heaven). La combinaison de DJ Krush et de Miki Nakatani peut paraître étonnante au premier abord, mais le morceau est sublime, dans une ambiance hip-hop typique de Krush. Il est extrait de l’album de remixes Vague, sorti en novembre 1997. Autre surprise de Vague, on y entend un remix du français DJ Cam (de son vrai nom Laurent Daumail) sur un morceau intitulé Aromascape (DJ Cam Rainforest Mix). Ce n’est malheureusement pas mon morceau préféré, car sur ce long titre de neuf minutes, on attend tout du long la voix de Miki Nakatani qui n’arrive finalement pas. Cela m’a néanmoins fait plaisir de retrouver DJ Cam, que j’avais découvert il y a longtemps sur une des compilations CD offertes avec certains numéros des Inrockuptibles dans les années 1990. Ce n’est d’ailleurs pas si étonnant de le retrouver sur cette compilation, puisqu’il avait déjà participé à l’album collectif Code 4109 de DJ Krush sur l’excellent titre No Competition. Revenons encore à la playlist de NTS, qui contient un autre remix intéressant du morceau Superstar par la musicienne électronique britannique Andrea Parker. Les trois morceaux remixés cités ci-dessus proviennent initialement de l’album Cure, sorti en septembre 1997, tout comme le morceau Suna no Kajitsu (砂の果実) qui conclut la playlist. Il existe une version anglaise de ce morceau, intitulée The Other Side of Love, interprétée par Miu Sakamoto (坂本美雨) sous le nom Sister M, avec Yoshiyuki Sahashi à la guitare. Je préfère cette version anglaise, car je garde en tête le moment précis où je l’ai entendu pour la première fois, en voiture, sur une radio locale de la préfecture de Yamagata. Ryuichi Sakamoto s’était éteint quelques jours plus tôt, et les radios passaient ponctuellement des morceaux que je ne connaissais pas, comme celui-ci.

Je pense que j’aime l’approche détachée, et donc forcément cool, que Miki Nakatani a envers les morceaux qu’elle chante. Bien qu’elle ait démarré sa carrière au tout début des années 1990 dans un groupe d’idoles pop appelé Sakurakko Club (桜っ子クラブ), elle s’est principalement tournée vers une carrière d’actrice au cinéma et à la télévision. Elle a a rencontré par hasard Ryuichi Sakamoto, dont elle était déjà une grande admiratrice. Séduite par leur affinité artistique et l’esprit novateur de Ryuichi Sakamoto, elle signe sur son label Güt et chante avec lui pour la première fois sur le morceau en duo Aishiteru, Aishitenai (愛してる、愛してな) en 1995. Leur collaboration a été comparée par certains critiques musicales à celle de Gainsbourg et Birkin. J’imagine que le titre du morceau Aishiteru, Aishitenai faisait écho à la chanson « Je t’aime… moi non plus », écrite et composée par Serge Gainsbourg et chantée avec Jane Birkin dans sa version la plus célèbre sortie en 1969. La collaboration avec Ryuichi Sakamoto lui a permit de s’éloigner de son image d’idole. Elle avouera plus tard: « Je n’étais pas une très bonne chanteuse, j’ai fait des disques pour travailler avec Ryuichi Sakamoto ».

Restons en bonne compagnie musicale sur la radio NTS, dans un tout autre genre. Je l’ai souvent écrit, les épisodes de l’émission Liquid Mirror m’attirent à chaque fois, mais certains d’entre eux me passionnent de bout en bout. L’épisode sorti le 18 août 2025 est de ceux-là, au point que je ne me lasse pas de l’écouter depuis sa diffusion. L’épisode est plutôt axé indie rock et dream pop, ce qui m’attire particulièrement, surtout quand les morceaux qui s’enchaînent sont tous aussi bons les uns que les autres, à commencer par celui intitulé Negative Fantasy par Rip Swirl & Untitled (Halo), suivi de Gilded Shadow d’Olive Kimoto. C’est le premier morceau que je découvre d’elle, et sa musique correspond tout à fait à l’esprit de son émission. C’est peut-être même le titre que je préfère de la playlist. Sur Negative Fantasy, j’aime la manière répétitive par laquelle sont chantées les paroles “just like you” car elles me font entendre quelque chose d’autre sans que j’arrive à complètement décerner si c’est intentionnel ou pas. Je me souviens m’être posé des questions similaires en écoutant le long morceau Love Cry de Four Tet où la répétition obsessionnelle des “Love cry” et ”Love Me” me faisait également entendre autre chose à un moment précis.

Sur la playlist de l’émission Liquid Mirror, suivent ensuite Doom Bikini de James K et Into the Doldrums de Now Always Fades, qui poursuivent brillamment dans cette même ambiance musicale très inspirée aux contours flous. Je ne citerai pas tous les morceaux, mais je suis, en cours de route, particulièrement impressionné par Corners de LEYA & Chanel Beads, et la voix en complainte de Shane Lavers. On pourrait écouter tous ces morceaux indépendamment de la playlist NTS, mais ils fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’enchaînent dans une longue plage musicale qui ne nous laisse ni l’envie ni le temps de décrocher. Créer un bon mix est tout un art, et je trouve qu’Olive Kimoto en construit souvent d’excellents.

(passages flottants) (courbes de fin d’été)

Depuis le passage Yurakucho Concourse, qui perd petit à petit ses lettres (de noblesse), je gagne ensuite Harajuku pour aller voir un nouveau bâtiment, le Harajuku Quest, conçu par Shohei Shigematsu, associé principal du cabinet d’architecture Office for Metropolitan Architecture (OMA). OMA est l’agence d’architecture basée à Rotterdam de l’architecte Rem Koolhaas. Il s’agit en fait d’une reconstruction du bâtiment du même nom, engagée par le promoteur NTT Urban Development. L’aile de la déesse grecque Niké, installée sur la façade de verre aux lignes courbes, nous laisse fortement penser qu’une grande marque de sport va occuper une bonne partie des lieux (il faudra vérifier). Harajuku Quest n’était pas encore ouvert lors de mon passage, mais on peut au moins apprécier ses lignes courbes et obliques depuis la rue. Lorsque je descends jusqu’à Harajuku depuis Omotesando, j’aime bien passer devant une petite galerie d’art contemporain, qui vient d’ailleurs tout juste de changer de nom depuis le mois de septembre. Elle s’appelle maintenant (ano) (gallery) et est accompagnée d’une boutique nommée (ano) (mise). L’espace a été inauguré le 5 septembre 2025, et sa première exposition met en avant les affiches artistiques du collectif Ukiyotokyo (浮世東京) Graphical Tokyo.

J’avais déjà parlé de la chanteuse chinoise Li Zelong (李泽珑) pour son single Habits (習癖), écrit, composé et arrangé par Seiji Kameda, qu’elle chante en japonais avec une influence certaine de Sheena Ringo. Je me tourne maintenant vers trois autres singles sortis en 2022, avec d’abord 出什麼牌最危險 (Chū Shénme Pái Zuì Wēixiǎn, qu’on peut traduire par Which Card Is the Most Dangerous), sorti le 21 octobre 2022, qu’elle chante en japonais et en mandarin. Le morceau pop est très vif, et j’aime beaucoup la manière rapide avec laquelle elle alterne les deux langues avec beaucoup de dextérité (on sent quand même un peu son accent en japonais). Je suis surpris ces derniers temps, depuis Faye Wong, d’aimer la musicalité du mandarin ou du cantonais. Le single 你的秋冬是我的春夏 (Nǐ de Qiūdōng Shì Wǒ de Chūnxià, qu’on peut traduire par Your Autumn and Winter Are My Spring and Summer), sorti le 12 octobre 2022, est entièrement chanté en mandarin. Ce morceau est plus posé, mid-tempo, par rapport au précédent. Il y a ensuite le plus frénétique 背著誰流淚 (Bèizhe Shuí Liúlèi, qu’on traduira par Crying Behind Someone’s Back), qui sonne comme les morceaux d’electro-pop du début des années 2020. Ce morceau est sorti le 23 septembre 2022. Malgré leurs différences, j’entrevois ces trois singles de Li Zelong comme un petit ensemble cohérent, exprimant plusieurs facettes d’une même émotion, parfois pleine d’une énergie et d’une tension joyeuse, parfois beaucoup plus mélancolique. Je pense que les similarités des photographies de couverture jouent sur cette cohérence. On est ici à la croisée des chemins entre la Cantopop indie et la J-POP. Il faut aussi rappeler que Li Zelong est distribué par la branche de Hong Kong de la maison de disques japonaise Avex.

Je suis depuis quelque temps Li Zelong sur Instagram, car elle passait la période estivale à Tokyo, et j’étais curieux de voir d’éventuels indices d’une nouvelle collaboration avec Seiji Kameda (mais je n’en ai trouvé aucun). La coïncidence veut que je découvre ces trois singles de 2022 au moment où elle reprend l’avion pour Shanghai. Li Zelong marque plusieurs fois sur Instagram son appréciation pour la musique de Tokyo Jihen et Sheena Ringo, avec une petite reprise dansante, en tenue d’infirmière, du morceau Netsuai Hakkaku-chū (熱愛発覚中) de l’album Ukina (浮き名) de Sheena Ringo, avec son amie la bassiste ReRe (阿惹妹妹), et en s’habillant de l’emblématique yukata blanc de Tokyo Jihen lors des feux d’artifice estivaux.