in between II cities

En lien avec mon précédent billet qui envisageait d’ajouter le lieu d’écriture de mes billets, celui-ci est en partie écrit à Hong Kong. Les photographies sont par contre de Tokyo car mon voyage d’une petite semaine à Hong Kong ne m’a pas laissé assez de temps pour aller prendre des photos dans les rues de la ville. Mais pour l’ambiance, j’écoute des morceaux de ma longue playlist de Faye Wong en écrivant ces quelques lignes. Les photographies du billet ont une certaine qualité abstraite volontaire. Après le mur déconstruit et taggé de la première photographie, apparaît une baleine volant dans le ciel d’une ville européenne qui pourrait être Paris. Cette photographie en très grand format est signée par Daido Moriyama (森山大道) et est affichée sur un mur de béton d’une rue située près de la mairie de l’arrondissement de Shibuya. La photographie représente un ballon à air chaud transformé en baleine géante flottant au-dessus des toits de Paris. Cette photographie a été prise par Daido Moriyama en 1989 lors d’un séjour à Paris alors qu’il commençait à se lasser de Tokyo. Il loua un appartement à Paris, rue Mouffetard dans le cinquième arrondissement, et s’y rendit plusieurs fois pendant cette année. Cette photographie fait partie d’une série intitulée A Tale of II Cities, sous-entendant que ces deux villes sont Paris et Tokyo. Les photographies sont bien entendu en noir et blanc à fort contraste, explorant les paysages urbains de Tokyo et de Paris. Elles entendent capturer l’énergie chaotique et brute, parfois surréaliste, des deux métropoles, en s’inspirant souvent du photographe Eugène Atget. Le lion de la troisième photographie est situé tout près de la porte Sud coincée entre les immeubles du sanctuaire Hanazono (花園神社) à Shinjuku. Je n’ai jamais beaucoup aimé ce sanctuaire, certainement en raison de sa proximité de Kabukichō et de Golden Gai. Je le trouve sombre même en pleine journée comme si je ne pouvais imaginer Kabukuchō que la nuit.

Musicalement parlant, j’écoute en ce moment deux singles. Tout d’abord, celui de Minami Hoshikuma (星熊南巫) intitulé NIRVĀṆA et sorti le 16 Janvier 2026. Le style est un plus peu apaisé que ses singles précédents mais cette direction rock plus mélodique lui va très bien car elle conserve dans sa voix toute la passion qui l’anime. J’aime beaucoup la photographie de couverture du single prise par Ryota Kohama (小浜良太), bassiste du groupe ONE OK ROCK. J’écoute systématiquement les nouveaux singles de Kumami (j’apprends sur une vidéo Instagram qu’il s’agit d’un surnom qu’on lui donne) et je n’ai pour l’instant j’aimais été déçu. L’intensité rock qui s’en dégage est toujours très convaincante. J’écoute aussi assez systématiquement les nouveaux singles de King Gnu, notamment leur dernier AIZO sorti le 9 Janvier 2026. Le tout début du morceau est japonisant, ce qui me rappelle le très bel album de Millenium Parade. La suite du single est assez typique de King Gnu. Un peu comme le single précédent So Bad, ce dernier morceau est assez déstructuré. Autant ça m’avait d’abord désarçonné sur So Bad, autant j’ai le sentiment qu’il s’agit maintenant d’une marque de fabrique du groupe. C’est de toute façon brillant car Daiki Tsuneta a une sensibilité musicale tout à fait unique. Mon fils vient d’avoir la confirmation qu’il a obtenu deux places pour un concert de King Gnu au mois de Mars 2026, de leur tournée japonaise et asiatique CEN+RAL Tour. Il est membre du fan club, ce qui a dû faciliter les choses. Le problème est qu’il a obtenu ces places pour le concert de Takamatsu (高松) à la Kagawa Arena (あなぶきアリーナ香川), ce qui veut dire qu’il faut y aller exprès et qu’il ne trouve personne pour l’accompagner. Je me suis bien entendu dévoué pour l’accompagner. C’est apparemment très difficile d’obtenir des places pour les dates à Tokyo. Nous avons également obtenu deux places pour le concert de Fujii Kaze (藤井風) qui aura lieu au Tokyo Dome en Décembre 2026. On a le temps de le voir venir. Par contre, je n’arrive toujours pas à obtenir une malheureuse place pour le concert de Sheena Ringo, ce qui est quand même un comble. J’en suis à mon quatrième essai, après deux tentatives à travers le fan club Ringohan et une tentative avec le code de réservation fourni avec l’achat à l’avance du prochain album. Je tente maintenant une réservation par les voix normales alors que je pensais que cette tournée était réservée au fan club. Tout ceci est très confus.

ギャラリーのなんかさ、コインランドリーのなんかね

J’aime beaucoup passer devant la petite galerie d’art ano-mise/ano-gallery à Jingumae pour voir sa devanture. Je n’y suis pas entré cette fois-ci car l’horaire était trop matinale. On y montre des illustrations de styles parfois très différents, comme c’était le cas ici, sous le nom de Ukiyo Tokyo (浮世東京). Cette appellation laisse penser qu’il s’agit d’une réinterprétation actualisée du style Ukiye. Sur la devanture, l’illustration de gauche de l’artiste Tatamipi prend un style kawaii tandis que celle de droite par l’illustrateur Nxhqt et le designer neybell est proche de styles à tendances horrifiques qui me rappellent dans l’esprit l’artiste Orihara (qui dessine Ado depuis ses débuts). Je continue ensuite ma marche jusqu’au carrefour d’Harajuku pour remonter ensuite en direction de Yoyogi, où je verrais le gymnase olympique de Kenzo Tange, montré dans le billet précédent.

Le Nokogiriyama Museum of Art, dont je parlais très rapidement dans le billet précédent, montrait une série de sculptures sur bois de l’artiste Gakou Kuwayama (桒山賀行). L’artiste né en 1948 est originaire de la ville de Tokoname (常滑), dans la préfecture d’Aichi. La sculpture noire placée devant un des murs de béton du musée à l’entrée de l’exposition est pour moi la plus marquante. Les expositions de l’artiste ont la particularité de permettre aux personnes malvoyantes de toucher les œuvres. Lors de notre visite, une personne touchait en effet chaque sculpture, les unes après les autres, ce qui m’a d’abord beaucoup surpris jusqu’à ce que je lise que c’était en fait autorisé par le sculpteur. A vrai dire, je ne me suis pas permis de toucher aux visages très expressifs des sculptures de Gakou Kuwayama. Cela reste inhabituel de toucher le corps des autres.

J’aurais pu regrouper les photographies de ce billet et du précédent de manière différente, par unité de lieu et de temps, mais une fois de plus, je préfère brouiller les pistes, en privilégiant des concordances qui me paraissaient plus adaptées.

Les soirs de semaine, il n’est pas rare que je m’endorme de fatigue devant la télévision assis derrière la table de la salle à manger. Je me réveille parfois en sursaut ou plus souvent en douceur comme cette soirée du Mercredi entre 22h et 23h. Sur la chaine Nihon Television (ニテレ ou NTV), on y montre un drama. A l’écran, je reconnais tout de suite l’actrice Hana Sugisaki (杉咲花) qui semble avoir le rôle principal. Elle me pousse à suivre l’histoire. Bien qu’il s’agisse du deuxième épisode de la série, j’arrive vite à comprendre qu’on y parle de rapports humains, de relations amoureuses pour lesquelles on se pose beaucoup de questions. Le rythme lent et introspectif, l’attitude des personnages à l’écran me plait assez vite car tout cela me rappelle le style narratif du réalisateur Rikiya Imaizumi (今泉力哉) dont j’ai déjà parlé dans un précédent billet intitulé GTW (Green Train to Wakabayashi) au sujet de deux de ses films qui m’ont marqué. Je n’ai pas été très surpris de voir son nom apparaître au générique de fin et même assez satisfait d’avoir reconnu son style, certes aux antipodes de ce qu’on peut voir d’habitude dans la plupart des drama télévisés. Une fois l’épisode terminé, je me dirige pour voir sur Netflix si la série y est incluse, ce qui est assez souvent le cas pour les drama en cours. C’est bien le cas ce qui me donne l’occasion de regarder le premier épisode, initialement diffusé le 14 janvier 2026 sur NTV. Le drama s’intitule Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね), qui apparaît également sur Netflix sous le titre francisé Les murmures de l’hiver. On pourrait traduire par « ce quelque chose de l’hiver, puis ce quelque chose du printemps », mais ce titre donne avant tout l’idée d’une discussion un peu hésitante et presque nonchalante de quelqu’un qui cherche ses mots plutôt que de nommer les choses clairement. Ce titre résume bien l’esprit du drama, du moins les deux épisodes que j’en ai vu pour l’instant, évoquant des relations amoureuses hésitantes et parfois maladroites.

Les premières scènes se déroulent dans une laverie automatique pendant une nuit d’hiver. Ayana Tsuchida interprétée par Hana Sugisaki (杉咲花) y est seule, affalée sur la table au centre de la pièce, écouteurs dans les oreilles écoutant une musique rock. Ayana est une jeune romancière hésitante, personnage central de l’histoire. Un jeune homme entre en scène, venant vérifier si sa lessive est terminée. Il s’assoit à la même table, et on voit qu’il est, comme nous, intrigué par la musique rock qui émane des écouteurs de la jeune fille. Il la regarde puis détourne le regard, puis finit par lui demander si c’est Michelle qu’elle écoute? Une discussion amicale démarre ensuite, pleine de petits silences et de maladresses, typiques du cinéma de Rikiya Imaizumi. Ayana possède une machine à laver chez elle mais aime volontairement laver son linge dans cette laverie automatique. L’homme qui s’appelle Yukio, interprété par Ryō Narita (成田凌), est coiffeur de profession et est venu dans cette laverie car la machine de son salon est en panne. Je vais aussi dans les laveries automatiques, enfin rarement mais au moins une fois par an pour laver les rideaux. Je comprends assez bien l’attirance d’Ayana pour ces endroits, du moins lorsque qu’ils ne sont pas trop étroits et délabrés. J’y vois un moment réservé comme bloqué dans le temps. J’ai écrit plusieurs billets de ce blog dans des laveries. Tiens, je devrais peut-être à l’avenir mentionner où sont écrits mes billets à la fin de ceux-ci comme à la fin d’une lettre écrite (« À la laverie automatique de Yoyogi Uehara »).

Mais qui est le groupe Michelle qu’Ayana écoute très fort dans la laverie automatique? Bon, on comprend immédiatement qu’il s’agit du groupe Thee Michelle Gun Elephant (ミッシェル・ガン・エレファント), souvent abrégé en TMGE ou seulement Michelle (ミッシェル) comme dans le drama. Michelle était un groupe garage punk originaire de Tokyo, fondé en 1991 puis dissout en 2003. Il se composait du leader Yusuke Chiba (チバユウスケ) au chant et à la guitare, Futoshi Abe (アベフトシ) à la guitare, Kōji Ueno (ウエノコウジ) à la basse et Kazuyuki Kuhara (クハラカズユキ) à la batterie. Yusuke Chiba et Futoshi Abe ne sont plus de ce monde, emportés par des maladies. Thee Michelle Gun Elephant est un groupe important de la scène rock japonaise mais je ne m’étais à vrai dire jamais penché sur leurs albums jusqu’à maintenant, après avoir vu le premier épisode du drama. Il m’a d’abord fallu découvrir quel morceau du groupe Ayana écoutait dans la laverie. Quelques recherches m’amènent vers le morceau Blue nylon shirts (from bathroom) de leur deuxième album High Time sorti en 1996. Les commentaires sur la page YouTube du morceau me confirment que je ne suis pas le seul à avoir suivi ce chemin jusqu’à ce morceau de Michelle. J’aime déjà beaucoup le morceau ce qui me pousse à écouter l’album High Time, dont j’ai maintenant du mal à me détacher tant son énergie est absorbante dès le premier morceau brand new stone. Les sons de guitares sont puissants et lourds mais possèdent en même temps un certain groove et des riffs qui m’attirent. La voix de Yusuke Chiba à tendance punk par son léger éraillement oscille entre chant et cris. Les morceaux de l’album, comme le deuxième Lily (リリィ) qui est peut-être le meilleur de l’album, sont enragés et sont joués dans l’urgence du moment, mais gardent un sens mélodique très marqué. Pour être clair, plus j’écoute l’album, plus j’ai envie de le réécouter. Il faut dire que les premiers morceaux s’enchaînent à un rythme effréné et le cinquième intitulé Chandelier (シャンデリヤ) en est en quelque sorte le pic. Le sixième morceau Blue nylon shirts (from bathroom) est celui utilisé dans le drama. Il apaise un peu l’album. Dans le drama, le personnage joué par Hana Sugisaki assise dans la laverie automatique montre en fait la pochette de l’album High Time sur son iPhone, ce qui a grandement facilité mes recherches. Cette photographie montrant un personnage masqué est étrange et même un peu inquiétante. Elle a dû être prise dans un supermarché ou un drugstore américain car cet album a été enregistré aux États Unis. Sur la page Wikipedia japonaise du groupe (la française est déjà bien documenté), je lis que Thee Michelle Gun Elephant était actif à la même période que BLANKEY JET CITY et ont partagé l’affiche du Fuji Rock Festival de l’année 2000 comme représentants majeurs du rock japonais. On dit que les deux groupes entretenaient des relations amicales. C’est vrai qu’ils évoluent dans des styles rock sans concession assez similaire. Mon attirance soudaine envers la musique de Michelle va très certainement me pousser vers d’autres albums de leur discographie. Je suis en tout cas très impressionné par l’album High Time, et reconnaissant envers le réalisateur Rikiya Imaizumi et l’actrice Hana Sugisaki de me l’avoir fait découvrir dans d’excellentes conditions.

海を越え山を越えて飛ぶ

En cette belle journée ensoleillée et fériée de lundi, Mari me pose la question pas si simple que ça, de savoir ce qu’on va pouvoir faire pour en profiter. On se décide en général le jour même des endroits où nous allons nous promener, et mes idées ne sont pas toujours prises en compte en première instance. Une période de réflexion plus ou moins longue est souvent nécessaire mais mon idée, cette fois-ci, d’aller jusqu’au bord de mer à Chiba près de Futtsu pour aller voir l’océan et accessoirement y manger des poissons chinchards frits (アジフライ) au déjeuner, semble avoir suscité un intérêt certain. Mes propositions, quand elles ne sont pas architecturales, ne sont pas toujours complètement nouvelles. Mon idée était cette fois de retourner dans un petit restaurant avec vue sur la mer que l’on connaissait déjà. On se décide finalement après avoir vérifié sur Internet qu’il était bien ouvert en ce jour férié. L’autoroute Aqualine nous faisant traverser la baie de Tokyo par un long tunnel puis un pont (le tunnel côté Tokyo et le pont côté Chiba) nous amène assez rapidement de Kawasaki jusqu’à Kisarazu, sans aucun embouteillage, mais il faut encore un peu de route jusqu’à Futtsu. En arrivant devant le restaurant au bord de la route, un message posé sur la porte nous indique qu’il est fermé pour une raison imprévue. Mince alors, me dis-je en japonais. Cette malchance nous pousse à trouver une alternative. Les changements de plans au dernier moment ne sont de toute façon pas inhabituels pour nous.

Nous continuons donc un peu plus loin vers un autre restaurant de poissons que l’on avait noté avant de partir. Il ne paie pas de mine, mais est bien noté sur internet. On décide de tenter notre chance alors qu’une serveuse semble nous attendre à la porte. Elle nous annonce tout de suite qu’il ne reste plus que trois menus de chinchards frits pour le déjeuner. Nous les prendrons volontiers. L’intérieur se compose d’un unique comptoir en coin. Derrière le comptoir, on s’active sans prêter une attention particulière aux clients. Nous sommes bien accueillis mais l’activité des 8 cuisinières et serveuses/serveur, nombre disproportionné pour un restaurant aussi petit, occupe tout l’espace. J’inclus là l’espace verbal car on s’y exclame comme dans une cantine. Nous recevons notre poisson qui est délicieux, peut-être même meilleur que dans le restaurant où nous voulions initialement aller. Pour assaisonner le poisson frit, on nous conseille la sauce ponzu ou même le sel, mais je préfère quand même la sauce originale. Les membres du personnel sont sympathiques mais occupés. Je soupçonne que malgré leur nombre, ils ne sont pas tout à fait efficaces car la chef de cuisine intervient souvent pour diriger de la voix les dames plus âgées qui se trouvent avec elle derrière le comptoir. Je pense que ce sont des dames du quartier venues travailler dans ce restaurant. Je mange en prenant mon temps et en regardant l’activité devant moi derrière le comptoir comme un amusant petit théâtre. Je me sens même comme un enfant assis en silence dans un coin regardant une scène de cuisine agitée, sans que personne n’ait le temps de le remarquer. Nous étions les derniers entrés, ceux arrivés après nous étaient gentiment invités à venir une autre fois. Nous sommes les derniers sortis. Ce restaurant que je conseille se nomme Sasuke Shokudō (さすけ食堂) et est situé près du port de Kaneya. Le ventre plein, nous n’avons plus le courage d’aller très loin.

Nous revenons en voiture sur nos pas et trouvons d’abord refuge dans un petit musée qui nous avait intrigué lors de notre premier passage. Le Mt. Nokogiri Museum (鋸山美術館) se compose d’un bloc de béton de plein pied. Des élégants morceaux de bambous sont placés à certaines ouvertures. Nous le visitons en prenant notre temps car on n’a pas vraiment prévu d’autres visites. On y montrait une collection de sculptures sur lesquelles je reviendrais peut-être dans un autre billet. Dans le petit jardin du musée, sont également posées des statues, comme celle contemplative qui ouvre ce billet. Son visage blanc est dirigé vers l’océan. Elle le regarde avec une constance et une dedication qui me laissent rêveur. Nous allons donc voir l’océan d’un peu plus près. On aperçoit le Mont Fuji au loin, mais je suis cette fois-ci plus attiré par les marques du soleil sur mon objectif photographique.

Un autre objectif photographique du début d’année était de passer faire un tour du côté du gymnase olympique de Yoyogi conçu par Kenzo Tange. Je dis souvent qu’il s’agit de la plus belle œuvre architecturale de Tokyo, et sa splendeur conceptuelle m’impressionne à chaque visite. J’ai pris de nombreuses photographies de sa toiture courbe et de ses grandes poutres de béton, mais je préfère montrer une partie de la façade pour ses ouvertures en forme de cheminée. Toute l’enceinte du gymnase est travaillée comme une œuvre d’art. En marchant aujourd’hui, je réalise un peu plus l’originalité des formes, entre les murets de pierre formant des vagues, et les lampadaires éclatés comme des rayons de soleil traversant le bleu profond. Comme souvent, il y avait concert en préparation lors de mon passage. Je n’ai pas noté le nom du groupe ou de l’artiste que je ne connaissais pas, mais la foule formant une très longue file d’attente était quasi-exclusivement féminine.

La musique qui suit est un coup de cœur, même si je n’aime pas beaucoup ce terme car j’ai plutôt le sentiment d’aimer des musiques pour le plaisir cérébral qu’elle me procure. Je ne regarde plus très souvent l’émission musicale du dimanche soir Eight-Jam car j’ai l’impression que les invités de l’émission s’émerveillent pour le moindre agencement de notes. J’étais quand même curieux de voir l’émission du 18 Janvier car le sujet était le top 10 de l’année passée choisi par trois professionnels de la musique (プロが選ぶ年間マイベスト10曲). Les pros en questions sont comme d’habitude Enon Kawatani (川谷絵音), Junji Ishiwatari (いしわたり淳治) et Koichi Tsutaya (蔦谷好位置). Dans son top de l’année, le producteur Koichi Tsutaya choisit en deuxième position le morceau Tsubame (燕) du groupe Super Climbing Club (スーパー登山部), dont je n’avais jamais entendu parlé. Je suis tout de suite séduit par la fraîcheur de cette musique. Aussitôt l’émission terminée, je cherche à en savoir plus sur ce groupe au nom étrange. Il s’agit d’un projet assez original mêlant musique et alpinisme. Super Climbing Club est un groupe indé formé en 2023, originaire de la préfecture d’Aichi. Le groupe se compose de Hina au chant, Yū Ishihama (いしはまゆう) à la guitare et au chant, Shōtarō Kaji (梶祥太郎) à la basse, Yuichi Fukaya (深谷雄一) à la batterie et Tomoyuki Oda (小田智之) aux claviers et au chant. Comme leur nom l’indique, ils combinent activités de montagne (登山) et performances musicales, en portant leurs instruments et équipements dans les montagnes pour jouer des concerts en altitude. Ils ont par exemple joué dans des refuges à près de 3000m d’altitude, notamment à Hakuba Sanso (白馬山荘). Ils ne font bien sûr pas que des concerts en altitude, mais chaque morceau diffusé sur YouTube donne l’occasion de voir de belles vidéos de randonnées dans des paysages superbes. J’écoute quatre singles du groupe qui n’a pas encore sorti d’album: Tsubame (燕) qui était présenté dans l’émission, puis Summit (頂き), Snowdrift (いつかはね) et Follow The Wind (風を辿る). Ils viennent en fait juste d’annoncer la sortie de leur premier album intitulé Release Traverse en Juin 2026. Il y a quelque chose de très rafraîchissant dans le chant de Hina et dans les compositions très aériennes du groupe, qui évoquent le grand air des paysages de montagne. Il y a aussi un esprit très naturel, sans effet superflu dans cette musique, authentique également. C’est certainement dû au fait que chaque membre du groupe est à la fois musicien et réellement amateur de montagne. Cet enthousiasme simple se ressent en fait fortement dans leur musique et ça fait beaucoup de bien. J’enchaîne ces quatre morceaux dans ma playlist avec un bonheur certain, qui pourrait très vite devenir contagieux.

but something inside us unites us with love

Pour la troisième journée de l’année, nous allons faire un petit tour dans la préfecture de Yamanashi, au plus près du Mont Fuji. C’est devenu pour nous une sorte de tradition de nous en approcher pendant les premiers jours de l’année afin d’admirer la fameuse montagne sacrée qui nous protège de loin. Nous sommes ici à proximité du lac Kawaguchi, un endroit que l’on connaît assez bien. Nous avions déjà visité le sanctuaire Kawaguchi Asama (河口浅間神社) en Janvier 2022, et nous y revenons une nouvelle fois cette année, notamment pour revoir et ressentir la présence des anciens grands cèdres bordant le chemin depuis le grand torii jusqu’au cœur du sanctuaire. Dans l’enceinte du sanctuaire, sept grands cèdres ont plus de 1 200 ans et portent des noms individuels. Le sanctuaire est décoré par petites touches pour la nouvelle année. Il n’est pas très étendu et on en fait donc assez vite le tour, mais sur les hauteurs du sanctuaire, à une vingtaine de minutes à pied, se trouve un site offrant une très belle vue sur le Mont Fuji, accompagné d’une petite porte torii rouge.

Nous connaissions déjà le Mount Fuji Distant Worship Site (富士山遙拝所), pour y être passés lors de notre visite du sanctuaire Kawaguchi Asama en 2022. Je ne suis pas sûr que cet endroit soit réellement lié au sanctuaire. Comme lors de notre dernier passage, ce que l’on ne voit pas sur les photographies est le fait qu’il faut attendre son tour avant de pouvoir prendre, et se faire prendre, en photo devant le petit torii rouge avec le Mont Fuji en arrière-plan. Il y a un côté un peu touristique qui peut être gênant, mais la vue vaut le détour, et nous avons donc attendu la trentaine de minutes nécessaires dans le froid. Je ne pense pas que ce fût le cas la dernière fois, mais il y a maintenant deux torii sur le site. L’un d’entre eux était dans l’ombre et donc pas très populaire.

Nous redescendons ensuite vers le lac Kawaguchi, au Fuji Oishi Hana Terrace (富士大石ハナテラス), pour y déjeuner alors qu’il est déjà presque 16 h. Nous sommes déjà venus plusieurs fois ici. On ne se lasse pas de cette vue qui apaise et qui me permettra d’affronter les vingt kilomètres d’embouteillages qui vont suivre sur l’autoroute Chūō, nous ramenant vers le centre de Tokyo.Nous voulions initialement monter en voiture jusqu’à la station 5, point de départ de l’ascension à pied du Mont Fuji. Cette station est fermée en hiver, sauf pendant la période du Nouvel An. La neige du 2 Janvier nous a malheureusement contraint à modifier nos plans, car la route qui y mène, la Fuji Subaru Line (富士スバルライン), était en conséquence fermée. Je garde cet itinéraire en tête pour notre prochain passage. Le Mont Fuji est particulièrement beau en hiver.

C’est loin d’être une mauvaise idée de commencer l’année avec un album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Celui que j’écoute en ce moment n’est pas récent car il s’agit de sweet revenge sorti sur son label Güt en Juin 1994. L’album est clairement orienté pop, plutôt downtempo voire trip-hop dans certaines sonorités, fusionnant différents genres qu’ils soient pop, soul et hip-hop. De Ryuichi Sakamoto, j’aime beaucoup son approche expérimentale comme sur le sublime async, mais également celle beaucoup plus pop comme sur les albums qu’il a composé pour Miki Nakatani. J’avoue que les grandes compositions orchestrales qui ont pourtant fait sa renommée m’intéressent un peu moins (pour le moment). Cet album fait intervenir en grande partie des collaborations internationales et japonaises, avec des artistes invités chantant en anglais ou en japonais. Miki Imai (今井美樹) chante sur le troisième morceau Futari no Hate (二人の果て), sous-titré Sentimental, écrit par Taeko Ohnuki. Ce morceau est tout en fragilité et en douceur mélancolique, comme un petit moment suspendu, tout en retenue. Ça doit être le premier morceau de Miki Imai présent dans ma petite discothèque personnelle, mais son nom m’est bien entendu familier depuis longtemps. Elle n’apparait pas beaucoup dans les médias japonais et n’a pas sorti de nouvel album depuis 2018. Elle est par contre toujours active avec un nouvel album et une tournée prévue en 2026. Elle réside en fait à Londres avec son mari, le musicien Tomoyasu Hotei (布袋寅泰). Le nom de Miki Imai m’est en fait familier depuis 1998, lors de mon premier séjour au Japon à Nagasaki, car la fille de ma famille d’accueil en était une grande fan, ce qui m’avait marqué pour une raison que j’ignore. Je ne connaissais pas certaines voix internationales, notamment J-Me et Latasha Natasha Diggs. Elles chantent sur plusieurs morceaux, certains étant particulièrement réussis comme le hip-hop de 7 Seconds et le plus expérimental Interruptions. Le morceau Love & Hate avec Holly Johnson m’attire aussi beaucoup, pour son approche plus tendue et étrange. Le morceau conserve cependant une fragilité qui traverse tout l’album, et qui est le point d’union entre les différents styles et voix composant sweet revenge. Il y a peu de morceaux purement instrumentaux. Tokyo Story qui démarre l’album est très court et j’aime surtout le morceau titre sweet revenge qui est le pilier central des 13 morceaux composant l’album. L’album n’est pas démonstratif, il est plutôt apaisé et apaisant, tout comme cette vision du Mont Fuji devant nos yeux. Les photographies de Jean-Baptiste Mondino pour la couverture de l’album ressemblent même à une montagne aux multiples couleurs. Certains morceaux de l’album m’intéressent moins, mais l’ensemble est des plus agréables, notamment ce matin pour une promenade matinale froide mais ensoleillée jusqu’au parc de Yoyogi. Cette musique s’accorde bien à ce genre de moments.

shrine to station

Pour la deuxième journée de l’année 2026, nous avions prévu d’aller au sanctuaire de Kashima à Ibaraki, mais on avait mal estimé les encombrements routiers des premiers jours de l’année. Une fois entrés sur l’autoroute intra-muros, un embouteillage non déclaré par le système de navigation de la voiture apparaît soudainement devant nous. Nous descendons donc de l’autoroute à la première sortie pour essayer de la prendre un peu plus tard à la sortie de Tokyo. L’autoroute qui traverse une partie de Chiba ne semble pas plus dégagée, et on finit par se poser la question de s’il est bien judicieux de s’engager dans un trajet qui nous prendra certainement deux heures jusqu’à Kashima. D’autant plus que pendant que j’essaie de me démener à trouver des itinéraires alternatifs sans embouteillages, la course universitaire Hakone Ekiken bat son plein et en est même à son climax. Nous regardons la course sur la télévision de la voiture, mais sans l’image quand je conduis car on n’a pas fait le trafficotage qui nous permet de regarder la télé en conduisant, ce qui est de toute façon interdit et dangereux. Vu l’enthousiasme pour la course en cours, on préfère de toute façon s’arrêter sur le bas-côté pour regarder son déroulement. Nous supportons tous les ans l’équipe d’Aoyama Gakuin, car c’est l’école du fiston. Après un démarrage raté, voilà qu’elle fait un come-back fulgurant lors du cinquième et dernier tronçon de la journée en montagne jusqu’au lac Ashinoko à Hakone. On avait déjà vu des remontées les années précédentes, mais cette année était particulièrement spectaculaire. On a du coup un peu moins envie de partir loin car l’heure tourne.

Notre solution de repli est de passer faire une visite du sanctuaire Susanō (素盞雄神社) situé à Minami-Senju (南千住) dans le nord de Tokyo. Ce sanctuaire est dédié aux divinités Susanō-Ōkami (素盞雄大神) et Asuka-Ōkami (飛鳥大神). Susanō-Ōkami, également appelé Susanō-no-Mikoto dans les textes classiques comme ceux du Kojiki, est le dieu shintō des tempêtes, du chaos et de la transgression. Asuka-Ōkami (飛鳥大神) est une divinité plus obscure que Susanō et qui lui est parfois associée comme divinité conjointe ou complémentaire, comme c’est le cas ici. Le nom de la divinité Susanō me rappelle immédiatement le monde chaotique du manga Orion (1990) de Masamune Shirow, où le mangaka donne une reinterpretation de cette figure mythologique. Il faudra que je relise ce manga un de ces jours. Je me demande si la folie de son univers arrivera à me toucher autant que lors de la première lecture il y trente ans. Alors que j’écris ces quelques lignes, je me rappelle un billet de 2003 qui donnait un extrait explicatif de la mythologie originelle japonaise incluant la naissance mythologique de la divinité Susanō.

Le sanctuaire Susanō a Minami-Senju n’est pas très vaste mais il était particulièrement animé lors de notre passage le 2 Janvier en début d’après-midi. Des agents de police étaient même dépêchés sur place pour assurer la circulation des visiteurs et des voitures, car la file d’attente débordait sur la petite rue longeant le sanctuaire. A notre passage, le lion shishimai (獅子舞) était de sortie et se déplaçait parmi la foule. A défaut d’effectuer une danse folklorique traditionnelle, il passait dans les rangs pour nous croquer la tête afin de chasser les mauvais esprits et apporter la chance pour cette nouvelle année. Les visages de certains jeunes enfants sont parfois amusant car on peut lire sur leurs visages la crainte de voir le lion Shishimai s’approcher et croquer leur tête. Et dans le ciel au dessus de nos têtes, on devine parmi les nuages un magnifique dragon qui nous observe sereinement de loin, flottant dans le ciel de sanctuaire et sanctuaire.

Pour ce début d’année, France Inter et en particulier Michka Assayas ont eu la très bonne idée de proposer quatre émissions spéciales de Very Good Trip et une plus longue catégorisée en Master Class dédiées à David Bowie. Michka Assayas avait déjà consacré neuf episodes de Very Good Trip à David Bowie diffusés pendant l’été 2022 sous le nom Very Good Bowie Trip. Les quatre épisodes de Janvier 2026 sous-titrés Les Vies de David Bowie ne répètent pas les émissions précédentes (à part quelques anecdotes déjà citées) et se concentrent sur des périodes particulières de sa longue carrière avec quelques albums clés. L’occasion est les 10 ans de la disparition de David Bowie, ainsi que les 50 ans de la sortie de son album Station to Station sorti en Janvier 1976. Cet album est le thème du premier épisode. Le deuxième épisode est consacré à sa fameuse période berlinoise qui suivait avec les albums Low et Heroes de 1977 que j’ai déjà beaucoup écouté et dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Le troisième épisode me plaît beaucoup car il parle de l’album Outside de 1995 comme étant son chef d’œuvre oublié. Cet album m’avait vraiment impressionné et les morceaux choisis pour l’épisode rendent tout à fait honneur à l’album, en démarrant par le sublime I’m Deranged et en n’oubliant pas le fascinant No Control qui lui répond. Le quatrième épisode de l’émission nous parle d’autres pépites méconnues plus récentes, mais je me concentre d’abord sur l’écoute des six morceaux de l’album Station to Station sorti en 1976.

Je me suis assez vite convaincu à me pencher sur cet album après avoir écouter le morceau Stay. Ce morceau me fascine et m’obsède même. Je pense que c’est la théâtralité du chant de Bowie, mais musicalement c’est exceptionnel. Ma curiosité m’a poussé vers une version plus électrifiée du morceau Stay en live à Tokyo le 16 Mai 1990 au Tokyo Dome lors de sa tournée mondiale Sound+Vision Tour. Adrian Belew y joue les solos de guitare de début et de fin du morceau d’une manière tout à fait époustouflante qui pourrait voler la vedette à Bowie. Mais quand Bowie apparaît sur scène au chant, cette silhouette froide et distancée impressionne immédiatement. C’est bien le « thin white duke » que l’on voit sur scène, ce personnage qu’il a imaginé pour l’album Station to Station, en écho au film The Man who fell to Earth dans lequel il jouait le rôle d’un extraterrestre à apparence humaine. Sur cette scène de Tokyo, ses mouvements saccadés et son élégance spectrale me donnent cette impression de figure venant d’une autre dimension.

On retrouve cette théâtralité du chant de Bowie sur tout l’album Station to Station mélangeant les sons funk mécanique, rock et soul. Le morceau Station to Station qui démarre l’album est également exceptionnel, montant lentement en intensité jusqu’à l’explosion rythmique qui couvre sa partie finale. Plusieurs morceaux, comme TVC15, fonctionnent de cette manière avec un final qui monte en puissance et accapare toute notre attention. Musicalement, c’est remarquable et d’une précision redoutable, tout en jouant aux limites de l’expérimental. Parmi les morceaux que je préfère de l’album, bien qu’ils aient tous leurs particularités, j’aime aussi beaucoup le groove sensuel du deuxième morceau Golden Years. On ressent une liberté totale du chant de Bowie dans un cadre musical bien défini. Je ne saurais dire si c’est l’album que je préfère de David Bowie car je pense cela à chaque nouvel album que j’écoute au compte-goutte quand l’envie me prend. Le morceau Stay est en tout cas pour moi un de ses sommets musicaux. Ma fascination me pousse à réécouter sans cesse cet album d’une manière un peu obsessionnelle.