hypnotic innocence, cathartic existence ~3

Le Dimanche 10 Juillet 2022.
Hiro Makino (槙野 宏) aime écrire dans l’urgence comme si le temps lui était compté. C’est dans ces moments-là qu’elle parvient à écrire ses paroles les plus percutantes, les plus vives, celles qui nous prennent par surprise. Elle aime écrire dans le train entre les stations, debout dans un coin du wagon. Appuyée contre les barres métalliques près des portes automatiques, elle écrit des bouts de phrases sur son iPhone. Elle cherche souvent son inspiration en regardant les passagers autour d’elle et en imaginant leurs histoires, mais avec un œil qui voit ce que les autres ne peuvent entrevoir. Elle entrevoit les âmes avec une clarté qui est pour elle-même déconcertante, au point où elle se demande s’il est convenable qu’elle couche sur le papier numérique les détails de la vie de parfaits inconnus sans leur demander l’autorisation. Pour éviter ces questionnements, elle écrit vite, quelques mots décrivant des états d’êtres, des conflits intérieurs, des pensées inavouées qui devraient rester à jamais secrètes. Toute cette matière construit la densité émotionnelle des morceaux de musique qu’elle écrit et compose ensuite accompagnée de sa guitare dans son petit appartement de Kichijōji. Ce soir là, alors qu’elle rentrait en train de Shinjuku, elle croise le regard d’une fille plus jeune qu’elle, habillée de vêtements noirs trop grands pour elle. Elles s’étaient déjà aperçues mutuellement un peu plus tôt près du grand magasin Odakyu de Shinjuku. La jeune fille l’avait regardé avec insistance comme si elle l’avait reconnue, puis s’était engouffrée dans les allées labyrinthiques de la gare. Dans les couloirs de la gare, cette scène m’avait paru étrange car ces deux filles étaient restées immobiles, comme figées dans le temps dans une gare en plein mouvement. La scène m’avait laissé une impression de malaise mais je ne m’étais pourtant pas formalisé plus que cela. Dans le train, cette même jeune fille regarde Makino droit dans les yeux. Ces yeux portent une colère palpable mais qu’elle ne ressent pas comme étant à son encontre. Makino ressent chez cette jeune fille une vulnérabilité qui lui est exposée de manière volontaire. Elle ouvre son âme pour qu’on y puise une inspiration qui sera libératrice. Écrire des paroles sur cette colère la fera peut être disparaître. Je me souviens maintenant avoir déjà aperçu cette fille, c’était lors d’une session live d’Hiro Makino au Basement Bar de Shimo-Kitazawa. Elle était dans le public, deux ou trois rangées devant moi, et écoutait immobile, comme figée dans le temps, le chant réparateur de Makino.

Le Samedi 28 Mars 2026
Le texte ci-dessus m’est très indirectement inspiré par le nouvel EP de killwiz intitulé Gen0me sorti le 18 Mars 2026. J’avais beaucoup aimé son EP précédent Shizophrenia, qui comme son nom l’indique évoquait certains de ses troubles passées. Gen0me est dans la même lignée mais il est plus percutant, notamment par son premier single YMGMFXXK, dont les paroles explicites visent clairement un père absent et irresponsable, dont elle donne même le nom. Ce morceau semble être un moyen pour elle de dépasser ce trauma et de s’affirmer pleinement, ce qui se ressent assez bien sur ce nouvel EP. La voix rappée de killwiz évolue dans des sons électroniques distordus influencés par l’hyper-pop et produits une nouvelle fois par NGA. Du nouvel EP Gen0me, j’aime aussi beaucoup les morceaux Tekutekuwalk et le plus apaisé Raratata qui conclut le EP. Gen0me est malheureusement un peu court, ne faisant que 11 minutes, mais on appréciera qu’une vidéo entière couvre en continu l’intégrité du EP. Dans des sphères musicales similaires proches de killwiz et de 嚩ᴴᴬᴷᵁ, je découvre le dernier single de ramu intitulé Traumatized, sorti le 4 Mars 2026. Les mélodies sont très belles, entrecoupées par des sonorités électroniques plus hyper-pop, le tout composé par KOTONOHOUSE, que j’avais vu sur scène avec 4s4ki l’année dernière au ZEPP Shinjuku à Kabukichō. Je continue ensuite avec un morceau sorti en Janvier 2025 intitulé Antilocutionist (アンチルッキズム教徒) de Cafune avec Яu-a, cyber milkちゃん et Neon nonthana et une production de NEO-Kaishin. De l’album Nova de Cafune, je connaissais déjà le morceau Anti Piracy Screen, produit par Sasuke Haraguchi (原口沙輔), en collaboration avec嚩ᴴᴬᴷᵁ, e5 et utumiyqcom. Ces multi-collaborations sur un même morceau sont vraiment intéressantes car elles donnent des directions multiples, par moments très rythmées et par d’autres beaucoup plus éthérés, suivant les interprètes se passant le relai. Je continue ensuite avec un morceau de 2023 intitulé Your Winter de Takaryu avec nyamura au chant. Là encore, on évolue dans des styles assez similaires. Je connaissais déjà la musique de nyamura pour son premier album Another Seraph dont j’avais également parlé sur ces pages. Son phrasé assez rapide et la tonalité de sa voix sont immédiatement reconnaissables. Pour terminer, je découvre le single tenk(e)i de Pasocom Music Club (パソコン音楽クラブ) avec Hakushi Hasegawa (長谷川白紙) au chant. C’est la première fois que je m’aventure dans les méandres electro du duo Pasocom Music Club. Il faudra que je m’y plonge un peu plus tant ce morceau est excellent.

hypnotic innocence, cathartic existence ~2

Le Dimanche 3 Juillet 2022.
Kyo Nakamura (中村狂) n’aime pas être dérangé lorsqu’il compose à la guitare ses morceaux. Le silence absolu doit être de mise, au point qu’il puisse entendre les pulsations de son cœur réagir aux sons de sa guitare. Dans la pièce sombre de son studio d’Hatagaya, les démons rôdent dans les ombres des meubles, derrière les portes entrouvertes, dans les recoins cachés qu’on ne regarde jamais. Les démons l’observent mais n’interviennent pas. Ils attendent le moment opportun pour influencer la violence qui va démanger ses doigts sur le manche de la guitare. Celle-ci peut devenir tellement intense qu’elle rend les sons de sa guitare presque inaudibles. Ce sont pourtant ces moments-là de violence musicale qui font vibrer son cœur. Les notes qui s’enchaînent sur des tonalités anguleuses sont comme des fines piques qui traversent son corps libérant une énergie affluant le long de sa moelle épinière jusqu’aux méandres de son cerveau. Cette sensation intense est pourtant parfaitement contrôlée, canalisée par son chant s’exprimant comme une souffrance. On pourrait croire qu’il est entré dans une sorte de transe qui l’absorbe complètement et le fait échapper de ce monde pendant quelques instants. C’est un cheminement par lequel il doit passer seul pour parvenir à l’acte de création. En aucun cas, il ne faut le déranger. Elle le sait mieux que personne.

Le Dimanche 22 Mars 2026.
J’écris le texte ci-dessus en écoutant quelques morceaux du groupe rock Les Rallizes Dénudés (裸のラリーズ) formé en 1967 à Kyoto par Takashi Mizutani (水谷孝). Le groupe, actif de 1967 à 1988 puis quelques années de 1993 à 1996, est réputé pour son rock psychédélique très saturé proche du noise rock. Leur son devient en fait progressivement de plus en plus brut et abrasif dans les années 1970–80. Le groupe n’a publié que très peu d’enregistrements studio, se concentrant principalement sur les concerts, desquels plusieurs enregistrements bootleg ont été tirés. Ceux-ci sont nombreux et malheureusement pas toujours de très bonne qualité, mais on note depuis quelques années un engouement certain à essayer de retrouver dans les archives du groupe des sessions live remarquables qui pourraient être sorties officiellement. Takashi Mizutani est un personnage mystérieux qui se montre peu et donne très peu d’interviews, ce qui a alimenté au fur et à mesure des années une sorte de mythe autour du groupe dans certains cercles d’amateurs éclairés. Le label indépendant Temporal Drift, fondé par Yosuke Kitazawa et Patrick McCarthy, a creusé ses archives musicales, avec l’aide de proches du groupe après la mort de Mizutani en 2019, et a lancé une série de rééditions officielles de Les Rallizes Dénudés sur bandcamp. C’est devenu un projet majeur du label.

Parmi la dizaine d’albums principalement live, il est plutôt difficile de savoir par où commencer. Les Rallizes Dénudés est un groupe que j’ai assez régulièrement vu évoqué lors de diverses recherches musicales, notamment pour leur rôle de pionnier du noise rock japonais. J’avais particulièrement noté les OZ Tapes enregistrées en 1973, qui avaient reçu une mise en lumière écrite par Patrick St. Michel sur Bandcamp Daily. Ça sera mon point de départ, d’autant plus que la prise de sons live est très bonne et que le groupe n’a pas encore trop poussé sa direction noise très saturée. J’avais en fait trois choix devant moi, le ‘77 LIVE (de 1977 donc), le CITTA’ ‘93 (de 1993) et The OZ Tapes (de 1973). Les morceaux se répètent beaucoup d’une session live à l’autre, mais les versions peuvent être très différentes. Je me suis d’abord concentré sur le long morceau intitulé The Last One, qui est un des morceaux emblématiques du groupe. Suivant les versions, le morceau peut faire d’une dizaine de minutes à presque quarante minutes (sur CITTA’’93). Les avis divergent sur quelle est la meilleure version du morceau entre la version de 1977 et celle de 1993. L’enregistrement de 1977 est beaucoup trop saturé pour m’attirer, et j’aime plutôt la très longue version de 1993 car les instruments sont très distincts les uns des autres. Je me dirige pourtant vers la version de plus de vingt minutes dès OZ Tapes, comme une sorte de compromis. C’est cette version que me lance dans l’écoute des OZ Tapes.

OZ fait référence à un café-salle de concerts situé dans un petit espace à l’étage près de la gare du quartier de Kichijōji à Tokyo, qui n’a existé qu’un peu plus d’un an, entre juin 1972 et septembre 1973. Cet endroit est devenu un point notable de la scène underground et contre-culturelle, et Les Rallizes Dénudés faisait partie des têtes d’affiche. Le groupe a été l’un des premiers à s’y produire et a finalement clôturé les “OZ Last Days”, un événement de cinq jours célébrant l’existence d’OZ. Les OZ Tapes font une durée d’1h26mins, contenant deux versions différentes de The Last One. Je lis que cet album live est une bonne ouverture vers la musique du groupe. Lorsqu’on écoute les huit morceaux, pour la plupart très longs, on se laisse aisément immerger dans les nappes et flots de guitares. La voix un peu étrange et pas complètement juste de Mizutani ajoute à l’aura de mystère qui entoure la musique du groupe. On se perd sans s’en rendre compte dans les méandres hypnotiques de ces sons.

hypnotic innocence, cathartic existence ~1

Le Samedi 18 Juin 2022.
Kaori Himuro (氷室 薫) a appris à jouer du piano dès son plus jeune âge, poussée par ses parents. Elle ne regrette pas maintenant cet apprentissage forcé bien qu’elle se soit ensuite tournée vers la guitare pour fonder un groupe de rock avec ses camarades du club de musique de son lycée à Nagano, Tak, Kyo Nakamura et Megu. Les quatre ont commencé par jouer des reprises de groupes punk japonais comme The Stalin, mais ont assez rapidement créé leurs propres compositions. Elle écrit les paroles et Nakamura qui chante également avec elle, compose les musiques de la plupart des morceaux. Depuis l’université, elle a déménagé à Tokyo, tout comme les autres membres du groupe ce qui leur a permis de continuer à jouer ensemble de manière très régulière. Leur style s’est progressivement éloigné du punk rock pour un son plus garage qui garde cependant toute l’intensité de leur tout début. Le groupe a changé plusieurs fois de noms bien que les membres de la formation soient identique. Ils s’appellent actuellement In a Cold Room. Megu proposa ce nom en référence au nom de famille de Kaori et en imaginant que la musique du groupe parviendrait par son énergie à réchauffer toutes les salles. Kaori s’est d’abord sentie gênée par cette référence directe mais s’est finalement laissée convaincre par l’enthousiasme des autres. Ils n’ont pour l’instant sorti qu’un EP éponyme qui a eu un certain succès dans les milieux indépendants et qui leur permet de jouer dans quelques petites salles et bars de Shimokitazawa. Elle me raconte cette version courte de son histoire que je note sur mon petit carnet moleskine noir, en imaginant qu’elle se trouve devant moi un peu pressée par le temps car son groupe l’attend pour les répétitions du concert de ce soir. J’ai à peine le temps de souhaiter à Himuro san beaucoup de succès qu’elle s’est déjà évanouie dans les sons saturés de guitares comme une image floue mais persistante.

Le Samedi 7 Mars 2026.
Je repense au rock du groupe punk The Stalin (ザ・スターリン) car l’ancien batteur du groupe Jun Inui (イヌイジュン) tenait une petite conférence dans l’espace événementiel au 6ème étage du Tower Records de Shibuya le 7 Mars 2026 à 19h, à l’occasion de la publication de son livre intitulé PUNK! De l’autre côté de la rébellion: qu’ont chanté The Stalin ? (PUNK! 反逆の向こう側で ザ・スターリンたちはなにを歌ったのか?). Je ne connais pas bien la musique du groupe mais j’étais sur place au moment de cette conférence. Ce n’était pas tout à fait un hasard car je savais que Jun Togawa (戸川純) y intervenait comme invitée. J’étais plus intrigué de voir Jun Togawa que Jun Inui, et je me suis donc demandé si j’allais vraiment essayer d’assister à cette conférence. L’entrée était libre mais je ne me suis pas senti à l’aise pour y entrer ne connaissant pas bien le groupe, d’autant plus que la conférence se déroulait dans un espace fermé d’où il semblait difficile de s’éclipser discrètement. Je n’y ai donc pas assisté mais j’ai tout de même aperçu Jun Togawa au sixième étage du Tower Records se dirigeant péniblement vers la salle de conférence. Elle semble avoir du mal à marcher et se faisait aider d’une personne du staff pour se déplacer. J’avais deviné qu’elle avait du mal à se déplacer car elle est assise lors de ses concerts. Elle est toujours active sur scène, mais j’hésite encore à aller la voir car je sais que sa voix a beaucoup changé et j’ai peur de ne pas retrouver toutes les émotions que j’avais éprouvé en écoutant ses albums solo ou avec Yapoos. Depuis ce passage manqué au Tower Records de Shibuya, j’écoute l’album Mushi (虫) de The Stalin qui doit être à mon avis un des plus emblématiques du groupe, du moins celui dont je connaissais déjà la couverture.

Le groupe The Stalin est l’un des piliers les plus radicaux et influents du punk japonais des années 1980. Il a été fondé par Michiro Endo (遠藤ミチロウ), né en 1950 et mort en 2019. Le nom du groupe en référence à Joseph Stalin est volontairement provocateur car choisi pour choquer et attirer l’attention. Les morceaux que j’écoute sur l’album Mushi sorti en 1983 sont bruts, agressifs et chaotiques dans le plus pur esprit punk. Michiro Endo y crie plus qu’il ne chante, comme des complaintes incessantes. Chaque morceau est condensé en 2 minutes et garde une mélodie de guitare relativement simple mais accrocheuse. J’aime le punk à petites doses mais j’ai quand même du mal à m’accrocher au genre. Le morceau Mushi (虫) qui conclut l’album est par contre assez différent du reste, notamment pour sa longueur de presque dix minutes. Alors que les autres morceaux de l’album sont de pures explosions verbales et musicales, celui-ci est beaucoup plus habité. La voix de Michiro Endo semble crier une douleur intérieure qui le ronge lentement. On a même l’impression qu’il est possédé, enfermé dans un lieu sombre claustrophobique. On n’y retrouve pas la catharsis typique du punk mais la même douleur rampante. C’est très clairement le morceau le plus fort de l’album, une véritable expérience sensorielle. Le morceau est absolument fascinant et même inquiétant. On a le sentiment que Michiro est poursuivi par une force qu’il ne reconnaît pas (おまえなんて知らない、どこかへ飛んでけ) mais qui le ronge progressivement jusqu’à une forme de déshumanisation. Il y évoque devenir un insecte (虫になったらよろしく), ce qui n’est pas sans me rappeler le premier album de Jun Togawa, Tamahimesama (玉姫様), qui évoquait une imagerie un peu similaire. L’image que projette le morceau Mushi est très forte et marquante. Listen at your own risk.

Parmi les flyers que j’ai trouvé au Tower Records de Shibuya, je vois celui du film Street Kingdom: Make Your Own Sound (ストリート・キングダム: 自分の音を鳴らせ) qui nous parle justement de la scène indie rock japonaise de cette époque en évoquant directement la vraie scène punk japonaise et notamment The Stalin. Le film sortira le 27 Mars 2026 et est réalisé par Tomorowo Taguchi (田口 トモロヲ), connu pour être l’acteur principal des films Tetsuo 1 et 2 de Shinya Tsukamoto. Le film se déroule en 1978 à Tokyo, au moment où naît la scène punk japonaise. On suit le photographe Yuichi, interprété par Kazunobu Mineta (峯田 和伸). En plus d’être acteur, il est lui-même frontman du groupe punk Ging Nang Boyz, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Il est fasciné par les Sex Pistols et découvre une scène underground en pleine ébullition, dans des live-houses devenues mythiques comme celle du Loft à Shinjuku. Parmi les groupes ayant inspiré le film, je vois avec plaisir le nom de Zelda dont j’ai également déjà parlé sur ce blog, et une musique de film composée par Yoshihide Otomo. C’est clairement un film que j’ai envie de voir au cinéma, d’autant plus que je suis maintenant un peu plus familier de The Stalin.

darkerrr grrrl

J’ai pris une nouvelle habitude de mélanger la couleur et le noir et blanc dans un même billet. Mon intention était d’abord de montrer toutes les photographies en noir et blanc mais une personne portant un sac rose traversant rapidement mon champ de vision et le rouge crasseux d’une pelleteuse détruisant des maisons s’incrustant à l’écran sur les deux premières photographies m’ont fait changer d’avis au dernier moment. Le noir et blanc a l’interêt d’apporter une certaine abstraction et simplicité visuelle dont on a parfois besoin. Les lignes du AO building sur la grande avenue numéro 246 a des formes simples et obliques que l’on devine à peine sous cet angle par rapport au lampadaire très sûr de sa présence. Le monochrome convient bien aux murs blanc du bloc de la galerie Ars (アルスギャラリー) à Jingumae. Les formes de cette galerie ont une simplicité clinique perturbée par la complexité exacerbée des fils électriques venant perturber mon champ de vision. Avons nous également besoin de ces perturbations visuelles qui empêchent la prédominance d’un monde parfaitement maîtrisé et aseptisé? Dans les oreilles en marchant dans ces rues en zigzag de Jingūmae, j’écoute deux très beaux morceaux découverts dans l’émission radio de France Inter Very Good Trip consacrée au groove du monde entier, dont j’avais déjà parlé dans le billet précédent. Il y a d’abord le fabuleux morceau Traffic Lights du musicien Flea avec Thom Yorke au chant. Flea est bien sûr le bassiste des Chili Peppers et joue également de la basse sur ce morceau, mais également de la trompette accompagné par Josh Johnson au saxophone alto. La partition de guitares est très minutieuse, à l’ambiance hypnotique, et le motif des cuivres qui se répètent est dans un esprit jazz nocturne très élégant et marquant. Le chant de Thom Yorke tout en mesure et nuances apporte une dose de mystère bienvenue. J’aime beaucoup la manière par laquelle le chant et les cuivres dialoguent entre eux ponctuellement pendant le morceau. Le morceau suivant est plus ancien car il date à l’origine de 1972 mais a été repris par son auteur dans une compilation plus récente. Il s’agit du morceau instrumental Yèkèrmo Sèw composé par le musicien éthiopien Mulatu Astatk maintenant âgé de 82 ans. Ce morceau est apparemment une pièce fondatrice de ce qu’on appelle l’Ethio-jazz. Il a en effet un esprit jazz mais qui se mélange à d’autres horizons. J’aime beaucoup le son élégant et mystérieux du vibraphone et les sections de cuivres qui se répètent construisant une mélodie qui devient une fois encore hypnotique. On trouve une tension maîtrisée dans cette musique qui alterne des rythmes lents et des moments plus enlevés quand les cuivres déclarent leur présence. La force du morceau vient peut-être du fait qu’on le ressent comme légèrement imparfait, ce qui le rend profondément vivant et organique. Ce morceau de Mulatu Astatk a été utilisé dans le films Broken Flowers de Jim Jarmusch sorti en 2005, ce qui me donne une bonne occasion de le voir. Ces deux morceaux m’accompagnent dans les rues presque désertes de Jingūmae.

Mais lorsque j’approche de la rue quasi-piétonne Cat Street, la foule finit par apparaître et se faire dense. La rue Cat Street m’amène bientôt vers le quartier d’Ura-Harajuku (裏原宿). Ce quartier me rappelle toujours le morceau URAHARA-JUKU de Buck-Tick, tiré de leur 22ème album Abracadabra sorti en 2020. Cette ambiance musicale est très différente de ce que j’évoquais jusqu’à maintenant dans ce billet, mais Tokyo est une terre de contraste et il faut s’y accorder. Plutôt que l’album Abracadabra que j’ai déjà beaucoup écouté, je préfère me tourner vers le cinquième album de Buck-Tick intitulé Aku no Hana (惡の華), Les Fleurs du Mal, sorti en 1990. Cet album n’est pas le plus difficile à trouver car il a eu un succès certain à sa sortie et s’est donc bien vendu. Il n’est pas rare de le voir dans les Disk Union de Tokyo, mais ce n’est pourtant pas le premier album vers lequel je me suis tourné dans la découverte progressive de la musique du groupe. Cet album marque un tournant pour le groupe qui s’éloigne des sons new wave vers une esthétique gothique et post-punk plus affirmée. L’atmosphère est sombre et par moment théâtrale comme c’est souvent le cas pour le groupe, grâce notamment à la voix grave et dramatique d’Atsushi Sakurai. Les guitares froides sont nerveuses mais l’album est emprunt d’un romantisme noir qui transparaît très bien de son titre et de la photographie de couverture. On peut facilement comprendre que cet album est un de ceux qui ont influencé le courant Visual Kei. Ma première écoute de Aku no Hana n’avait pourtant pas été concluante car j’avais d’abord été désorienté par le premier morceau National Media Boys, qui me semblait assez daté. J’avais laissé reposé l’album que j’ai redécouvert et beaucoup écouté ces dernières semaines. Certains morceaux sont vraiment excellents comme Maboroshi no Miyako (幻の都) et Love Me qui a un rythme me rappelant le rock britannique des années 1980 avec un petit air de The Cure. J’adore absolument le morceau beaucoup plus apaisé Pleasure Land, qui est le seul morceau écrit par le guitariste Hidehiko Hoshino. Le morceau est lent et enveloppant. Il garde son ambiance gothique mais sa noirceur feutrée a quelque chose de sensuel. Il me rappelle un peu le morceau Dress de l’album Darker Than Darkness, qui a d’ailleurs été également composé par Hidehiko Hoshino, ce qui doit expliquer la ressemblance. Parmi les très bons morceaux, j’aime aussi particulièrement le morceau titre Aku no Hana qui était le seul single de l’album, mais également The World is Yours et Kiss Me Goodbye qui conclut l’album dans une ambiance mélancolique.

Ces Fleurs du Mal de Buck-Tick m’accompagnent dans les rues d’Ura-Harajuku alors que je m’éloigne des zones névralgiques pour des rues plus calmes et quasiment désertes où je pourrais retrouver la sérénité et la solitude nécessaire pour pleinement apprécier la réécoute de certains morceaux de l’album comme celui d’adieu Kiss Me Goodbye. Ce morceau en particulier me laisse dans un état rêveur. Imprégné par cette musique, les rues défilent devant mes yeux sans que je me rende vraiment compte des lieux où m’amènent mes pas. J’emprunte des rues étroites qui s’enfoncent dans le tissu urbain sans croiser personne. Ce n’est pas rare de ne trouver personne sur son chemin lorsque les rues deviennent plus résidentielles. Je m’étonne par contre moi-même de ne plus reconnaître le quartier dans lequel je marche. Je connais pourtant les rues au delà d’Ura-Harajuku que j’ai souvent parcouru. On dirait bien que Les Fleurs du Mal dans mes oreilles m’ont fait perdre mon sens de l’orientation. Me voilà maintenant coincé dans un cul-de-sac qui m’oblige à faire demi-tour pour emprunter une autre rue. Celle-ci est commerçante mais toutes les boutiques sont fermées. Je ne reconnais pas du tout cet endroit qui est pourtant sensé m’être familier. Je scrute les devantures des boutiques. Les lumières y sont éteintes sans personne à l’intérieur. Cet endroit ressemble à une ville fantôme, et ça finit pas m’inquiéter. Je continue tout de même à marcher dans cette rue longiligne et j’aperçois finalement une silhouette noire au loin. Ça me rassure un peu de ne pas être seul. Je pourrais peut-être lui demander de me guider pour retourner vers la rue Cat Street. Je m’approche progressivement sans me presser car la personne en noir devant moi est immobile au milieu de la rue. Il s’agit d’une jeune fille qui semble avoir à peine vingt ans, habillée d’une robe noire d’un style gothique.

Je me fais immédiatement la réflexion que cette tenue gothique irait très bien avec la musique de l’album Aku no Hana. Ces coïncidences ne m’étonnent plus beaucoup. Son visage blanchâtre me paraît plus distinct au fur et à mesure que je m’approche. Elle regarde vers le sol, dans une position d’attente. Je ressens une mélancolie dans son visage de porcelaine. Elle me semble d’abord irréelle comme un fantôme qui serait assez téméraire pour s’échapper en pleine lumière. Les journées ensoleillées comme aujourd’hui ne sont à première vue pas son élément, mais elle ne semble pas être vraiment dérangée par la lumière. Je m’approche mais j’hésite à lui adresser la parole. Je n’ai pas l’habitude de m’adresser aux inconnus en pleine rue, mais la situation est aujourd’hui différente de l’habitude. Je me sens perdu dans un rêve, et alors que je me perds dans mes pensées, elle lève soudainement les yeux vers moi. Ses traits sont fins et ses yeux qui me fixent sont un peu rouges. Ca doit être son léger maquillage. Son visage est doux mais dégage une froideur que je ressens immédiatement comme des frissons dans le cou. Avant que je puisse m’adresser à elle, elle ouvre la bouche pour me dire qu’elle m’attendait: « 待ってました ». Ça peut paraître étonnant mais le fait qu’elle me dise qu’elle m’attendait à cet endroit me rassure, car je réalise que je ne suis plus seul en ces lieux, que je ne suis plus seul à parcourir inlassablement les rues de Tokyo pour une raison qui m’échappe. Tout en me regardant dans les yeux sans le moindre sourire, elle sort d’une petite poche de sa longue robe noire une petite enveloppe blanche. Il n’y a aucune écriture sur cette enveloppe qu’elle tend vers moi des deux mains. Je la saisis en faisant un petit mouvement de tête discret pour la remercier. De quoi s’agit il, et pourquoi cette jeune fille m’attendait elle dans cette rue qui m’est en tout point inconnue. Suis-je entré par mégarde dans un monde parallèle? Je n’en ai pourtant pas l’impression car ces rues et cette jeune fille gothique ont l’air tout ce qu’il y a de plus réel. Le papier de l’enveloppe est doux comme un duvet. Un petit carton se trouve à l’intérieur. Il y est inscrit les mots suivants « 山13 ». Alors que je m’apprête à lui demander la signification de ce « Yama 13 », elle s’empresse de mettre un doigt sur sa bouche pour m’indiquer qu’il s’agit d’un secret qu’il ne faut pas ébruiter. Elle m’indique ensuite de la main la route à suivre: « そちで帰れますょ ». Elle me montre d’une main tendue le chemin du retour. J’aurais voulu l’interroger, mais elle ne semble pas disposée à me donner des explications. Je mets le petit mot dans la poche de mon jeans, la remercie en levant légèrement une main pour lui signifier que j’ai compris ce qu’elle me signifiait. Je n’ai en fait pas compris grand chose à cette rencontre. Alors que je la dépasse et marche dans la direction qu’elle m’indiquait, je sens déjà que sa présence disparaît derrière moi. J’hésite à me retourner pour vérifier, mais ce n’est pas la peine. Elle n’est déjà plus là, disparue comme un rêve éveillée. Je remets mes écouteurs dans les oreilles mais je n’engage aucune musique. Au coin de la rue, j’aperçois déjà la foule de Cat street. J’étais en fait tout près du quartier d’Ura-Harajuku mais je ne le savais pas. La petite enveloppe est dans ma poche. Yama 13 ? S’agit il d’une montagne aux alentours de Tokyo? Elles ne sont à ma connaissance pas numérotées. Tout ceci est bien mystérieux et me rappelle mes incursions passées dans le Tokyo Parallèle. Je sors mon iPod de mon autre poche pour démarrer un morceau de musique. Ce n’est plus les Fleurs du Mal, mais quelque chose de très différent, car Tokyo est une terre de contraste et il faut sans cesse s’y adapter.

Miku Kajimoto (梶本美久) est une jeune fille imaginaire née d’un croisement de l’imagination humaine et de l’intelligence artificielle.

les respirations d’une mélancolie douce

Hodosan (宝登山) est une petite montagne de la préfecture de Saitama, près de Nagatoro à Chichibu. Elle ne domine pas par sa hauteur d’environ 500 mètres mais par son atmosphère paisible faite de sentiers accessibles, d’une forêt calme et d’une vue ouverte sur la rivière Arakawa qui coule au loin dans la vallée. Au sommet et sur ses flancs, on trouve l’ancien sanctuaire Hodosan dont l’enclos est entouré d’arbres, un téléphérique un peu rétro remis aux goûts du jour et des vergers de pruniers qui fleurissent en fin d’hiver. Hodosan évoque une montagne intérieure, un lieu de marche lente, de respiration et d’observation. Un endroit qui résonne bien avec la solitude calme et mélancolique qui nous anime parfois.

La musique de toe possède une mélancolie douce qui accompagne un cheminement intérieur. Elle est organique comme les battements du cœur et le flot sanguin qui traverse tout notre corps. Dans cette musique, les rythmes irréguliers ne s’imposent pas mais se diffusent en nous comme une évidence. Quelque chose d’organique, de profondément humain, traverse chaque morceau. L’émotion ne surgit pas en surface mais circule, gravit les pentes douces, nous laisse le temps de rester contemplatif devant un paysage qui se montre à nous. Cette musique relie les silences, les respirations, les variations infimes, comme un corps qui avance sans effort conscient. Elle nous accompagne dans notre propre mélancolie et solitude, guidant notre rythme intérieur, plutôt que nos pas. La solitude y devient un mouvement lent et une progression intime, et la musique, plutôt qu’un refuge, devient une circulation vivante, discrète et essentielle.

Elle éprouve une solitude calme et mélancolique, non pas comme un cri, mais comme un silence persistant, un espace intérieur légèrement en retrait. Sans aller mal, elle se sent parfois décalée, davantage observatrice que pleinement présente, habitée par une nostalgie diffuse et sans objet précis. Cette solitude, plus contemplative que triste, devient chez elle un territoire intime et protecteur, familier, où elle retourne souvent. Elle ne cherche pas à être effacée, seulement reconnue, et peut alors se transformer en source de regard, de création et d’attention au monde, cohabitant paisiblement avec les autres.

La musique de toe dans les oreilles en écrivant ce billet passe par le morceau Loneliness will Shine de leur album Now I See the Light (2024), puis Commit Ballad avec Chara au chant sur Hear You (2015), Goodbye (グッドバイ) sur For Long Tomorrow (2009) et tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety (2005). Le groupe toe à été fondé à Tokyo en 2000 par quatre musiciens qui sont toujours actifs ensemble: Takashi Kashikura (柏倉隆史) à la batterie, Hirokazu Yamazaki (山嵜廣和) et Takaaki Mino (美濃隆章) aux guitares et Satoshi Yamane (山根さとし) à la basse. La formation n’a pas changé depuis leur début mais Keisaku Nakamura (中村圭作) les accompagne également aux claviers sur leurs albums les plus récents. J’ai déjà vu jouer ce dernier ainsi que le batteur Takashi Kashikura car ils accompagnent également Miyuna sur scène. La musique de toe, qui signifie « theory of everything », s’apparente au post-rock mais sa dynamique vive et irrégulière nous fait vite penser au math-rock. La batterie rapide et précise de Takashi Kashikura mène chaque morceau et les arrangements mélodiques de guitares nous font vite décoller. La grande majorité des morceaux de toe sont instrumentaux, mais des voix apparaissent également par moments, comme sur le magnifique Commit Ballad avec la voix atypique de Chara et leur morceau plus récent Loneliness will Shine. Cette musique pousse à la contemplation, à s’arrêter pour regarder la neige tomber comme c’est le cas ce matin à Tokyo. Cette musique est également très organique, comme un cœur qui bat, qui s’emballe parfois puis se rassure à force de respirations. Bien que je connaissais le nom du groupe depuis longtemps, je ne les ai vraiment découvert que récemment par les hasards de YouTube me conseillant le morceau Goodbye que j’écoute avant de m’endormir un soir. Ce morceau est magnifique dans son intensité mélancolique douce, mais je n’avais pas encore découvert la version de l’album For Long Tomorrow de Goodbye chantée par l’artiste pop/jazz Asako Toki (土岐麻子). Cette version est sublime. J’écoute ensuite tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety sorti en 2005, qu’il faut écouter en entier pour en apprécier toute la sève.

J’imagine assez clairement Kei Imamura (今村京) se perdre dans la musique de toe dans les rues de Shinjuku, en recherche d’inspiration musicale. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse déjà cette musique mais je lui conseillerais vivement la playlist mentionné au début du paragraphe précédent. Elle pourrait par exemple démarrer son écoute avec le morceau Goodbye qui annoncerait peut-être pour elle un nouveau départ.