swing from the chandelier until mornin’ light

J’ai pris ces quatre photos le même soir en marchant dans une rue de Minami Aoyama. Ce sont les devantures de quatre boutiques chics ayant fermé leurs portes pour la journée. Elles étaient restées allumées dans la nuit déjà noire. Mon regard a d’abord été attiré par trois mannequins placés dans caddies en métal. Cela peu paraître étrange mais il ne faut s’étonner de rien avec les créations de la marque Comme des Garçons (CDG). Cette maison de mode japonaise a été créée à Tokyo en 1969 par Rei Kawakubo (川久保玲) qui en reste la figure créative centrale. Rei Kawakubo est, comme Yohji Yamamoto (山本耀司), une légende vivante de la mode japonaise, un trésor national en quelque sorte. J’aime passer devant le flagship store historique de Comme des Garçons à Minami-Aoyama, car on peut souvent y voir des choses étranges et surprenantes. Les vendeurs et vendeuses des magasins de la marque semblent être des disciples de Rei Kawakubo tant ils et elles suivent parfaitement à la lettre le style vestimentaire de la marque. Au début des années 1980, les japonais et japonaises qui suivaient Kawakubo et s’habillaient en noir de la tête aux pieds furent surnommés « les corbeaux noirs » (Black Crows ou 黒いカラス) par la presse japonaise. Le phénomène était lié aux premières collections de Comme des Garçons, dont l’esthétique sombre, déstructurée et volontairement anti-mode avait profondément marqué les esprits. Kawakubo a transformé le noir en position esthétique, au même titre que Yohji Yamamoto, et ils ont tous les deux contribué à imposer le noir dans la mode japonaise et internationale. Le terme Black Crows a parfois été employé pour désigner leurs adeptes. J’ai plusieurs fois vu des personnes vêtus dans ce style très reconnaissable de Comme des Garçons se diriger depuis la station d’Omotesando vers les locaux des bureaux de la marque à Aoyama. On les reconnaît immédiatement même s’ils ou elles ne marchent pas en groupe.

Un peu plus bas dans la même rue en direction du grand magasin Prada conçu par Herzog et De Meuron, on ne peut que remarquer une installation géante appelée GIANT HEAD KINETIC OBJECT dans la boutique de la marque sud-coréenne de lunettes Gentle Monster, fondée à Séoul en 2011 par Hankook Kim. Les trois visages mécaniques sont animés de mouvements subtils, des clignements de paupières, des mouvements des yeux et de la tête. Ils ont été conçu par le laboratoire robotique Gentle Monster Robotics Lab, interne de la marque. Ce n’est pas la seule installation du magasin, et elles attirent bien entendu les regards et la curiosité pour la marque. Juste à côté, Tamburins, la marque sœur de Gentle Monster spécialisée dans les parfums et autres cosmétiques utilisent le même principe. La grande poupée au milieu du magasin me fait par contre un peu penser a la série sud-coréenne Squid Game, ce qui me ferait certainement réfléchir avant d’entrer si j’étais dans la clientèle cible de la marque. Le dernier carré de la série de photos provient d’une boutique de la marque Issey Miyake (三宅一生), située un peu plus bas dans la même rue, que l’on nomme Reality Lab. Reality Lab. est en fait un laboratoire de recherche et de développement créé autour de la démarche d’Issey Miyake avec pour objectif de travailler en amont sur les matériaux, les technologies, les formes et les nouvelles manières de fabriquer. Tout un programme.

Ces quatre photos ont été prises à l’iPhone, et la qualité finale après traitement ne me convenait pas. Je vois toujours une différence fondamentale entre les photos prises à l’iPhone et les photographies prises avec un appareil reflex, notamment dans la profondeur de champ. J’ai eu besoin de les modifier pour qu’elles méritent d’apparaître en tête d’un billet du blog. Je les ai donc imprimées, positionnées dans une petite pochette plastique pour donner l’impression qu’il s’agit d’articles en vente dans une boutique d’Aoyama, puis je les ai re-photographié. Mais comme ça prenait un peu trop de temps et comme je n’avais pas de pochettes plastiques à ma disposition, j’ai demandé à l’intelligence artificielle d’emballer proprement mes quatre photos.

Ceux qui suivent mes nombreux et incessants conseils musicaux, que je ne recherche pas à imposer à quiconque mais qu’il serait tout de même dommage de manquer, doivent forcément connaître le nom de l’artiste, compositrice et interprète alternative Minami Hoshikuma (星熊南巫), car j’ai dû écouter et parler de tous ses singles sur les pages de Made in Tokyo. Il doit bien y avoir une petite dizaine de billets mentionnant ses projets musicaux que ça soit en solo ou en groupe. J’ai découvert la musique de Minami Hoshikuma en 2022 par son projet musical D̴E̷A̷T̴H̴N̷Y̵A̶N̴N̷ qui précède sa carrière solo actuelle. DEATHNYANN était une unité qu’elle formait avec le guitariste et compositeur DAIDAI issu d’un groupe nommé Paledusk. L’unité n’a, à ma connaissance, produit que deux singles, dont Tarantula sorti en Avril 2022. L’ambiance dark et expérimentale de ce morceau mélangeant métal et électronique préfigurait déjà le style de Minami Hoshikuma qui navigue entre les genres mais reste profondément alternatif. Minami Hoshikuma s’est d’abord fait connaître comme chanteuse principale du groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), formé à Osaka en 2016. Le groupe dont j’ai également parlé quelques fois mélangeait rock, hip-hop, metalcore et autres influences alternatives. Il ressemblait beaucoup plus à un groupe de rock alternatif qu’à un groupe d’idoles. Wagamama Rakia a cessé ses activités en 2025 et Minami Hoshikuma a donc poursuivi depuis une carrière solo. De tous les singles et EP qu’elle a sorti jusqu’à maintenant, je pense n’avoir jamais été déçu. Sa voix est très certainement un élément clé de mon appréciation, car elle a la capacité de passer d’un chant très fragile et presque aérien à quelque chose de beaucoup plus agressif et puissant, en jouant souvent sur les contrastes entre une voix claire et des moments tout en tension plus saturés voire criés. Son univers est sombre et très personnel, flirtant souvent avec les sons dur du métal, comme sur le morceau Oxygen, sorti le 29 Juillet 2026, que j’écoute en ce moment. Le single Prediction, sorti le 31 Mars 2026, qui donnait le nom à une de ses tournées récentes en one-man live se tourne plutôt vers des sons électroniques et est comme toujours très efficace. Dark sorti le 27 Mars 2026, un peu après Hollow Eyes dont j’avais déjà parlé, est plus posé et mélancolique, mais les guitares lourdes sont toujours lattantes. Son dernier single est une reprise surprenante de Chandelier de Sia qu’elle parvient à transformer à sa manière tout en conversant la puissance vocale du single original. Elle n’a pas grand chose à lui envier. Si tout va bien j’irais la voir en concert au début du mois de Décembre 2026 dans la salle du Shibuya Quattro pour la date de Tokyo de sa petite tournée nationale NOVA TOUR 2026 qui passera d’abord par Nagoya puis Osaka. Ça sera sa première tournée de concerts partagés avec un autre groupe (初の対バン). Les groupes qui feront les premières parties varient en fonction des dates, mais pour Tokyo, il s’agira de Cô shu Nie que je connais assez bien et que j’apprécie également. Cette double affiche m’a tout de suite beaucoup attiré mais j’ai comme d’habitude pris un peu de temps à me décider.

Minami Hoshikuma n’est pas la seule chanteuse japonaise à avoir repris Chandelier de Sia. Ado en avait fait une reprise lors de sa tournée mondiale Hibana puis lors de son Dome Tour 2025 Yodaka (よだか), qui sortira en Octobre 2026 en Blu-ray/DVD. Sa version est sans surprise spectaculaire car elle n’imite pas vraiment Sia mais s’accapare complètement le morceau dans son style vocal inimitable. Il y a eu de nombreuses autres versions, notamment issues de la scène Utattemita (歌ってみた), comme celle de la chanteuse virtuelle RIM (理芽) du Studio Kamitsubaki ou celle plus émotionnelle de la chanteuse JUNNA. Je me suis demandé la raison pour laquelle ce morceau a autant de succès parmi les chanteuses de la scène japonaise qui ont des voix relativement atypiques. Il y a certainement l’attrait du défi vocal car le morceau est très demandeur avec un refrain montant très fortement dans les aigus. C’est un morceau qui permet de montrer immédiatement ce qu’on sait faire, et on peut assez bien comprendre qu’il puisse avoir un succès certain. Mais je ne peux pas m’empêcher de ramener ce morceau ultra connu à la publicité au long cours de Miss Dior avec Natalie Portman, et au fait que l’actrice a une aura particulière au Japon depuis le film Léon (1994) de Luc Besson. Natalie Portman n’est pas simplement une star hollywoodienne au Japon, elle est aussi Mathilda, une jeune fille à la fois fragile, mature, intelligente, mystérieuse et indépendante. Puis avec le film Black Swan sorti au Japon en Mai 2011, elle se créa une aura sophistiquée, sombre et transgressive. Black Swan a eu un succès important au Japon, notamment auprès d’un public féminin de 20 à 30 ans, malgré le fait que ça soit un thriller psychologique sombre et complexe. Le film est même devenu un véritable phénomène au Japon notamment par l’interprétation intense de Nathalie Portman qui lui a valu l’Oscar de la meilleure actrice. Le public japonais a été particulièrement réceptif à la thématique de la dévotion totale et destructrice d’une artiste envers son art. On connaît cette fascination obsessionnelle pour la perfection au Japon. Il est aussi intéressant de noter que la structure et l’ambiance psychologique de Black Swan rappellent le film d’animation Perfect Blue (1997) de Satoshi Kon. Bien que le réalisateur Darren Aronofsky n’ait jamais parlé d’un remake, il a reconnu l’influence du réalisateur japonais sur son œuvre. Je pense assez fortement que l’image forte de Natalie Portman dans ces films a une influence sur l’aura du morceau de Sia pour les jeunes artistes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse de ma part, mais l’actrice a cette aura transgressive à mes yeux.

pensées récursives

J’ai demandé à ChatGPT d’écrire une revue sans concession sur le blog Made in Tokyo, en incluant ses aspects positifs et ses faiblesses avec des conseils pour la suite. Le résultat, que je retranscris sans altération ci-dessous, est quand même assez troublant de vérité. Troublant car ChatGPT ne se base pas sur un condensé d’avis extérieurs car ceux-ci n’existent pas mais semble bien faire lui-même une analyse et donner un avis qui a tout d’une vue personnelle. Je reconnais bien les points qu’il mentionne tant en positif qu’en négatif, et certains des points négatifs dont il parle sont des choix volontaires de ma part, par exemple de ne parler que des choses que j’apprécie. Je ne sais pas si cette petite analyse me fera changer mon approche sur certains points mais elle permet en tout cas de faire un ou deux pas en arrière pour prendre un peu de recul. Je ne reçois en général pas ce genre de commentaires des visiteurs, ce qui est tout à fait compréhensible. J’ai toujours pensé l’intelligence artificielle comme une aide de recherche au sujet de certains sujets qui m’intéresse mais on peut aussi l’utiliser pour se questionner soi-même dans une certaine mesure et d’une manière prudente.


Made in Tokyo: entre passion, transmission et exigence critique

Depuis plusieurs années, Made in Tokyo occupe une place singulière dans le paysage francophone consacré au Japon. Ni guide touristique, ni média d’actualité généraliste, ni simple carnet de voyage, le blog s’est progressivement imposé comme un espace de découverte culturelle où se croisent musique, architecture, art contemporain, photographie, quartiers urbains et expériences de terrain. À une époque où le Japon est souvent réduit à quelques images convenues (anime, gastronomie, technologie ou attractions touristiques), Made in Tokyo propose un regard plus personnel et plus nuancé sur la création contemporaine japonaise. Cette singularité constitue sa force principale. Elle explique également certaines de ses limites.

Une présence authentique sur le terrain

Ce qui frappe d’abord à la lecture du blog est le caractère vécu des récits. Les articles donnent rarement l’impression d’être le produit d’une simple veille numérique ou de la reprise de communiqués promotionnels. Ils sont ancrés dans l’expérience directe. Concerts dans des salles de taille modeste, expositions confidentielles, cafés atypiques, quartiers en mutation ou festivals locaux: le lecteur accompagne l’auteur dans ses découvertes. Cette immersion crée un sentiment de proximité et de crédibilité que beaucoup de publications plus institutionnelles peinent à reproduire. Dans un environnement médiatique saturé de contenus standardisés, cette authenticité constitue une valeur rare.

Un rôle de passeur culturel

L’une des grandes réussites de Made in Tokyo réside dans sa capacité à faire découvrir des artistes, des lieux et des initiatives largement absents du radar francophone. La musique occupe ici une place particulière. Au fil des années, le blog a mis en lumière aussi bien des figures reconnues que des groupes confidentiels issus des scènes indépendantes japonaises. Cette curiosité permanente permet au lecteur d’élargir ses horizons et d’accéder à des univers qui resteraient autrement invisibles. Le blog agit ainsi comme un passeur culturel. Il ne se contente pas d’informer, il suscite l’envie d’explorer davantage. Nombre de lecteurs ont probablement découvert un artiste, une salle de concert, un quartier ou un musée grâce à cette médiation patiente et passionnée.

Une expertise musicale précieuse

Parmi les différentes thématiques abordées, la musique apparaît comme l’un des domaines où Made in Tokyo excelle le plus. Les chroniques témoignent d’une connaissance approfondie de la scène japonaise contemporaine, qu’il s’agisse de rock indépendant, de jazz, d’électro, de folk, de pop alternative ou de musiques expérimentales. Cette expertise est particulièrement précieuse dans un contexte où les médias occidentaux accordent encore peu de place à la diversité musicale japonaise. Loin de se limiter aux artistes déjà exportés à l’international, le blog s’intéresse aux trajectoires moins visibles, contribuant ainsi à documenter une richesse culturelle souvent méconnue.

Une écriture incarnée

Made in Tokyo assume pleinement la subjectivité de son regard. Les articles sont nourris de sensations, de souvenirs, de rencontres et d’émotions. Cette approche personnelle constitue l’une des signatures du blog. Elle permet au lecteur de ressentir l’atmosphère d’un lieu ou l’énergie d’un concert au-delà des simples faits. Cette écriture sensible favorise l’immersion et distingue le site d’une couverture purement journalistique. Cependant, cette même proximité avec le sujet soulève parfois une question essentielle: quelle place reste-t-il pour la critique ?

Les limites d’un regard passionné

La principale réserve que l’on peut formuler à propos de Made in Tokyo tient précisément à ce qui fait son charme: son enthousiasme. Le blog privilégie souvent la découverte, l’émerveillement et le partage d’expériences positives. Cette orientation crée une lecture agréable et généreuse, mais elle peut également réduire la distance critique. Les concerts sont fréquemment racontés avec précision, mais rarement disséqués en profondeur. Les albums sont présentés avec conviction, mais leurs faiblesses éventuelles sont peu discutées. Les expositions et les lieux visités sont majoritairement valorisés plutôt qu’interrogés. Le lecteur comprend ce qui a séduit l’auteur. Il découvre plus rarement ce qui a pu le décevoir. Or la critique culturelle ne consiste pas seulement à célébrer. Elle consiste également à analyser, comparer, questionner et parfois contredire.

Le risque de la romantisation

Une autre limite réside dans la représentation du Japon lui-même. À travers les articles, le Japon apparaît souvent comme un territoire d’inspiration, de créativité et de raffinement. Cette vision possède une part évidente de vérité, mais elle peut parfois tendre vers une forme de romantisation. Le Japon contemporain est également traversé par des tensions: transformation accélérée de certains quartiers, disparition de lieux alternatifs, standardisation commerciale, difficultés rencontrées par les artistes indépendants, vieillissement de certains publics culturels ou encore effets du tourisme de masse. Ces réalités apparaissent relativement peu dans les récits. Aborder davantage ces contradictions permettrait d’enrichir encore le regard porté sur le pays et de dépasser une vision principalement contemplative.

Ce qui pourrait faire évoluer le blog

L’enjeu n’est certainement pas de transformer Made in Tokyo en média polémique ou en plateforme de critiques systématiques. Sa personnalité repose justement sur sa curiosité, sa bienveillance et sa capacité à transmettre des découvertes. En revanche, plusieurs évolutions pourraient renforcer encore sa pertinence.

Assumer davantage la critique: Le blog dispose aujourd’hui de suffisamment de crédibilité pour exprimer des jugements plus tranchés lorsque cela s’impose. Les lecteurs gagneraient à découvrir aussi les limites d’un concert, les faiblesses d’un album ou les ambiguïtés d’un phénomène culturel.

Développer les analyses de fond: Les meilleurs articles sont souvent ceux qui replacent un lieu, un artiste ou un événement dans une perspective plus large. Renforcer les dimensions historiques, sociales ou urbaines permettrait d’ajouter une profondeur supplémentaire aux récits.

Explorer davantage les zones grises: Le Japon fascinant présenté par le blog n’exclut pas un Japon plus complexe. Les sujets liés aux mutations culturelles, aux difficultés du secteur artistique ou aux transformations urbaines pourraient trouver davantage leur place.

Multiplier les regards: Des collaborations ponctuelles avec d’autres observateurs, artistes ou passionnés permettraient d’introduire des perspectives nouvelles tout en préservant l’identité du projet.

Valoriser le patrimoine éditorial: Après plusieurs années d’existence, Made in Tokyo possède une véritable richesse documentaire. Organiser davantage les archives sous forme de dossiers thématiques, de parcours musicaux ou de séries consacrées à certains quartiers pourrait transformer le site en ressource de référence pour les passionnés de culture japonaise.

Une identité à préserver: Malgré ces pistes d’amélioration, il serait injuste d’évaluer Made in Tokyo uniquement à travers ce qui lui manque. Sa véritable réussite réside ailleurs. Le blog donne envie de sortir, d’écouter, de marcher, d’observer et de découvrir. Il transmet une curiosité contagieuse pour la création japonaise contemporaine. Il construit patiemment des passerelles entre des univers souvent éloignés du public francophone.

Dans un paysage numérique dominé par la vitesse, les algorithmes et les contenus jetables, Made in Tokyo cultive encore le temps long de la découverte. C’est précisément pour cette raison qu’il mérite aujourd’hui d’aller plus loin. Non pas en abandonnant ce qui fait sa singularité, mais en ajoutant à son enthousiasme déjà communicatif une dose supplémentaire d’analyse, de contradiction et d’esprit critique. Car le Japon réel n’est pas seulement fascinant. Il est complexe, changeant, parfois décevant, souvent contradictoire. Et c’est dans cette tension entre émerveillement et lucidité que Made in Tokyo pourrait trouver son prochain chapitre.

Ce qui ressort finalement de l’ensemble de l’analyse, c’est que les qualités et les défauts de Made in Tokyo sont intimement liés. Le blog fonctionne parce qu’il est porté par une curiosité authentique, une présence sur le terrain et une véritable passion pour la culture japonaise contemporaine. C’est précisément cette passion qui lui permet de découvrir des artistes, des lieux et des événements que la plupart des médias ignorent. Mais cette même passion peut parfois limiter la distance critique. Là où un journaliste culturel chercherait à évaluer, comparer ou contester, le blogueur cherche souvent à partager, transmettre et faire découvrir. Il ne faut pas oublier non plus qu’un blog n’a pas nécessairement vocation à devenir une revue critique. Beaucoup de lecteurs viennent justement sur Made in Tokyo pour retrouver un regard personnel, sensible et enthousiaste. Une critique trop systématique pourrait même faire perdre une partie de ce qui constitue son identité. La question n’est donc peut-être pas: «Comment rendre le blog plus sévère ?» mais plutôt: «Comment conserver sa capacité d’émerveillement tout en gagnant en profondeur analytique ?»

Par exemple:
– Développer davantage le contexte historique et social autour des sujets abordes;
– Comparer les artistes ou les œuvres plutôt que de les décrire unique ment;
– Revenir sur certaines déceptions ou limites lorsque c’est pertinent;
– Explorer les contradictions de la société japonaise contemporaine;
– Produire ponctuellement des articles de fond ou des essais plus personnels.

L’autre point qui me semble important est la valeur documentaire accumulée au fil des années. À force de chroniquer concerts, expositions, quartiers et artistes, Made in Tokyo est devenu bien plus qu’un simple blog: c’est une archive vivante de la culture japonaise contemporaine vue depuis le terrain. Cette richesse est rare et mérite probablement d’être davantage mise en avant. En définitive, si je devais résumer le blog en une formule:
Made in Tokyo est excellent lorsqu’il fait découvrir; il pourrait devenir remarquable lorsqu’il commencera davantage à interpréter. Les deux dimensions ne sont pas incompatibles. Au contraire, elles pourraient se renforcer mutuellement.

Mako Takatsuki (高槻 真光) et Yuka Kuroyama (黒山 優歌) qui accompagnent respectivement ce billet sont toutes les deux nées d’un croisement de l’imagination humaine et de l’intelligence artificielle. Elles représentent certaines des singularités par lesquelles j’aimerais qu’on perçoive ce blog, comme un point vert qui dénote sur un ensemble uniforme ou une couleur bleutée inattendue qui se dégage à travers le prisme des mots. J’ai créé ces images photographiques sur une version de Grok lorsque celle-ci était gratuite (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui) mais avec un remaniement ensuite sous ChatGPT car je préfère la chaleur du rendu pas complètement réaliste de ce dernier. Je ne prétendrais pas utiliser des prompts compliqués mais il y avait par contre plusieurs itérations pour obtenir le résultat souhaité.

Je m’intéresse maintenant à la musique de Tom Kawada (川田十夢) que je découvre par hasard en écoutant l’émission Creator’s Note du 13 Juin 2026 sur la radio J-Wave dans laquelle il était invité. Tom Kawada est né en 1976 dans la préfecture de Kumamoto dans le Kyushu. Il est avant tout connu comme développeur et inventeur, et comme l’un des pionniers de la réalité augmentée (AR) au Japon au sein d’un collectif nommé AR San Kyōdai (AR三兄弟). Ce collectif créatif fondé autour de la réalité augmentée mêle technologie, humour, art contemporain, musique, télévision et performances interactives. Depuis 2025, Tom Kawada publie régulièrement ses propres morceaux de musique, dans un projet mêlant musique, poésie, vidéo et … intelligence artificielle. Il écrit tous les textes de ses morceaux, les compose et réalise les vidéos. Les voix sont par contre souvent générées par intelligence artificielle, tandis que certaines parties instrumentales, notamment de guitare, proviennent de ses propres enregistrements. Il s’agit donc d’un projet hybride expérimental dont la répartition entre humain et IA reste variable entre les morceaux. Bien qu’il assure la conception artistique, les thèmes et la structure des morceaux, la direction créative des vidéo qu’il crée, il ne masque pas son utilisation fréquente de l’IA pour les voix chantées, pour certaines parties instrumentales ou arrangements et pour les visuels et animations accompagnant les morceaux. Les morceaux reposent sur des voix de synthèse, mais son écriture est très personnelle et pas dénouée d’humour comme sur le morceau Vein (鉱脈) qui s’inspire des nouvelles amendes imposées à la conduite à vélo lorsque l’on fait quelque chose de travers (comme conduire avec des écouteurs dans les oreilles ou en regardant son smartphone). Le morceau Vein, comme les trois autres que j’écoute à savoir Vein of Water (水脈), Debug to the Future (デバッグ・トゥ・ザ・フューチャー), I’ll turn it into a song (歌にしちゃうぞ), ont une forte empreinte hip-hop avec une rythmique très marquée et une voix très rapide un peu mécanique, mais qui est pourtant nourrie d’une sensibilité et d’une poésie très contemporaine. Le trouble nous saisit tout de même car on n’est pas certain de savoir s’il s’agit de la voix de Tom Kawada ou d’une voix de synthèse créée de toute pièce par le software SUNO AI, dont il mentionne parfois le nom dans les crédits de certains morceaux. On remarque également certaines constantes entre les morceaux qui nous font penser qu’une machine se cache derrière ce chant parfaitement mené. Il n’empêche que ces morceaux sont très bons et intéressants à l’écoute, car ils touchent à un style qui n’est pas dénué d’originalité. Je pensais l’utilisation de l’intelligence artificielle en musique comme une pratique inacceptable mais il se trouve que certains artistes parviennent à l’utiliser pour une musique qui n’est pas copiée sur le reste et qui ouvre même des voies différentes. Je me souviens que le musicien électronique Tofu beats avait également expérimenté cette association humaine et artificielle. C’est troublant, et en même temps on peut se dire que l’intelligence artificielle peut être utilisée d’une manière… intelligente.

hypnotic innocence, cathartic existence ~4

Le Dimanche 28 Avril 2024.

Je l’ai déjà vu apparaître plusieurs fois derrière les taxis, dans une rue au fond de Kabukichō, à Shinjuku. Elle revient toujours au même carrefour, au cœur de la nuit, lorsque les derniers trains ont cessé de circuler depuis longtemps. Tokyo bascule alors dans une version plus floue, plus instable d’elle-même.

Il est 02:47 du matin. Elle se tient à quelques dizaines de mètres de moi, de l’autre côté du carrefour, ses cheveux emportés par les courants d’air provoqués par le passage des taxis. La nuit est sombre, mais les lampadaires et les néons lui donnent une présence presque irréelle. Pourtant, personne ne semble vraiment la voir. Les taxis passent, les passants enivrés d’alcool la frôlent, mais elle reste comme désynchronisée de la scène qui l’entoure. Je l’observe attentivement, essayant d’imaginer ce qu’a été son existence.

Il y a environ six mois, à la fin de l’été, une Mustang noire l’a fauché alors qu’elle traversait ce carrefour au milieu de la nuit. Je n’ai pas vu la scène, mais j’ai entendu les passants en parler, alors que la police était déjà sur place. Quelqu’un semblait la connaître et l’appelait la reine de Kabukichō. C’était le surnom que l’on donnait à Mako Takatsuki (高槻 真光). Un autre homme pensait qu’elle avait traversé volontairement. À cet instant précis, disait-il, elle arborait un sourire discret, presque indescriptible. Son regard se noyait dans le flou de la ville.

Depuis, elle revient chaque nuit à la même heure. Mais elle ne regarde pas l’endroit où tout s’est arrêté. Elle regarde ailleurs, au loin, de l’autre côté du carrefour, comme si elle attendait quelqu’un, un rendez-vous suspendu au milieu de la nuit. Puis soudain, son visage s’éclaire et elle disparaît dans les lumières de la rue au moment même où elle tente de traverser le carrefour.

À cet instant, je sens près de moi une présence. Une silhouette entièrement vêtue de noir avec des chaussures compensées, le visage dissimulé sous une capuche. Impossible de dire si cette présence est masculine ou féminine. Je n’ose pas la regarder. Lorsque je me décide enfin, elle a déjà disparu dans les ruelles de Kabukichō. Le carrefour redevient ordinaire, mais quelque chose persiste. Ce lieu n’est pas celui d’un accident, mais d’une attente, d’un rendez-vous qui n’a jamais vraiment eu lieu.

Le Mercredi 29 Avril 2026.

Je fais beaucoup de belles découvertes musicales ces derniers temps en me penchant vers l’électro-pop japonaise récente. Je commence par un morceau électronique à tendance trance intitulé Electric Mirage Kanjo (エレクトリック・ミラージュ・感情) par Technopop Yuuki Synthetizer Chan (テクノポップ・有機・シンセサイザーちゃん), sorti en Octobre 2025. Je crois comprendre que, derrière ce nom de code, on retrouve les deux musiciens Nyalra (にゃるら) et Sasuke Haraguchi (原口沙輔). J’ai déjà évoqué sur ces pages le nom du producteur Sasuke Haraguchi à travers plusieurs de ses projets, mais Nyalra m’était par contre inconnu. Technopop Yuuki Synthetizer Chan est en fait un projet hybride piloté par Nyalra, qui en est le directeur artistique. Il écrit les paroles et produit les morceaux en faisant intervenir des producteurs invités comme Haraguchi. Le morceau me-ai-la-sun-chu (me・愛・ラ・sun・虫), que j’écoute également même si je le trouve moins percutant, est quant à lui co-produit par Shinichi Osawa (大沢伸一), qu’on ne présente plus dans l’électro japonaise. Chaque morceau propose des versions longues (Extended version) que je choisis car ce type de morceaux fonctionne bien sur la longueur. Je trouve Electric Mirage Kanjo particulièrement réussi, car il se construit sur un rythme très marqué et accrocheur mais n’hésite pas à déraper vers des sons plus expérimentaux en cours de route. Les morceaux sont chantés par une voix féminine à l’esthétique “moe” (萌え) que j’imagine être une voix synthétique type Vocaloid ou peut être s’agit-il d’une voix hybride. Ces morceaux oscillent entre kawaiisme, rétro-futurisme (que l’on note dans le nom du groupe avec le terme ‘Technopop’ issu des années 80) et une dimension plus expérimentale et étrange.

Je continue ensuite vers des sons électroniques plus clairement pop avec deux excellents morceaux du producteur électronique et DJ japonais PSYQUI intitulés Don’t you want me (2018) et Hysteric Night Girl (ヒステリックナイトガール) (2019). Il y a une certaine immédiateté dans cette musique qui nous accroche tout de suite, notamment quand le rythme monte soudainement dans les tours. Le morceau Don’t you want me est chanté par Such, une vocaliste de cette scène électronique japonaise indépendante, qu’on appelle dōjin (同人). La scène dōjin désigne au Japon tout un écosystème de création indépendante, souvent amateur ou semi-pro, en dehors des circuits commerciaux classiques. Le style musical de ce morceau ainsi que quelques autres de cette playlist s’apparente au Future bass, qui est un genre de musique électronique apparu vers les années 2010, reconnaissable par son côté émotionnel et très texturé. On y trouve une énergie positive qui se mélange à une nostalgie et mélancolie légère. Les morceaux de cette scène sont souvent repris par différentes vocalistes, mais pour le morceau Hysteric Night Girl, j’écoute d’abord la version originale. Le début du morceau m’amuse toujours, car il ressemble sans y ressembler au début de Marunouchi Sadistics de Sheena Ringo.

On passe ensuite sur deux morceaux de Moe Shop rappés par TORIENA intitulés GHOST FOOD (2021) et Notice (2018). Moe Shop est un producteur de musique électronique français basé à Tokyo, mélangeant dans ses productions le son Future Bass avec des éléments de French Touch. Moe Shop travaille surtout avec des vocalistes japonaises issues de la scène indie / dōjin, et je suis particulièrement attiré par le hip hop de TORIENA. J’adore son phrasé rapide et la manière avec laquelle elle découpe ses phrases en parfaite adéquation avec la densité sonore qui l’entoure, même quand le rythme est particulièrement syncopé comme sur le morceau Notice. La positivité de ces sons électroniques upbeat n’est en fait qu’apparente car les paroles chantées/rappées y sont beaucoup plus sombres. Je connaissais déjà TORIENA pour une collaboration avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur son dernier EP Seventh Heaven sorti en Juillet 2025, tout comme je connaissais Яu-a pour sa collaboration avec killwiz sur son EP Schizophrenia. J’écoute deux morceaux de Яu-a, I cuckold your boyfrend (お前の彼氏寝取ってやったの。) et Neon Sign (ネオンサイン) (ハタチ Version). Ce sont deux morceaux courts avec toujours un phrasé rapide mais une ambiance plus mélancolique. Ma playlist électronique se dirige ensuite vers des morceaux plus apaisés avec Lonely Cat de Lilniina, puis Reijū (隷獣) de nyamura x Nakiso (なきそ). Ces morceaux sont plus introspectifs et sombres, dans une style yami-kawaii (病みかわいい) pour nyamura qui lui est assez typique et est bien reflété dans les visuels qui l’accompagnent. J’aime retrouver la voix de nyamura car j’y ressens une détermination certaine qui est en même temps nuancée. J’aime aussi beaucoup le décrochage inattendu à mi-morceau et les toutes dernières notes le concluant. On termine ensuite avec le morceau v_o_i_c_e feat 4s4ki & KOTONOHOUSE de rinahamu (苺りなはむ), sorti en Novembre 2025. C’est la troisième collaboration musicale que j’écoute de rinahamu et 4s4ki après NEXUS et Ganbariyasan dakara ai shite (頑張り屋さんだから愛して).

Dans ma petite playlist, j’aime aussi beaucoup le nouveau single de Xamiya intitulé CRY avec son ambiance rêveuse qui nous transporte dans un ailleurs proche des sons trip-hop. Dans ambiance encore différente, il y a le sublime nouveau single de Kroi intitulé Kinetic feat. INCOGNITO. J’adore son énergie urbaine et son groove irrésistible. Je trouve encore une fois chez Kroi une maitrise musicale qui m’épate, une tension très maîtrisée, un peu comme pour King GNU dans un style beaucoup plus rock. J’ai souvent hésité à me lancer dans l’écoute de Polkadot Stingray (ポルカドットスティングレイ), groupe rock originaire de Fukuoka. Je sais que la chanteuse et guitariste Shizuku (雫) est fan de Sheena Ringo mais je n’ai jamais vraiment accroché à sa voix, jusqu’à ce morceau Sakasama (逆様) qui vient de sortir en Avril 2026 et que j’aime beaucoup pour son énergie débordante et imprévisible.

hypnotic innocence, cathartic existence ~3

Le Dimanche 10 Juillet 2022.
Hiro Makino (槙野 宏) aime écrire dans l’urgence comme si le temps lui était compté. C’est dans ces moments-là qu’elle parvient à écrire ses paroles les plus percutantes, les plus vives, celles qui nous prennent par surprise. Elle aime écrire dans le train entre les stations, debout dans un coin du wagon. Appuyée contre les barres métalliques près des portes automatiques, elle écrit des bouts de phrases sur son iPhone. Elle cherche souvent son inspiration en regardant les passagers autour d’elle et en imaginant leurs histoires, mais avec un œil qui voit ce que les autres ne peuvent entrevoir. Elle entrevoit les âmes avec une clarté qui est pour elle-même déconcertante, au point où elle se demande s’il est convenable qu’elle couche sur le papier numérique les détails de la vie de parfaits inconnus sans leur demander l’autorisation. Pour éviter ces questionnements, elle écrit vite, quelques mots décrivant des états d’êtres, des conflits intérieurs, des pensées inavouées qui devraient rester à jamais secrètes. Toute cette matière construit la densité émotionnelle des morceaux de musique qu’elle écrit et compose ensuite accompagnée de sa guitare dans son petit appartement de Kichijōji. Ce soir là, alors qu’elle rentrait en train de Shinjuku, elle croise le regard d’une fille plus jeune qu’elle, habillée de vêtements noirs trop grands pour elle. Elles s’étaient déjà aperçues mutuellement un peu plus tôt près du grand magasin Odakyu de Shinjuku. La jeune fille l’avait regardé avec insistance comme si elle l’avait reconnue, puis s’était engouffrée dans les allées labyrinthiques de la gare. Dans les couloirs de la gare, cette scène m’avait paru étrange car ces deux filles étaient restées immobiles, comme figées dans le temps dans une gare en plein mouvement. La scène m’avait laissé une impression de malaise mais je ne m’étais pourtant pas formalisé plus que cela. Dans le train, cette même jeune fille regarde Makino droit dans les yeux. Ces yeux portent une colère palpable mais qu’elle ne ressent pas comme étant à son encontre. Makino ressent chez cette jeune fille une vulnérabilité qui lui est exposée de manière volontaire. Elle ouvre son âme pour qu’on y puise une inspiration qui sera libératrice. Écrire des paroles sur cette colère la fera peut être disparaître. Je me souviens maintenant avoir déjà aperçu cette fille, c’était lors d’une session live d’Hiro Makino au Basement Bar de Shimo-Kitazawa. Elle était dans le public, deux ou trois rangées devant moi, et écoutait immobile, comme figée dans le temps, le chant réparateur de Makino.

Le Samedi 28 Mars 2026
Le texte ci-dessus m’est très indirectement inspiré par le nouvel EP de killwiz intitulé Gen0me sorti le 18 Mars 2026. J’avais beaucoup aimé son EP précédent Shizophrenia, qui comme son nom l’indique évoquait certains de ses troubles passées. Gen0me est dans la même lignée mais il est plus percutant, notamment par son premier single YMGMFXXK, dont les paroles explicites visent clairement un père absent et irresponsable, dont elle donne même le nom. Ce morceau semble être un moyen pour elle de dépasser ce trauma et de s’affirmer pleinement, ce qui se ressent assez bien sur ce nouvel EP. La voix rappée de killwiz évolue dans des sons électroniques distordus influencés par l’hyper-pop et produits une nouvelle fois par NGA. Du nouvel EP Gen0me, j’aime aussi beaucoup les morceaux Tekutekuwalk et le plus apaisé Raratata qui conclut le EP. Gen0me est malheureusement un peu court, ne faisant que 11 minutes, mais on appréciera qu’une vidéo entière couvre en continu l’intégrité du EP. Dans des sphères musicales similaires proches de killwiz et de 嚩ᴴᴬᴷᵁ, je découvre le dernier single de ramu intitulé Traumatized, sorti le 4 Mars 2026. Les mélodies sont très belles, entrecoupées par des sonorités électroniques plus hyper-pop, le tout composé par KOTONOHOUSE, que j’avais vu sur scène avec 4s4ki l’année dernière au ZEPP Shinjuku à Kabukichō. Je continue ensuite avec un morceau sorti en Janvier 2025 intitulé Antilocutionist (アンチルッキズム教徒) de Cafune avec Яu-a, cyber milkちゃん et Neon nonthana et une production de NEO-Kaishin. De l’album Nova de Cafune, je connaissais déjà le morceau Anti Piracy Screen, produit par Sasuke Haraguchi (原口沙輔), en collaboration avec嚩ᴴᴬᴷᵁ, e5 et utumiyqcom. Ces multi-collaborations sur un même morceau sont vraiment intéressantes car elles donnent des directions multiples, par moments très rythmées et par d’autres beaucoup plus éthérés, suivant les interprètes se passant le relai. Je continue ensuite avec un morceau de 2023 intitulé Your Winter de Takaryu avec nyamura au chant. Là encore, on évolue dans des styles assez similaires. Je connaissais déjà la musique de nyamura pour son premier album Another Seraph dont j’avais également parlé sur ces pages. Son phrasé assez rapide et la tonalité de sa voix sont immédiatement reconnaissables. Pour terminer, je découvre le single tenk(e)i de Pasocom Music Club (パソコン音楽クラブ) avec Hakushi Hasegawa (長谷川白紙) au chant. C’est la première fois que je m’aventure dans les méandres electro du duo Pasocom Music Club. Il faudra que je m’y plonge un peu plus tant ce morceau est excellent.

hypnotic innocence, cathartic existence ~2

Le Dimanche 3 Juillet 2022.
Kyo Nakamura (中村狂) n’aime pas être dérangé lorsqu’il compose à la guitare ses morceaux. Le silence absolu doit être de mise, au point qu’il puisse entendre les pulsations de son cœur réagir aux sons de sa guitare. Dans la pièce sombre de son studio d’Hatagaya, les démons rôdent dans les ombres des meubles, derrière les portes entrouvertes, dans les recoins cachés qu’on ne regarde jamais. Les démons l’observent mais n’interviennent pas. Ils attendent le moment opportun pour influencer la violence qui va démanger ses doigts sur le manche de la guitare. Celle-ci peut devenir tellement intense qu’elle rend les sons de sa guitare presque inaudibles. Ce sont pourtant ces moments-là de violence musicale qui font vibrer son cœur. Les notes qui s’enchaînent sur des tonalités anguleuses sont comme des fines piques qui traversent son corps libérant une énergie affluant le long de sa moelle épinière jusqu’aux méandres de son cerveau. Cette sensation intense est pourtant parfaitement contrôlée, canalisée par son chant s’exprimant comme une souffrance. On pourrait croire qu’il est entré dans une sorte de transe qui l’absorbe complètement et le fait échapper de ce monde pendant quelques instants. C’est un cheminement par lequel il doit passer seul pour parvenir à l’acte de création. En aucun cas, il ne faut le déranger. Elle le sait mieux que personne.

Le Dimanche 22 Mars 2026.
J’écris le texte ci-dessus en écoutant quelques morceaux du groupe rock Les Rallizes Dénudés (裸のラリーズ) formé en 1967 à Kyoto par Takashi Mizutani (水谷孝). Le groupe, actif de 1967 à 1988 puis quelques années de 1993 à 1996, est réputé pour son rock psychédélique très saturé proche du noise rock. Leur son devient en fait progressivement de plus en plus brut et abrasif dans les années 1970–80. Le groupe n’a publié que très peu d’enregistrements studio, se concentrant principalement sur les concerts, desquels plusieurs enregistrements bootleg ont été tirés. Ceux-ci sont nombreux et malheureusement pas toujours de très bonne qualité, mais on note depuis quelques années un engouement certain à essayer de retrouver dans les archives du groupe des sessions live remarquables qui pourraient être sorties officiellement. Takashi Mizutani est un personnage mystérieux qui se montre peu et donne très peu d’interviews, ce qui a alimenté au fur et à mesure des années une sorte de mythe autour du groupe dans certains cercles d’amateurs éclairés. Le label indépendant Temporal Drift, fondé par Yosuke Kitazawa et Patrick McCarthy, a creusé ses archives musicales, avec l’aide de proches du groupe après la mort de Mizutani en 2019, et a lancé une série de rééditions officielles de Les Rallizes Dénudés sur bandcamp. C’est devenu un projet majeur du label.

Parmi la dizaine d’albums principalement live, il est plutôt difficile de savoir par où commencer. Les Rallizes Dénudés est un groupe que j’ai assez régulièrement vu évoqué lors de diverses recherches musicales, notamment pour leur rôle de pionnier du noise rock japonais. J’avais particulièrement noté les OZ Tapes enregistrées en 1973, qui avaient reçu une mise en lumière écrite par Patrick St. Michel sur Bandcamp Daily. Ça sera mon point de départ, d’autant plus que la prise de sons live est très bonne et que le groupe n’a pas encore trop poussé sa direction noise très saturée. J’avais en fait trois choix devant moi, le ‘77 LIVE (de 1977 donc), le CITTA’ ‘93 (de 1993) et The OZ Tapes (de 1973). Les morceaux se répètent beaucoup d’une session live à l’autre, mais les versions peuvent être très différentes. Je me suis d’abord concentré sur le long morceau intitulé The Last One, qui est un des morceaux emblématiques du groupe. Suivant les versions, le morceau peut faire d’une dizaine de minutes à presque quarante minutes (sur CITTA’’93). Les avis divergent sur quelle est la meilleure version du morceau entre la version de 1977 et celle de 1993. L’enregistrement de 1977 est beaucoup trop saturé pour m’attirer, et j’aime plutôt la très longue version de 1993 car les instruments sont très distincts les uns des autres. Je me dirige pourtant vers la version de plus de vingt minutes dès OZ Tapes, comme une sorte de compromis. C’est cette version que me lance dans l’écoute des OZ Tapes.

OZ fait référence à un café-salle de concerts situé dans un petit espace à l’étage près de la gare du quartier de Kichijōji à Tokyo, qui n’a existé qu’un peu plus d’un an, entre juin 1972 et septembre 1973. Cet endroit est devenu un point notable de la scène underground et contre-culturelle, et Les Rallizes Dénudés faisait partie des têtes d’affiche. Le groupe a été l’un des premiers à s’y produire et a finalement clôturé les “OZ Last Days”, un événement de cinq jours célébrant l’existence d’OZ. Les OZ Tapes font une durée d’1h26mins, contenant deux versions différentes de The Last One. Je lis que cet album live est une bonne ouverture vers la musique du groupe. Lorsqu’on écoute les huit morceaux, pour la plupart très longs, on se laisse aisément immerger dans les nappes et flots de guitares. La voix un peu étrange et pas complètement juste de Mizutani ajoute à l’aura de mystère qui entoure la musique du groupe. On se perd sans s’en rendre compte dans les méandres hypnotiques de ces sons.