it’s cold out there

Les fleurs dans la nuit, elles sont belles et mystérieuses. Ce soir là , il fait froid près des fleurs. ここはとても寒いよ.

Comme je le disais dans un billet précédent, je me suis mis à la recherche de nouvelles musiques sur Bandcamp ou Youtube, et de fils en aiguille, je suis tombé sur le blog Make Believe Melodies de Patrick St.Michel, journaliste musical au Japan Times tenant un blog musical bien documenté couvrant la musique japonaise indépendante et underground. Je me suis empressé de le garder en marque page et de commencer à explorer ses pages en commençant par les articles sur les meilleurs albums de 2017 et des années précédentes.

Je découvre sur ces abondantes pages l’artiste appelée Fujimoto Chao 藤本ちゃお avec notamment cet album ようこそ僕らのホームページへ qu’on pourrait traduire par Bienvenue sur ma homepage. La musique est électronique, relativement simple mais terriblement efficace (parfois je reconnais une loop que j’utilisais sur un de mes morceaux fait maison, ou un son qui me rappelle un peu Crystal Castle sur leur premier album) mais c’est l’association de cette musique électronique, souvent très rythmée et même percutante, avec les textes de Fujimoto Chao qui rend l’ensemble fascinant. Elle ne chante pas vraiment, elle parle plutôt en chuchotant ses textes d’une voix assez basse comme si elle s’adressait directement à la personne qui l’écoute depuis la pénombre de sa chambre. Il faut d’ailleurs plutôt écouter ces morceaux avec des écouteurs ou au casque. Les textes en japonais nous parlent beaucoup de douleurs, celles de la jeunesse (elle a apparemment tout juste 20 ans), parfois à la limite des pleurs sur certains morceaux de sa discographie assez étoffée déjà, mais parfois laissant échapper un sourire. Lorsque l’on écoute bien ce qu’elle nous dit, ces paroles sont même parfois inquiétantes. C’est un univers unique qui interpelle. L’album n’est pas très long avec 8 morceaux pour environ une trentaine de minutes, certains sont instrumentaux avec des loops vraiment accrocheuses et lourdes comme sur le deuxième morceau. L’atmosphère se construit petit à petit au fur et à mesure des morceaux jusqu’au meilleur morceau de l’album 天使現象 (phénomène d’ange), morceau de 9 minutes sombre et anxiogène, mais qui trouve une sorte d’éclaircie soudaine et salvatrice au milieu du morceau en finissant sur une boucle électronique lumineuse. Cet objet musical s’écoute d’une traite dans son ensemble, et devient excellent avec l’enchaînement des trois morceaux ㅇㅅㅇ, tokyo night et 天使現象. Je ne sais pas si c’est à mettre entre toutes les oreilles et il faut être réceptif à ce style de musique. Mais en ce qui me concerne, j’aime beaucoup découvrir ce genre de météorite musicale. En plus, à l’arrière de mon cerveau, cette musique fait écho à l’ambiance que j’imagine quand j’écris l’histoire de Kei.

Les albums de Fujimoto Chao sont seulement disponible sur Bandcamp et non sur iTunes. On peut écouter tous les morceaux en ligne sur la page Bandcamp de l’artiste et si l’on veut télécharger, on définit d’ailleurs soit même le prix que l’on souhaite. On donne donc ce que l’on veut sans qu’il y ait toujours un prix minimum. Un prix de 100 yens par morceau semble être le standard cependant. En général, les acheteurs donnent un petit peu plus, ce qui était d’ailleurs mon cas pour cet album. Du coup, j’ai également réouvert ma page Bandcamp en y rendant disponible quelques morceaux créés dans le passé. J’ai envie de me remettre à créer des morceaux électroniques. Un jour peut-être, bientôt peut-être.

一五 quinze

Made in Tokyo a 15 ans aujourd’hui. Il est désormais bien ancré dans son adolescence et ça me donne la nostalgie de la mienne. Voir passer les années défiler n’est pas forcément pour moi le moment de faire le bilan de l’année, car j’ai l’impression de faire ce type de bilan beaucoup plus régulièrement et de manière imprévisible. Ce genre de bilans réguliers sont souvent l’occasion de ne rien changer sur la ligne directrice de Made in Tokyo, car au final, je continue sur ma lancée à mélanger des sujets différents, souvent dans un même billet mais aussi très souvent avec un lien très étroit avec le Japon. Sauf pour les découvertes musicales qui m’amènent souvent vers d’autres contrées, plutôt anglophones. Ceci étant dit, ce n’est pas très souvent malheureusement, mais je suis toujours particulièrement enthousiasmé quand je découvre de la bonne musique japonaise, électronique, alternative ou même autre. Je me dis qu’il faudrait que je cherche un peu plus sur les petits labels publiant sur Bandcamp ou même sur Youtube. Par exemple, Zombie-chang, dont je connaissais déjà un morceau addictif appelé I can’t get to sleep, que j’avais découvert sur YouTube et acheté sur iTunes il y a environ 1 an, mais que je redécouvre par hasard hier soir sur un morceau plus ancien intitulé Summer Time. La musique électronique est assez simple, mais cette voix forcée volontairement grave de Zombie-chang rend le morceau intéressant. Mais en fait, c’est vraiment cette vidéo qui est plaisante, non seulement car elle a l’air de s’y amuser follement et c’est communicatif, mais aussi pour son côté complètement fait maison où elle est obligée par moment d’aller recoller elle-même la toile de projection.

Photographies extraites des videos des morceaux « Summer Time » et « I can’t get to sleep » de Zombie-Chang disponible sur Youtube.

Au final, ce blog divague et vient souvent digresser sur des sujets musicaux qui s’entremêlent avec des photographies d’architecture, des morceaux de musiques faits maison ou des enregistrements de bruits de rue, des dessins de formes abstraites mais pourtant futuristes, des morceaux de textes de fiction, des comptes rendus de visites de galeries d’art, des compositions photographiques faites de découpages de buildings et de verdure, des photographies de petits moments de beauté et de poésie dans les dédales incessants des quartiers de Tokyo… Bref, Made in Tokyo est et restera un ensemble hétéroclite de choses bien différentes, mais animé d’une même envie inarrêtable de créer quelque chose, peut être cette idée de forme d’art mutante, dont on m’avait parlé en commentaire et qui me trotte toujours en tête depuis. Du coup, je peux comprendre qu’il n’est pas facile pour le visiteur-butineur en recherche de Japon, d’y trouver son bonheur, car je ne me concentre pas sur un centre d’interêt précis. Je ne suis pas convaincu non plus que ce blog dans son entier est une quelconque utilité, mais ça me va très bien. Beaucoup de blogs francophones au Japon remplissent déjà ce rôle utilitaire pour nous expliquer ce que l’on doit visiter en dehors des sentiers battus forcément avec plans en incrustation Google Maps, listes de bonnes adresses et parfois quelques liens sponsorisés au passage. Le mot d’ordre étant toujours de montrer le même pays mais différemment. Made in Tokyo ne doit en fait être utile que pour moi-même, ce qui est déjà bien comme dirait l’autre. En fait, il ne doit pas exister une personne, à part moi, qui soit intéressé par tous les sujets que j’y aborde, de manière fort incomplète, j’en conviens. Mais cette longévité sans un seul mois d’interruption m’impressionne moi-même, en fait. Il y a eu des périodes de doutes très nombreuses, des mois avec peu de billets et peu de photos, mais pas un seul trou dans la raquette des archives mensuelles pendant 15 ans. Avant Made in Tokyo, il y avait un autre site web démarré en 1998 et appelé Okaeri à mon arrivée au Japon. En comptant cette période web pre-Made in Tokyo, ce site web a donc maintenant 20 ans.

Photographies extraites de la video du morceau « Selfish » de Nariaki Obukuro 小袋成彬 disponible sur Youtube.

Mais revenons à un peu de musique, dans un style très diffèrent des morceaux plus haut. Je découvre récemment l’album Bunriha no Natsu de Nariaki Obukuro, et je le trouve fabuleux. Je n’exagère pas en fait tant je trouve belle cette voix et passionnant à l’écoute cette façon si particulière de chanter. Les phrases chantées font des boucles et changent sans cesse de ton, en suivant le principe que le chemin le plus évident entre deux points n’est pas une droite. Pratiquement chaque morceau de l’album a une structure qui ne tient pas de l’évidence, avec des changements de rythmes, mais tout en gardant une unité tout le long de l’album. Cet album n’est pas de la J-Pop malgré l’étiquette qu’on essaiera de lui coller dans un article du Japan Times, très intéressant cependant. Ça doit être un mélange Soul, R&B et autre chose dans l’intervention de musique classique ou même électronique. En fait, l’article du Japan Times parle de certaines similitudes avec Frank Ocean, mais en version japonaise. Il y a en effet quelques ressemblances dans la complexité du chant, la plage vocale dont ils sont tous les deux capables, des incursions de monologues comme sur l’album Blonde. Bien que ça ne soit pas mon style privilégié de musique, je considère Blonde de Frank Ocean comme un chef d’oeuvre, comme un album tout simplement passionnant à écouter et à réécouter. J’y reviens souvent et dernièrement même, après avoir écouté cet album de Nariaki Obukuro. J’avais d’abord découvert la musique de Nariaki Obukuro avec le morceau Lonely one, sorti en avance de l’album, avec l’intervention brillante de Utada Hikaru sur 30 secondes. Utada Hikaru produit cet album de Nariaki Obukuro. Depuis son album Fantôme, je suis d’ailleurs également passionné par l’oeuvre musicale de Utada Hikaru. Les nouveaux morceaux qu’elle sort au compte goûte avant son prochain album Hatsukoi au mois de Juin, gagnent en densité et en complexité du chant. En fait, j’écoute Utada Hikaru depuis mon arrivée au Japon. Comme pour Sheena Ringo, Utada Hikaru a commencé sa carrière en 1998/1999, au moment même où je mettais les pieds au Japon. Je garde donc un lien invisible avec ces deux artistes. Bien que je l’ai dans ma discothèque, j’aurais un peu de mal à apprécier maintenant le premier album de pur J-Pop de Utada Hikaru. Par contre, j’aime beaucoup les albums qui précédaient Fantôme comme Ultra Blue. J’y reviens assez régulièrement. J’écoute également très souvent cet album Bunriha no Natsu. Tous les soirs en fait, dans le bus qui me ramène à la maison. En écoutant cette musique, je regarde défiler la ville à travers la vitre du bus et j’en oublierais presque mon arrêt.

Ninomiya et ailleurs

Pendant la Golden Week, qui paraît d’ailleurs déjà bien loin maintenant, nous avons passé un après-midi à Ninomiya. Cette bourgade se trouve dans le Shōnan, au bord de l’océan pacifique bien au delà de Kamakura, la station de train suivant Ōiso. Depuis la station de Ninomiya, on peut grimper une petite montagne boisée jusqu’au sommet découvert. Cette petite montagne appelée Azumayama est un parc avec quelques jeux pour enfants et notamment un long toboggan avec de nombreux virages. Ce toboggan n’est d’ailleurs pas réservé qu’aux enfants. C’était une belle journée ensoleillée et le ciel était dégagé, permettant d’apercevoir le Mont Fuji au loin. Nous avions amené des bentō pour déjeuner en regardant cette montagne divine qui nous protège, tout en souhaitant discrètement qu’elle ne se réveille pas pendant au moins les cent années qui viennent (la dernière éruption du Mont Fuji date de 1707). En tournant un peu les yeux vers la gauche, on aperçoit l’océan. Au loin, c’est Izu qui se dégage d’une brume légère. On ne se lasse pas de regarder l’océan. En marchant sur les hauteurs du parc, on le cherche à travers les arbres. Le bleu se laisse parfois découvrir. On se noie quelques instants dans ces couleurs, mais on refait rapidement surface. Zoa veut courir dans le parc, jouer au chat et à la souris. A ce jeu, le chat est beaucoup moins rapide que la souris. Il faut feinter pour inverser les rôles dans ce jeu de course-poursuite, qui remplacera ma course à pieds hebdomadaire dans les rues de Tokyo.

Ailleurs, à Minami Aoyama, en suivant discrètement un groupe de femmes en kimono. Et ailleurs à Shibuya, où se trouvait auparavant le Department Store PARCO. Les collages du manga Akira montrés précédemment ont été remplacé récemment par des nouveaux et je me suis empressé d’aller voir ce que ça donne. J’ai d’ailleurs relu les 6 tomes du manga Akira dernièrement et je me suis rendu compte que j’avais un peu oublié quelques parties de l’histoire. Mon souvenir s’est en fait calé sur le film d’animation et j’avais un peu oublié l’histoire initiale de Katsuhiro Otomo. En fait, je me suis mis en tête de relire en version électronique les manga cyberpunk que je lisais au milieu des années 90, en commençant par Appleseed de Masamune Shirow. Je continuerais très certainement avec l’incontournable Ghost in the shell, Black Magic et peut-être Orion. Mon billet intitulé Nagasaki 98 m’avait rappelé, avec nostalgie, à ces lectures d’avant mon arrivée au Japon.

Photographies extraites des videos des morceaux « Supersonic » et « Dystopia » de Utae disponible sur Youtube.

Utae est une jeune artiste électronique pop que je découvre tout juste avec son très joli morceau « Supersonic » sorti en Mai 2018 et le EP précédent appelé « Toi Toi Toi« . Comme partagé sur sa page Bandcamp, le motto de l’artiste semble être « Enjoy it. Don’t force it. Stay serene. » Il est vrai que cette musique électronique reste sereine, et la voix de Utae ne se force pas, par rapport à ce que pourrait laisser penser ce titre « Supersonic », et reste légèrement en retrait par rapport à la musique virevoltante avec des changements subtils de ton. Le morceau « Dystopia« est plus dans un esprit dream pop, la voix se fait plus floue et plus sombre contrastant avec les quelques notes sautillantes du début du morceau mais se mariant avec des nappes légères de guitares au final. Les morceaux restent empreints d’une légèreté, dans le sens que la musique et la voix n’occupent pas tout l’espace et laisse à l’auditeur une possibilité de rêve. Quand j’écoute une nouvelle musique, je me demande toujours ce qu’elle peut donner dans les rues de Tokyo pendant une promenade photographique. Je pense que ces formes musicales doivent bien s’accorder avec une approche contemplative de la ville, comme le clip de « Dystopia » en donne également l’impression. Le « Don’t force it » du motto m’interpelle également, mais au niveau de ma propre conception de la prise de photographie dans la ville. J’ai l’impression que cela correspond assez bien aux photographies que je prends, prises dans l’instant sans préparation ou sans attendre un éventuel moment décisif, juste prises dans le flot continu de la contemplation urbaine.

concrete & futuristic temple

Parfois je me demande pourquoi, à travers certains bâtiments comme celui-ci, Tokyo tient tellement à rester fidèle aux clichés et idées reçues qu’on lui donne de ville futuriste. Il ne s’agit bien sûr que de l’un des nombreux aspects de cette ville qui ressemble beaucoup plus à un village en d’autres lieux, mais trouver aux hasards des rues de Shinjuku cet immense vaisseau spatial blanchâtre me rappelle tout ce qu’il y a de passionnant dans les promenades urbaines tokyoïtes.

Ce bloc de béton futuriste aux courbes si élégantes et aux ouvertures elliptiques est un temple bouddhiste de la branche Jōdō Shinshū, considérée comme largement pratiquée au Japon. Il s’agit du Shinjuku Rurikoin Byakurengedo 新宿瑠璃光院白蓮華堂, conçu en 2014 par Kiyoshi-Sei Takeyama du groupe Amorphe. On leur doit également le magnifique et brutaliste TERRAZZA sur Killer Street à Aoyama. Le temple ne se situe pas très loin de la sortie Sud de la station JR de Shinjuku, mais il est bien caché, encastré entre des immeubles de grandes tailles. Malgré sa taille imposante, on ne l’aperçoit qu’au dernier moment lorsqu’on débouche sur la petite rue le desservant. La rue est étroite et il n’est donc pas facile de prendre assez de recul pour le saisir en photo dans son intégralité. Il n’est en fait pas si difficile que ça à trouver car son emplacement est indiqué par une grande pancarte un peu avant les gratte-ciels de Nishi Shinjuku sur la route Kōshū Kaidō, la grande artère qui passe devant la sortie Sud de la gare de Shinjuku.

Une des particularités de cette structure courbe est sa base au sol étroite par rapport au reste du building. Le bâtiment pourrait même faire penser à un réceptacle comme un vase d’autant plus que le toit est ouvert et couvert de végétation, comme pour beaucoup d’immeubles récents à Tokyo. L’immense monolithe semble s’élever au dessus du sol, flotter au dessus du contexte urbain alentour. La structure crée très certainement un espace de calme et de sérénité dans un environnement à l’écart des bruits et de la précipitation de la rue. En contrepartie, l’espace étant assez hermétique et peu ouvert sur l’extérieur, il est beaucoup plus difficile d’y accéder si on le compare à la multitude des temples bouddhistes au Japon. L’espace au sol est par contre plus transparent avec surface vitrée pour ne pas complètement rebuter le futur croyant qui se présenterait pour la première fois devant ce temple.

Alors que j’écris ces lignes vendredi tard le soir dans la pénombre, j’écoute la musique atmosphérique de Burial, le dernier EP intitulé Subtemple et j’y vois une certaine correspondance avec l’architecture sur laquelle j’écris. Les deux morceaux du EP sont assez différents de la musique que Burial a créé sur les albums et EPs précédents, car il n’y a pas d’éléments rythmiques. On retrouve bien sûr cette ambiance sombre et cinématographique particulière et si magnifique de la musique de cet artiste, mais il joue ici encore plus sur les textures pour créer une ambiance. C’est un peu déroutant au début pour l’amateur de Burial que je suis, mais particulièrement réussi sur le deuxième morceau Beachfires. En écoutant ces nappes sonores, on se croirait entrer dans un temple en pleine méditation, d’où le lien que j’y vois avec l’architecture bouddhiste ci-dessus. J’aurais envie de savoir quelle influence a amené William Bevan (aka Burial) vers ces sons sur ce morceau, mais je ressens quelque chose d’asiatique à certains moments, comme une vague sonorité qui s’évapore assez vite dans le reste de la noirceur des lieux et des voix diluées dans la pénombre. Bien sûr, le temple de béton ci-dessus brille de sa blancheur immaculée, mais j’imagine son intérieur rempli d’obscurité et de mystère.

Cela fait plusieurs semaines que je me suis mis à écouter une série de EPs de cet artiste expérimental et dubstep anglais Burial, tous ceux que je n’avais pas encore écouté. Il y a clairement un son caractéristique de Burial, bien qu’il évolue également de morceaux en morceaux. Cette musique est souvent faite d’un mélange de sons électroniques parfois sourds et de lignes de basse puissantes sur des sons qui crépitent. Ce n’est pas vraiment la musique qui s’accorde le mieux avec Tokyo, trop de lumières et de néons. Elle ressemble plutôt aux backstreets New-yorkaises ou aux villes post industrielles anglaises, du moins l’image que j’en ai. C’est une musique qui accompagne la nuit et ses halos de lumière diffuse.

La musique de Burial est complexe, elle change souvent de direction en cours de route, parfois mélangeant des moments de calme avant une tempête de sons, sur lequel des bribes de voix souvent féminines et modifiées de manière électronique viennent se superposer. Les incursions de voix, les soupirs sont nombreux dans les morceaux. Les nappes musicales y montent puis se calment. On se croirait dans des scènes de films où les personnages doivent fuir ou se cacher. Ce n’est pas un milieu accueillant ou confortable, et l’on ressent à travers cette musique une tentation de l’interdit et du danger. Les bruits de scanner de police viennent parfois entrecouper les morceaux et contribuent à cette impression.

Le EP Rival Dealer sorti en 2013 est certainement une de ses œuvres les plus puissantes émotionnellement. La musique synthétique sur Come down to us est belle à pleurer, comme cette voix asexuée qui se superpose comme une complainte. Ce morceau change d’ailleurs complètement d’esprit en cours de route et c’est déroutant à la première écoute. Cela rend ce morceau très fort en même temps. Dans ces morceaux polymorphes, chacun des sons et des silences semblent sous-pesés. La force et la tonalité des voix est comme contenue. C’est une musique très urbaine, une évocation de la ville en termes sensibles. C’est aussi ce que j’essaie de faire, tant bien que mal, avec mes photographies et mots.

長崎98

J’ai mis pour la première fois les pieds au Japon en 1998. C’était dans le Kyūshū à Fukuoka, pour ensuite passer un mois en Juillet dans une famille japonaise à Nagasaki, dans le cadre d’un séjour linguistique pour étudiants en japonais. A cette époque, j’étais étudiant en cycle d’ingénieur à Angers. Deux années avant ce voyage initiatique au Japon, je m’étais décidé à commencer l’apprentissage du japonais, en cours du soir dans l’université de langues juste à côté de mon école. Nous étions environ une trentaine dans la classe, principalement des filles et deux garçons dont moi. Si mes souvenirs sont bons, les cours avaient lieu deux fois par semaine et je ne les manquais absolument jamais. Je n’ai pas de raisons toutes faites qui expliqueraient clairement cet intérêt pour le Japon et sa culture, mais une chose est sûre, il n’était pas soudain et s’est construit petit à petit au fur et à mesure des années, depuis l’enfance.

J’ai été certes nourri d’animation japonaise à la télévision depuis mon enfance, comme beaucoup ou peut être même la totalité des enfants de mon âge. Les jeux vidéo que je découvrais un peu plus tard étaient aussi une porte d’entrée vers la découverte du Japon. Je dévorais à cette époque les magazines de jeux vidéo, en gardant un souvenir assez marqué des quelques rares reportages qui se déroulaient au Japon (pour exemple, le Joystick 011 de Décembre 1990 sur « L’empire des jeux » de la page 106 à 115). Quand le spécialiste de jeux vidéo de l’époque se rendait à Tokyo pour nous faire découvrir les nouveautés, on découvrait aussi un peu du contexte de vie dans ce pays et ces petites bribes d’information, par ici et par là, ont nourri mon imaginaire et certainement contribué à amorcer ma fascination pour ce pays. Ensuite fut l’arrivée des manga en France, avec le choc Akira au cinéma en France en 1991. J’avais 15 ans et je découvrais un style que je n’avais jamais vu auparavant, quelque chose de complètement nouveau. Glénat commença à publier le manga de Akira et d’autres chefs d’oeuvre du cyber punk par Masamune Shirow, comme Appleseed ou Ghost in the Shell. Je continuais un peu plus la découverte du monde du manga grâce à la revue bi-mensuelle Tsunami de la désormais mythique maison d’édition et librairie Tonkam. Je lisais beaucoup de manga aux débuts du manga en France et je les garde encore précieusement, que ça soit les séries Gumm Battle Angel Alita de Yukito Kishiro, Vidéo Girl Ai de Masakazu Katsura, Orion de Masamune Shirow …, les Art books de CLAMP comme RG Veda Hiten Muma et Tokyo Babylon Photographs ou celui de Masamune Shirow intitulé Intron Depot 1 … ou encore les OAV (original Animation Video) des Chroniques de la Guerre de Lodoss par Ryo Mizuno ou Iria Zeiram par Masakazu Katsura… En arrière-plan de ce monde d’images dessinées et animées, on me parle d’un pays et de ses habitants, parfois « futurisé » et très loin de la réalité, mais que je finis par idéaliser. A cette époque, je découvre aussi la culture de ce pays à travers quelques albums de musique pop japonaise, mais très peu. Il y avait ce disque projet Franco-japonais appelé Ici Tokyo qui regroupait sur un même album des styles très différents, mais qui au final ne m’avait pas trop accroché, à part les morceaux Flower Crown d’un groupe appelé Goddess in the Morning et le très beau morceau électronique intitulé Angkor Wat de Haruomi Hosono (auparavant membre du YMO). Au final, cet album qui se voulait indépendant était assez différent de la musique que l’on peut entendre dans les médias au Japon et était au final assez peu représentatif et un peu anecdotique. Je pense que ça devait sans doute être impossible pour un petit label français d’attirer sur ce disque des grands noms en vogue à l’époque. Je ne sais plus où j’ai pu me le procurer, mais j’ai aussi pas mal écouté une des bandes originales accompagnant la série Tokyo Babylon de CLAMP. L’album Tokyo Babylon Image Soundtrack 2 est une compilation de divers groupes pop, dont The Boom, REBECCA, ou Chara (et sa voix insupportable). Là encore, je n’ai pas le souvenir d’avoir beaucoup apprécié le disque, mais il me semblait beaucoup plus proche de ce que l’on peut entendre au Japon, du moins c’était l’impression que j’avais à l’époque et ça me motivait à l’écouter plus en avant. Je garde encore ce disque précieusement dans ma discothèque personnelle, ne serait ce que pour quelques morceaux que j’aime écouter très régulièrement encore maintenant, comme Moon de REBECCA レベッカ, Blue Desert de ZELDA ゼルダ (nom du groupe n’ayant rien à voir à priori avec le jeu) et surtout Solid Gold de Masahiro Takashima 髙嶋 政宏. Les arrangements de ces morceaux sont bien sûr datés années 90, mais les écouter me rappelle cette période de fin d’adolescence où je rêvais de Japon. C’est un sentiment assez étrange en fait, car écouter ces morceaux de musique pop japonaise maintenant me donne la nostalgie de cette époque où depuis la France, je pensais au Japon sous le prisme de l’information limitée que j’avais à l’époque. C’est pendant mon premier voyage au Japon, il y a 20 ans, en Juillet 1998, que je découvrais des musiques plus en accord avec mes goûts musicaux. Ceci donne en quelque sorte un contexte culturel à mon apprentissage du japonais. C’est bien entendu loin d’être le seul et l’unique contexte, mais c’est celui que je voulais en particulier aborder dans ce billet, car c’est ce contexte passé qui réveille en moi une petite lumière, alors que j’écris ces quelques lignes.

Je retrouve hier soir dans mes affaires ces trois vieilles photos argentiques prises en 1998 dans le centre de Nagasaki, dans l’université où nous apprenions le japonais pendant un mois et dans les montagnes volcaniques de Unzen pour un voyage de groupe. Chaque élève de la classe de japonais d’Angers était placé dans une famille d’accueil à Nagasaki pour la durée du séjour. J’étais accueilli par une famille vivant sur les hauteurs de Nagasaki, dans le quartier de Mikawa. Tous les jours je prenais le bus avec la fille de la famille, qui devait avoir à peu près le même âge que moi. Nous partions pour l’université de langues de la ville, où elle étudiait également. Je me souviens de l’ambience tranquille de cette grande ville à la campagne, dont le bord de mer a des airs de Méditerranée. Nous passions les week-ends avec nos familles d’accueil respectives et on se racontait ensuite nos aventures ou mésaventures le lundi matin entre français, quand les cours de la semaine redémarraient. Bien que nous ayons tous appris le japonais pendant environ deux ans, la communication n’était pas très aisée avec la famille. Je n’avais pas trop ressenti cette difficulté étonnamment, car la mère de la famille où j’étais parlait souvent pour deux ou quatre personnes. Comme pour compenser, le père de la famille était lui toujours silencieux, assis dans son fauteuil du salon à regarder la télévision. Après le repas, je me souviens que je m’assoyais à côté de lui pour regarder des émissions comiques, assez faciles à comprendre car jouant principalement sur le comique de situation, que ça soit les émissions de Beat Takeshi (Kitano) ou Akashiya Sanma. Je me souviens aussi du bruit de la rivière passant tout près de la maison en bois de la famille. J’occupais la chambre du fils, à l’étage, car il vivait à Osaka pour ses études de médecine. Je découvrais le bain brulant le soir, dans une toute petite baignoire où on ne peut pas allonger les pieds. Un soir, il y avait cette fête de Tanabata sur la terrasse bétonnée du jardin, dehors dans la chaleur de l’été. Un professeur de français de l’université de langues et quelques élèves étaient venus le soir pour l’occasion, histoire d’illuminer les lieux de mini feux d’artifice que l’on portait à bout de bras. C’était également à ce moment là que la France devenait championne de football. Je me souviens avoir regarder la finale pendant la nuit, dans le salon de la maison, en faisant aucun bruit pour ne réveiller personne. On nous parlait ensuite de Zidane très régulièrement dans les couloirs de l’université. Après un mois à vivre à Nagasaki, revenir vivre en France m’a demandé une certaine adaptation, et l’idée d’y retourner s’était grandement précisée. Ça ne sera cependant plus dans le Kyūshū, mais à Tokyo l’année suivante, en 1999, à l’aube du nouveau millénaire et avant que le fameux bug de l’an 2000 ne fasse des siennes.

Le texte en forme de compte-rendu que j’avais écrit à mon retour de Nagasaki se trouve ici. L’envie d’écrire ce billet me vient également en lisant le billet de Daniel intitulé La Maison sur son blog. En lisant son billet, le bruit de la rivière près de la Maison de Nagasaki m’était revenu en tête.