images sans paroles (β)

Quelques images parlant d’elles-mêmes et sur lesquelles il n’est pas non plus nécessaire de s’exprimer. Elles me chuchotent bien quelques mots à l’oreille mais je fais semblant de ne pas les entendre. Coté musique, rock cette fois-ci, je reviens très volontiers vers le nouveau single de N-Feni (ん・フェニ) intitulé Spark Spark. Je suis toujours étonné par l’approche pleine d’évidence de ses morceaux. Elle saisit toute l’énergie du rock alternatif US qu’elle semble dérouler sans efforts avec une sensibilité qui lui est propre. La vidéo du morceau a été réalisée par la photographe et cinéaste Mana Hiraki (平木希奈), dont je parle assez régulièrement sur ces pages. J’écoute également le nouveau single du groupe Cö shu Nie intitulé MAISIE sorti en Avril 2025. C’est une collaboration musicale inattendue avec Hyde du groupe L’Arc~en~Ciel, groupe que j’écoutais beaucoup il y a une vingtaine d’années lors de mes premières années japonaises. Hyde est co-auteur des paroles et de la composition, et chante également dans les chœurs d’une manière étonnamment discrète. Le morceau est principalement mené par Miku et j’aurais aimé un peu plus de présence vocale de Hyde, dont la voix est normalement très marquante (qu’on l’apprécie ou pas).

Écouter l’accompagnement vocal de Hyde à la fin de ce morceau me donne d’ailleurs envie de réécouter quelques morceaux de l’album Heart de 1998 par lequel j’avais découvert L’Arc~en~Ciel en 1999. J’aime notamment beaucoup les deux premiers morceaux de cet album Loreley et Winter Fall. Ce dernier est sorti le 28 Janvier 1998. Comme il est sorti au cœur de l’hiver et portait un titre de saison, il a été grandement diffusé à la radio et à la télévision à ce moment-là, et a remporté un très gros succès. J’avais en fait découvert Winter Fall en 1998, avant la sortie de l’album et avant mon départ pour Tokyo car je le retrouve dans une compilation fait maison que j’avais intitulé Before Tokyo 99. Il n’est pas rare de voir et d’entendre des singles prenant un thème hivernal et sortant en hiver. L’année suivante, j’avais même acheté le single single Winter, Again de GLAY, sorti le 3 février 1999. Le format était un CD de 8cm que j’écoutais sur mon lecteur CD portable SONY car le digital n’existait pas encore à cette époque. En y repensant, le packaging cartonné de ces mini-CDs était quand même très plaisant. Le morceau Winter, Again eu également un gros succès au Japon et est un des morceaux marquants du groupe, peut-être même le single le plus vendu de GLAY à ce jour. Je regrette encore maintenant de ne pas avoir dit à Takuro que ce morceau avait accompagné mes premiers mois à Tokyo, lorsque nous l’avions rencontré chez des amis une certaine journée de Mai 2010.

images sans paroles (α)

Quelques images de Tokyo qui se passent de paroles bien qu’on aurait pu en ajouter si l’inspiration s’était invitée d’elle même sur ce billet. Je l’ai un peu attendu mais finalement préféré démarrer sans elle. Et en musique, le single Make or Break (center: Mio Matono 的野美青) de Sakurazaka46 (櫻坂46). Je ne m’aventure pas souvent du côté des musiques des groupes d’idoles en 46, mais j’aime vraiment beaucoup ce morceau là, accompagné d’une très belle vidéo, notamment pour son environnement architectural. J’avais également beaucoup aimé il y a quelques années le morceau ごめんねFingers crossed (center: Sakura Endō 遠藤さくら) de Nogizaka46 (乃木坂46), époque Asuka Saitō (齋藤飛鳥), Erika Ikuta (生田絵梨花) et Mizuki Yamashita (山下美月). Rien que d’en reparler m’a fait réécouter le morceau cinq ou six fois de suite, tout en me demandant si les quatre mentionnées ci-dessus étaient bien au volant des superbes Ford Mustang Convertible carburant au NOS, Nissan GT-R R35, Toyota GR Supra ou autre Subaru WRX STI. Tout ceci est quand même beaucoup plus intéressant et évolué que la régression visuelle et musicale des groupes de Kawaii Lab.

les fleurs de lotus de l’étang Shinobazu

L’été est aussi la saison des fleurs de lotus (蓮の花). Leur période de floraison s’étend de la fin Juin au mois d’Août avec un pic de floraison en Juillet. Les fleurs du lotus ne s’ouvrent que le matin entre 6h et 9h du matin environ. Le grand étang de Shinobazu (不忍池) dans le parc d’Ueno en est recouvert et c’est un véritable spectacle de les regarder depuis le bord de l’étang. Nous sommes allés les observer un Dimanche matin de Juillet vers 8h du matin. C’est la première fois que nous venons ici exprès pour les fleurs de lotus. Dans une des courbures de l’étang, un petit pont nommé Hasumi Deck permet d’avancer sur l’étang entouré de part et d’autre par les lotus. Le pont est recouvert d’une toiture légère nous protégeant du soleil et portant suspendues une multitude de petites cloches de verre tintant au vent. Ces cloches appelées fūrin (風鈴) produisent un son léger et rafraîchissant pendant l’été. Mais lorsque le vent se lève, ce son s’intensifie grandement car toutes les cloches se mettent à tinter en même temps. Les cloches fūrin sont également censées éloigner les esprits malfaisants. C’est vrai que nous n’en avons aperçu aucun lors de notre visite de l’étang. Au centre de l’étang de Shinobazu se trouve la pagode Bentendō (不忍池弁天堂) placée au milieu de la petite île Benten (弁天島). Il s’agit d’un temple bouddhiste dédié à la déesse Benzaiten (弁才天) des arts et de l’apprentissage. Les lotus de l’étang ont été autrefois plantés pour des raisons notamment spirituelles. Le lotus est un symbole sacré dans le bouddhisme, représentant la pureté née de la boue, la plante poussant dans une eau stagnante. Elle est également symbole de renaissance et d’illumination. Elles ont été intentionnellement plantées par les moines bouddhistes pour créer un lien spirituel avec la Terre Pure (極楽浄土) des textes bouddhistes, comme c’est le cas dans de nombreux temples japonais.

En écrivant ces quelques lignes, j’écoute la voix claire de la musicienne et chanteuse mei ehara (江原茗一) sur son album Ampersands sorti en 2020. Deux morceaux attirent particulièrement mon attention, le cinquième intitulé Invisible (不確か) et le huitième Flocks (群れになって). J’ai découvert cette musicienne originaire de Nagoya en regardant sur Amazon Prime la diffusion en direct de certains concerts du festival Fuji Rock qui se déroulait les 25, 26 et 27 Juillet 2025. J’ai tout de suite accroché à ce rock indé prenant son temps. Il m’a semblé très bien s’accorder avec l’ambiance naturelle en bordure de forêts du site de Naeba où s’est déroulé le festival. Cette atmosphère bucolique me rappelle un peu la musique d’Ichiko Aoba dont j’ai malheureusement manqué le passage. J’aurais aimé écouter sur place cette musique, assis dans les herbes folles, mais ma condition physique du week-end ne l’aurait de toute façon pas permis. Enfin, écouter la musique assis dans l’herbe est une vue de l’esprit car il y avait apparemment foule devant les scènes du Fuji Rock. L’album Ampersands est très beau dans sa totalité. Il faut que je l’approfondisse un peu plus plus au delà des deux morceaux ci-cités, même si je l’ai déjà écouté plusieurs fois. Il faut dire que cette approche un peu « slow Life » convient très bien à la période estivale. mei ehara a également sorti le 9 Juillet un nouveau single intitulé Sad Driver (悲しい運転手), qui est dans le même esprit que l’album et qui me plait déjà beaucoup. Ecoutez l’album Ampersands, vous me remercierez plus tard.

J’ai regardé beaucoup de concerts en direct du festival Fuji Rock, souvent de manière décousue, en commençant par Suchmos le Vendredi soir, que je ne connais pas très bien à part quelques morceaux. J’étais également très curieux de voir Ohzora Kimishima (君島大空) le Samedi. Ohzora Kimishima est un excellent guitariste en plus d’être un compositeur innovant. En plus de cela, il était très bien entouré, car outre son guitariste habituel Shūta Nishida (西田修大), Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu assurait la basse et Shun Ishiwaka (石若駿) était derrière la batterie. J’étais bien sûr bluffé par l’aisance du quartet, mais j’ai aussi beaucoup apprécié voir la joie de jouer ensemble qui s’affichait sur les visages des quatre musiciens. Je n’ai malheureusement pas pu regarder en entier la plupart des prestations à part NEWDAD en fin de journée, puis Four Tet la nuit de Samedi. J’étais également assez curieux de voir le groupe rock alternatif downy dont je ne connaissais qu’un seul morceau puis le compositeur électronique STUTS entouré de plusieurs rappeurs dont Yo-Sea originaire d’Okinawa. Je n’ai pas non plus manqué James Blake que je n’avais pas écouté depuis son album Overgrown de 2013. Il a d’ailleurs interprété le sublime morceau Retrograde de cet album.

Le Dimanche, je découvre un groupe rock coréen nommé Silica Gel, dont j’apprécie le style très passionné sur scène. J’aperçois qu’ils viennent de sortir un single avec Michelle Zauner de Japanese Breakfast intitulé NamgungFEFERE (南宮FEFERE) qui est très bon. Le groupe post-punk anglais English Teacher était une excellente surprise sur scène, notamment pour le chant très marqué de sa chanteuse Lily Fontaine. J’avais déjà parlé du single intitulé The World Biggest Paving Slab que j’avais découvert à la radio, mais je suis cette fois-ci épaté par la version live de leur premier single R&B. En fin d’après-midi, j’écoute ensuite d’une oreille distraite Creepy Nuts et Radwimps, ce dernier ayant une approche plus rock que ce à quoi je m’attendais. Je ne voulais ensuite pas manquer Hitsuji Bungaku (羊文学) programmé à 20h10. Le groupe ne m’a pas déçu, mais ne m’a pas surpris non plus car c’était la troisième fois qu’elles se produisaient au Fuji Rock. Je me souviens encore bien de la première fois en 2021 qui m’avait convaincu de suivre le groupe de près. Finalement, j’étais assez curieux de voir les new-yorkais de Vampire Weekend. Je suis loin d’être fanatique du groupe mais j’avais écouté quelques morceaux de leur premier album éponyme à l’époque de sa sortie en 2008. Leur single Classical sur leur dernier album Only God Was Above Us sorti l’année dernière est excellent, ce qui avait ravivé mon intérêt pour le groupe. J’aime quelques autres morceaux de cet album comme le premier Ice Cream Piano et le septième Gen-X Cops. Une surprise était de voir Ezra Koening interprété sur la scène du Fuji Rock le single New Dorp. New York qui est en fait un morceau de SBTRKT sur lequel il est invité. Ce morceau est présent sur l’album Wonder Where We Land sorti en 2014. Je me suis demandé en l’écoutant si le public fan de Vampire Weekend connaissait ce morceau de SBTRKT. L’album Wonder Where We Land, que j’avais acheté à l’époque, est assez étrange et désorientant. Le morceau Look Away avec Caroline Polachek en est un bon exemple. Mais la voix de Sampha chez SBTRKT fait en tout cas toujours son effet.

de l’amour du monde flottant

Azabu Jūban (麻布十), le Vendredi 20 Juin 2025.

Sur cette grande avenue près de la station d’Azabu Jūban, je suis toujours tenté par la photographie. Il y a tout d’abord le building Joule A par l’architecte Edward Suzuki qui m’attire pour sa surface métallique courbe et pour ses nuages imaginaires donnant une idée de légèreté d’un monde flottant face à l’autoroute massive survolant le grand carrefour de Ichinohashi (一の橋). Il y a également la masse imposante du pilier central placé au milieu de ce croisement, soutenant de toutes ses forces les étages de l’autoroute intra-muros. Et puis, il y a les êtres autour d’une taille infime et d’une fragilité insouciante.

National Museum of Modern Art Tokyo (東京国立近代美術館), le Samedi 14 Juin 2025.

J’avais déjà été voir une exposition au National Museum of Modern Art Tokyo (東京国立近代美術館) l’année dernière, celle du photographe Takuma Nakahara (中平卓馬). Nous y retournons cette fois-ci pour une toute autre ambiance. J’aime beaucoup ce musée pour son emplacement au bord du Palais Impérial. Une salle du musée à l’étage est même conçue spécialement comme lieu d’observation. L’angle de vue donnant sur les douves du Palais et sur ses anciennes remparts, puis sur la barrière de buildings de Marunouchi au loin, attire une fois de plus mon modeste œil photographique. Cette salle depuis laquelle est prise la photo ci-dessus fonctionne comme un lieu de repos pour les visiteurs de la collection permanente du musée. Nous avons bien sûr visité cette collection permanente, mais nous étions avant tout venus voir l’exposition dédiée à la peintre Hilma af Klint.

L’exposition Hilma af Klint: The Beyond, présentée au National Museum of Modern Art Tokyo (MOMAT), se déroulait du 4 Mars au 15 Juin 2025 et nous y sommes allés l’avant dernier jour, en ayant la bonne idée d’acheter nos places à l’avance. Je ne connaissais en fait pas auparavant cette peintre suédoise, née en 1862 près de Stockholm et morte en 1944, reconnue comme l’une des précurseures de l’art abstrait, mais longtemps marginalisée. Il s’agissait de la première grande rétrospective en Asie lui étant dédiée. L’exposition regroupait environ 140 œuvres, exposées pour la première fois au Japon, donnant un regard très complet sur son œuvre mélangeant spiritualité, science, féminisme, avec une approche conceptuelle toute à fait étonnante. J’ai été particulièrement impressionné par une de ses œuvres emblématiques, The Ten Largest (1907) qui est un ensemble de dix peintures monumentales de plus de 3m de haut représentant les différentes étapes de la vie, de la jeunesse à la vieillesse. On nous montrait également une autre série importante, celle des Peintures pour le Temple (1906–1915). L’exposition nous explique qu’Hilma af Klint reçu en 1904, lors d’une séance spirituelle, une instruction divine de créer des œuvres théosophiques pour élever spirituellement l’humanité. Elle commença alors la création des 193 toiles composant Les Peintures pour le Temple sur une période de dix années. Ces toiles abstraites mêlent formes géométriques, motifs botaniques et symboles cosmiques pour explorer une réalité invisible au-delà du monde matériel. La vision d’Hilma af Klint était de regrouper ensuite ces œuvres dans un ensemble architectural, celui d’un Temple qui n’aura finalement jamais vu le jour. On peut tout à fait imaginer que ses visions mystiques l’ont marginalisé à l’époque, mais elle nous laisse aujourd’hui un univers univers abstrait tout à fait unique et d’une étonnante beauté.

Ça me prendra certainement des mois et peut-être même des années, mais je me suis mis en tête d’écouter tous les épisodes de Liquid Mirror qu’Olive Kimoto a publié sur NTS Radio. Je commence par le tout premier sorti le 20 Novembre 2018, qui est tout simplement excellent. Le premier morceau intitulé On the Flowers Face de Body Sculptures comporte un rythme lent de tambours ressemblant à du taiko qui correspondait tout à fait à l’ambiance dans laquelle je me trouvais lorsque je l’ai écouté pour la première fois le jour du matsuri de Shirokane. Le morceau principalement instrumental possède une mélancolie profonde qui met tout de suite dans l’ambiance de ce qui va suivre. Tout l’épisode évolue dans des atmosphères vaporeuses entre Shoegaze, Dream Pop et New Wave. Le morceau qui suit intitulé Mixed Tide par SRSQ, projet solo de la musicienne américaine Kennedy Ashlyn, est sublime, et complètement envoûtant comme pourrait l’être le meilleur de Cocteau Twins. C’est à mon avis le sommet de l’épisode mais le reste est dans la même lignée. Le morceau suivant Put Your Hands Around My Throat de Perfect Human dans un style New Wave possède une étrange beauté baroque, ambiguë et fascinante. On en parlait dans les commentaires d’un précédent billet, mais je me demande où Olive Kimoto trouve toutes ces étranges moments de beauté musicale. Je suis complètement en phase avec la totalité de la playlist de cet épisode, le morceau Shoegaze Julia par Lowtide, l’électronique éthérée de Virtues and Vice par Xeno & Oaklander, l’expérimental Outer Space de Chloé (qui, je ne sais pas pourquoi, me ramène dans les mondes souterrains de Metroid), pour citer quelques autres pépites musicales. Et ça fait beaucoup de bien à l’écoute.

Je continue ensuite avec l’épisode du 18 Décembre 2018 consacré aux groupes et artistes d’Asie avec la très agréable surprise de voir Faye Wong (王菲) présente dans la playlist avec un morceau intitulé Serpentskirt en collaboration avec Cocteau Twins. Je suis toujours épaté par la beauté vocale et l’élégance de Faye Wong, d’autant plus accompagnée ici par Elizabeth Fraser. Superbe morceau d’une beauté flottante presque irréelle, mais je suis avant tout désarçonné par le premier morceau de la playlist: Ukiyo no Koi (浮世の恋) du groupe japonais Kidorikko (きどりっこ). J’y ressens tout de suite une certaine influence de Jun Togawa, ce qui m’intrigue beaucoup et m’incite à en savoir plus. Kidorikko était un groupe japonais de New Wave formé en 1985 par Ten Chiyumi (てん ちゆみ) au chant, Ryuichi Sato (佐藤隆一) au synthétiseur Korg et Kimitaka Matsumae (松前公高) aux claviers et guitare. Ce dernier a rapidement quitté le groupe en 1986, et Kidorikko a principalement fonctionné en duo jusqu’en 1991. J’écoute leur album Ryūkō Tsūshinbo (流行通信簿), réputé comme étant le plus abouti et il me fascine tout de suite, comme c’est régulièrement le cas pour moi lorsque je découvre des musiques japonaises rock ou new wave obscures des années 1980. L’album Ryūkō Tsūshinbo est sorti en 1987. Il est étrange sous de nombreux aspects mais la voix parfois enfantine mais versatile de Ten Chiyumi en est un aspect particulièrement notable. Si Ukiyo no Koi (浮世の恋) est un des plus beaux et mystérieux morceaux de l’album, j’en aime de nombreux autres, avec en premier lieu le morceau titre Ryūkō Tsūshinbo dont j’adore les nappes de synthétiseurs. Le morceau Nemutariran (ネムタリラン) est des plus étranges mais représente assez bien le monde rêveur de cet album. En fait, tout est étrange sur cet album, comme les sons de synthétiseurs dissonants sur METRONOSE et la voix de Ten Chiyumi qui me rappelle ici encore Jun Togawa. Mais à force d’écouter cette musique, ces sons et cette manière de chanter finissent assez rapidement par me fasciner. En fait cette musique me ramène vers l’époque pas si lointaine où j’écoutais Jun Togawa et Yapoos d’une manière quasiment obsessionnelle. Il y a quelque chose d’addictif dans cette new wave décalée, dans ces structures électroniques complexes et dans la voix excentrique de Ten Chiyumi qui n’est pas sans une pointe de folie douce. Cette excentricité est à la limite du kawaiisme innocent mais a en même temps un côté dérangeant. Il y a une théâtralité certaine dans leur présence musicale, parfois un peu gothique et toujours avant-gardiste. La singularité de cet album et de ce groupe est captivante mais sera bien sûr loin de plaire à toutes les oreilles. Je suis personnellement sous le charme de cette pop expérimentale des années 80, qui ne manque pas de surprise. Je pense que je recherche en musique une forme de déstabilisation.

les danses estivales du Shirokane Awa-Odori

L’été est aussi la saison des Matsuri. C’était la première fois que j’allais voir le festival de danse traditionnelle Awa‑Odori du quartier de Shirokane (白金阿波踊り), qui est célébré chaque été au mois de Juillet. Son histoire n’est pas très ancienne car il a été créé il y a quatorze ans par des associations locales dans le but de renforcer les liens entre les habitants de ce quartier très résidentiel, qui n’est pas traditionnellement connu pour ses festivals. Des troupes (連) venues de la préfecture de Tokushima à Shikoku et de quartiers de Tokyo participaient à cet événement qui se déroulait le Dimanche 20 Juillet de 14:10 à environ 18:30. La partie principale du Matsuri sur la rue commerçante Shirokane Kitasato-dōri (白金北里通り) démarrait à partir de 17h, tandis que les préparatifs se déroulaient au parc proche de Sankō Jidō Yūen, couvert par une autoroute. J’y suis d’abord allé trop tôt, un peu après 11h, pour me rendre rapidement compte que rien n’était démarré car cette horaire annoncée sur les affiches placardées dans les rues de Shirokane correspondait en fait à l’heure de rassemblement des participants. Je suis ensuite revenu un peu avant 17h, heure vers laquelle démarrait la grande parade dansante (流し踊り) le long de la rue commerçante. Les danseuses coiffées et les musiciens étaient déjà réunis à proximité de la route en attendant que la police ferme entièrement la rue pour une bonne heure et demi de danse traditionnelle.

Les danses traditionnelles Awa‑Odori sont nées à Tokushima et y sont pratiquées en été pendant la période d’Obon, mais on trouve également un festival important à Tokyo, dans le quartier de Kōenji. Le Shirokane Awa‑Odori est en fait inspiré du modèle de Kōenji, car la troupe Tokyo Tensuiren (天水連), active dans le festival d’Awa-Odori de Kōenji, a aidé le quartier de Shirokane dans la mise en place de leur propre festival lors de leur première année. Depuis quelques années, l’organisation du festival de Shirokane collabore avec la ville d’Anan à Tokushima (徳島県阿南市), mettant en place un échange culturel où les membres de la troupe Sasayuri-ren (ささゆり蓮) de la ville d’Anan viennent jusqu’à Tokyo pour enseigner la danse et participer au festival. Outre Sasayuri-ren, des troupes de Kōenji comme Tokyo Tensuiren et Benkeiren (弁慶連) participaient au festival. Le quartier de Shirokane possède également sa troupe formée par des élèves du collège Shirokane-no-oka Gakuen (白金の丘学園). Il n’est en tout cas pas rare de voir des troupes d’autres quartiers participer. La troupe Benkeiren (弁慶連) participe principalement au Kōenji Awa Odori Festival en Août, mais est également présente à d’autres festivals comme celui de Shimokitazawa, de Koiwa et celui de Shirokane.

Un peu après 17h, la grande parade démarre enfin et je suis positionné au bord de la route avec mon appareil photo en mains. Ce n’est pas la cohue dans la rue commerçante. Ce festival est à taille humaine, ce qui est particulièrement agréable. Les danseuses vêtues d’un yukata entrent en scène au milieu de la rue commerçante et se positionnent en attendant les sons de tambours annonçant le démarrage de la procession. Elles sont accompagnées de musiciens jouant de différents types de tambours Taiko, de flûtes, de shamisen. Chaque troupe de danse fait plus d’une trentaine de personnes, comprenant les danseurs et musiciens portant des costumes assortis marqués du nom de leur troupe. Un des membres de chaque troupe ouvre le cortège en portant une longue perche avec des lampions. On trouve deux groupes distincts de danseurs et danseuses dans chaque cortège, le groupe Onna-odori et le groupe Otoko-odori. La danse féminine (Onna-odori) est la plus gracieuse. Chaque danseuse avance à petits pas avec une grande élégance et une assurance certaine. Elles portent un chapeau en paille tressée caractéristique appelé Amagasa. Leur marche en geta inclinée avec les orteils touchant pratiquement le sol relève de l’équilibrisme. Les bras des danseuses sont élégamment portés au-dessus de la tête et forment des mouvements répétitifs d’une grande légèreté. La danse masculine (Otoko-odori) est en comparaison beaucoup franche et marquée, plus agressive même, prenant des postures basses avec genoux écartés. Des hommes mais également des femmes, et des enfants la pratiquent. Les deux groupes interagissent entre eux, se dépassent, se rejoignent, dans des mouvements très chorégraphiés mais gardant une certaine liberté. J’aime beaucoup quand les deux groupes s’interpellent avec des cris d’encouragement, appelés kakegoe (掛け声), comme le « Yattosa! » (やっとさー!) souvent suivis de « A, Yatto Yatto! » (ア、ヤットヤット!) prononcés au rythme de la danse et des tambours. Ces onomatopées rituelles sont issues des dialectes de Shikoku et entendent attirer la foule à danser avec eux.

Au grand final de la grande parade, les tambours de la troupe Tensuiren (天水連) deviennent très denses et intenses. On sent que les percussionnistes redoublent d’effort et les sons des différents taiko qui sont frappés sans interruptions deviennent même hypnotiques. J’ai particulièrement apprécié ce final pour la puissance presque viscérale de ces tambours. J’aurais voulu qu’ils continuent encore mais le final s’annonce ensuite dans une danse chaotique. Ce festival relativement petit en taille m’a donné envie d’aller voir celui de Kōenji, que je connais par réputation sans y avoir jamais été. Il y a clairement quelque chose d’hypnotique et de fascinant dans ces danses et cette musique. Il y a une esthétique générale dans la chorégraphie de la danse féminine qui m’échappe mais dont je ressens une grande force, surtout quand les danseuses accélèrent soudainement le pas pour avancer comme un katana fendrait l’air. J’ai pris de très nombreuses photographies de ces moments suspendus dans le temps et les époques, mais la sélection pour ce billet a été drastique.

Photo tirée du concert de Sheena Ringo lors de la tournée Ringo Expo’08 (林檎博 ’08) sur le morceau Omatsuri Sawagi (御祭騒ぎ), de l’album Kyōiku (教育) de Tokyo Jihen, entourée d’une troupe de danseuses du Koenji Awa Odori Shinkō Kyōkai (高円寺阿波おどり振興協会)

De retour à la maison et en préparant l’écriture de ce billet, je me suis rappelé que Sheena Ringo avait invité sur scène une troupe d’Awa Odori composée d’environ 80 danseuses du Koenji Awa Odori Shinkō Kyōkai (高円寺阿波おどり振興協会) sur sa tournée Ringo Expo’08 (林檎博 ’08), pour le morceau O‑Matsuri Sawagi (御祭騒ぎ). Cette troupe avait été formée spécialement pour cette tournée à partir de troupes affiliées à la Koenji Awa Odori Shinkō Kyōkai. Cette association de Kōenji compte 31 troupes et on y retrouve notamment la troupe Benkei‑ren (弁慶連) que je mentionne ci-dessus. J’avais déjà parlé de tout cela dans un billet détaillé sur ce concert de la tournée Ringo Expo’08.