drifting through the countryside

En photographies ci-dessus, voici deux facettes du Japon que j’aime, celui des villes quand l’architecture désordonnée parfois chaotique voit soudainement du brutalisme s’imposer en plein cœur du quartier chic de Ginza, et celui des campagnes verdoyantes qui accaparent la totalité de notre champ de vision. Cette deuxième photographie a été prise entre Sano et Ashikaga dans la préfecture de Tochigi. Les scènes d’ouverture dans les rizières du film All About Lily Chou-Chou ont été filmées à Ashikaga. Il ne s’agit pas tout à fait de cet endroit, mais d’une autre rizière proche qui lui ressemble beaucoup, située au Sud du parc floral d’Ashikaga. Dans le film de Shunji Iwai, Yūichi Hasumi y écoute le morceau Arabesque (アラベスク) de Lily Chou-Chou sur un lecteur CD portable Sony avec écouteurs. Google maps indique le lieu du tournage sous le nom All About Lily Chou-Chou Field, comme quoi il s’agit d’un film culte. Certains font même le déplacement pour retrouver les lieux des différentes scènes du film. Il est certain que si on revient vers Ashikaga, j’essaierais d’aller à l’endroit exact où ont été tournées les scènes d’ouverture.

Je pensais avoir déjà vu le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) réalisé par Nobuhiro Yamashita (山下敦弘) en 2005, mais le regarder récemment m’a confirmé que non. Il faisait partie des films japonais évoquant l’âge de la jeunesse (青春) et la musique rock que je voulais voir depuis longtemps. L’histoire se déroule dans un lycée japonais de la banlieue d’Hachiōji, à l’approche du festival scolaire appelé Bunkasai (文化祭). Un groupe de lycéennes avait prévu de jouer ses propres compositions pour ce festival, mais des tensions internes ont fait capoter leur projet à la dernière minute. Les trois filles restantes de la formation originale ne perdent pas espoir et décident de reformer un groupe en recrutant une étudiante coréenne nouvellement arrivée, nommée Son, pour être la chanteuse, même si son japonais est encore hésitant. Après quelques tergiversations, elles choisissent de reprendre des morceaux du groupe punk The Blue Hearts (ブルーハーツ), dont l’emblématique morceau Linda Linda (リンダ リンダ) qui donne son nom au film. Le film suit leurs répétitions, leurs maladresses et leur amitié qui se construit jusqu’au concert final. Outre le morceau Linda Linda, le groupe de lycéennes reprend également les morceaux Boku no Migi Te (僕の右手) et Owaranai Uta (終わらない歌) des Blue Hearts. Le groupe prend le nom Paran Maum (파란 마음), qui est une traduction en Coréen de Blue Hearts, et se compose de Son, jouée par Bae Doona (배두나), l’étudiante coréenne chanteuse du groupe, Kei Tachibana interprétée par Yū Kashii (香椎由宇), la guitariste, Nozomi Shirakawa, jouée par Shiori Sekine (関根史織), la bassiste et Kyoko Yamada, jouée par Aki Maeda (前田亜季), la batteuse du groupe. Un fait intéressant à noter est que Shiori Sekine est réellement musicienne, étant bassiste du groupe Base Ball Bear. Un fait plus intéressant est que Shiori Sekine a joué avec Sheena Ringo dans la formation spéciale Elopers pour l’émission Music Station du 15 Octobre 2021 (je l’évoquais dans un billet) aux côtés d’AiNA the End, Yuu du groupe Chirinuruwowaka (チリヌルヲワカ) et Hona Ikoka du groupe Gesu no Kiwami Otome (ゲスの極み乙女). Avec Ringo à la guitare, AiNA chantait Gunjō Biyori (群青日和), un des titres emblématiques de Tokyo Jihen. Un fait encore plus intéressant est que Sheena Ringo est évoqué dans le film Linda Linda Linda. Alors que le groupe cherche des artistes ou groupes pour en faire des reprises pour le festival du lycée, la batteuse Kyoko mentionne Sheena Ringo, mais la guitariste Kei lui répond immédiatement que ça sera trop difficile à apprendre en trois jours et elles mettent rapidement cette idée de côté pour finalement se tourner vers le punk rock des Blue Hearts. Nozomi, interprétée par Shiori Sekine, qui regarde cette scène dans le film ne sait pas encore qu’elle jouera avec Sheena Ringo 16 ans plus tard. Un autre fait tout à fait intéressant est que la bande originale du film, outre les trois morceaux des Blue Hearts, a été composée par James Iha des Smashing Pumpkins. Les morceaux instrumentaux qu’il a composé accompagnent les scènes de répétition, les errances des quatre filles dans le lycée et les moments plus intimistes. James Iha, de son nom complet James Yoshinobu Iha (イハ・ヨシノブ), est américain d’origine japonaise (qu’on appelle Nisei, c’est à dire de deuxième génération), né de parents immigrés japonais installés aux États-Unis. Le film a en fait une deuxième bande originale intitulée We Are Paranmaum, qui comprend les trois chansons complètes des Blue Hearts mentionnées ci-dessus, enregistrées par les actrices du film, mais également trois inédits dont l’excellent Aoi Kokoro (蒼い心). J’écoute donc ce EP de six titres et j’ai fini par apprécier la légère maladresse du chant de Bae Doona, qui n’est pas vraiment problématique quand il s’agit de punk rock. Je n’ai jamais vraiment été attiré par la musique des Blue Hearts mais j’écoute ensuite leur album éponyme de 1987. Même sans être amateur des morceaux du groupe, il est difficile au Japon d’échapper au morceau Linda Linda (リンダリンダ), notamment au karaoke, car il y a toujours quelqu’un qui choisira ce morceau plutôt facile à chanter en groupe. Le film Linda Linda Linda a le statut de film culte. On y trouve un naturel certain qui a dû rappeler à beaucoup de japonais leurs propres festivals Bunkasai de leurs lycées. Personnellement, je ne connais ces festivals que de loin à travers ceux de l’école de mon fils qui est justement lycéen. J’imagine très bien qu’ils ont un effet de rite de passage, et c’est toute l’idée montrée par le film. On sent que les quatre lycéennes sortiront changées de cette expérience éprouvante mais gratifiante de répétition et de représentation devant un public réceptif à leur musique certes maladroite mais extrêmement sincère.

Sur ma playlist musicale de fin d’été, je reviens vers le groupe Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊) que j’avais découvert au début de cette année avec un single intitulé Point Nemo (ポイント・ネモ), dont j’avais parlé dans un précédent billet. J’écoute maintenant le très beau morceau intitulé echoes of fading girl sorti le 6 Août 2025. J’aime beaucoup ce post-rock orienté Shoegaze avec des mélodies mélancoliques et introspectives. Le morceau a été composé par le guitariste Hidaka (日高) et la composition est extrêmement bien maîtrisée. J’adore la voix un peu vaporeuse et rêveuse de Sako (佐古). Tout comme Crab Club (蟹蟹) dont je parlais dans mon précédent billet, Yureru ha Yūrei est un groupe de rock alternatif originaire d’Okayama, et la vidéo avec une ambiance évoquant un film d’adolescence a été également réalisé par le même STUDIO TEPEMOK. Il y a donc un filon rock à Okayama, préfecture qui ne se limite pas musicalement à Fujii Kaze (藤井風). Ce dernier vient d’ailleurs de sortir un nouvel album que l’on acheté (ça sera peut-être le sujet d’un autre billet).

Je découvre ensuite Bukkoro Momoka (ぶっ恋呂百花) avec un single intitulé Anata wo Izanau (貴方を誘う) sorti cette année sur son album Yuurei no yō ni (幽霊のように). Il y a décidément beaucoup d’allusion aux fantômes (幽霊) dans ma playlist rock alternatif. Bukkoro Momoka, de son vrai nom Momoka Kinoshita (木下百花), est originaire de la préfecture de Hyōgo et a fait partie du groupe d’idoles NMB48 basé à Namba (Osaka) avant de partir pour se lancer en solo. Elle utilise ce nom de scène Bukkoro Momoka depuis 2023 et écrit, compose et arrange ses morceaux. L’ambiance, encore une fois mélancolique et introspective, de ce morceau est certainement très éloignée de ce qu’elle chantait à l’époque de NMB48, comme quoi les artistes ne sont pas cloisonnés dans des boites hermétiques, ce qui fait toujours plaisir à voir. Le rythme du morceau Anata wo Izanau est lent et la voix de Momoka très expressive, présente au plus près des oreilles de l’auditeur. Une autre grande qualité du morceau tient au passage de guitare par le guitariste originaire de Fukuoka, Shinichi Itō (伊東真一). A mi-morceau, il se lance dans un long solo incisif de guitare semblant improvisé et à la limite de l’expérimental. Ce passage renforce l’émotion qui se dégage du morceau, dans l’ensemble très travaillé engageant des chœurs en deuxième partie de morceau.

Bay Window Tower House

Je n’étais pas parti à la recherche d’architecture sur carte depuis longtemps. Je veux ici parler de recherche d’un bâtiment spécifique à partir de Google Maps, ne connaissant pas l’adresse du dit bâtiment. J’avais vu sur Internet des photos d’une petite maison individuelle intéressante nommée Bay Window Tower House, conçue par Takaaki Fuji + Yuko Fuji Architecture. Comme il s’agit de la résidence privée des architectes, l’adresse n’est bien entendu pas disponible. Les photographies de la maison montre un petit bâtiment encastré dans une zone résidentielle qu’on ne peut que très difficilement reconnaître. L’architecte a cependant montré sur son compte Instagram une photographie de paysage urbain que j’ai imaginé avoir été pris depuis le toit de cette maison car le nom de celle-ci était indiqué en tag. La vue est tout à fait quelconque mais je reconnais au loin la tour d’Opera City à Nishi-Shinjuku et au près une pharmacie. En regardant les distances approximative sur Google Maps, j’ai finalement trouvé cette maison que j’ai ensuite été voir sur place. Ce n’est pas la première fois que je pratique ce travail d’investigation sur des maisons individuelles. Les indices sont souvent beaucoup trop minces pour trouver quoique ce soit, mais un écriteau permet parfois de faire des belles découvertes architecturales.

Bay Window Tower House (出窓の塔居) a été achevée en 2020, combinant résidence et bureau pour un couple, leurs deux enfants et leurs deux chats. Elle se présente comme une tour composée d’un empilement d’étages de forme octogonale installée sur une toute petite parcelle de 44 m2. Les façades ont la particularité d’être recouverte de liège carbonisé, un matériau léger à forte propriété isolante, réduisant ainsi la charge calorifique du bâtiment. Les grandes baies vitrées à chaque étage et sur chaque face du bâtiment amènent la lumière naturelle et sont des lieux de vie où on peut s’asseoir. Une particularité de cette petite tout est d’avoir les quatre angles tronqués, lui donnant cette empreinte octogonale. Ces angles coupés permettent de libérer de l’espace au sol au rez-de-chaussée, évitent de bloquer les ouvertures des habitations alentour et permettent une meilleure circulation des flux d’air autour du bâtiment. On reconnaît dans ce design un respect pour le voisinage qui est bienvenu. L’habitat peut paraître bien entendu minuscule vue la taille du terrain mais les photographies de l’intérieur donnent tout de même une impression d’espace dans les pièces principales de vie. La vie semble s’organiser près de ces grandes fenêtres au bord desquelles sont installés des longs bancs. Je pense que la taille des vitrages permet d’ouvrir l’espace intérieur pour éviter les sensations d’étouffements. Le problème de vis-à-vis avec les voisins se présente car la tour est placée le long d’une étroite allée et est entourée de toutes parts par des maisons, mais sa disposition en diagonale sur le site essaie d’éviter au mieux cet aléas. Les qualités du bâtiment ont été reconnues car Bay Window Tower house a été récompensée du Young Architect Award for Selected Architectural Designs 2022 par l’Architectural Institute of Japan (AIJ) et par le Grand Prix 2022 de l’Architectural Design Association of Nippon (ADAN). Je me permets de montrer quelques photos de l’intérieur, disponibles sur le dossier de présentation sur le site de l’AIJ, afin d’illustrer mon propos. J’avais également montré sur mon compte Instagram quelques photos de cette maison.

images sans paroles (ε)

Le titre de cette série de billets impose que je ne parle pas des photographies que je montre mais comme d’habitude, je finis par me fatiguer moi-même de mes propres règles et j’aime m’en affranchir. Ces photographies ont été prises à plusieurs endroits de Tokyo, mais quelques unes d’entre elles proviennent de Ginza, dont l’iconique tour du Shizuoka Press and Broadcasting Center, construite en 1967 par Kenzo Tange. Ce bâtiment constitue la première concrétisation spatiale des idées métabolistes de Tange sur la croissance structurelle d’inspiration organique. La première photographie montre la superbe façade du Ginza Place conçu par Klein Dytham Architecture (KDa) et construit en 2016 à l’angle du carrefour de Ginza 4-Chōme. La façade de ce bâtiment de onze étages est composée de 5,315 panneaux préfabriqués en aluminium inspirés du sukashibori (透かし彫り). Le sukashibori est une technique artisanale japonaise de sculpture qui consiste en un travail de découpe créant des motifs ouverts dans une matière. Ces motifs laissent passer la lumière et l’air produisant des jeux d’ombre et de transparence. Ils sont souvent floraux, végétaux ou géométriques comme pour cette architecture contemporaine. Toujours à Ginza, j’avais déjà vu les chats astronautes de l’artiste Kenji Yanobe flottant avec leur vaisseau spatial faisant référence à la Tour du Soleil de Taro Okamoto au milieu du grand atrium central de Ginza Six. Cette installation intitulée BIG CAT BANG sera apparemment exposée jusqu’à la fin de l’été 2025. Je n’avais par contre pas remarqué une autre sculpture de chat à l’entrée du grand magasin. Ça aurait été dommage de la manquer. Je me demande bien ce que vont devenir ces chats voyageurs de l’espace après la fin de l’exposition de Ginza Six. Ils mériteraient une exposition permanente.

Au détour d’une rue d’Hiroo, j’aperçois une caméra de surveillance tombée au sol. Je regarde en l’air mais je ne vois pas de mur et de poteau desquels elle aurait pu tomber. Cela restera un mystère. On les remarque à peine mais si on fait un peu attention, on s’aperçoit très vite qu’on est filmé en permanence dans tous les coins de Tokyo. J’ai un peu de mal à comprendre que ce type de dispositif ne soit pas généralisé dans certains pays ayant en ce moment des soucis de sécurité intérieure. Les fameuses toilettes de l’arrondissement de Shibuya sont en ce moment recouverte de photographies d’elles-mêmes, pour une drôle de « mise en abîme ». Cette expression tellement utilisée dans le language des critiques littéraires et cinématographiques m’agacent un peu sans que je sache vraiment pourquoi. Enfin cette expression ne m’agace pas autant que le mot familier « dinguerie » qu’on entend de plus en plus, ou le fait d’utiliser la préposition « sur » au lieu de « à » pour des lieux (par exemple, j’habite sur Kyoto). Cette utilisation incorrecte donne l’impression d’une domination, ou d’un contrôle qui n’a pas leu d’être, sur l’espace, de suggérer une présence active plutôt que passive.

La dernière photographie montre une affiche du dernier single de Daoko intitulé Zense ha Busho (前世は武将). Elle montrait sur son compte Instagram une photo de cette affiche placée sur un mur temporaire d’un site de construction. J’ai vite reconnu le lieu à Shibuya, dans le quartier à Udagawachō, près du disquaire Manhattan Records. Je connais bien cette rue car j’aime venir vérifier si des nouvelles fresques ont été dessinées sur une des façades de ce disquaire. Je l’ai souvent prise en photo. Cette fois-ci, un petit groupe d’une dizaine de personnes se tenaient debout devant la fresque et j’ai remarqué une caméra. J’imagine qu’on était en train d’y tourner une scène d’émission télévisée, mais le tournage semblait être en pause. Parmi eux, je reconnais Noritake Kinashi (木梨 憲武) du duo comique Tunnels (ザ・トンネルズ). Il regarde dans ma direction de l’autre côté de la rue. J’hésite à lui faire un bonjour de la main, car je pense qu’il regardait plutôt dans le vide devant lui. Le single Zense ha Busho de Daoko est sympathique mais est loin d’être mon préféré de l’artiste. L’aspect kawaii de la voix de Daoko sur ce morceau et le jeu de guitare de Seiichi Nagai (永井聖一), guitariste du groupe Sōtaisei Riron (相対性理論) et membre de son groupe QUBIT, ne sont pas désagréable et finissent par convaincre après plusieurs écoutes. Comme elle le dit elle-même, ce morceau a un côté Pop espiègle au goût kitsch post-Shibuya-kei. Après avoir écouté ce morceau, YouTube me propose un autre single de Daoko, Rinko (燐光) sorti il y a trois ans en 2022. Ce morceau n’est pas présent sur un album et je ne le connaissais pas. Je suis beaucoup plus convaincu par la beauté orchestrale majestueuse de ce morceau fort d’une émotion mélancolique. Il a été composé par Shōhei Amimori (網守将平). Ce n’est pas toujours facile de suivre Daoko dans toutes ses activités musicales car elle est très active, notamment en collaboration avec d’autres musiciens et musiciennes.

J’avais par exemple manqué ce très beau duo avec Seiko Ōmori (大森靖子) intitulé Chikyū Saigo no Futari (地球最後のふたり) sur l’album kitixxxgaia de Seiko Ōmori sorti en 2017. J’adore la fusion entre les styles des deux artistes, Daoko apportant une partie hip-hop qu’elle maîtrise très bien. Le piano accompagnant le refrain est excellent donnant une dynamique remarquable au morceau. Du coup, j’écoute quelques autres titres de cet album kitixxxgaia, notamment le puissant single Dogma Magma (ドグマ・マグマ), que je connais déjà depuis longtemps. Ce single contient toute l’essence artistique et la démesure de Seiko Ōmori. Les nombreux changements de tempo et d’intensité du morceau créent une atmosphère à la fois théâtrale et chaotique qui est tout à fait passionnante. L’énergie déborde également dans tous les sens sur le morceau suivant Hikokuminteki Hero (非国民的ヒーロー) qui est un duo vocal avec Noko (の子), le leader du groupe Shinsei Kamattechan (神聖かまってちゃん). Il y a un esprit de rébellion punk dans ce morceau mêlant rock alternatif et éléments électroniques. J’adore particulièrement le final du morceau où le chant de Seiko semble inarrêtable, emportée par son propre mouvement et par les cris de Noko. Comme sur le premier morceau, celui-ci est teinté de provocation, illustrant la lutte contre les attentes sociétales et la quête de liberté individuelle. De l’album, je n’apprécie pas tous les morceaux, mais je m’arrête sur le douzième intitulé Kimi ni Todoku na (君に届くな), avec une approche orchestrée beaucoup plus posée. Son style y reste tout à fait unique. Je change ensuite d’album pour écouter le single Zettai Kanojo (絶対彼女) de l’album Zettai Shōjo (絶対少女) sorti en 2013. Ce n’est pas un morceau que je découvre car je l’écoute de temps en temps. Ce morceau Pop est beaucoup structuré que ceux mentionnés précédemment et est immédiatement accrocheur. On y trouve toujours ces parties parlés où Seiko semble s’adresser à elle-même.

Le nouveau single KURU KURU HARAJUKU de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ), sorti le 18 juillet 2025, est une excellente surprise. Il est bien entendu composé, écrit et produit par Yasutaka Nakata (中田ヤスタカ), producteur de longue date de Kyary. Ce nouveau single marque le retour de Kyary après une pause de plus d’un an marquée par une naissance. Ce morceau a une approche très électronique, très techno qui me rappelle un peu l’ambiance de l’excellent Dodonpa (どどんぱ) sur l’album CANDYRACER de 2021, atypique dans la discographie de Kyary. Je trouve que Yasutaka Nakata est particulièrement inspiré et offre à Kyary des morceaux différents qui lui vont bien car elle parvient à garder son identité très marquée. Je la suivrais volontiers si son prochain album est entièrement dans ce style. J’ai de toute façon un faible pour Kyary depuis ses débuts et l’album plus récent Japamyu (じゃぱみゅ) sorti en 2018. Yasutaka Nakata m’a complètement bluffé sur le morceau 88888888, sorti le 29 août 2025, du groupe d’idoles PiKi (ピキ) formé en 2025 sous le label KAWAII LAB fondé par Misa Kimura. PiKi est un duo composé d’un transfuge de deux groupes de KAWAII LAB, à savoir Karen Matsumoto (松本かれん) du groupe FRUITS ZIPPER et Haruka Sakuraba (桜庭遥花) de CUTIE STREET. Rien ne laissait présager un morceau intéressant sauf que Yasutaka Nakata a composé à sa manière, en les fait chanter en chuchotements sur une musique électronique Dark Pop à la limite du witch house. C’est tout à fait inattendu et le morceau est tout bonnement excellent. PiKi passait à l’émission télévisée Music Station le Vendredi 29 Août 2025. Alors que je m’étais assoupi devant la télé pendant une partie de l’émission, les sons electro sombres de 88888888 m’ont soudainement réveillé. Le morceau semble avoir un lien avec la fameuse sortie 8 (8番出口) qu’on arrive pas à trouver.

On change de registre avec le nouveau single Crave de Minami Hoshikuma (星熊南巫) sorti le 16 Août 2025. Elle s’est échappée le temps d’un morceau de son groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), mais ce n’est pas son premier single solo. La production du morceau est très lourde et intense en guitares donnant un ton sombre à l’ensemble. La voix comme toujours puissante de Minami arrive à s’en dégager pour apporter à l’ensemble quelque chose d’aérien. Et pour terminer cette excellente petite sélection, avouons-le, je découvre la musique solo de Yurina Hirate (平手友梨奈). Yurina Hirate était il y a quelques années la force motrice du feu-groupe d’idoles Keyakizaka46 (欅坂46), y apportant un style de performance intense très différent de l’image habituelle des idoles. Je n’ai jamais pu accrocher à un morceau du groupe mais j’imaginais bien un jour pouvoir apprécier la musique de Yurina Hirate. J’étais très distraitement attentif à ses sorties et tout à fait convaincu par son nouveau single. Le single I’m human est très beau avec une ambiance sombre et intense, et une dramaturgie renforcée par les images de la vidéo qui l’accompagne. Cette vidéo évoque la peur des comportements de masse et une certaine solitude humaine.

倍倍FAYE!

Lorsque je prends des photos la nuit dans le centre de Shibuya, il me revient toujours en tête une photographie prise en 2006 qui montrait le mouvement rapide d’une ombre sur le grand croisement de Shibuya la nuit. J’ai parfois l’impression que mes photographies les plus intéressantes ont déjà été prises il y a longtemps (il y a 19 ans dans ce cas là) et que mon regard actuel est trop usé pour pouvoir prendre des choses nouvelles. En y réfléchissant un peu, peut-être que, tout simplement, la mémoire de certaines photographies passées les embellissent à mes yeux. Oui, c’est plutôt cela. Sinon, je n’aurais plus qu’à raccrocher les gants une bonne fois pour toute. C’est que je me dis à moi-même pour redoubler de persévérance. Ces quelques photographies sont donc prises dans le centre actif de Shibuya où les gens se bousculent sans se toucher et où ceux qui courent devant pour se faire photographier au centre du grand croisement se font vite rattraper par les vagues humaines venant de toutes parts.

Je me suis demandé si NTS Radio avait consacré une émission de In Focus à Faye Wong (王菲). Une recherche rapide me confirme bien qu’un épisode datant du 18 Décembre 2020 lui est entièrement consacré et je m’empresse de l’écouter pour voir ce que NTS a bien pu sélectionner de sa discographie. Sans surprise, j’y découvre quelques pépites que je ne connaissais pas, à commencer par Sleepwalk (Universal Mix) (夢遊) extrait du EP Help Yourself (自便) sorti en 1997. Ce morceau est étonnant car il intègre une partie hip-hop sur laquelle vient s’ajouter la perfection vocale de Faye Wong. Le morceau est absolument génial, très dense en scratches hip-hop en tout genre contrebalancés par l’élégance et la maturité du chant en cantonais de Faye. Sa voix à la fois versatile et très affirmée me passionne de manière quasiment obsessionnelle. Si je devais également faire une playlist des morceaux que je préfère de Faye Wong, je mettrais pour sûr ce morceau ainsi que plusieurs autres comme le magnifique et mélancolique Guardian Angel (守護天使) du même EP Help Yourself (自便). Sur son album en mandarin Fable (寓言) sorti en 2000, je découvre le sublime morceau atmosphérique Chanel (香奈兒) qui est également sur la playlist de l’émission de NTS Radio. On trouve dans les morceaux de Faye Wong post 2000 une dramaturgie certaine, qui nous saisit complètement sur ce morceau Chanel. Il connaît même une version chantée par Faye en japonais intitulée シャナイア. Je sélectionne également quelques morceaux de l’album Lovers & Strangers (只愛陌生人), sorti en 1999 et également en mandarin, comme l’envoutant et enveloppant After the Beep (嗶一聲之後). La sérénité rêveuse avec une musicalité traditionnelle contraste carrément avec le morceau beaucoup plus agressif intitulé The Last Blossom (開到荼蘼) ouvrant cet album. Faye Wong s’aventure parfois vers du rock très orchestré, mais je pense qu’elle peut tout chanter et s’approprier.

L’ambiance musicale du morceau To Love (將愛) de l’album du même nom de 2003 me rappelle un peu les ambiances cyberpunk de Buck Tick à la même époque. La voix très enlevée de Faye arrive à transcender toutes ces ambiances, ici voguant vers des musiques indiennes mais mélangées avec beaucoup d’autres choses. De cet album, mon morceau préféré doit être le sublime Concealed Night (夜妝), à l’approche plus électronique. Ce morceau est également présent sur la playlist de NTS Radio. Je déborde de superlatifs pour la grande majorité des découvertes musicales mentionnées ici car cette musique est tout simplement hypnotisante. Sur cet album, on trouve quelques autres pépites musicales comme Leave Nothing (不留) et April Snow (四月雪). Sur l’album Faye Wong de 2001, le morceau Idiot (白癡) est un véritable ovni musical, un peu effrayant par sa densité musicale bruitiste et les déformations volontaires qu’elle impose à sa voix. Quand je parle de musique hypnotisante, ce morceau très particulier en est un bon exemple et entre dans ma longue liste des morceaux que je préfère de Faye Wong. Cet album est très versatile car après le rock très marqué du morceau Wings of Light (光之翼) ouvrant l’album, elle passe à des balades beaucoup plus légères comme Wait a Moment (等等) et vers une Pop plus lumineuse sur Wrong Number (打錯了). En écoutant ces associations musicales, je pense tout d’un coup à Sheena Ringo. Je ne reconnais pas vraiment une ressemblance car la langue chinoise en cantonais ou mandarin crée des ambiances très différentes, mais il reste un esprit d’ouverture un peu similaire qui me frappe tout d’un coup en écoutant cet album. Les deux n’ont pas de points communs à part celui d’avoir toujours été un peu rebelle dans leurs industries musicales respectives. Sur cet album, la sélection inclut également le magnifique One Way Street (單行道) dont le riff de guitare me rappelle beaucoup celui de The Cure sur le morceau From the Edge of the Deep Green Sea de l’album Wish (1992).

Musicalement, ces albums des années 2000 sont très denses par rapport à ceux des années 1990, beaucoup plus proches du rock indé. J’y reviens avec quelques morceaux de l’album en cantonais Random Thoughts (胡思亂想) de 1994, dont deux écrits par Cocteau Twins: Random Thoughts (胡思亂想) donnant son titre à cet album et surtout Know Oneself and Each Other (知己知彼) tout en subtilités et en nuances vocales. Cet album contient bien sûr le mega-single de Faye Wong, Dream Lover (夢中人) qui est la reprise du single des Cranberries utilisée pour le film Chungking Express de Wong Kar-Wai dans lequel elle jouait également. Et sur mon iPod, cette longue playlist commence par le morceau Pledge (誓言) de l’album Sky (天空) de 1994, sorti à la même époque que Random Thoughts mais chanté en mandarin. Ce morceau est beaucoup plus « jeune » musicalement, comme la vidéo un peu kitch montrant une Faye charmante ne tenant pas en place dans les rues de Hong Kong, comme pourrait l’être le personnage de Faye dans Chungking Express. Faye Wong est connue au Japon car elle a sorti quelques morceaux en japonais, mais j’ai été très amusé et satisfait d’apprendre qu’elle a inspiré sans le savoir elle-même le personnage de la diva éthérée Lily Chou-Chou du film All About Lily Chou-Chou (リリイ・シュシュのすべて) réalisé par Shunji Iwai en 2001. Dans une interview, il aurait révélé avoir écrit le scénario du film après avoir vu Faye Wong en concert à Hong Kong. Je m’étais posé la question de ce nom d’artiste qui n’avait rien de japonais et qui avait plutôt des résonances Chinoises. Tout paraît maintenant plus clair. Et voilà maintenant un lien inattendu qui se tisse entre des mondes artistiques que j’aime.

Hiroshi Naito in 渋谷

Notre première glace pilée de l’été déjà bien avancé était celle de la pâtisserie Toraya d’Akasaka, située juste en face la branche de Tokyo du sanctuaire Toyokawa Inari que nous avons déjà visité de nombreuses fois. Ce n’est pas non plus la première fois que nous goûtons les pâtisseries japonaises et la glace pilée au matcha de Toraya. Il fallait attendre une bonne heure car l’endroit est réputé. Nous allons donc faire un tour dans le sanctuaire en face puis retournons vers la pâtisserie pour profiter des étages de ce magnifique bâtiment conçu par l’architecte Hiroshi Naito (内藤廣). Un livre rétrospective de ses créations architecturales est même posé sur une des tables du premier étage parmi les gâteaux japonais. Le feuilleter me rappelle l’exposition en cours à Shibuya. Il s’agit en fait du livre de cette exposition. Au sous-sol du bâtiment, se trouve une petite salle d’exposition souvent consacrée à l’histoire de Toraya ou des wagashi. Cette fois-ci, on y présentait la branche parisienne de Toraya située sur la rue Saint-Florentin dans le 1er arrondissement, entre la Madeleine et le Jardin des Tuileries. Pour la maison mère de Tokyo, Hiroshi Naito a conçu un bâtiment remarquable tout en rondeur, finesse et élégance comme les wagashi qu’il abrite. Nous connaissions la pâtisserie dans son ancien immeuble qui était sombre et exiguë. Le salon de thé est maintenant très lumineux et l’espace entièrement boisé apporte un confort qui nous donne envie d’y revenir pour des occasions particulières.

Je ne tarde pas à visiter la grande exposition de l’architecte Hiroshi Naito, qui se déroule dans le hall du Shibuya Stream près de la gare du 25 Juillet au 27 Août 2025. Cette exposition a déjà été présentée en 2023 au musée d’art de Shimane, mais elle est ici enrichie d’une partie sur le réaménagement autour de la gare de Shibuya en cours depuis 2006. Hiroshi Naito est le président de la “commission de design” supervisant ce gigantesque projet. Ce projet m’intéresse depuis longtemps car, pendant que le centre de Shibuya change en profondeur, la gare, elle, ne s’arrête pas de fonctionner. La présentation de cette exposition est assez originale car elle se base sur un dialogue intérieur entre deux démons, un rouge et un bleu, ayant des avis divergents. L’un étant passionné et affirmé, tandis que l’autre est plus réservé. Cette exposition est axée sur une présentation de projets emblématiques de l’architecte, qu’ils soient construits (Built) ou non (Unbuilt), à travers maquettes et photographies. Il s’agit d’une rétrospective démarrant par ses premiers projets jusqu’à des œuvres architecturales iconiques comme le Makino Museum of Plants à Kochi, le Centre artistique et culturel de Shimane, la boutique Toraya d’Akasaka dont je parlais plus haut ou le superbe Kioi Seidō que j’avais visité il y a quelques années. On nous montre également quelques projets à venir comme l’impressionnant nouveau bâtiment et auditorium de l’Université des Beaux-Arts de Tama, qui est prévu pour 2026. L’exposition se déroule sur trois étages, évoquant d’abord ses œuvres majeures puis les plus récentes et ses projets non réalisés. Le troisième étage est entièrement dédié à une mise en parallèle entre le musée Grand Toit du Shimane Arts Centre et le réaménagement de Shibuya a travers d’immenses maquettes et des vidéos. La reconstitution du futur Shibuya est impressionnante par sa taille. On se perd dans les rues modélisées en carton blanc pour essayer de comprendre les nouvelles interactions entre les buildings près du grand croisement de Shibuya. On apprend que le dessus de la structure couvrant le quai de la ligne de métro de Ginza deviendra piétonne et reliera le building Hikarie (un des premiers construits) jusqu’au niveau de la place d’Hachiko. Ce long passage sera en plein air et permettra un joli raccourci. Comme pour l’exposition de Sou Fujimoto que j’ai visité récemment, on entre en immersion dans l’univers créatif d’Hiroshi Naito. Les maquettes souvent très détaillées permettent cette mise en situation. J’aime m’imaginer marcher à l’intérieur de certaines des structures présentées, même dans celles qui n’ont jamais vu le jour. J’aime aussi voir les concepts de jeunesse, ayant une part d’utopie, et je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’il est dommage que certains projets n’aient jamais vu le jour. Une des raisons est qu’ils sont parfois un peu trop radicaux, mais c’est ce qui rend aussi un projet intéressant. Le Kioi Seidō, bien construit mais dont les utilisations possibles restent plutôt floues, en est un très bon exemple.