elsewhere everywhere (3)

Les visiteurs internationaux auront forcément remarqué la monumentale statue de Godzilla postée à l’entrée de l’aéroport international de Haneda, le troisième terminal, le plus récent. Connaissant les faits passés de Godzilla très largement documentés dans de nombreux films, je ne sais pas si c’est réellement de bonne augure d’apercevoir le monstre d’aussi près. Il est peut être là pour faire presser le pas aux nombreux voyageurs, les inciter en quelques sortes à ne pas trop traîner dans le grand hall avant de prendre son avion ou de rentrer chez soi. Comme l’autre grande statue de Godzilla à Kabukichō au dessus des cinémas Toho, il observe le flux tendu des foules sans broncher (enfin pour l’instant). J’avais aimé les deux derniers films de la série, Shin Godzilla dont j’avais déjà parlé et le plus récent Godzilla Minus One (ゴジラ-1.0) du réalisateur Takashi Yamazaki sorti au cinéma le 3 novembre 2023. Il s’agissait du trentième film japonais de la franchise Godzilla, célébrant les 70 ans du monstre impitoyable raseur de villes. L’épisode Minus One se déroule dans le Japon d’après la seconde guerre mondiale, qui doit tout reprendre à zéro, sauf que Godzilla apparaît et fait passer le pays au stade -1. Ryūnosuke Kamiki (神木隆之介) y interprète Koichi Shikishima, un pilote kamikaze qui n’a pas pu accomplir sa mission et revient dans un Japon ravagé, ne retrouvant plus sa famille disparue. Minami Hamabe (浜辺美波) interprète une jeune femme tentant également de survivre parmi les ruines de Tokyo. Le destin les fera bien sûr se rencontrer jusqu’à l’apparition de Godzilla. Je ne suis pas spécialement amateur de films de grands monstres mais j’apprécie tout de même Godzilla. J’avais même vu à sa sortie en 1998 la version américaine de Godzilla dans une version réalisée par Roland Emmerich, avec Matthew Broderick et Jean Reno, mais ce film était une plus grosse catastrophe que ce que pourrait provoquer Godzilla si on l’invitait par mégarde dans son salon. Je suis allé au moins huit fois cette année à l’aéroport international de Haneda mais sans pourtant prendre à chaque fois l’avion. Nous n’étions par contre pas allés depuis longtemps aux terminaux 1 et 2. J’aime particulièrement le design intérieur du Terminal 2, plutôt futuriste avec ces grandes surfaces et formes rondes. Ce Terminal 2 a été conçu par Pelli Clarke Architects (actuellement Pelli Clarke & Partners Japan), qui a également participé à la conception du Terminal 3 avec Jun Mitsui & Associates Architects, Azusa Sekkei et Yasui Architects & Engineers. Les trois photographies en tête de ce billet ne sont pas les meilleures que j’ai pu prendre du terminal. Je garde plutôt en tête une série de photographies prises en Mai 2012, accompagnée d’aucun commentaire de ma part, comme quoi je savais être particulièrement succinct il y a presque quinze ans.

Nous nous envolons ensuite jusqu’au centre de Shibuya vu à travers les baies vitrées du grand Departement Store Seibu (西武渋谷店), qui vient juste de fermer ses portes le Mercredi 30 septembre 2026. C’est triste de voir ce bâtiment emblématique du centre de Shibuya fermer ses portes, après 58 ans d’existence et de longues négociations avec les propriétaires du terrain. Les lieux doivent être libérés en vue d’un grand projet de redéveloppement urbain de la zone. J’ai souvent été attiré par les façades des bâtiments A et B du grand magasin formant un quadrillage géométrique répétitif, composées d’éléments en béton préfabriqué et reliées par deux passerelles aériennes. J’en avais tiré une série de photographies, que j’aime beaucoup, prises en Décembre 2012. Seibu a été conçu et construit par Shimizu Corporation. Quelques rénovations intérieures notables avaient été effectuées en 2015 pour les étages de mode dont le design avait été confié à l’architecte Yuko Nagayama. Je me souviens aussi de compositions graphiques réutilisants les motifs des façades, créées également en Décembre 2012. Ces compositions abstraites restent très fermement ancrées dans ma mémoire. Dans mes souvenirs, je me rappelle aussi que l’intérieur et les façades de Seibu Shibuya avaient accueilli Hitsuji Bungaku (羊文学) en 2023 à l’occasion de la sortie de leur album 12 hugs (like butterflies), et j’avais bien entendu pris des images de ce moment. Je vais regretter la petite galerie d’art au dernier étage du bâtiment B. J’y passais assez régulièrement par curiosité et j’y ai souvent découvert de belles choses. Il me revient par exemple en tête les étranges masques cyberpunk de Hiroto Ikeuchi.

J’ai souvent tenté de saisir en photographie l’atmosphère du matsuri d’automne du sanctuaire Hikawa à Shibuya, étendu à d’autres sanctuaires des quartiers environnants. Celle-ci a été prise dans l’après-midi encore, avant que le mikoshi en vadrouille dans les rues de l’arrondissement revienne vers le sanctuaire et avant les danses du soir accompagnées de musique. Je ne suis pas lancé dans une longue série cette fois-ci, ni dans des photographies plus abstraites que j’aime pourtant beaucoup pour les avoir expérimentées à plusieurs reprises alors que la nuit tombe et que les images qui nous entourent deviennent flottantes. Là encore, les photographies prises précédemment sont plus intéressantes pour leur qualité expérimentale ou documentaire que celle que je montre ici. J’ai parfois le sentiment de prendre certaines photographies comme des marqueurs du temps qui passe. Le temps passe, mais la jeunesse autour des stands du sanctuaire de Hikawa ne vieillit pas. Mon intérêt pour ces choses festives ne tarit pourtant pas. Même après toutes ces années, elles me sont à la fois familières et un peu étrangères. C’est le genre de sentiments qu’on peut avoir lorsqu’on a vécu ici depuis longtemps. Les trois photographies suivantes ont été prises près de la gare de Kawaguchi à Saitama (j’y reviendrais dans un prochain billet) puis dans le jardin sacré Kantakeyama Shinen (神嶽山神苑) derrière le sanctuaire de Samukawa (寒川神社) auquel on n’accède pas sans avoir effectué une prière Oharai (お祓い) ou lorsqu’on a reçu une carte postale du sanctuaire, ce qui était notre cas cette fois-ci. Ça doit être la troisième fois que nous visitons le sanctuaire de Samukawa et la deuxième fois que l’on peut voir le jardin magnifiquement entretenu à l’arrière. On y trouve une maison de thé où on peut s’assoir pour déguster des petits gateaux japonais ou des chocolats accompagnés d’un thé matcha. Notre première visite au sanctuaire Samukawa m’avait déjà inspiré outre mesure et il m’était difficile de trouver une inspiration nouvelle mais j’aime pourtant les deux photographies que j’en ai pris et qui terminent ce billet.

Scènes tournées dans une rue du quartier de Yushima (湯島) dans l’arrondissement de Bunkyō (文京区), tirées de la vidéo du morceau Run Away de Beck avec Tadanori Asano (浅野忠信) en acteur principal.

Ma petite sœur m’a rappelé que le groupe new-yorkais Interpol a sorti en Août 2026 un nouvel album intitulé his Mirror Weighs a Ton. Je me suis lancé dans l’écoute en pensant qu’on ne pouvait pas égaler leur deuxième album Turn On The Bright Lights sorti en 2002 et la puissance de morceaux comme Obstacle 1, PDA ou Obstacle 2. Je trouve pourtant dans ce nouvel album des morceaux que s’y rapprochent en tension vocale, notamment ceux intitulés See Out Loud, Wings on Fire et Bird and The Serpent. J’adore la voix de Paul Banks pour sa tension instable qui la rend à la fois puissante et vulnérable. L’album est une vraie réussite car il arrive nous amène aussi vers des terrains plus mélodiques, sur des morceaux magnifiques comme Iron City. Un autre très beau moment de cet album est le dixième morceau Enemy que Paul Banks chante en duo avec son épouse Juliet Seger-Banks. Dans un style plus apaisé et mélancolique, j’ai le plaisir de retrouver Beck avec un nouvel album intitulé Ride Lonesome sorti le 18 Septembre 2026. Cet album est dans la lignée de ces précédents albums Sea Change (2002) et Morning Phase (2014). Avec le dernier Ride Lonesome, ces deux autres albums à la fois intimes et atmosphériques constituent une sorte de trilogie. Ils ont une place assez particulière dans sa discographie, très loin des collages rock et hip-hop de ses premiers albums. J’aime ces deux approches chez Beck, mais des morceaux comme Round The Bend sur Sea Change et Wave sur Morning Phase me touchent profondément. On trouve sur ce dernier morceau une atmosphère flottante qui me rappelle même les orchestrations de Björk. Du nouvel album Ride Lonesome, je découvre d’abord le morceau Run Away par sa vidéo tournée à Tokyo avec Tadanobu Asano (浅野忠信) comme acteur principal. Outre le morceau titre Ride Lonesome qui ouvre l’album, plusieurs morceaux m’interpellent plus particulièrement comme ceux intitulés Bleed, Disappearing Act et Slow Canyon. En écoutant cette musique, on se sent loin de toutes préoccupations. Beck a ce don de créer des mondes où on ne se préoccupe plus du temps qui passe et du monde agité qui nous entoure. Mais comme l’agitation du monde reprend sa place une fois l’album terminé, j’écoute ensuite le rock de Placebo avec leur nouveau single Helen Keller sorti le 28 Septembre 2026. Je n’avais pas écouté Placebo depuis très longtemps et ça fait plaisir de les réécouter avec un nouveau morceau, surtout que celui-ci m’a paru tout de suite familier. J’ai ensuite compris qu’il s’agissait d’une version entièrement revisitée du morceau H.K. Farewell de leur premier album éponyme sorti en 1998. Dans un style encore différent, j’écoute aussi beaucoup le morceau superbement expérimental When I’m Home de James Blake avec Travis Scott et Ludwig Göransson. Ce morceau est présent sur la bande originale du film The Odyssey de Christopher Nolan, que j’ai été voir au cinéma il y a quelques semaines et que j’ai beaucoup aimé. Les musiques de Ludwig Göransson contribue à la force visuelle de cette transcription moderne des épopées de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère.

face B

Certains reconnaîtront peut-être la voiture rouge orangée de la deuxième photographie, car elle m’avait beaucoup inspiré sur un précédent billet que j’avais intitulé take the fender to the red car and hit the road to nowhereland. En relisant ce billet écrit il y a un peu plus de deux ans, je me rends compte que je peux parfois être très inspiré. La musique que j’écoutais à ce moment là et les guitares Fender vues dans la grande boutique d’Harajuku ont très certainement participé à cette inspiration. Les guitares Fender étaient d’ailleurs un des nombreux sujets de discussion avec Nicolas que j’ai eu grand plaisir à retrouver lors de son passage quasi-annuel (enfin pas tout à fait) à Tokyo. C’était l’occasion de parler de vives voix des choses diverses et variées qui nous passionnent, notamment de musiques et du Japon, assis à une table à l’étage d’un petit izakaya de Shinjuku. Je ne sais plus si on a parlé à cette occasion de séries télévisées japonaises, ou si c’était plus tard par messages interposés. J’ai en tout cas terminé la première saison de la série VIVANT (ヴィヴァン) dont on parle tant en ce moment en raison de la diffusion de la deuxième saison. La première saison réalisée et scénarisée par Katsuo Fukuzawa (福澤克雄) et initialement diffusée par TBS en 2023 m’a clairement tenu en haleine. Katsuo Fukuzawa est connu pour avoir réalisé la série Hanzawa Naoki, avec également l’acteur Masato Sakai (堺雅人). Je ne l’avais pas vu à l’époque malgré son énorme succès car j’avais été refroidi par une impression de sur-jeu permanent des acteurs. Ce n’est peut être qu’une impression car je n’ai au final pas regardé cette série, mais cette impression était la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à me plonger dans VIVANT. J’ai été agréablement surpris par le jeu des acteurs, une belle brochette d’acteurs et d’actrices, il faut bien le dire, car on y retrouve Masato Sakai dans le rôle principal, Hiroshi Abe (阿部寛) dans le rôle d’un agent police tenace au sourire malicieux, Fumi Nikaidō (二階堂ふみ) et Kōji Yakusho (役所広司) entre beaucoup d’autres. Les rebondissements incessants m’ont pourtant un peu désorientés, le réalisateur manipulant à plusieurs reprises l’avis que peut avoir le public sur certains des personnages clés. Ces rebondissements sont intéressants et surprenants, mais me donnent un peu l’impression que le scénario a été écrit épisode après épisode, et qu’on hésite souvent à donner le mauvais rôle à des acteurs unanimement reconnus, genre Kōji Yakusho, enfin son personnage, celui qui nous avait touché la même année dans le film Perfect Days de Wim Wenders, peut-il vraiment être mauvais? Cette série reste épique et je comprends tout à fait qu’elle puisse compter parmi les grands moments télévisés. Les excellentes séries japonaises, souvent exclusives aux plateformes de streaming, sont assez nombreuses. Je repense bien sûr à Tokyo Swindlers (地面師たち, Jimenshitachi), Sins of Kujo (九条の大罪, Kujō no Taizai), The Hell You Fall Into (地獄に堕ちるわよ, Jigoku ni Ochiru wa yo) et la série Gannibal (ガンニバル) réalisée par Shinzō Katayama (片山慎三).

De ce dernier réalisateur et dans la même lignée du thriller horrifique, j’ai beaucoup aimé la récente série en huit épisodes Human Vapor (ガス人間). Je n’avais pas un bon apriori car le titre me laissait imaginer une histoire de super-héros, mais il n’en est rien. Human Vapor de Shinzo Katayama réactualise un classique de la science-fiction japonaise de la Toho, The Human Vapor (ガス人間第一号), film de 1960 réalisé par Ishirō Honda, le réalisateur de Godzilla. Il ne s’agit cependant pas d’une adaptation directe mais d’une histoire entièrement nouvelle. La série sortie le 2 juillet 2026 se base sur une coopération japano-coréenne avec un scénario de Yeon Sang-ho (연상호) et Ryu Yong-jae (류용재). Les acteurs et actrices sont par contre tous japonais. La série est centrée sur le duo Shun Oguri (小栗旬), jouant un inspecteur de police, et Yu Aoi (蒼井優), interprétant une journaliste menant sa propre enquête sur le fameux homme vapeur brillamment interprété par UTA. UTA Uchida (内田雅樂) est avant tout un mannequin de mode et cette série est son premier rôle d’acteur. Rien de très surprenant de le voir à l’écran car il est le fils de l’acteur Masahiro Motoki (本木雅弘) et de l’écrivaine Yayako Uchida (内田也哉子), elle-même fille de la grande actrice Kirin Kiki (樹木希林) et de la figure du rock Yūya Uchida (内田裕也). La série se base sur un deuxième duo composé d’un frère et d’une sœur youtubeurs interprétés par Suzu Hirose (広瀬すず) et Kento Hayashi (林遣都), menant également leur propre enquête sur les mystères de l’homme de gaz. J’ai été surpris par le personnage de Suzu Hirose car je ne l’ai d’abord pas reconnu. Dans la série, on remarque aussi la binôme policière de Shun Oguri pour son look à la garçonne avec cheveux courts et son air déterminé. Elle est interprétée par Haruka Imou (芋生悠). J’avais découvert cette actrice il y a huit ans dans la vidéo du morceau Kick in the world de Haru Nemuri, thème central d’un court métrage intitulé The eternal / spring réalisé par Takudai Koyama (児山拓大). Elle y interprétait le rôle de la guitariste et chanteuse d’un groupe fictif appelé Utopia, dans un faux documentaire suivant la formation du groupe et la création de ses morceaux. C’était un des premiers rôles de Haruka Imou. L’intrigue de Human Vapor est passionnante. L’histoire commence par la mort étrange d’un professeur victime d’un phénomène inexplicable pendant une émission de télévision en direct. Le responsable de sa mort est un homme capable de transformer son corps en gaz, et donc de passer à travers les obstacles et de disparaître sans laisser de traces. L’inspecteur Kenji Okamoto (Shun Oguri) et la journaliste Kyoko Kono (Yu Aoi) tentent de comprendre qui est cet homme et pourquoi il tue, et leur enquête les conduit progressivement vers un ancien projet secret étrange et malsain conduit dans les montagnes de Yamanashi.

Lors de notre rencontre à Shinjuku, Nicolas a eu la gentille attention de m’offrir un album en CD pour mon anniversaire, déniché dans le Disk Union que je lui avais recommandé à Shinjuku. Je découvre donc l’excellent EP Emissions du groupe ROSSO sorti en 2006. ROSSO est un projet formé autour de Yūsuke Chiba (チバユウスケ) du groupe Thee Michelle Gun Elephant (TMGE) au chant et à la guitare et Toshiyuki Terui (照井利幸) de Blankey Jet City à la basse. Cette formation démarra en 2001 avec MASATO à la batterie puis se transforma après la séparation de TMGE avec le remplacement du batteur par Minoru Sato (サトウミノル) et avec l’ajout d’un deuxième guitariste Akinobu Imai (イマイアキノブ), tous les deux anciens membres du groupe Friction. J’aime beaucoup ce que j’écoute sur les quatre morceaux, souvent assez longs, du EP. Le chant tout en tension de Yūsuke Chiba nous rappelle bien sûr Thee Michelle Gun Elephant, mais l’ambiance musicale est en fait assez différente. TMGE est frontal et nerveux alors que ROSSO est plus atmosphérique dans son approche. Le long morceau de plus de 10 minutes Hakkō (発光) qui conclut le EP est un bon exemple. C’est un des plus beaux morceaux du EP Emissions, un des plus sombres et hypnotiques, avec une guitare Gretsch G6119 Tennessee Rose émettant des accords se détachant dans l’espace comme des éclats de lumière. Cette ambiance me rappelle un peu ce que j’ai pu écouter dans les projets solo de Benji. J’adore de toute façon la voix habitée de Chiba qui dégage une rage profonde quand elle se déclenche. Sur Emissions, j’ai tout de suite été très attiré par un autre très long morceau de dix minutes, le deuxième intitulé ROOSTER. Chiba le chante comme une fable hallucinée, composée d’images étranges d’un coq (le ‘rooster’ du titre) dont le narrateur arracherait les plumes une à une pour y écrire des messages et d’antennes capables de capter les pensées et les messages venus d’ailleurs mais qui surveillent plutôt l’arrivée éventuelle de missiles. Dans son histoire qu’il narre avec un débit presque parlé, cette manière de laisser dériver les mots et les images apparemment absurdes et poétiques me rappellerait même Jim Morrison. Il y a un passage de ROOSTER qui a particulièrement attiré mon attention, celui avec le paon à la fin de la deuxième partie. Dans les paroles, Chiba évoque d’abord une fille, vêtue d’une robe teinte à l’orange, descendant une colline et trouvant une des plumes envoyées par le narrateur sur laquelle est écrit le message « LOVE & PEACE ». Elle y répond avec un minuscule « FUCK YOU », puis, dans sa maison, demande à sa mère quand le paon viendra enfin. 「ねぇクジャクはいつになったら飛んでくるの?」 (Dis, quand est-ce que le paon viendra voler jusqu’ici ?). Ce passage joue sur l’absurde et l’inquiétant, sans apporter d’explication précise. Le paon semble représenter quelque chose d’attendu mais qui n’arrive jamais.

L’invocation soudaine du paon dans cette histoire irréelle m’intrigue beaucoup, tout comme j’ai toujours été intrigué par l’utilisation du paon dans l’imagerie créée par Sheena Ringo pour accompagner son groupe Tokyo Jihen. Le paon évoque pour moi la courte nouvelle de Yukio Mishima (三島由紀夫) intitulée Les paons (孔雀, Kujaku). J’ai lu cette nouvelle en France, bien avant de venir vivre à Tokyo. Elle était publiée dans le Tome III d’une Anthologie de Nouvelles Japonaises (1955-1970) éditée chez Philippe Picquier. C’est la première oeuvre que j’ai lu de Yukio Mishima, avant même le Pavillon d’Or. Je pense que ce tome III d’Anthologie de Nouvelles Japonaises m’avait été offert mais je ne me souviens plus exactement en quelles circonstances. Les Paons ouvre ce recueil contenant douze nouvelles. On y suit un personnage narcissique très affecté par le déclin de sa propre jeunesse et de sa beauté physique. Il développe un comportement de plus en plus cruel qui l’amène à commettre l’acte barbare de massacrer sauvagement les paons d’un parc. Sa fascination pour la splendeur visuelle de ces oiseaux et la jalousie obsessionnelle qu’il développe face à la perfection esthétique de la nature le pousse à détruire ce qu’il admire. L’écriture de Mishima m’avait beaucoup impressionné. Elle m’impressionne toujours sans pourtant avoir aucune affinité avec certaines déviances qui l’ont amené à l’irréparable à la fin de sa vie. Dans ce même recueil, je me souviens également avoir été marqué par la nouvelle Les Crabes (カニ) écrite par Junzō Shōno (庄野潤三) en 1959. Je ne me souviens plus de l’histoire mais il me reste des images d’une famille de Tokyo louant une petite maison de vacances au bord de la mer pour l’été. Nous sommes sur la côte de la péninsule de Miura ou de la grande zone côtière du Shōnan qui inclut Kamakura. Je ne savais pas encore à l’époque que je côtoierais autant le Shōnan. C’est amusant de constater comment la mémoire fonctionne parfois car je me souviens très bien du personnage de Kumagai, l’ami un peu original du protagoniste. À chaque fois, encore maintenant, que je rencontre quelqu’un appelé Kumagai, je repense de manière un peu nostalgique à la maison de vacances au bord de la mer de cette nouvelle. Cette maison estivale au bord de l’océan et le massacre de paons magnifiques sont les deux scènes antagonistes de cette anthologie qui me restent assez clairement en mémoire.

J’indiquais ci-dessus que l’utilisation du paon comme symbole de Tokyo Jihen m’a depuis longtemps intrigué. Une des raisons est que j’ai toujours imaginé un possible lien entre Sheena Ringo et Yukio Mishima. Il n’y a cependant aucune déclaration de Ringo qui puisse faire penser qu’il existe une référence cachée entre le paon de Tokyo Jihen et Mishima. Le paon de Sheena Ringo semble plutôt partir d’une origine bouddhiste qu’elle a d’ailleurs expliqué avec le morceau Kujaku (孔雀), qui ouvre l’album Music (音楽) de Tokyo Jihen en 2021. Elle a elle-même établi un lien avec le morceau Tori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) qui ouvre son album Sandokushi (三毒史, 2019). Le coq, le serpent et le porc correspondent aux trois poisons dans la tradition bouddhique (le désir, la colère et l’ignorance), tandis que le paon représente la capacité à absorber ces poisons et à les transformer. Cette idée est assez proche de la manière dont Ringo construit sa musique, mélangeant constamment des éléments très différents, du rock au jazz, de la musique pop aux références classiques et à l’électronique. Elle ne cherche pas à effacer les contradictions, mais plutôt à en faire quelque chose de nouveau. Le paon devient ainsi une assez belle image de cette façon de créer. La grande différence est que chez Yukio Mishima le paon est amené à être détruit en raison de sa beauté, tandis que le paon est pour Sheena Ringo le symbole d’une construction collective de beauté, alliant les forces de chaque membre du groupe. La représentation du paon amène donc à deux interprétations totalement opposées. Je garde cependant toujours en tête cette étrange coïncidence du 25 Novembre. Yukio Mishima est mort le 25 Novembre 1970, tandis que Ringo est née le 25 Novembre 1978. Là encore, bien qu’il n’y ait aucune déclaration mettant en avant cette coïncidence, on sait que Ringo est très sensible à ce genre de liens du destin. Après tout, on peut facilement rapprocher l’intérêt de Ringo pour les tenues de scène Gucci au fait que son directeur artistique était entre 2015 à 2022 Alessandro Michele, né également un 25 novembre. Bien qu’il n’y ait pas de rapprochements explicites, je trouve quand même certaines correspondances dans l’approche artistique, théâtrale comme peut l’être la beauté ostentatoire du paon. Les deux accordent beaucoup d’importance à la construction de l’apparence et à la transformation du corps en quelque chose allant au delà d’une simple réalité physique. Mishima l’a fait de manière très consciente avec son propre corps et son image publique. Ringo, de son côté, a toujours joué avec les personnages, les costumes et les différentes apparences de sa carrière. Je vois ici une correspondance esthétique, mais qui à mon avis ce limite à cela.

Avant l’écoute de ROSSO mais après ma première rencontre avec Thee Michelle Gun Elephant (on peut aussi les appeler avec le raccourci Michelle) sur l’album High Time de 1996 mentionné dans un billet précédent, j’ai continué ma découverte progressive du groupe avec Sabrina Heaven sorti en 2003. L’album reste fidèle à ce que je connais de Michelle sur High Time avec des guitares très présentes et souvent très rapides et nerveuses pour un son sec et brutal. La batterie aussi est nerveuse, et la basse lourde. Quand à la voix de Yūsuke Chiba, elle ne se laisse pas impressionner un seul instant par ses déferlantes sonores. Sa voix rugueuse est souvent éraillée mais possède également un petit quelque chose de théâtral. Certains morceaux comme Taiyō o Tsukande Shimatta (太陽をつかんでしまった) et Gypsy Sandy (ジプシー・サンディー) nous accrochent tout de suite. Les morceaux s’enchaînent sans répits, les guitares du morceau Metallic (メタリック) par exemple vont à toute allure, mais quand le rythme ralentit un peu sur Maria to Inu no Yoru (マリアと犬の夜), je repense encore aux Doors. C’est surtout le clavier, qui apporte cette couleur beaucoup plus psychédélique et sixties, qui me rappelle les Doors, mais la voix de Chiba, quand elle s’apaise, a cet aspect poétique, incarnant une poésie sombre et étrange. Vers la fin de l’album, le morceau Marion (マリオン) m’attire tout de suite. La ligne de guitare et la tension mélancolique du morceau me font un peu penser à Teenage Angst de Placebo sur leur premier album, mais Michelle garde fortement son empreinte. Thunderbird Hills (サンダーバード・ヒルズ) part ensuite vers des terrains plus expérimentaux avec des guitares qui semblent improviser leurs envolées et toujours cette pointe de psychédélisme. J’imaginerais bien Kenichi Asai (浅井健一) accompagner Chiba sur ce morceau. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien et les groupes Blankey Jet City et Michelle sont proches. Benji et Chiba utilisent d’ailleurs tous les deux des guitares Gretsch. On s’était posé la question avec Nicolas de savoir si Sheena Ringo avait des affinités avec Thee Michelle Gun Elephant. Ringo, Michelle et Blankey ont au moins joué sur la même scène du festival Rising Sun de Ezo à Hokkaido en 1999. On ne croyait pas si bien dire car il existe un petit extrait vidéo d’une interview du festival où la jeune Ringo, âgée de 20 ans, s’exclamait 「ミッシェル見なきゃ!」 (Il faut que je vois Michelle !). Le festival de Ezo en 1999 avait quand même une très belle affiche avec Blankey Jet City, Thee Michelle Gun Elephant, UA, Number Girl, Supercar et Sheena Ringo entre autres.

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J’ai souvent pris en photo le bâtiment d’architecture postmoderne que l’on nomme Octagon. Il a été conçu par Shin Takamatsu (高松伸) en 1990. Il se situe à un croisement de rues à Ebisu-Nishi. Comme souvent dans les oeuvres architecturales de cet architecte, l’architecture ressemble à une machine couverte de métal dont on n’apercevrait pas ou peu la mécanique. Avec ses grand hublots circulaires noires ressemblant, Octagon me fait pourtant penser à une créature des profondeurs océaniques.

Le sticker aperçu sur une rue en pente de Daikanyama représente un portrait datant de 1968 de la légendaire reine de la Soul Aretha Franklin. La photographie a été réalisée par Lee Friedlander. Ce n’est pas la première fois que la marque Supreme s’empare de l’image de personnalités musicales pour des séries de t-shirts. Celui-ci est sorti en Avril 2026 dans la collection Supreme Spring/Summer 2026. Comme tous les T-shirts Supreme d’une saison, il est produit pour un drop précis (ici, SS26 Week 7) avec une disponibilité limitée en stock au lancement et n’est plus revendu ensuite. Il circule désormais sur le marché secondaire à des prix plus élevés. Je vois souvent des longues files d’attente dans la rue devant la boutique Supreme de Daikanyama. J’imagine que la plupart des acheteurs sont des collectionneurs qui ne portent jamais leurs achats, comme des collectionneurs de disques vinyles n’ouvrant jamais la pochette plastifiée.

J’ai vu le bâtiment Yamazaki Buneido Timber Office Building (文栄堂渋谷木質ビル) grandir au coin du grand croisement Shibuya 2 près du tunnel d’Aoyama. Il a été achevé un peu plus tôt cette année, conçu par Yutaro Ohta (太田雄太郎), architecte originaire de Nagoya, qui s’est fait connaître après avoir travaillé pendant environ neuf ans chez Kengo Kuma & Associates. J’avais été voir il y a trois ans l’Aroma Terrace conçue pour AEAJ (Aroma Environment Association Japan) dont Yutaro Ohta etait en charge pour Kengo Kuma. Il a ensuite créé son propre collectif d’architecture nommé Futofuto (太太). Le bâtiment se distingue par une disposition décalée des fenêtres sur sa façade et par l’utilisation de plaques de bois de cyprès hinoki de Kiso. Il a conservé l’utilisation du bois en façade de son expérience chez Kengo Kuma. J’aime en tout cas l’integration de matériaux naturels dans le paysage urbain, qui vient adoucir la ville.

Nous sommes au neuvième étage du building Hikarie à Shibuya. J’aime beaucoup cette vue où la désorganisation urbaine est apparente. On y aperçoit beaucoup de choses en strates jusqu’aux tours de Nishi-Shinjuku au loin. Il y a le Miyashita Park et son hôtel Séquence conçus par Nikken Sekkei. Depuis son inauguration en 2020, le parc est devenu un des points de rassemblement de la jeunesse de Shibuya. Sur la même latitude, on reconnaît bien sûr le grand Tower Records de Shibuya et derrière cette ligne, le toit courbe du gymnase de Yoyogi conçu par Kenzo Tange, coiffé par les cimes des arbres du parc de Yoyogi. A Nishi-Shinjuku, les tours de la mairie de Tokyo et du Park Hyatt, également conçues par Kenzo Tange, sont visibles et immédiatement reconnaissables. Une vue depuis les hauteurs de la tour Shibuya Scramble Square donnerait une meilleure vue d’ensemble de cette partie de Tokyo entre Shibuya, Harajuku et Shinjuku mais je préfère celle-ci car, étant plus proche du sol, elle témoigne mieux de l’enchevêtrement urbain.

J’ai souvent pris en photo le RISE Building conçu par l’architecte Atsushi Kitagawara (北川原温). J’aime l’architecture futuriste de ce bâtiment, en particulier la structure drapée de la toiture métallique, dont l’apparence chaotique semble sortir d’un film de science-fiction. A son ouverture en Juin 1986, on y trouvait une salle de cinéma indépendante, le Cinema Rise (シネマライズ), qui s’était spécialisée pendant près de 30 ans dans les films d’auteur et le cinéma international. En Novembre 2010, l’espace Rise X, qui était pendant quelques années une petite salle en sous-sol équipée pour la projection numérique, ferme ses portes pour être remplacée par la salle de concert WWW. La salle WWW que nous connaissons maintenant a conservé la configuration en gradins de l’ancienne salle de cinéma. J’avais d’ailleurs apprécié cet agencement lors du concert de a子. Cinema Rise ferma définitivement en Janvier 2016, et en Septembre de cette même année, l’ancien cinéma fut remplacé par une deuxième salle de concert nommée WWW X et située au 2ème étage. Le concert inaugural était celui de cero. WWW existait donc déjà six ans avant la fermeture définitive de Cinema Rise. Le RISE Building est bordée par la petite rue piétonne Spain-zaka qui remonte vers le Departement Store PARCO. Cette approche souvent encombrée par la foule permet cependant d’apprécier les formes particulières et l’architecture distinctes du bâtiment. Je remonte de temps en temps cette rue exprès pour regarder le building. J’ai d’ailleurs pris de nombreuses photographies depuis cette rue. Depuis la rue desservant PARCO, la photographie du RISE building que je préfère reste celle prise en Octobre 2009 pour l’épisode 10 de ma série Made in Tokyo Series. Sur les affiches du cinéma RISE ce mois là, on y montrait le film Air Doll (空気人形) du réalisateur Hirokazu Kore-eda avec dans le rôle principal Bae Doona (배두나), qui joua avant cela dans le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) dont j’ai déjà parlé, et le film The Limits of Control (リミッツ・オブ・コントロール) de Jim Jarmusch. Sur une autre photographie du cinéma RISE que j’avais pris en Mars 2006, on y montrait deux films de 2005, Last Days de Gus Van Sant et Brokeback Mountain d’Ang Lee.

Je mentionnais le neuvième étage du building Hikarie à Shibuya car j’y étais pour voir l’exposition de photographies I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now (まなざしの奇跡 日本女性写真家の冒険). L’exposition, se tenant du 4 juillet au 26 août 2026 au Hikarie Hall, présente environ 200 œuvres de 30 photographes japonaises majeures, des années 1950 à aujourd’hui. L’exposition présentant exclusivement le travail de femmes photographes japonaises est née d’un livre bilingue anglais-français I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now, publié par Aperture en 2024, et accompagné d’une exposition aux Rencontres d’Arles. L’exposition a ensuite circulé internationalement avant d’arriver finalement au Japon. Elle entend replacer le travail des femmes dans l’histoire de la photographie japonaise d’après-guerre traditionnellement racontée à travers des photographes hommes comme Nobuyoshi Araki (荒木経惟), Daido Moriyama (森山大道), Shōmei Tōmatsu (東松照明), Eikoh Hosoe (細江英公) entre autres. Parmi les photographes présentées, je connaissais les photographies d’un certain nombre d’entre elles, notamment celles de Miyako Ishiuchi (石内都). J’avais déjà vu quelques unes de ses photographies axées sur les objets, les traces corporelles, la mémoire (de sa mère notamment) lors de l’exposition Mother’s en 2006, au Musée de la photographie à Yebisu Garden Place. Je connaissais également les collages photographiques surréalistes réalisés par Toshiko Okanoue (岡上淑子) dès les années 1950, pour les avoir vu lors de l’exposition Le miracle du silence en 2019, au Tokyo Metropolitan Teien Art Museum près de la station de Meguro. Lors de cette exposition, j’ai beaucoup aimé la série Elevator Girls de Miwa Yanagi (やなぎみわ) transformant des grands espaces commerciaux en environnements dystopiques et théâtraux. Je connaissais cette photographe depuis l’exposition The Incredible Tale of the Innocent Old Lady and the Hertlass Youg Girl au Hara Museum vue en 2005. Plus récemment, j’avais découvert les auto-portraits de Mari Katayama (片山真理) lors de l’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) qui se déroulait au TOKYO NODE de Toranomon Hills. Ses prothèses pour pallier à un handicap entraient en résonance avec les corps synthétiques des cyborg du manga de Masamune Shirow. On trouvait bien entendu d’autres figures importantes de la photographie japonaise comme Rinko Kawauchi (川内倫子), dont j’avais vu il y a quelques années la grande exposition M/E On this sphere Endlessly interlinking à la galerie d’art de Tokyo Opera City à Shinjuku, et Mika Ninagawa (蜷川実花) dont je parle assez souvent pour ses œuvres photographiques et films. Ninagawa présentait une série de photographies en noir et blanc intitulée Dancing with Shadows in the Light, datant de 2024. C’est une œuvre assez différente de l’image typique de Ninagawa avec une photographie jouant sur les couleurs saturées et explosives de fleurs notamment et ses photographies très vives de personnalités vues par exemple dans son livre éponyme sorti en Octobre 2010. Cette série au Hikarie Hall s’oriente davantage vers une réflexion sur la lumière et est aussi belle que fascinante.

Je parlais de Ghost in the Shell ci-dessus ce qui me donne une bonne transition vers le nouveau single GO GHOST de King GNU qui est utilisé comme thème d’ouverture de la série animée sortie un peu plus tôt cette année. Le morceau, sorti le 29 juillet 2026, a été écrit et composé par Daiki Tsuneta (常田大希). Bien qu’il soit assez court, avec un peu moins de 3 minutes, il est dense et pas aussi agressivement accrocheur que les derniers morceaux du groupe. Il est très intéressant dans sa composition car il ressemble à un morceau de King GNU, notamment avec le chant très présent et immédiatement reconnaissable de Satoru Iguchi (井口理), mais il intègre en même temps les éléments de l’univers de Ghost in the Shell. Je pense en particulier à son introduction composée d’une chorale aux accents ethniques qui rappelle immédiatement la bande originale composée par Kenji Kawai (川井憲次) pour le premier film d’animation Ghost in the Shell de Mamoru Oshii sorti en 1995. Le morceau emblématique du film intitulé 謡 I – Making of Cyborg se base sur des chants traditionnels japonais, avec des harmonies inspirées des chants polyphoniques bulgares. On retrouve cette atmosphère dès l’introduction de GO GHOST, ce qui nous plonge tout de suite dans l’univers étrange du manga, puis le morceau devient ensuite plus pop. Je gardais en France l’album CD de la bande originale de 1995 acheté à l’époque en import japonais (bien sûr) après avoir vu le film au cinéma, mais je viens de l’amener à Tokyo dans mes bagages. Outre le morceau clé qui se répète sous des formes différentes jusqu’à sa forme la plus aboutie et puissante intitulée 謡 III – Reincarnation, les pistes instrumentales orchestrées par Kenji Kawai sont belles et abstraites, décrivant parfois une ville sombre et froide traversée par des éclats de lumière. Les paroles des morceaux chantés ont été écrites par Kenji Kawai lui-même dans une forme ancienne du japonais, le yamato kotoba, ce qui donne à la musique du film une ambiance à la fois ancienne et totalement futuriste correspondant très bien à l’univers du film. Cette OST de 1995 se termine par un morceau bonus inattendu très différent du reste de l’album. Il s’intitule See You Everyday (每天見一見!) et est chanté en cantonais par la hongkongaise Fang Ka Wing (方嘉詠). Il a également été composé par Kenji Kawai mais son approche est complètement pop. Ça peut paraître étonnant de terminer cet album par un morceau de cantopop, mais il faut se rappeler que la ville futuriste représentée par Mamoru Oshii ressemble à métropole asiatique multiculturelle telle que Hong Kong où il avait été faire des repérages. See You Everyday n’était pourtant pas utilisée au générique de fin du film en version originale japonaise, il s’agissait plutôt de 謡III – Reincarnation mentionné plus haut. Comme je le mentionnais dans un billet récent, le générique final de la version internationale était lui accompagné de One Minute Warning de Passengers (le projet de U2 et Brian Eno). J’ai en tout cas un plaisir immense de redécouvrir soudainement See You Everyday de Fang Ka Wing. Je l’ai tellement écouté il y a trente ans que je l’adore. En le réécoutant maintenant en boucle, je me dis que cette pop enjouée correspond en fait assez bien à l’aspect par moments un peu loufoque du manga original, conservé dans la version animée récente mais totalement absente du film de 1995.

J’ai découvert par hasard à la radio le morceau Hello, my name is… de Tempalay et c’était une excellente surprise. Il s’agit du morceau d’ouverture de leur prochain album ATOMEW qui sortira le 2 Septembre 2026. Le morceau long de six minutes a une approche très expérimentale qui m’a beaucoup surpris même si je ne connais pas très bien le groupe, groupe qui m’a tout de même toujours intéressé notamment par la présence d’AAAMYYY. Je ne savais pas que Tempalay avait ce genre de sons en eux, et je me dis maintenant que j’ai peut être eu tord de ne pas assez m’y intéresser. Ce morceau change complètement la perception que j’ai du groupe et si l’ensemble de l’album suit ce type d’expérimentations musicales extrêmement inspirées, je signerais tout de suite. Bon, l’autre single sorti de l’album, I DON’T WANNA DIE!, est entre guillemets plus classique mais comme il est chanté principalement par AAAMYYY, on y retrouve cette instabilité vocale que j’aime tant. Hitsuji Bungaku (羊文学) sort un nouveau single et c’est toujours une bonne surprise. Keep Walking est sorti le 29 Juillet 2026 et une bonne mise en jambe pour nous préparer au concert qu’on ira voir un peu plus tard cette année. Le morceau est moins abrasif que le précédent Dogs, et je dirais que c’est du pur jus Hitsuji Bungaku, avec des guitares très présentes et la voix de Moeka puissante et tout simplement inimitable. Une autre bonne surprise est de découvrir un nouveau single de Miyuna (みゆな). Il s’intitule Nothing Ever Works Out (なにもうまくいかない) et est sorti le 1er Juillet 2026. Je n’arrive pas trop à suivre le fil de sa carrière musicale car elle ne sort pas beaucoup de nouveaux singles, participe à des concours de chant en Asie (qu’elle gagne), et continue ses tournées dans des petites salles sans pourtant annoncer de nouveaux albums. Nothing Ever Works Out me plaît beaucoup pour sa structure atypique qui se rapproche un peu de son sublime album Guidance (2022). Le nouveau single electro-pop met en valeur sa voix changeante, qui ressemble même à celle d’Utada Hikaru à mi-morceau. Je souhaite vraiment qu’elle sorte un prochain album sur cette lancée.

エスプレッソってすげぇ苦ぇ

Nous avons célébré la fête des mères avec une semaine de retard dans un restaurant de l’hôtel Kitano à Nagatachō. L’endroit m’avait intrigué après être passé plusieurs fois devant. Le restaurant était plutôt calme, ce qui était bienvenu. Au même étage que le restaurant où nous avons déjeuné, se trouve un lounge faisant salon de thé. Il est ouvert sur un étroit patio composé d’un petit jardin de bambous. Depuis le restaurant, on passe devant ce salon de thé pour rejoindre l’ascenseur et l’escalier descendant au rez-de-chaussée. En passant, je vois un homme assis à une table du salon ressemblant étrangement au chanteur Eikichi Yazawa (矢沢永吉), figure mythique du rock japonais. Je pense me tromper car je peine à imaginer qu’il soit tout simplement assis à une table d’un salon de thé, ouvert sur un patio à la vue de tous. Sa gestuelle que j’entrevois pendant les quelques secondes où je passe devant le lounge me fait pourtant dire qu’il lui ressemble beaucoup. Alors que je dois le regarder un peu trop attentivement, il me regarde également pendant une demi-seconde. Je prétends ensuite avoir oublié quelque chose au restaurant pour retourner sur mes pas et repasser une nouvelle fois devant ce lounge. L’homme ressemble vraiment à Ei-chan (永ちゃん) mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment de lui. Ça me paraît possible après tout car cet hôtel est plutôt tranquille et quasiment désert à cette heure là. Une fois redescendu au rez-de-chaussée, je fais part de cette impression à Mari qui me croit à peine. Pourtant, lorsque nous sortons de l’hôtel pour rejoindre le parking, le voilà maintenant sorti dehors sur le trottoir portant un masque blanc et attendant qu’une voiture vienne le chercher. Mari me confirme qu’il s’agit bien de Eikichi Yazawa. Elle a reconnu ses yeux. Fut une époque où elle appréciait Ei-chan et elle l’a même déjà vu en concert. J’accepte donc sa confirmation. Je ne peux pas dire que je connaisse vraiment la musique de Eikichi Yazawa mais il est tellement connu qu’il est difficile de passer à côté de certains de ses morceaux les plus emblématiques. Il m’arrive parfois de voir des personnalités au hasard des rues mais je pense toujours me tromper et simplement voir une personne ressemblante. Il y a plusieurs semaines, j’ai pensé reconnaître Miyuna (みゆな), que j’ai vu en concert il y a quelques années, dans le grand supermarché CostCo de Kawasaki. Tout en me disant que je devais me tromper, la ressemblance de son visage et de sa coupe de cheveux et sa manière d’être m’avaient interrogé. J’avais vu dans cette personne une certaine aura qu’on explique pas, notamment dans la manière par laquelle elle interagissait avec les quelques personnes qui l’accompagnaient. Je n’en serais cependant jamais certain. Sur le moment, j’avais même regretté de ne pas avoir porté mon t-shirt noir de sa tournée Guidance, ce qui aurait peut-être attiré son regard et conforté mon impression.

Il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre réalité et fiction sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram et Threads. J’ai l’impression assez désagréable qu’une partie des images qu’on peut y voir sont générées par intelligence artificielle, sans que cela soit annoncé clairement. Je me retrouve ainsi régulièrement à essayer de deviner si la photographie que je vois est réelle ou fictive, et c’est de plus en plus difficile de faire la part des choses. Expérimenter avec la création d’images artificielles m’a fait comprendre la simplicité par laquelle on peut les créer. Je n’ai pas de soucis avec les images artificielles lorsqu’elles sont clairement annotées comme telle. Une des conséquences à cela est que j’ai fini par m’éloigner progressivement des réseaux sociaux, d’une manière assez naturelle d’ailleurs. J’utilise pourtant très souvent les outils AI, notamment ChatGPT, pour assouvir mon besoin de connaissances sur les sujets qui m’intéressent. Il faut pourtant tout prendre avec des pincettes, les erreurs étant encore nombreuses. Il n’est pas rare que je procède à une confirmation sur Google Search ou sur l’AI intégré Gemini. Il n’empêche que j’aurais du mal à me passer de ces outils maintenant. Il m’arrive de temps en temps de créer des photographies artificielles et de les montrer dans des billets que je prends soin d’annoter comme faisant intervenir l’intelligence artificielle. Au delà du visuel, je les utilise comme déclencheur d’inspiration pour mes textes fantaisistes du Tokyo Parallèle. Je ne sais pas encore où ces textes vont m’amener mais j’entrevois depuis quelques temps qu’ils font partie d’un tout. Les liens se forment progressivement entre ces textes, comme un puzzle que j’assemble pièce après pièce. Tout ceci deviendra peut-être un jour un ensemble cohérent que je pourrais articuler dans un livre.

Made in Tokyo vient tout juste d’avoir 23 ans (Yeaaah!). Cela représente 2658 billets publiés et environ 6531 commentaires (en incluant les miens en réponse). Les statistiques de WordPress montrent les billets qui ont été vus chaque jour et certains sont parfois très anciens. Rien qu’en lisant le titre, j’arrive étonnement assez bien à me souvenir des quelques photographies que chaque billet contient. J’aime aussi parfois réouvrir certains billets anciens pour les relire et constater les réactions des visiteurs de l’époque. Je ne pense pas que les visiteurs que j’avais il y a vingt ans, à l’apogée des plateformes blog, me suivent encore maintenant. Certains visiteurs laissaient même un commentaire à chacun de mes billets, puis ont disparu soudainement sans dire au revoir, très certainement attrapés par d’autres priorités dans leurs vies. En relisant certains commentaires de ces anciens billets, il m’arrive régulièrement de me demander ce que ces visiteurs sont devenus. Je regrette que certains d’entre eux aient complètement disparu, avec leur blog parfois. Ce sont des phases, certains prennent le train en route puis descendent à une station. Le train continue sa route inexorablement vers une destination inconnue. Ça fait 23 ans qu’il roule tranquillement mais à un rythme soutenu. N’hésitez pas à prendre quelques minutes pour saluer et discuter avec le conducteur.

Les deux photographies ci-dessus ont été prises dans les jardins de l’ancienne demeure Iwasaki-Tei (旧岩崎邸庭園) du fondateur du groupe financier Mitsubishi, Hisaya Iwasaki. Elle a été conçue par l’architecte anglais Josiah Conder en 1896. Nous l’avions déjà visité une fois en 2004. Il y a 22 ans, on pouvait prendre des photos à l’intérieur, ce qui n’est plus possible maintenant. Je me demande quelle en est la raison. En plus de vingt ans, le paysage autour de la demeure a changé avec de nouveaux immeubles venant perturber la vue. Les deux barres d’immeubles de la deuxième photographie sont plus anciennes et étaient déjà présentes à notre premier passage. Les lignes d’air-conditionnés accrochées aux façades des murs m’interrogent. Que se passe t’il lorsqu’un problème technique nécessite une réparation ou un remplacement.

Je ne sais plus quel détour m’a amené vers l’album Shintai to Uta Dake no Kankei (身体と歌だけの関係) de Hi-Posi (ハイポジ), sorti en 1995. Hi-Posi est un groupe japonais formé en 1988 autour de la chanteuse et compositrice Miho Moribayashi (もりばやしみほ). Il est souvent associé au mouvement Shibuya-kei des années 1990, mais je trouve l’univers du groupe beaucoup plus étrange et personnel que ce que j’imagine du style pop rétro chic du mouvement Shibuya-Kei. Le nom du groupe m’était familier depuis très longtemps. J’ai d’abord pensé avoir entendu parlé de Hi-Posi sur le blog collaboratif néojaponisme fondé par W. David Marx, mais il n’en parle en fait pas malgré l’intérêt poussé de ce blog pour le mouvement Shibuya-Kei. Relire en diagonale quelques billets de ce blog malheureusement inactif depuis de nombreuses années me rappelle toute l’érudition de son auteur et des commentateurs réguliers, que je lisais à l’époque avec un œil attentif. La musique de Hi-Posi sur cet album Shintai to Uta Dake no Kankei mélange différents styles, un peu de techno-pop, des sons tournés vers le trip-hop, du ska… dans une pop minimaliste portée par la voix douce et hypnotique de Miho Moribayashi. Sa voix un peu enfantine et naïve nous amène dans un monde de rêve trouble emprunt de mélancolie. Le morceau titre de l’album fait presque 10 minutes et c’est le chef d’œuvre de cet album qui est souvent considéré comme étant le meilleur de Hi-Posi. J’ai également un faible pour le morceau Ato Nan Nichi (あと何日) qui est sublime de sensibilité. Je pense que ce morceau est une bonne porte d’entrée vers l’album. Le reste est dans le même esprit, hors du temps et de l’espace, dans un mélange improbable entre comptine expérimentale et dream pop japonaise des années 1990.

J’ai été troublé par le film Namibia no Sabaku (ナミビアの砂漠), vu sur Netflix il y a quelques semaines. J’avais en tête de voir ce film depuis son apparition sur la plateforme mais j’attendais d’être dans de bonnes conditions de visionnage. Il s‘agit d’un drame psychologique sorti en 2024, réalisé par Yoko Yamanaka (山中瑶子). On suit la jeune Kana, âgée de 21 ans, dans ses relations sentimentales et dans sa profonde instabilité émotionnelle qui se révèle progressivement. Elle est interprétée par l’actrice Yūmi Kawai (河合優実). Elle est particulièrement marquante dans ce rôle pour son côté extrêmement naturel et imprévisible. Kana est à la fois attachante et drôle, mais en même temps cruelle et inquiétante. Le jeu remarquable de l’actrice est un des grands intérêts du film. Le titre faisant référence au désert de Namibie entend représenter l’état d’être de Kana, un espace brûlant et solitaire. Le film arrive formidablement à nous faire toucher du doigt les sentiments d’instabilité émotionnelle, tout en ne cherchant pas simplifier psychologiquement son héroïne. Le film peut faire penser à un documentaire dans certaines scènes mais garde une approche très stylisée. La justesse du jeu de Yūmi Kawai m’a touché, et j’y ai pensé longtemps après avoir vu le film. Je le garde en mémoire dans la série des films japonais qui m’ont marqué, à un rang proche de films comme Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi (濱口竜介), Nobody Knows (誰も知らない) de Hirokazu Kore-Eda (是枝裕和) et All about Lily Chouchou (リリイ・シュシュのすべて) de Shunji Iwai (岩井俊二). En fait, j’avais initialement en tête de voir Namibia no Sabaku car j’avais remarqué Yūmi Kawai dans un drama télévisé intitulé Extremely Inappropriate! (不適切にもほどがある!) que je n’ai pourtant regardé que très distraitement. On y raconte l’histoire d’un homme, interprété par Sadawo Abe (阿部 サダヲ), faisant des aller-retours dans le temps entre 1986 (ère Showa era d’où il vient) et 2024 (ère Reiwa actuelle). Yūmi Kawai y joue sa fille, en lycéenne des années 1980, et beaucoup avaient remarqué sa ressemblance frappante avec Momoe Yamaguchi, au point de la surnommer « Momoe-chan de l’ère Reiwa ». Cette ressemblance m’avait également interpellé, d’autant plus que Momoe Yamaguchi est la seule idole de l’ère Showa que j’apprécie.

Les méandres des internets m’amènent ensuite vers la musique du duo féminin de hip-hop et pop japonais HALCALI avec leur premier album Halcali Bacon sorti en 2003. HALCALI était assez populaire au début des années 2000 avec quelques gros succès comme le single Tandem (タンデム). Ceux et celles qui étaient au Japon à cette époque là le connaissent très certainement. Je le réécoute maintenant avec une certaine nostalgie de cette époque insouciante, mais avec une oreille nouvelle. Pourquoi avoir envie maintenant de réécouter ce groupe? La raison est simple, Miho Moribayashi de Hi-Posi, que j’évoquais ci-dessus, a en fait écrit entièrement un des morceaux de cet album, le dernier intitulé Tsuzuki Mayonaka no Ground (続・真夜中のグランド). Les fils et les aiguilles m’ont donc amené vers le hip-hop de HALCALI, qui m’avait déjà assez plu à l’époque, sans pourtant le découvrir plus en avant. Le groupe HALCALI, originaire de l’arrondissement de Meguro à Tokyo, est composé de Haruka (Halca) et Yukari (Yucali). Le nom du groupe est donc tout simplement une fusion de leurs deux prénoms. Le duo a été remarqué, lors d’un concours de rap féminin au début des années 2000, par le collectif appelé O.T.F composé des membres de RIP SLYME, RYO-Z et DJ FUMIYA. O.T.F, pour Oshare Track Factory (オシャレ・トラック・ファクトリー), a ensuite produit les débuts de HALCALI, notamment la majeure partie de l’album Halcali Bacon. On trouve chez HALCALI et sur cet album, un hip-hop old-school mélangé à une pop très colorée pleine d’humour. Le tout est très spontané, un peu chaotique mais très ludique, avec une pointe d’excentricité bienvenue. Je suis en fait très surpris d’accrocher maintenant à la totalité des morceaux, dont certains comme Giri Giri Surf Rider (ギリギリ・サーフライダー), Ah HALCALI Sensation (嗚呼ハルカリセンセーション) et Otsukare Summer (おつかれSUMMER) sont vraiment excellents. Il faut dire qu’elles maîtrisent extrêmement bien leur flot et les compositions musicales parfois un peu délirantes sont très bonnes, nous ramenant joyeusement au cœur des années 2000.

I’m a girl 未来からやって来た

A l’intérieur du grand magasin Mitsukoshi à Nihonbashi, on peut voir dans le hall central la grande statue de Magokoro représentant une déesse céleste. C’est une une sculpture imposante d’environ 11 mètres de haut, sculptée dans du cyprès japonais Hinoki vieux d’environ 500 ans, peinte avec des pigments naturels et décorée de métaux précieux et de pierres. Elle a été conçue en 1960 par l’artiste Gengen Satō (佐藤玄々) pour célébrer le 50ᵉ anniversaire du grand magasin. Le nom de la statue signifie sincérité et entend refléter l’esprit du service caractérisant l’établissement. Le sculpteur Gengen Satō est né le 18 août 1888 à Fukushima et est mort le 14 septembre 1963, soit quelques années seulement après avoir accompli la statue de Magokoro. Cette œuvre artistique majeure vaut clairement le détour. Je l’ai déjà vu plusieurs fois, et même montré en photo sur ce blog, mais c’est la première fois que je m’intéresse à son dos qui nous montre également des détails richement décorés tout simplement impressionnants. Dans le dos de Magokoro, on suit les oiseaux voler en file indienne autour d’un oeil entouré de feu. La beauté des formes et des couleurs rend cette œuvre tout à fait exceptionnelle.

Les jardins du grand hôtel New Otani à Akasaka sont toujours impeccable. Alors que la plupart des très grands hôtels de Tokyo ont subi des mises à jour importantes et même des reconstructions complètes comme pour l’hôtel Okura, le New Otani a lui conservé tout son charme de l’époque Showa. Cette atmosphère datée est particulièrement notable dans l’arcade commerçante au sous-sol et le long de la grande allée qui borde le lounge au rez-de-chaussée. J’aime beaucoup le fait qu’il n’ait subi aucune modification importante. On n’est pas forcément obligé de tout moderniser et standardiser. Le vintage Showa devrait être conservé car je suis sûr que nombreux sont ceux qui trouvent un certain réconfort dans ces anciennes esthétiques. L’hôtel New Otani Tokyo a ouvert ses portes en Septembre 1964, juste avant les Jeux Olympiques de Tokyo de 1964, pour accueillir les visiteurs internationaux. Une partie du complexe, composée d’une grande tour aux formes arrondies nommée Garden Tower, est un peu plus récente et date de 1974. Dans les hôtels de cette époque, je garde également à l’esprit l’hôtel Tokoen conçu en 1964 par l’architecte métaboliste Kiyonori Kikutake. Je ne sais pas par contre si j’aurais un jour l’occasion de le voir et d’y séjourner car il se trouve un peu loin de Tokyo, dans la préfecture de Tottori.

J’ai été charmé par le film japonais River, Nagarenaide yo (リバー、流れないでよ) du réalisateur Junta Yamaguchi (山口淳太), sorti en 2023 mais également disponible depuis peu sur Netflix. Le film mêle comédie et science-fiction, et sa structure se base sur une séquence temporelle répétée de deux minutes. Dans un ryokan du village de Kibune près de Kyoto, une jeune serveuse prénommée Mikoto, interprétée brillamment par Riko Fujitani (藤谷理子), se rend compte que le temps se répète toutes les deux minutes après avoir observé un peu trop intensément le cours de la rivière coulant le long du ryokan. Tous les personnages, le personnel du ryokan et les clients, se trouvent coincés dans cette boucle temporelle, ce qui laisse libre court à diverses situations absurdes et comiques, car tout se remet à zéro à la fin de chaque boucle temporelle mais tous les personnages conservent leurs souvenirs. Cette situation ressemble un peu au film Un Jour sans fin avec Bill Murray et Andie MacDowell, sauf que dans River, la boucle est beaucoup plus courte et implique tout le monde. C’est particulièrement amusant de voir comment cet événement absurde vient perturber les interactions entre les clients et le personnel du ryokan. L’idée originale et le scénario ont été imaginés par Europe Kikaku (ヨーロッパ企画), une troupe de théâtre contemporaine japonaise, fondée en 1998 à Kyoto par Makoto Ueda (上田誠) qui en est le directeur artistique. Cette troupe est spécialisée dans les comédies conceptuelles et expérimentales, jouant sur l’absurde du quotidien. Le casting du film se compose en fait principalement des membres de la troupe et le réalisateur Junta Yamaguchi est un collaborateur régulier d’Europe Kikaku. J’étais surpris d’entendre Quruli (くるり) pour le générique de fin, avec un morceau intitulé Smile du EP Sun of love (愛の太陽) également sorti en 2023. Le morceau est sympathique, comme le suggère le titre, mais n’est pas particulièrement mémorable. Le choix du groupe Quruli était en tout cas fort à propos car ils sont également originaires de Kyoto et leur nom signifie « faire un tour ». Ce nom est tout à fait adapter à un film qui se rembobine sans cesse. Le film est assez court et on s’y accroche pour connaître le fin mot de l’histoire, qui est vraiment étonnant.

Je ne sais pas s’il y a un inconscient lien de cause à effet, mais je me suis senti une nouvelle fois attiré par la musique de Quruli. Je connais déjà plusieurs albums du groupe dénichés chez les disquaires Disk Union de Tokyo: Zukan (図鑑) et Team Rock, puis Sayonara Stranger (さよならストレンジャー), Fandelier (ファンデリア) et Antenna (アンテナ). Je continue maintenant avec l’album NIKKI sorti en 2005, qui suit l’album Antenna sorti l’année précédente. Je le trouve au Disk Union de Shin-Ochanomizu et le choisis un peu par hasard parmi les quelques autres albums présents, car le titre de celui-ci m’est familier. Je ne connais par contre aucun de ses titres. Ce n’est pas le meilleur ni le plus mémorable album du groupe, mais il n’en est pas moins très agréable, voire confortable à l’écoute. Il a une approche pop très accessible et immédiate dès la première écoute et c’est certainement ce que les puristes doivent lui reprocher. Quruli n’a jamais été pour moi à la ligne de crête des expérimentations rock mais j’ai toujours considéré leurs albums comme des valeurs sûres. Les mélodies de l’album, au demeurant parfaitement exécutées, sont directes et ont même quelque chose de chaleureux. L’honnêteté et l’immédiateté de l’album sont des caractéristiques en ligne avec l’idée de journal intime du titre de l’album. L’album n’est pas particulièrement aventureux mais couvre plusieurs styles rock, en commençant par un son très britannique sur le premier morceau Bus To Finsbury, qui fait référence à un quartier du Nord de Londres. Musicalement parlant, ce quartier suggère spontanément la scène indie alternative britannique dont Quruli semble s’inspirer. J’avais lu que cet album pouvait être vu comme une référence au rock anglais des Kinks. Je ne connais pas bien ce groupe des années 1960 mais le titre du dixième morceau de NIKKI, Long Tall Sally, reprend en tout cas le titre d’un morceau des Kinks. Long Tall Sally est un des morceaux les plus atypiques de l’album et un de ceux que je préfère. Le meilleur morceau de l’album est tout de même le single Birthday qui est tout de suite très accrocheur. Shigeru Kishida (岸田繁) chante, bien sûr, mais il est accompagné par une voix féminine dans les chœurs. Il s’agit de la chanteuse et compositrice Inotomo originaire de Fukuoka. Le morceau qui suit Omatsuri Wasshoi (お祭りわっしょい) est également assez étrange, mélangeant un thème purement japonais, et un ton de voix qui ressemble un peu à celui de Shutoku Mukai, avec un son qui me rappelle encore une fois le son rock britannique. Le morceau Akai Densha (赤い電車) a quelque chose de ludique dans l’emploi de sons électroniques. Je ne sais pour quelle raison mais je pense à chaque fois à Ichiro Yamaguchi en écoutant ce morceau. Je me demande en fait comment Sakanaction aurait abordé ce morceau. Certains morceaux de l’album comme Baby I Love You ne me plaisent pas beaucoup, mais les bons morceaux sont tout de même nombreux, que ça soit Ameagari (雨上がり), le single Superstar, Tonight is the Night ou les guitares un peu plus lourdes de Nijiiro no Tenshi (虹色の天使). NIKKI n’est pas un album qui changera la face du rock, mais il possède une chaleur immédiate qui nous accueille volontiers.