銀ぶら

La foule des jours normaux est de retour dans les rues de Ginza fermées en partie pour les voitures le dimanche. Je me mélange à cette foule en zigzaguant entre des buildings que je connais bien sans pour autant être un grand spécialiste de Ginza. Je cherche en fait des buildings que je ne connais pas, mais le temps qui m’est imparti est trop court pour explorer des rues que je connais moins. Je reste donc dans le centre en entrant à l’intérieur du grand magasin Ginza6 conçu par l’architecte Yoshio Taniguchi. On doit le design intérieur du complexe au français Gwenael Nicolas. L’intérieur est riche et raffiné, agrémenté d’oeuvres d’art comme ce cerf blanc debout sur des nuages réalisé par le sculpteur Kōhei Nawa. On trouve une librairie Tsutaya dans les derniers étages du grand magasin. j’aime y passer lorsque je suis à Ginza car elle comprend également une petite galerie ouverte montrant des créations artistiques pop. Les livres vendus dans cette librairie ne sont pas forcément différents de ce qu’on peut trouver au Tsutaya de Daikanyama, mais les sélections mises en avant couvrent souvent des sujets artistiques. Je marche également en direction de la station de Shimbashi afin de revoir la petite tour Shizuoka Press and Broadcasting Center in Tokyo construite en 1967. Elle est apparemment en cours de rénovation, recouverte d’un filet grillagé. En passant, j’aperçois diverses choses comme cette carte de visite d’un club de Ginza peut être volontairement oubliée sur le trottoir pour ne pas laisser de traces.

De la même manière qu’en Juin cette année à la sortie de leur dernier album Music et dans des proportions similaires, Tokyo Jihen fait quelques sorties dans les médias ces derniers jours, que ça soit à la télévision, à la radio, dans des magazines musicaux ou sur YouTube. Je fais de mon mieux pour suivre tout cela. Je n’avais au départ pas l’intention d’acheter le double All Time Best Album Sōgō (総合) couplé au Blu-ray Prime Time contenant toutes les vidéos du groupe, mais j’ai changé d’avis après avoir écouté une des émissions radio. Il s’avère que les anciens morceaux de Tokyo Jihen ont reçu une révision, un nouveau mix par l’ingénieur du son en chef Uni. Écouter quelques anciens morceaux à la radio sous ce nouveau mix m’a donné envie d’acheter le Best Album. Les morceaux ne sont bien entendu pas fondamentalement différents mais les techniques de mixages actuelles semblent avoir permis de mettre certains sons en valeur. Il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour réserver cette compilation sur le site d’Universal Store. On y trouvera également les deux nouveaux morceaux Hotoke Dake Toho (仏だけ徒歩) et Genzai to Fukuin (原罪と福), dont je parlais auparavant et que l’on connaît désormais. Il sort donc le 22 Décembre et ça sera mon cadeau de Noël. J’opte donc pour la version du Best Album Sōgō qui contient également le Blu-ray de toutes les vidéos de Tokyo Jihen et une mystérieuse cassette audio avec des remixes, mais je ne suis pas allé jusqu’à commander la version contenant le lecteur analogique de cassettes audio.

Le numéro de Janvier 2022 du magazine musical Rockin’on Japan met Tokyo Jihen en couverture et inclut une série de photos du groupe en tenues hivernales prêts pour le ski ou pour le réveillon au chaud les pieds sous le kotatsu. On voit plutôt le groupe extrêmement sérieux sur scène ou lors des émissions télévisées, et ça me plait bien de les voir s’amuser en photo sur ce magazine. Ça faisait apparemment neuf ans et neuf mois que Tokyo Jihen n’avait pas fait la couverture de Rockin’on. C’était le numéro d’Avril 2012 intitulé Adieu Tokyo Jihen (さらば、東京事変) couvrant la dernière tournée Domestic Bon Voyage de 2012 avant la séparation du groupe. J’écoute aussi en différé sur Radiko les quelques émissions radio où Sheena Ringo est invitée, accompagnée parfois par Toshiki Hata comme sur Tokio Hot 100 sur J-Wave. Sheena ne cache pas le fait que l’idée de cette compilation est d’abord celle de la maison de disques Universal qui a également sélectionné les morceaux présents. C’est amusant de l’entendre dire qu’elle se plaignait à la maison de disques sur la sélection qu’ils ont fait privilégiant les singles plutôt que les morceaux fétiches des fans. On voit donc qu’elle a influencé la sélection finale car des morceaux comme UruUruUruu (うるうるうるう) se trouve dans la playlist finale du best album. Elle commente également dans les émissions que réécouter les morceaux remixés les a tous fait rire, ce qui surprenait à chaque l’interviewer radio. Le rire des membres portent sur le fait que certains sons semblent plus audibles qu’initialement prévu, ce qui réveilla des anciennes discussions des membres du groupe lors de la construction des morceaux. On croît comprendre que certains morceaux se sont construits dans le douleur car chacun était pointilleux sur le son qu’il voulait transmettre. Ceci ne m’étonne pas beaucoup mais je ne pense pas avoir une cette confirmation auparavant. Enfin, ce genre de discussions semblent être typiques de musiciens perfectionnistes. Un commentaire rigolo de Sheena sur le nouveau morceau Hotoke Dake Toho est que Kameda s’est rendu compte bien après avoir commencé à jouer le morceau lors des répétitions que ce titre était un palindrome. La manière de Sheena d’expliquer qu’elle est parfois incomprise était assez amusant.

Tokyo Jihen est déjà passé dans deux émissions télévisées dont Music Station le 3 Décembre pour jouer le nouveau morceau Hotoke Dake Toho. Les tenues du groupe en kimono avant la représentation étaient assez hallucinantes mais c’est vraiment dommage qu’ils n’aient pas gardé ces tenues sur scène pour jouer le nouveau morceau. Ils sont revenus sur la scène de Music Station habillés de manière plus « classique ». On sait que ce morceau composé par Sheena Ringo est assez difficile à interpréter et je trouve qu’Ukigumo n’était pas au meilleur de sa forme, côté voix. J’ai même l’impression que ça a fait sourire Izawa juste à côté. Sheena rattrapait le coup tant bien que mal, mais je n’ai pas trouvé cette interprétation mémorable. Les prestations sur l’émission FNS du 8 Décembre des morceaux Himitsu (秘密) et Genzai to Fukuin (原罪と福), qu’on a découvert ce soir là étaient beaucoup plus réussis et intéressantes. Sur Genzai to Fukuin (原罪と福), Tokyo Jihen étaient entièrement habillés de rouge dans une ambiance chrétienne qui alterne avec celle bouddhiste de Hotoke Dake Toho. Sur Tokio Hot 100 sur J-Wave, Sheena indiquait qu’elle était intéressée par les religions. Sur cette tenue rouge, Sheena porte des grands ailes qui nous font penser que celles de ces débuts sur Kōfukuron (幸福論) ont bien grandi.

Devant l’entrée de l’immeuble Flags de Shinjuku dans lequel on trouve le magasin Tower Records, un petit sapin métallique est installé avec des néons reprenant le logo et les lettrages de Tokyo Jihen. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller y jeter un coup d’oeil. Il y a vraiment un lien particulier entre Sheena Ringo / Tokyo Jihen et cet immeuble contenant Tower Records. Le groupe est d’ailleurs en photo sur la nouvelle affiche “No Music No Life” habillé en noir et blanc comme des médecins. La dernière apparition de Tokyo Jihen sur cette campagne d’affichage de Tower Records date de 2010, il y a donc pratiquement 12 ans. Et pendant ce temps là sur les émissions YouTube Hanakin Night Beyond, Seiji Kameda mange des anguilles unagi après un onsen, Ichiyō Izawa mélange exercices de musculation et gateaux japonais et Toshiki Hata cuisine au bord d’une rivière. Sheena les accompagne souvent et présente à chaque fois faussement sérieusement, toujours dans une tenue différente. Dans ces petites séances YouTube, on en apprend un peu plus sur le groupe et sur les interactions entre les membres. ce sont ces petits moments que je préfère.

sur la petite montagne tokyoïte d’Asukayama

J’allais presqu’oublier cette série de photographies prises au mois de Novembre dans l’arrondissement de Kita, au Nord de Tokyo comme son nom l’indique très bien. Elles sont prises dans le parc de la montagne Asukayama (飛鳥山) sur laquelle sont plantés de nombreux cerisiers. Ils ne sont bien entendu pas en fleurs en cette saison mais on imagine très bien ce lieu fleuri. Le nom Asukayama correspond à celui d’une montagne mais il s’agit plutôt d’une colline dont on ne connait pas précisément la hauteur. Elle serait pourtant évaluée à 25.4m de hauteur, plus petite que la montagne Atagoyama dans l’arrondissement de Minato pourtant réputée comme la plus petite “montagne” de Tokyo. On trouve dans le parc d’Asukayama trois musées de béton conçus par AXS Satow, le Kita City Asukayama Museum, le musée du papier et un musée mémorial dédié à Eiichi Shibusawa (渋沢 栄一) dont l’effigie remplacera celle de Yukichi Fukuzawa sur les futurs billets de 10,000 Yens. Deux anciens bâtiments appartenant autrefois à Eiichi Shibusawa sont d’ailleurs conservés à une des entrées du parc. Il y a beaucoup d’activités sur cette montagne. Les enfants chevauchent des éléphants et partent à la conquête de chateaux médiévaux. Au Nord du parc, un petit monorail appelé Asukayama Park Monorail (飛鳥山公園モノレール) nous permet de descendre jusqu’au niveau de la station Ōji (王子駅) toute proche. C’est le plus court monorail dans lequel je suis monté. Il avance lentement sur une voie courbe. Il faut apprécier chaque secondes car le voyage est très court.

shinjuku backyards

Cette longue marche pendant une journée de congé ensoleillée sur Tokyo se termine ensuite avec Shinjuku. Je pensais continuer encore un peu à marcher le long de l’avenue Meiji pour rejoindre Shibuya mais le courage m’a manqué. Il faut dire que j’ai marché en tout 31,886 pas, ce qui correspond à 19.6km, depuis Tamachi pour traverser le Rainbow Bridge, d’Odaiba jusqu’à Toyosu, dans le quartier de Iidabashi puis de Ichigaya jusqu’au centre de Shinjuku. Je n’avais pas autant marché en une seule journée depuis la visite de mon cousin S. L’envie de marcher pendant longtemps me démangeait depuis un petit moment. La fatigue physique me gagnant toute de même en naviguant au hasard des rues de Shinjuku, j’y trouve moins d’inspiration photographique. Il y a bien cette maison individuelle ronde sans fenêtres qui m’a beaucoup intrigué ou ce petit bar bas de plafond qui semble avoir squatté une place de parking pour s’y installer. La baraque ne semble pas très solide mais doit certainement être là depuis de nombreuses années.

En approchant du centre de Shinjuku, je passe devant une porte métallique beige quelconque comme on en voit souvent placée à l’arrière des buildings. Je l’aperçois au bout d’une petite rue perpendiculaire à celle que j’emprunte. J’y prête d’abord peu d’attention mais je reviens ensuite sur mes pas exprès pour la prendre en photo (la dernière photographie de ce billet), comme si elle cachait un mystère. Le petit escalier entouré de plantes m’intrigue en fait beaucoup. Il est utilisable et permet d’approcher la porte mais des obstacles tels que des plantes envahissantes et un gros paquet en carton viennent tout de même gêner le passage. J’imagine qu’on veut éviter qu’un passant vienne taper à la porte pour découvrir les secrets qui se cachent derrière. Après quelques réflexions en fixant cette porte pendant quelques dizaines de secondes, je me dis qu’elle ressemble à la porte du quartier d’Aoyama dont j’avais déjà parlé auparavant et qui donne accès à un Tokyo parallèle. Ma curiosité me pousse à essayer d’ouvrir cette porte mystérieuse. Il n’y a personne dans la petite rue où je me trouve, mais une improbable affiche du Christ collée sur le mur d’un building me regarde de travers. Il faut que je profite d’un moment de distraction pour monter rapidement l’escalier sans faire tomber le paquet en carton ou un des pots de fleur. Je devrais ensuite pouvoir m’infiltrer à l’intérieur. La porte ne demandait bien entendu qu’à être ouverte. Elle ne m’oppose aucune résistance, mais le grincement émis par les gonds de cette porte métallique me fait dire qu’elle n’a pas dû être utilisée très souvent. Après avoir pénétré à l’intérieur, je referme rapidement la porte derrière moi par peur d’avoir été aperçu. Il n’y a heureusement personne dans cette étroite allée coincée entre deux murs à l’arrière de buildings sans fenêtres. Il y a bien quelques branchages pour gêner le passage mais on doit pouvoir se faufiler. Je remarque rapidement une inscription posée sur le mur immédiatement à droite de la porte. Il est écrit « 新宿の目トンネル ー 入り口 », qui veut dire « Tunnel de l’oeil de Shinjuku – Entrée », sur une plaque métallique blanchâtre qui semble très ancienne, même si j’aurais bien du mal à la dater. Une autre inscription écrite en plus petits caractères et partiellement recouverte par des mousses se trouve en dessous de la plaque. On la remarquerait à peine car seulement deux katakana sont visibles. En grattant légèrement avec un morceau de branche trouvé sur le sol, on parvient finalement à déchiffrer l’inscription en lettres noires. Je ne suis par vraiment surpris en découvrant petit à petit les mots suivants: « パラレル東京観測委員会 », le Comité d’observation du Tokyo parallèle. Il s’agit du même comité que celui du bosquet à Aoyama. Mon intuition était donc bonne. Je ne suis pas du genre intrépide mais je ne peux plus vraiment faire demi-tour maintenant. Je ne sais quelle force me pousse à aller voir un peu plus en avant ce que peut bien cacher ce tunnel de l’oeil de Shinjuku. L’allée étroite dans laquelle je me trouve est plus ombragée que ce que je pouvais imaginer depuis l’extérieur. Il ne fait pourtant pas sombre, et une lumière chaude se diffuse à travers les branchages. Je me sens à couvert dans ce tunnel de verdure, sans crainte d’être vu. L’œil de Shinjuku mentionné sur le vieil écriteau fait peut être référence à l’oeuvre d’art de Yoshiko Miyashita appelée également l’Oeil de Shinjuku (新宿の目). Mais Nishi-Shinjuku me semble bien éloigné de l’endroit où je me trouve maintenant et même un raccourci ne m’amènerait pas jusque là bas. Il ne me reste plus qu’à avancer pour voir. Je peux faire demi-tour à tout moment, même si j’en n’ai pas vraiment envie.

Je n’avais pas remarqué devant moi un petit chat noir au poil lisse et aux yeux clairs. Il n’a pas peur de moi, restant assis à me regarder avec une insistance détachée. Il porte une petite clochette autour du cou ressemblant à celle que pourrait porter Doraemon. On se regarde tous les deux pendant de longues secondes qui paraissent être des minutes. Il n’a pas l’air étonné de me voir dans ce passage. Je ne le suis pas non plus. Après tout, les chats connaissent tout des recoins les plus secrets de la ville. Ils pourraient être d’excellents guides. Peut-être s’agit il de mon guide vers le Tokyo parallèle mentionné sur l’écriteau. Je fais quelques pas dans sa direction et il se retourne pour marcher lui aussi dans la même direction que moi. Il me faut certainement le suivre. Il émet à ce moment précis un miaulement approbateur comme s’il avait entendu mon questionnement interne et souhaitait me répondre. Très bien, je vais te suivre si tu insistes tant. Le chemin est parfois étroit et il faut dégager certaines branches de la main. On passe devant des tuyauteries qu’il faut parfois chevaucher. Le chat noir me laisse assez de temps pour me dépêtrer des obstacles se dressant sur le chemin. Il a l’air très habitué des lieux. Il marque ensuite une pause devant des escaliers descendant vers un couloir beaucoup plus sombre, placé entre des immeubles de béton. Faut il vraiment descendre dans les entrailles de la ville ou devrais-je plutôt faire demi-tour. Je ne vois déjà plus la porte derrière moi, et le chat qui me fixe maintenant des yeux ne me laisse plus beaucoup le choix. Par chance, j’ai avec moi une petite lampe de poche jaune dorée que je garde toujours dans mon sac en cas de tremblement de terre. L’intérieur du tunnel est vide. Une cinquantaine de marches environ nous amènent vers un couloir sous-terrain où circule un air légèrement frais. Je ne suis heureusement pas claustrophobe. Une petite inscription à l’intérieur du couloir indique 1,800m avec une flèche pointant droit devant. A l’intérieur de ce tunnel uniforme rempli de ténèbres, on perd complètement la notion de distance. C’est comme si j’avais perdu toute notion d’orientation. Mais je ne ressens pourtant pas de malaise. Mon guide est devant moi, il me regarde de temps en temps pour vérifier que je le suis bien. Ses yeux brillent dans les ténèbres. Ce petit chat à la clochette de Doraemon ne me veut pas de mal. Une lumière frêle se devine ensuite au loin, dévoilant bientôt des marches montant à nouveau vers la surface. Je n’ai pas l’impression d’avoir marcher 1,800m dans ce tunnel sous-terrain et le chemin doit être encore long avant d’arriver au but. Mais je ne sais pas de quel but il s’agit exactement. Le petit chat sautille en vitesse sur les marches et je suis donc obligé de presser le pas pour le suivre. J’ai l’impression d’entrer maintenant dans un labyrinthe de béton. Le chemin tout aussi étroit qu’au début du périple tourne maintenant à droite puis à gauche, puis à droite encore. Dans mon déboussolement passager, je perds la trace du petit chat qui a dû s’échapper loin devant. Un dernier virage m’amène finalement vers un couloir un peu plus large et éclairé de néons. Enfin la plupart des néons ne fonctionnent plus. Cet espace ressemble à un entrepôt car divers objets empaquetés y sont déposés. L’épaisse couche de poussière me fait penser qu’ils ont été oubliés ici depuis longtemps. On a peut-être même construit des buildings tout autour en oubliant l’existence de cet espace. Il s’agit d’une zone oubliée de la ville, perdue entre les buildings et dans l’épaisseur du trait des cartes. Je sais que l’oeil de Shinjuku est désormais proche. Il se trouve devant moi, je suis même à l’intérieur. Une petite chaise est placée derrière la pupille et invite à s’y asseoir. On peut bien sûr voir à travers l’oeil la foule passagère qui se presse dans le couloir de Nishi-Shinjuku. Personne ne prête attention à l’Oeil de Shinjuku, l’oeuvre d’art de Yoshiko Miyashita qui observe la vie tokyoïte depuis 1969. Du côté intérieur de l’oeil, où je me trouve, on peut lire l’inscription, en anglais cette fois-ci, « Gate of Living ». Ce poste d’observation permet d’observer la vie, d’imaginer ses traumas et ses joies. J’accompagne pendant quelques instants les douleurs et les sourires que je peux entrevoir. Ils me paraissent étrangement réels, comme si je pouvais les afficher clairement sur les visages. Je n’ai pourtant pas ce don. Que faire de ces observations? Toutes ces émotions individuelles vues à travers l’œil s’additionnent et se mélangent dans mon esprit. La dame au teint pâle habillée d’un tailleur noir approchant à pas rapide porte toujours la douleur de la disparition de sa sœur il y a deux ans. L’homme dans la trentaine qui l’a croisé à ce moment là tente de cacher ses difficultés financières qui le pousse à emprunter sans cesse plus que de raison. L’autre jeune fille un peu plus loin est intérieurement pleine de bonheur car elle vient juste de faire la connaissance d’une personne qu’elle trouve exceptionnelle et qu’elle imagine déjà être son petit ami. Le vieux monsieur qui avance lentement ne se plaint pas mais retient intérieurement sa douleur à chaque pas. Je n’arrive pas à déchiffrer sa douleur mais je la vois comme si elle était mienne. Pleins d’emotions individuelles se bousculent les unes contre les autres devant moi et se mélangent dans un brouhaha qui me remplit le cerveau. Je n’arrive pas à les effacer de mon esprit car j’essaie de les comprendre en vain. Le trop-plein d’émotions me donne le vertige. Moi qui ait plutôt l’habitude de marcher dans des rues vides de monde, cette vision me déséquilibre. J’ai l’impression de perdre petit à petit conscience alors que ma vision s’affaiblit et se teint d’un voile blanchâtre. Le flou m’envahît jusqu’à la perte totale de conscience.

Une dame, qui doit avoir à peu près une soixantaine d’années, me tapote doucement sur l’épaule en me disant d’une voix lente et douce « 大丈夫ですか? », est-ce que ça va? J’ai le souvenir un peu effacé d’avoir eu un coup de fatigue soudain alors que je regardais intensément l’Oeil de Shinjuku pour le prendre en photo sous le meilleur angle, avec si possible des passants pressés en premier plan devant mon objectif. Alors que je cherchais à saisir cette foule inexpressive se dépêchant pour rejoindre la station, j’ai tout d’un coup été saisi par des pensées introspectives, comme si l’Oeil de Shinjuku placé devant moi savait des choses me concernant que j’ignorais moi-même. Le malaise qui s’en suivait m’avait poussé à m’asseoir par terre, à même le sol, pour reprendre mes esprits en fermant les yeux quelques instants. La gentille dame s’était inquiétée de mon état et m’avait adressé la parole. Cette journée de marche a peut-être été trop longue pour moi. Je me remets vite debout en remerciant la dame et en évitant de créer des inquiétudes supplémentaires. Il est temps de rentrer chez soi. En quittant les lieux, j’évite l’oeil mais il ne me regarde déjà plus.

curved house in Ushigome Yanagichō

La ligne de métro me dépose ensuite à la station de Ushigome Yanagichō, près d’Ichigaya, car je voulais revoir une maison aux formes courbes et au design particulièrement unique. Cette maison est celle d’une personnalité de la télévision japonaise et l’intérieur a d’ailleurs déjà été montrée dans une émission sur laquelle intervient cette personnalité. J’étais passé voir cette maison pour la première et unique fois en 2007, car un visiteur de ce blog me l’avait indiqué par email. J’aime quand on m’indique spontanément une maison particulière que je ne connais pas ou que je n’ai pas encore trouvé, car ça me donne en quelque sorte une mission à accomplir, dans la mesure où j’ai le temps disponible pour aller la découvrir. Une fois sur place à la sortie de la station de métro, le problème était de retrouver cette maison courbe car je n’avais comme souvent pas noté l’adresse. Il m’a fallu tourner en rond dans le quartier avant de la découvrir. Ce quartier résidentiel a beaucoup changé car des nouvelles résidences ont poussé comme des plantes autour de la maison courbe. Mais on finit tout de même par la trouver, son allure se remarquant de loin depuis la rue. Je m’approche lentement car deux personnes s’affairent devant la maison, l’une en tenue de livreur portant un bouquet d’orchidées qui doit certainement être un cadeau. Cette maison m’a toujours fait penser à un petit sous-marin posé sur un socle, près à partir en exploration dans les profondeurs de la ville. Les hublots à l’étage doivent certainement me donner cette impression maritime. Derrière les hublots, se cache d’ailleurs une piscine, que l’on ne peut pas voir depuis la rue mais que j’avais pu voir dans l’émission télévisée précitée. Le reste de la maison derrière le sous-marin de poche semble de forme beaucoup plus classique mais on ne le devine qu’à peine. Ceci me laisse tout de même penser que la partie courbe de la maison est plutôt destinée à l’apparat et à l’accueil d’invités, tandis que la partie arrière de la maison aux formes plus classiques et certainement plus fonctionnelles doit plutôt être la zone privée. Quatorze ans après mon premier passage, la maison reste en très bon état, même si la couleur des peintures a un peu passé et les murs courbes gris ont été attaqués par les intempéries.

Avec une certaine satisfaction d’avoir vu beaucoup d’architecture remarquable d’Ariake jusqu’à Iidabashi et Ichigaya, je continue encore un peu en marchant jusqu’au centre de Shinjuku. Je connais assez peu les quartiers au delà de Shinjuku et je les découvre par petits morceaux, au hasard des rues. Un des principaux intérêts de marcher dans Tokyo est de découvrir les jonctions entre les grands quartiers, plutôt que ces quartiers en eux-mêmes. On ne découvre pas ces quartiers en métro ou en train, et seule une longue marche le permet vraiment.

Iidabashi Oedo Station par Makoto Sei Watanabe

En continuant ma marche dans les rues de Iidabashi, je voulais ensuite revoir la station de métro de la ligne Oedo, conçue par Makoto Sei Watanabe. J’étais passé la voir pour la première fois en 2005, cinq années après son ouverture le 12 Décembre 2000, mais je n’étais jamais entré à l’intérieur au delà des portes automatiques. Je descends cette fois-ci dans ses profondeurs. Une structure de tubes accompagne les passagers. Cette structure se nomme Web frame et se compose d’une ramification de tubes verts de 7.6cm de diamètre. Sa composition spatiale, dans toute sa complexité, a été auto-générée par ordinateur. Ce réseau de tubes s’étend des portes automatiques à l’entrée jusqu’au niveau des plateformes où circulent les trains, sur une longueur de 2,200m, en surplombant les escaliers et les escalators. Ces tubes représentent en quelque sorte le réseau sous-terrain du métro. A travers cette structure, l’architecte souhaitait rendre visible les structures habituellement enfouies sous terre. Dans cette station Oedo, ce qui attire d’abord le passant est bien entendu la forme organique posée à la surface du sol. Cette structure ressemblant à une plante se nomme Wing et il s’agit avant tout d’une tour de ventilation pour l’ensemble de la station. Les formes organiques de cette plante de science-fiction ont également été conçues par ordinateur. Lorsqu’on pense à l’ensemble de la station, les tubes verts me font penser à des racines venant nourrir la forme végétale poussant à l’extérieur, comme une graine donnant une plante (Architecture as « Seed », comme il écrit sur son site web). L’entrée de cette station est située dans une petite rue, ce qui m’a toujours un peu étonné car les structures de Makoto Sei Watanabe mériteraient d’être plus visible. Comme l’école Aoyama Technical College ou le K-Museum, l’architecture de Makoto Sei Watanabe se trouve à l’écart des grandes artères visibles, sans pour autant être complètement excentrée. Le soucis du détail dans la station d’Oedo est saisissant. Il faut par exemple aller faire un tour aux toilettes entièrement métalliques juste après les portes automatiques. Il faut faire attention à l’agencement apparemment aléatoires des néons au plafond. Il faut également remarquer la création artistique de l’architecte formant un texte flottant en braille intitulé « TACTILE WIND・・・・・brain BRAILLE », inscrit sur un des murs de la station. Les détails sont parfois subtils comme les fines lignes vertes claires sur les murs lisses du dernier tunnel donnant accès aux quais. Makoto Sei Watanabe explique en longueur (et en anglais) la conception de cette station et ses choix de design sur son site web.

Je suis entré exprès dans la station pour voir la structure web frame et la prendre en photo, mais je n’avais pas spécialement l’intention de prendre le métro. Ou puis-je aller maintenant pour continuer cette journée de marche ensoleillée. Il me revient en tête une autre autre architecture très particulière située à quelques stations seulement de là. Ça sera la prochaine étape dans un prochain billet. Et en écrivant ces quelques lignes sur l’architecture inspirante de Makoto Sei Watanabe, me vient soudainement l’envie indescriptible de réécouter la musique de Tomo Akikawabaya, le premier morceau instrumental Rebirth en particulier. Je dois y trouver des similitudes que j’aurais pourtant du mal à expliquer.