







J’avais fait le déplacement exprès jusqu’au quartier de Sendagi situé près de Nezu et de Yanaka. Avant d’arriver à ma destination, je traverse d’abord le parc Sudo (須藤公園) situé à 2 minutes à pieds de la station de Sendagi. Ce petit parc en pente date de l’époque Edo. Le terrain appartenait à cette époque au domaine de Daishōji (大聖寺藩) qui était une branche du domaine de Kaga. Le terrain changea plusieurs fois de mains et fut acheté par l’entrepreneur Sudō Kichizaemon (須藤吉左衛門) en 1889, puis la famille Sudō en fut ensuite don en 1933 à la ville de Tokyo pour en faire un parc. Il en conserve le nom et la composition paysagère est héritée de la propriété de l’ancien daimyō. On y trouve un étang couvert de lotus avec une petite île artificielle, accessible par un pont rouge desservant un minuscule sanctuaire Benzaiten (弁財天社). Le jardin est plutôt agréable et offre une coupure nette avec le paysage résidentiel qui l’entoure.
Je ne suis pourtant pas venu jusqu’ici pour voir ce parc mais pour voir de mes propres yeux la bibliothèque Sudo Memorial Art Library (須藤記念アートライブラリー) conçue par Kengo Kuma (隈研吾). Le bâtiment vient tout juste d’être achevé, mais n’était pas encore ouvert au public à mon passage. Cette nouvelle bibliothèque d’art a été commandée par Yoshino Gypsum (吉野石膏株式会社), une entreprise japonaise spécialisée dans les matériaux de construction à base de plâtre. Elle se trouve sur l’ancien terrain de la résidence de Tsuneo Sudō (須藤恒雄) et Eiichirō Sudō (須藤永一郎), deux anciens présidents de Yoshino Gypsum. Le lieu est donc directement lié à l’histoire de la famille fondatrice de l’entreprise. Le nouvel ensemble conserve certains éléments existants de l’ancienne résidence, notamment le muret en pierre d’Oya qui entoure son enceinte. J’étais en fait venu voir ce muret pour l’effet d’optique que j’avais déjà vu plusieurs fois sur les comptes Instagram spécialisés en architecture japonaise que je suis depuis longtemps. L’effet de flottement des pierres d’Oya au milieu des deux murs est saisissant, même de près. Quand on regarde de très près, on remarque que l’illusion se crée avec de la peinture acrylique appliquée en dégradé sur certaines pierres créant un effet de perspective parfaitement réussi. Les deux œuvres s’intitulent Threshold between Worlds et ont été créées par l’artiste plasticienne Momo Yoshino (吉野もも). L’artiste est née à Tokyo en 1988, diplômée de la Tama Art University en 2012, pour ensuite obtenir un master en peinture à l’huile à l’Université des beaux-arts de Tokyo en 2015. Elle est spécialisée dans les illusions d’optique, jouant sur les formes ce qui donne l’impression que les objets se détachent de leur espace de support. Les pierres du mur de la Sudō Memorial Art Library en sont une bonne illustration, mais son site web montre d’autres exemples intéressants.
Je ne visiterais donc pas cette nouvelle bibliothèque. Je continue un peu par hasard à marcher dans les rues de Sendagi, suivant pendant plusieurs centaines de mètres le défilé d’un matsuri d’automne que je montrerais un peu plus tard. J’arrive jusqu’à la station de Nishi-Nippori puis celle de Nippori, sans m’en rendre vraiment compte. Le paysage urbain est très différent lorsqu’on s’approche des grandes stations de la ligne Yamanote. Les axes autoroutiers et ferroviaires viennent transpercer le paysage, mais je ne m’en plains pas car j’aime aussi ces remplissements excessifs de l’espace urbain lorsqu’il ne reste presque plus de ciel à recouvrir. Je vois ici une analogie avec la musique rock que j’écoutais lors de ce passage urbain où chaque milliseconde de silence est recouverte pour les sons omniprésents des guitares. J’écoutais la musique du groupe Barbican Estate que j’avais été voir en concert le jour d’avant, le Samedi soir à Shibuya.




J’avais déjà parlé sur ces pages du rock psychédélique et expérimental du groupe japonais Barbican Estate basé à Londres depuis 2022, à travers leur album Way Down East sorti en 2021. Cet album m’avait d’ailleurs amené à visiter le complexe Kawaramachi à Kawasaki car un des bâtiments de ce complexe d’appartements à l’architecture brutaliste avait été utilisé pour la photographie de couverture. Le groupe est composé actuellement de Kazuki Toneri (舎人和樹) à la guitare, sitar et autres instruments, et de Miri à basse, flûte et au chant. Comme ils ne se produisent pas souvent au Japon, je n’ai pas voulu manquer l’occasion de leur passage le 26 Septembre 2026, dans la petite salle Park in Park du parc Miyashita à Shibuya. Cette date à Tokyo était la première d’une petite tournée japonaise passant à Kyoto et Nagoya. Pour cette tournée, ils étaient accompagnés du batteur Marco Ninni. Il y avait environ une centaine de personnes dans la salle du Park in Park qui n’était pas pleine, ce qui m’a permis, arrivant avant l’heure d’ouverture, de me placer au premier rang juste devant le guitariste. Il n’y avait pas de place attitrée et les premiers arrivés se sont placés au plus près des instruments tout en maintenant une certaine distance naturelle, jusqu’à ce que Miri nous invite à nous rapprocher. J’ai pensé à un moment que ça pouvait même être gênant pour le guitariste Kazuki Toneri, qui me semble plutôt réservé derrière ses longs cheveux, par rapport à Miri qui est beaucoup plus expressive. Les photographies ci-dessus montrent cette proximité, mais c’est plus frappant sur les courtes vidéos que je montre sur mon compte Instagram. En y repensant, j’aurais dû ajouter en superposition sur la vidéo quelque chose comme « POV: You are standing just in front of the best pyschedic rock guitarist of Japan« , ça m’aurait certainement apporté plus de Like, mais ce n’est pas mon genre, je vous rassure (à vrai dire, ce genre de formulation m’insupporte). Par rapport à celui de Shibuya, le public des concerts de Kyoto et de Nagoya m’a semblé beaucoup plus parsemé. Il faut dire que le groupe, étant installé à Londres, ne doit pas être très connu des milieux indé japonais. Parmi le public, il y avait plusieurs personnes qui semblaient être des amies personnelles du groupe, à en croire les interactions que j’ai pu constater.
Le set de Barbican Estate était précédé du musicien Keisuke Yoshizawa également installé à Londres et ami du groupe. Il est spécialisé dans les musiques atmosphériques et cinématographiques. Certains moments de ses compositions étaient très réussies et nous ont mis en oreille pour le début de la session de Barbican Estate. Le groupe a joué une petite dizaine de morceaux sans rappel final. Ils n’ont pas donné la setlist du concert malgré ma demande en DM sur Instagram. J’ai tout de même reconnu certains morceaux comme celui intitulé White Jazz sur leur album Way Down East, Viscum et Barn Burning sur leur dernier EP Viscum sorti en 2024, puis Song for Derek de leur prochain album Rock Drill qui sortira en Novembre 2026. Ils ont joué en tout trois morceaux de ce nouvel album. J’aime beaucoup Song for Derek qui a une approche un peu plus anglaise du rock, avec un petit air des Strokes de Julian Casablancas sur certains riffs de guitares. Miri a d’ailleurs fait la remarque ouvertement pendant le set que leur son s’était anglicisé après quatre années passées à Londres et avec l’apport du batteur Marco Ninni. Il est certes italien mais il est également installé à Londres et a été membre précédemment d’une groupe britannique de rock psychédélique, nommé Swedish Death Candy. C’est, pour résumer, un italien installé en Angleterre jouant avec des japonais et ancien membre d’un groupe au nom suédois. Il a en tout cas un bon frappé qui entraine rapidement le public réuni en ce Samedi soir à partir de 21h. Je trouve que Barbican Estate excelle particulièrement lorsqu’ils se lancent dans les solos instrumentaux de longs morceaux comme White Jazz ou Reconquista de leur EP The Fall sorti en 2022. J’ai été également très surpris par la puissance vocale de Miri sur le morceau White Jazz. L’ensemble fonctionne très bien et ça fait plaisir à voir. On ressent clairement qu’ils et elle se laissent emporter par leur musique. Malgré la puissance des guitares dont j’ai pu être témoin aux toutes premières loges, le groupe n’est pas dénué d’une délicatesse certaine. Le set a finalement passé assez vite et j’aurais aimé écouter quelques rappels, mais ça ne semblait pas prévu au programme. En plus de l’album Way Down East que je connaissais déjà, j’avais commencé à écouter leurs autres EPs quelques semaines avant ce concert, leur EP éponyme sorti en 2020, puis The Fall en 2022 et Viscum en 2024. Tous prennent pour imagerie des éléments d’architecture. C’est également le cas pour leur nouvel album qui est composé d’une photographie du mémorial d’Ilinden, également connu sous le nom de Makedonium, conçu en 1974 par Jordan et Iskra Grabul, et situé à Kruševo, en Macédoine du Nord.
