L’année 2026 sous le signe du cheval vient juste de commencer et je n’ai pas encore réfléchi aux bonnes résolutions à prendre pour cette nouvelle année. Vu que j’ai renouvelé mon abonnement d’hébergement de Made in Tokyo avec une contrainte d’augmentation de l’espace mémoire, je me sens un peu obligé à continuer une année de plus, la vingt-troisième année pour être plus précis. Cette année, j’aimerais pouvoir avoir assez d’inspiration pour continuer à écrire mes petites fictions, que ça soit la suite du mon histoire du Songe à la lumière, que je n’ai pas beaucoup fait avancer pendant l’année 2025, ou les autres histoires courtes qui me viennent à l’esprit. Écrire ces histoires me procure le plus de satisfaction, mais demande à ce que les bonnes conditions soient réunies, ce qui ne se commande malheureusement pas. En attendant cela, je continue à montrer mes photographies dont certaines, comme celles ci-dessus, sont un peu datées car elles ont été prises l’année dernière.
Nous sommes ici dans le jardin du sanctuaire Samukawa (寒川神社) dans la préfecture de Kanagawa. Ce jardin sacré appelé Kantakeyama Shinen (神嶽山神苑) est un jardin traditionnel japonais situé à l’arrière du bâtiment principal du sanctuaire. Il a été rénové et ouvert au public en 2009. Il est accessible aux visiteurs qui ont effectué une prière Oharai (お祓い) au sanctuaire. Ce rituel dans les sanctuaires shintō est pratiqué pour éliminer les impuretés et les calamités afin de se purifier le corps et l’esprit. Cette étape est nécessaire avant d’accéder au jardin auquel on a donné un caractère sacré. L’endroit est très agréable, composé d’un bassin central et d’une maison de thé dans laquelle on peut faire une pause. On peut y déguster du thé matcha tout en profitant de la vue sur le jardin. Le jardin contient également une scène ishibutai, une scène en pierre utilisée pour des spectacles de danses kagura ou de musique traditionnelle gagaku. Il n’y avait malheureusement pas de représentation lors de notre passage. La visite valait le déplacement d’autant plus que nous avons pu profiter des derniers feuillages d’automne dans un calme admirable.
La musique que j’évoque pour ce premier billet de l’année date également un peu car il s’agit d’une compilation du label YEN sortie en 1985 intitulée YEN Sotsugyo Kinen Album (YEN卒業記念アルバム) et venant conclure les activités du label fondé en 1982 au sein d’Alpha Records par Haruomi Hosono (細野晴臣) et Yukihiro Takahashi (高橋幸宏). Ce label avait été créé avec l’ambition de transformer la scène musicale japonaise en lançant les carrières d’artistes au caractère particulièrement affirmé. Cette aventure n’a duré que trois ans et cette compilation constitue l’aboutissement de cette histoire. Il s’agit d’un album commémoratif, qui ressemble à une cérémonie de remise de diplômes sur le premier morceau God Be With You Till We Meet Again (又会う日まで) regroupant tous les artistes du label. La plupart des morceaux sont des versions remixées ou modifiées des originaux qui sont parfois très connus comme le Rydeen du Yellow Magic Orchestra. L’ensemble est pour le moins éclectique car la techno-pop se mélange à des morceaux très orchestrés. On y trouve par exemple Marronnier Dokuhon (マロニエ読本) qui est un des plus beaux morceaux de Guernica (ゲルニカ). Chaque membre de Guernica propose également un morceau en solo. On y trouve une version réenregistrée de Doto no Renai (怒濤の恋愛) de Jun Togawa (戸川純) qui ouvrait son premier album Tama Hime Sama (玉姫様), un superbe morceau instrumental intitulé Adagietto de Koji Ueno (上野耕路) et un autre étrange morceau intitulé Children market in Xian (西安の子供市場) par Keiichi Ōta (太田螢一), également membre fondateur de Guernica. La musique de ce dernier a été composée par Kōji Ueno, et il est interprété par Makito Hayashi (林牧人), alors âgé de 10 ans, membre de la chorale d’enfants Hibari (et désormais pasteur). Son interprétation est magnifique sur une musique aux airs de l’époque Taishō qui inspire également directement Guernica. La suite des morceaux de Ueno et Ōta est un très beau moment de cet album compilation.
Une des curiosités est le morceau Yume Miru Yakusoku (夢見る約束) composé par Haruomi Hosono pour Jun Togawa sur son deuxième album Kyokutou Ian Shouka (極東慰安唱歌). Il est ici interprété par Haruomi Hosono lui-même. L’autre fondateur du label YEN, Yukihiro Takahashi, apporte également un morceau solo à cette compilation, une version remixée de It’s Gonna Work Out sorti initialement sur son quatrième album What, Me Worry? sorti en 1982. J’aime aussi beaucoup l’étrange morceau rap qui suit Beat The Rap par une troupe nommée Super Eccentric Theater (スーパー・エキセントリック・シアター), prenant l’abréviation de SET. Cette compagnie théâtrale a été fondée en 1979 avec comme figures centrales, le comédien Yūji Miyake (三宅裕司) et l’acteur Yōsuke Saitō (斎藤洋介). En 1983, la troupe s’est faite remarquer par Yukihiro Takahashi lors de ces représentations régulières sur la radio Nippon Broadcasting System (株式会社ニッポン放送). Yukihiro Takahashi y animait également l’émission All Night Nippon (オールナイトニッポン) et les a invité comme intervenants régulier dans son émission, créant ainsi un lien entre le YMO et SET. Je n’avais pas remarqué que les sketches sur l’album Service du Yellow Magic Orchestra de 1983 crédité sous le nom SET, faisaient en fait référence au Super Eccentric Theater. Service est peut-être mon album préféré du YMO mais j’avoue ne jamais écouter ces sketches comiques que je trouve un peu déplacés sur un album de musique. Du fait du rapprochement entre le YMO et SET, je comprends du coup bien mieux la présence du comédien Yūji Miyake sur l’album concept Apogee & Perigee (アポジー&ペリジー) Chō-jikū Korodasutan Ryokōki (超時空コロダスタン旅行記) sorti sur le label YEN, dont j’avais parlé dans un billet précédent.
Sur la compilation YEN Sotsugyo Kinen Album, je retrouve également avec un certain délice la Techno kayō de Miharu Koshi (越美晴) avec un morceau intitulé Petit Paradis, tiré de son album TUTU mais chanté en anglais. J’adore aussi sur cette compilation le morceau Kagami no Naka no Jūgatsu (鏡の中の十月) chanté par Tamao Koike (小池玉緒) et composé par les trois du YMO. Sans citer un à un les dix-sept morceaux de cette compilation, je note aussi les morceaux Modern Living de Test Pattern (テストパターン) et POKALA de Inoyama Land (イノヤマランド). J’écoute cette compilation depuis plusieurs mois en y revenant régulièrement, car son éclectisme et son inventivité permettent d’y revenir sans s’en fatiguer.
Écrire ce texte m’a fait revenir avec un certain plaisir sur les quelques billets que j’avais écrit au sujet de Jun Togawa et des groupes dans lesquels elle avait évolué notamment Yapoos et Guernica: (1) like surging waves, (2) that sweet resignation, (3) 隠れてる人間の姿, (4) comme un archange de lumière à Shinjuku, (5) rain watching, (6) feeling of another world, (7) hysterical lights et (8) かめはめ波. J’avais évoqué sur ces huit billets tous ses albums découverts progressivement avec une fascination certaine et une dedication dans l’écriture qui m’impressionne moi-même. J’avais eu cette même force d’inspiration lorsque j’avais commenté de manière très méthodique la totalité des concerts de Sheena Ringo. Jun Togawa se produit toujours en concerts mais j’hésite toujours à y aller, car je préfère inconsciemment peut-être garder en tête sa voix des années 1980.
Si le coquelicot était un morceau de musique, il serait une œuvre saisissante, brève et fragile, qui se déploie entre innocence et mélancolie et s’éteint en laissant un silence plein de sens, ne supportant pas l’écoute distraite, mais touchant directement le cœur, ne cherchant pas à durer mais existant pour être ressentie et s’effacer en laissant une trace intime.
Nous sommes retournés au sanctuaire de Samukawa (寒川神社) dans la préfecture de Kangawa le jour de l’anniversaire symbolique du Soleil, correspondant au solstice d’été. Ces photographies datent donc du 21 juin 2025 et j’ai essayé de prendre le Soleil en photo à plusieurs occasions car c’est le jour où il brille le plus longtemps. Il a pris différentes formes à travers mon objectif photo dont une forme octogonale, qui m’a paru être de bon augure. Notre première visite au sanctuaire de Samukawa date du début de cette année. Nous voulions cette fois-ci visiter le jardin à l’arrière que nous avions manqué la première fois. Nous avons appris sur place que l’entrée dans ce jardin sacré n’est autorisé qu’à ceux ayant effectué un rituel de purification shintoïste (お祓い) au préalable, ce que nous avons fait mais un peu tard, car les dernières entrées dans le jardin ne peuvent s’effectuer que jusqu’à 15h30. Nous avons tout de même reçu un billet nous permettant d’y accéder directement la prochaine fois, comme quoi cette purification shintoïste n’expire pas le jour même et semble s’étendre après plusieurs mois. Nous tenterons donc d’y revenir une troisième fois prochainement. Peut-être verrais-je cette fois encore les prince et princesses imaginaires qui m’avaient inspiré sur mon premier billet.
Je voulais rendre visite au grand sanctuaire de Samukawa (寒川神社) depuis longtemps. J’ai toujours été un peu refroidi par son nom qui me donne à chaque l’image d’une rivière gelée dans laquelle il faudrait se débattre sans pouvoir en sortir. Cette image est certes un peu extrême et ne nous a pas empêché d’y aller en plein hiver. J’ai en fait été rassuré d’apprendre qu’il n’y avait pas de rivière appelée Samukawa à traverser avant d’atteindre le sanctuaire. Le sanctuaire de Samukawa est le plus important de l’ancienne province de Sagami et portait ainsi le titre d’Ichinomiya (一宮), qui correspond au plus haut rang des sanctuaires d’une province. Les origines du sanctuaire sont plutôt floues et les premières mentions de ce lieu apparaissent à la date de 846 dans le Shoku Nihon Kōki (続日本後紀), qui raconte l’histoire officielle du Japon. Une des raisons pour laquelle nous voulions visiter le sanctuaire de Samukawa en ce début d’année était de voir la structure lumineuse Nebuta empruntée à la préfecture d’Aomori. Depuis 2001, cette grande structure en papier illuminée est montrée sur la porte Shinmon (神門) du sanctuaire pendant la période allant du Nouvel An jusqu’au festival Setsubun ayant lieu en Février. Je n’avais jamais vu de décorations comparables sur un sanctuaire. À droite du hall principal du sanctuaire se trouve un étrange objet en forme de sphère métallique. Il s’agit d’une sphère armillaire, un ancien instrument d’observation astronomique modélisant la sphère céleste. On l’utilisait pour montrer le mouvement apparent des étoiles, du Soleil, en considérant la Terre comme le centre de l’Univers. Des dragons sont placés aux quatre coins de la sphère, suivant la légende selon laquelle les dragons soutiennent le ciel. Nous sommes arrivés au sanctuaire en fin d’après-midi et les lumières se sont allumées dès 16h, ce qui nous a permis d’apprécier la structure Nebuta illuminée.
En ordre d’apparition, Kushinada Hime (奇稲田姫), Nakisawa Megami (泣沢女神), Kukurihime no Mikoto (菊理媛命), Samukawahime no Mikoto (寒川比女命) et Samukawahiko no Mikoto (寒川比古命). Les cinq images ci-dessus sont imaginaires et ont été créées par intelligence artificielle (IA). Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne seraient que pure coïncidence.
Pour confirmer ma première impression, il faisait en effet froid ce jour là à Samukawa. Il y avait une petite foule au sanctuaire, car il s’agissait d’un jour faste Taian (大安). J’aime bien regarder la foule tout en buvant tranquillement un verre d’amazake dans le froid. Il n’y a pas d’alcool dans l’amazake mais c’est parfois tout comme. Le goût légèrement acidulé est par contre inhabituel et deviendrait même addictif, même si ce n’est pas dans mon intention d’en boire plusieurs verres. On trouve un stand d’amazake dans le parc longeant le sanctuaire, près de la boutique de souvenirs et des petits restaurants yatai. Après avoir acheté un gobelet d’amazake chaud, je suis vite revenu dans la grande enceinte du sanctuaire, sur la place entre le hall et la grande porte Shinmon ornée de la structure de papier Nebuta. On est ici à l’abri du vent mais le froid y est tout de même hivernal.
A travers la grande porte du sanctuaire, apparaît soudainement une jeune fille aux cheveux d’or, portant un parasol pour se protéger des rayons du soleil. Elle est habillée d’une robe de froufrous noire et blanche assez ample, comme on peut en voir parfois dans les environs de la rue Takeshita à Harajuku. Sa coiffure avec des broches cubiques jaunes est très intriguante. Sa présence est en décalage avec la foule qui l’entoure, mais personne n’a l’air de la remarquer. Elle avance tranquillement, mais d’un pas assuré. Lorsqu’elle passe devant moi, elle a un sourire franc, un peu figé et détaché, qui donne l’impression qu’elle apprécie le moment présent sans se soucier des choses et des gens qui l’entourent. Elle s’approche ensuite du grand hall du sanctuaire pour effectuer une prière après avoir replié son parasol. Je l’observe dans ses mouvements lents et délicats. Elle se déplace ensuite vers un coin de la place interne au sanctuaire. Elle s’arrête soudainement, se retourne en regardant en direction de la porte Shinmon. Elle semble attendre quelqu’un en position immobile. Son visage innocent est rayonnant et la lumière du soleil vient faire briller ses cheveux d’or. Il est impossible de ne pas la remarquer car c’est un être lumineux dans l’enceinte du sanctuaire, mais personne ne semble y prêter attention.
Je me rends compte rapidement qu’elle n’est pas la seule personne étrange dans l’enceinte du sanctuaire. Étrange n’est peut-être pas le bon terme, mais disons que la présence de cette autre jeune fille habillée d’une robe assez similaire mais avec des cheveux d’une couleur rosée, a quelque chose d’irréel. Leurs styles sont relativement similaires, comme si elles étaient issues d’une même époque et d’un même lieu loin du Japon traditionnel. Je bois une nouvelle gorgée d’amazake tout en observant la scène. Je ressens maintenant une pointe inhabituelle d’épice dans ce breuvage. A chaque gorgée, j’ai l’impression de boire une boisson différente, pas complètement différente, mais subtilement différente. La fille à la robe noire et blanche et à la chevelure rosée ne bouge pas. Elle se tient debout dans un des coins de l’enceinte. Je distingue bien son visage qui est tourné dans ma direction, mais elle ne regarde pas vers moi. On a l’impression qu’elle attend également quelque chose ou quelqu’un. Cette attente a l’air de l’inquiéter si j’en crois l’expression de son visage. En fait, je comprends en la regardant de manière discrète et intermittente ce qui me paraît étrange dans son apparence. Elle ne semble pas être affectée par le froid ambiant. D’apparence, son visage n’est pas attaqué par la froideur de l’air, ce qui me paraît tout à fait étonnant. Il s’agit peut-être d’une divinité prenant une apparence humaine. Cette pensée soudaine me surprend moi-même et me fait même sourire. Il ne faudrait pas que je commence à voir des créatures fantastiques ou fantomatiques à tous les coins de rues. Je bois de nouveau une gorgée d’amazake en serrant bien le gobelet en papier dans mes mains pour me réchauffer, car cette fille aux cheveux rosés me donne soudainement froid. Je bois doucement par petites gorgées car terminer le gobelet trop vite veut dire que je n’aurais plus de source chaude pour me réchauffer les mains et plus d’excuses pour me poser debout ici dans l’enceinte du sanctuaire à chercher et observer des personnes atypiques.
A peine une minute plus tard, apparaît une nouvelle personne attirant mon attention. Elle porte une robe rouge et noire aux motifs en dentelles travaillées avec un diadème en collier et une veste en cuir légère. Ses cheveux sont mi-longs et d’une couleur rougeâtre. Elle me fait vaguement penser à une actrice mais je ne saurais pas dire qui. C’est peut-être sa manière de marcher avec une assurance et une détermination indéniable qui me fait penser qu’elle doit avoir l’habitude d’être regardée. Elle ne fait pourtant pas attention à ce qui l’entoure et marche droit devant elle vers le hall comme si elle était seule sur la grande place. La foule devant elle s’écarte comme par magie, ou on pourrait plutôt dire que le rythme de ses pas lui permet de passer entre les mailles de la foule avec une justesse qui m’impressionne. C’est comme si ses mouvements avaient été précisément prévus, calculés au millimètre, pour éviter les gens devant elle. Son style vestimentaire ressemble à celui des deux autres. J’en viens à me demander si ce sanctuaire n’est pas utilisé comme décor dans un manga populaire, un anime ou peut-être même un film, et que ces trois jeunes filles y viennent habillées comme les personnages de ce supposé manga pour se mettre en quelque sorte en situation. J’aurais envie de demander autour de moi mais personne ne porte une attention quelconque à ces trois filles en costumes. Il n’y avait pas non plus d’écriteau ou d’affiche dans le sanctuaire indiquant une éventuelle utilisation de ce lieu pour un film ou comme décor dans un manga. Les temples et sanctuaires ne cachent en général pas ce genre de informations qui attirent les visiteurs. En me renseignant sur le sanctuaire de Samukawa avant de venir, je n’avais pas non plus lu de mentions à ce sujet. J’avais par contre lu au sujet de l’histoire du sanctuaire, en apprenant que les divinités qui y sont vénérées sont les kamis Samukawa-hiko no mikoto (寒川比古命) et Samukawa-hime no mikoto (寒川比女命), les incarnations masculine et féminine respectivement d’un couple nommé Samukawa Daimyōjin (寒川大明神). Il reste pourtant beaucoup de mystères autour de ces deux divinités, car elles ne sont pas mentionnées dans les textes anciens du Kojiki ou du Nihonshoki. On dit qu’il s’agirait de souverains du début de l’histoire du Japon, mais les détails restent grandement inconnus. Il existe également diverses théories concernant la divinité réellement consacrée au sanctuaire de Samukawa. On évoque divers noms de divinités et de princesses comme Kushinada Hime (奇稲田姫), Nakisawa Megami (泣沢女神) et Kukurihime no Mikoto (菊理媛命). Alors que je me remémore ces théories lues sur internet, il me vient une évidence. Il me semble maintenant évident que les princesses divines des livres anciens se sont données rendez-vous aujourd’hui, jour faste Taian, dans l’enceinte du sanctuaire Samukawa.
Au moment exact de mon éclair de clairvoyance, un autre éclair détone dans le ciel. Le ciel s’est couvert au dessus du sanctuaire. Des nuages épais se sont développés sans que je m’en rende compte, trop occupé à mes réflexions. On distingue dans les nuages des formes longues et sinueuses comme des serpents. On regardant un peu mieux, ce sont plutôt des dragons aux formes floues et mouvantes qui s’entremêlent. Une gueule apparaît parfois puis replonge dans les volumes nuageux. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’à présent mais la sphère armillaire portée par les quatre dragons s’est mise à tourner sur elle-même, à la recherche d’un nouvel équilibre. On distingue trois dragons dans les nuages mais il manque le quatrième pour que l’équilibre céleste ne soit pas perturbé. Je bois sans réfléchir une nouvelle gorgée d’amazake, qui a maintenant un parfum de saké, comme pour marquer le démarrage d’une nouvelle étape. Il n’y a pas de doutes, la jeune fille aux cheveux d’or est Kushinada Hime (奇稲田姫), celle au visage triste et aux cheveux rosés est certainement Nakisawa Megami (泣沢女神). L’assurance de la fille habillée de rouge me fait penser qu’il doit s’agir de Kukurihime no Mikoto (菊理媛命). Mais où sont Samukawahiko no Mikoto (寒川比古命) et Samukawahime no Mikoto (寒川比女命), les véritables divinités du sanctuaire? Je n’en ai aucune idée. Je regarde autour de moi mais je ne vois personne qui pourrait correspondre de près ou de loin à l’image tout à fait arbitraire que je me donne de ces divinités. Elles doivent forcément avoir une personnalité forte pour pouvoir nous protéger contre les mauvais esprits de toutes sortes. Mais les vents célestes continuent à souffler, générés par les mouvements continus des dragons dans le ciel, dans des bruits sourds et incessants. Les trois princesses, qui avaient jusqu’à maintenant des visages angéliques, ont entamé une transformation d’apparence stupéfiante, conditionnée par les forces célestes qui les entourent et les submergent. Leurs visages se déforment en un rictus effrayant qui fait froid dans le dos. Elles ressemblent maintenant à des monstres, qui me fascinent plus qu’ils m’effraient. Je regarde ces événements extraordinaires d’une manière sereine. Je suis de toute façon comme paralysé sur place, sans trouver la force ou même la volonté de faire quelque mouvement que ce soit. Les vents tournoyant font maintenant voler la poussière et le ciel s’est beaucoup assombri. La foule s’est déjà dissipée. Je suis seul à être témoin de ce déchaînement des éléments. La sphère armillaire semble tourner de plus en plus vite sur elle-même dans un bruit fracassant. La tornade au dessus du sanctuaire est violente et bruyante. Elle pourrait tout emporter si elle continuait de cette manière. Le point de saturation est proche. Je le sens maintenant très fortement même si j’ai du mal à saisir les enjeux de ce débordement. Je me tiens fermement d’une main à la rambarde derrière moi, mais les vents ne me bousculent pas vraiment, comme si j’étais préservé pour pouvoir être témoin de ce qui se passe. Les trois divinités devenues monstrueuses se tiennent maintenant figées regardant en direction de la grande porte Shinmon. Elles semblent attendre l’apparition d’une force plus grande qu’elles. Malgré leur apparence nouvelle, je ne ressens aucune animosité entre elles. Ce que je suis en train de voir n’annonce peut-être pas une bataille mais s’avère plutôt être une procession pour l’arrivée prochaine du couple Samukawa Daimyōjin. Il ne me reste plus beaucoup d’amazake dans mon gobelet mais je me retiens de boire ce qui reste, car je veux connaître la suite de cette histoire. J’ai compris qu’il s’agissait d’un révélateur m’ouvrant une porte vers ce monde divin et céleste.
Samukawahime no Mikoto (寒川比女命) entre finalement en scène suivie de Samukawahiko no Mikoto (寒川比古命). Ils marchent l’un à la suite de l’autre d’un pas décidé et rapide, dissipant rapidement les nuages et les bourrasques qui avaient perturbé le sanctuaire. Les trois autres princesses ayant retrouvées leur apparence initiale s’inclinent à leur passage. Je fais de même sans réfléchir. La place devant le grand hall du sanctuaire est vide. La sphère armillaire a freiné son mouvement jusqu’à l’arrêt apparent indiquant un équilibre retrouvé. Les cinq divinités sont maintenant alignées devant le sanctuaire avec le couple Samukawa Daimyōjin au centre. Elles montent les quelques marches de bois puis disparaissent dans la pénombre comme si elles n’avaient jamais vraiment existé. Je bois la dernière gorgée de l’amazake qui restait dans mon gobelet. A ce moment précis, on m’appelle soudainement et je reprends mes esprits. Je semble être le seul à avoir été témoin de cette procession extraordinaire. Enfin, je n’en suis pas sûr car de l’autre côté de la place du sanctuaire, une fille habillée de noir me regarde avec insistance comme si elle comprenait ce que je venais de voir. Elle ressemble beaucoup à Kei, mais je n’en suis pas certain car elle se trouve un peu loin de moi. Je me résonne en me disant que ça ne doit pas être Kei car je n’ai pas encore écrit cette partie de son histoire. A moins qu’elle ne vive maintenant en dehors de mon histoire, vu que je mets beaucoup trop de temps à l’écrire. C’est peut-être même elle qui écrit mon histoire. Cette idée me donne froid dans le dos dans un premier temps. Elle disparaît à son tour me laissant seul avec mon histoire dont j’ai maintenant du mal à percevoir les contours.
Kei se reveille progressivement au son de l’introduction vaporeuse d’une musique Dream Pop émanant des écouteurs de son iPhone. Elle s’était endormie en écoutant une longue émission musicale de la radio anglaise NTS, consacrée au Shoegaze sous toutes ses formes. Dans son rêve, qui n’en était peut-être pas un, les nuages de guitares entremêlées du Shoegaze venaient ajouter une ambiance musicale dramatique à la tourmente qui se déroulait devant ses yeux dans le ciel au dessus du grand sanctuaire de Samukawa.
J’écoute aussi beaucoup, en boucle même dirais-je, deux émissions consacrées au Shoegaze sur NTS Radio. L’une s’intitule NTS Guide to Shoegaze 2K24 et l’autre Liquid Mirror with Olive Kimoto – On the Edges of Shoegaze. Il s’agit en fait de longues playlists de plus d’une heure chacune contenant des morceaux d’inspirations Shoegaze, sous différentes formes incluant la Dream Pop. Je ne connais pas la plupart des groupes présents sur ces deux playlists, à part deux (Slowdive et Yeule) et je suis complètement épaté par la qualité fabuleuse de la sélection. On parle ici de groupes indépendants, très loin du mainstream et par moment très proches de la recherche expérimentale de sons. La constante est une certaine forme de brouillard sonore typique du Shoegaze, mais ça serait très réducteur de se limiter à ce type d’images. On ressent l’influence de MBV sur les sons de guitares instables de certains groupes de ses deux sélections. Ils savent pourtant se réorienter vers d’autres directions en cours de morceau. La musicienne, DJ et artiste multimédia Olive (美真 | みどり) Kimoto présente une des deux émissions, celle intitulée Liquid Mirror. Cette émission est diffusée une fois par mois et va certainement faire partie de mes nouvelles habitudes d’écoute. La confusion et le flou musical du Shoegaze m’a en grande partie inspirée l’histoire ci-dessus, car j’écoutais ces deux playlists pendant l’écriture de certains passages.
NTS nous parle d’un revival du Shoegaze et je suis tout ouïe. J’ai tout de même le sentiment que le style Shoegaze a toujours été présent sans discontinuer au Japon. C’est même très intéressant de voir que Ikkyu Nakajima (中嶋イッキュウ) s’y met également pour le nouveau single intitulé Spark de son projet SUSU(好芻) avec Kanji Yamamoto (山本幹宗). J’ai suivi les différentes directions prises par ce projet et cette incursion dans le monde vaporeux du Shoegaze est vraiment étonnante et enthousiasmante. Le compositeur et guitariste Kanji Yamamoto est également guitariste d’appoint du groupe Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ) de Kazunobu Mineta (峯田和伸) que j’aurais le grand plaisir de voir sur scène le 9 Mai avec Hitsuji Bungaku (羊文学), si tout va bien. La composition du groupe qui a enregistré le morceau Spark avec Ikkyu Nakajima et Kanji Yamamoto est très intéressante. Kentaro Nakao (中尾憲太郎) y joue de la basse et Ahito Inazawa (アヒト・イナザワ) est à la batterie. Ils sont tous les deux anciens membres du groupe Number Girl. Il s’agit d’une belle équipée et ça ne pouvait donner qu’un très bon morceau pour SUSU. Avant d’écouter les émissions radio de NTS, j’avais en fait déjà noté une renaissance du Shoegaze à travers quelques jeunes groupes découverts récemment comme Retriever avec leur EP Attic Ocean. Lorsque j’ai vu pour la première fois la vidéo du single Lilies and Sea tournée dans le centre de Shibuya, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un groupe japonais. En fait non, Retriever est un jeune groupe allemand originaire de Düsseldorf. Ce morceau est très beau tout comme les autres quatre titres composant le EP. En écoutant ces morceaux, j’ai tout de suite remarqué l’influence de Slowdive, et je n’ai ensuite pas été étonné d’apprendre que Simon Scott de Slowdive était en charge du mastering. Le EP Attic Ocean dans son ensemble est une petite pépite Shoegaze nous noyant pendant une petite vingtaine de minutes dans des mondes sonores oniriques et nostalgiques. On s’éloigne ensuite un peu du Shoegaze mais on reste dans le rock alternatif avec une excellente découverte du groupe Anglais English Teacher. J’ai entendu pour la première fois le morceau intitulé The World Biggest Paving Slab sur la radio J-Wave et j’ai tout de suite accroché au style vocal un brin provocateur de la chanteuse Lily Fontaine. « I am the world’s biggest paving slab So watch your fucking feet » nous dit-elle dans le refrain. Ce morceau est tiré de leur premier album This could be Texas sorti le 12 Avril 2024.