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Je continue à marcher après la pluie depuis Aoyama jusqu’à Daikanyama pour terminer ma course à Ebisu devant le petit sanctuaire qui reprend le nom du quartier. Dans les oreilles, quelques morceaux sélectionnés de compilations du magazine web indépendant AVYSS. Je parle régulièrement du magazine AVYSS consacré aux musiques alternatives et underground. Il a été fondé en Juin 2018 par Nobuyuki Sakuma (佐久間宣行) et mêle journalisme musical et organisation d’événements incluant concerts et festivals. Le nom de Nobuyuki Sakuma, également connu sous le nom de CVN, m’est en fait familier depuis de nombreuses années car il est le créateur du groupe Jesse Ruins, évoluant dans des atmosphères dream pop, shoegaze et d’électronique atmosphérique. Jesse Ruins était d’abord un projet solo de Sakuma avant de devenir un duo avec l’arrivée de la chanteuse Nah (Naho Imajima), dont la voix éthérée et fantomatique est une des signatures du groupe. Du groupe j’avais découvert leur premier album Dream Analysis sorti en 2012. Cet album m’avait beaucoup impressionné, voire hypnotisé, et il s’agit très certainement de leur œuvre la plus emblématique, avec des morceaux comme Sofia, le morceau titre Dream Analysis ou encore Shatter the Jewel. Après plusieurs années passées comme musicien, Nobuyuki Sakuma a estimé que les médias japonais parlaient surtout d’artistes déjà établis. AVYSS est né de cette frustration et de la volonté de mettre en avant des scènes encore invisibles.

Je n’écoute pas systématiquement toutes les sorties musicales mentionnées sur AVYSS mais je suis tout de même très attentif à son actualité. J’attendais avec beaucoup de curiosité la double compilation INNER SYNC et HOLLOW HYPE, dont certains noms d’artistes et groupes m’étaient familiers. Les deux compilations sont sortis à quelques jours d’intervalle au tout début du mois de Juillet, INNER SYNC le 1er juillet 2026 et HOLLOW HYPE le 8 juillet 2026. Ces deux albums ont été conçues comme un diptyque autour d’un même thème titré SURVIVE explorant deux façons complémentaires de traverser notre époque.

Le premier volume INNER SYNC est plutôt tourné vers le concept d’introspection. On retrouve dans les créations originales des artistes une forme de mélancolie rock, que j’aime beaucoup en musique. On est sur cette compilation proche des univers dream pop, shoegaze et indie rock. Sur les onze artistes de la playlist, j’en connais quelques uns dont j’ai déjà parlé sur Made in Tokyo, notamment Yuka Nagase (長瀬有花), XAMIYA et Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊). Le morceau de ce dernier groupe intitulé Tsumuruto (つむると) est d’une sensibilité déconcertante. La guitare cristalline de Hidaka (日高) et la voix délicate de Sako (佐古) nous saisissent immédiatement. Le jeune groupe Yureru ha Yūrei, originaire de la préfecture d’Okayama, a également sorti il y a quelques jours un nouveau single intitulé from qui est beaucoup plus énergique mais avec toujours cette même mélancolie latente. La dernière partie de l’album INNER SYNC me plait en fait beaucoup avec ensuite deux formations que je ne connaissais pas: Kosame Chan (小雨ちゃん) avec le morceau Genshisha no Koibito (幻視者の恋人) et Kuyuru (くゆる) avec Soul. Kosame Chan est en fait un projet solo d’une jeune artiste se définissant comme une employée de bureau qui enregistre sa musique chez elle (宅録オフィスレディ). J’aime beaucoup la guitare aérienne pleine de réverbération qui ouvre et accompagne le morceau et la voix très présente de Kosame Chan. On ressent en effet dans cette musique une grande intimité et fragilité, dans un format indie rock qui prend son temps dans le style slowcore. Le morceau intitulé Soul du groupe Kuyuru (くゆる) est en comparaison plus sombre et plus tendu. Il s’agit d’un groupe formé en 2022, composé de cinq membres: Ayana Shimoto (下戸あやな) au chant et guitare, Kōki Tobita (飛田熙) et Ryūta Ueda (上田隆太) aux guitares, Rui Kawase (河瀬塁) à la basse et Wataru Yamaguchi (山口航) à la batterie. On tend beaucoup plus vers le shoegaze notamment sur la deuxième partie du morceau où un mur de bruit envahit tout l’espace. Il s’en échappe tout de même la voix délicate et retenue d’Ayana Shimoto.

Je m’attendais à voir figurer sur cette compilation le groupe de rock indé iVy dont je parle régulièrement sur ces pages, car je vois ce duo souvent associé à AVYSS. Elles étaient notamment mises en avant dans la première édition papier du magazine, sur une longue interview. On retrouvait en fait iVy sur une autre compilation de AVYSS sortie en 2025 sous le nom AVYSS i.e. (アイ・イー) groupant douze reprises de divers artistes et groupes comme ASIAN KUNG-FU GENERATION, Quruli (くるり), Soutaisei Riron (相対性理論), tricot, Ichiko Aoba (青葉市子) entre autres. Les reprises étaient de qualité variable, mais j’ai particulièrement aimé la proposition de iVy, avec CVN à la composition, sur la reprise du morceau Strobolights de Supercar, extrait de leur album Highvision de 2002. La ré-interprétation est très réussie, ce qui n’était pas gagné d’avance car ce morceau est à mon avis un des plus emblématiques de Supercar. Sur cet album compilation, c’est la reprise qui m’a le plus convaincu. Sur la compilation INNER SYNC, j’aurais également bien vu figurer le groupe de rock indé Trooper Salute (トルーパーソリュート) que j’ai découvert avec leur excellent single Zetsuen (絶縁), extrait de l’album Tomodachi ga Imashita (友達がいました) sorti en Juin 2026. Le jeune groupe originaire de Nagoya est né sous sa formation actuelle en Janvier 2024 et se compose de cinq membres: Musashi (ムサシ) au chant, Hayato Komiya (小宮颯斗) aux claviers (également principal compositeur), Junsei Iwai (岩井純成) à la guitare, Ron Sangen (ロン三元) à la basse et Kion Umemura (梅村祈穏) à la batterie. Trooper Salute se définit lui même comme un groupe d’indie rock symphonique. On ressent cette ampleur symphonique sur le morceau Zetsuen. Le titre relativement long de 6 minutes 30s s’ouvre d’abord sur une introduction électronique où la voix de Musashi est découpée et répétée en boucle, créant un effet hypnotique très intéressant. La batterie et les guitares prennent ensuite progressivement toute leur ampleur. J’aime ce duo de voix, en contraste masculin et féminin, et notamment la voix pleine de passion de Musashi. La scène rock indé japonaise fourmillent de groupes très prometteurs comme Trooper Salute, et ce n’est pas le premier que j’écoute qui est originaire de Nagoya.

Le deuxième volet de la compilation AVYSS intitulé HOLLOW HYPE prend une orientation différente vers des sons et des énergies électroniques, hyperpop et hip-hop. On y trouve souvent des sons plus saturés et des rythmiques agressives. Là encore, quelques noms me sont familiers comme celui de l’artiste électronique cyber milkちゃん dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, mais j’y trouve dans l’ensemble moins de morceaux qui m’accrochent vraiment. J’aime assez le morceau electro pop Face to Face de DOGGIE, artiste originaire de Tokyo évoluant à la frontière de l’électronique et du hip-hop. Le morceau suivant intitulé Downer par Elle m’intéresse beaucoup. Elle est un rappeur et chanteur japonais issu de la scène cloud rap, proche de l’écosystème SoundCloud que met régulièrement en avant AVYSS. Le cloud rap est un sous-genre du hip-hop apparu à la fin des années 2000 privilégiant des textures nous donnant l’impression que la musique flotte dans les nuages. Le morceau n’en est pas moins très rythmé. Dans les paroles, il nous parle de diverses choses banales, de ses préférences personnelles comme le fait de rester fidèle à Apple Music malgré la popularité de Spotify, de comparer les boissons Red Bull et Monster, préférant l’un à l’autre, puis il glisse discrètement le fait que Suzu Hirose n’est pas vraiment son type (広瀬すずタイプじゃないんよな). Il ne s’agit à priori pas là d’une critique spécifique contre l’actrice, mais plutôt d’une manière d’affirmer son détachement par rapport aux repères culturels immédiatement reconnaissables, Suzu Hirose étant une des actrices presque unanimement appréciées au Japon. Vers la fin de HOLLOW HYPE, le morceau électronique expérimental OverFloaT de NYANPiPi (ニャンピピ) a une approche assez radicale qui est très intéressant. De cette artiste electro hip-hop qui réalise tout elle-même, je connais le single Queendom, dont l’approche agressive donnait certains airs de ressemblance avec la K-Pop. NYANPiPi est apparemment bilingue japonais-coréen et écrit aussi bien en japonais qu’en coréen, ce qui explique peut être cette impression. Le morceau OverFloaT est par contre très différent et me plaît beaucoup plus, malgré sa courte durée. C’est d’ailleurs une des caractéristiques des quelques morceaux mentionnés ci-dessus sur ce deuxième volet de la compilation, les morceaux font moins de trois minutes.

Sur cette compilation, j’aurais bien imaginé la présence de 嚩ᴴᴬᴷᵁ qui est également proche de la sphère AVYSS. Ça aurait pu être son nouveau morceau publié pour l’instant seulement sur SoundCloud et n’ayant pas encore de titre officiel. 嚩ᴴᴬᴷᵁ a d’ailleurs fait appel aux propositions par l’intermédiaire d’un message sur son compte Instagram. Je lui ai laissé la proposition de nommer son titre « Vaciller », volontairement en français dans le texte pour susciter une réaction et parce que je ressens souvent ce vacillement dans sa musique. Elle emploie d’ailleurs le mot plusieurs fois dans ce nouveau morceau sans titre (ou plutôt avec un titre provisoire NOTITLE). Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me réponde en me demandant de confirmer que c’était bien un mot français et pour savoir les raisons qui m’ont poussé à faire cette proposition. Mon explication n’a pas encore reçu de réponse ou d’approbation de sa part, mais on verra bien quel titre s’appliquera finalement à ce nouveau single, par ailleurs très beau.

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Il y a des saisons plus ou moins propices à la photographie. J’aime particulièrement cette période de la deuxième partie du mois de Juin et du début Juillet pour la moiteur de la saison des pluies qui se ressent directement dans les photographies. En cette période de l’année, je repense systématiquement au mois de Juin 2009 pour le volume 6 d’une série mensuelle que j’avais mené presque exclusivement pendant une année durant. Je marche ici en direction de Nishi Azabu avec en tête de voir un nouvel immeuble de la longue série Barbizon. Il s’agit du Barbizon89 conçu par Institute of New Architecture (INA). Ses formes angulaires de couleur anthracite et ses grandes ouvertures obliques donnent au bâtiment un aspect futuriste. Il ne semble par contre pas être complètement terminé, car une barrière métallique l’entoure dans son intégralité. En revenant sur mes pas, je m’égare ensuite volontairement en direction du cimetière d’Aoyama pour ensuite revenir vers le musée Nezu en partie entouré d’une étroite forêt de bambous. En continuant ensuite mon chemin, je passe devant la live house Blue Note d’Aoyama. J’aime passer devant pour voir qui y jouera dans les prochains jours ou semaines. Les artistes que je vois sur une petite affichette posée derrière une vitrine sur le mur extérieur du Blue Note me sont presque toujours inconnus.

À part King Gnu et le festival musical de Hibiya, je n’ai pas vu beaucoup de concerts cette année, mais je me rattraperais un peu en fin d’année avec Hitsuji Bungaku (羊文学) en Novembre et Fujii Kaze en Décembre. C’est la troisième fois que je verrais Hitsuji Bungaku, mais cette fois-ci, j’irais les voir avec mon fils qui m’a en fait poussé à prendre des places. Le concert se déroulera dans le fameux Gymnase de Yoyogi, conçu par Kenzo Tange pour les Jeux Olympiques de 1968. Je dis souvent que ce gymnase est la plus belle œuvre architecturale de Tokyo. Je ne suis donc pas mécontent de pouvoir allier le plaisir musical au plaisir architectural. Ce n’est par contre pas la première fois que je vois un spectacle dans ce gymnase. Je garde un excellent souvenir de notre concert de King Gnu à Takamatsu, qui était un moment très spécial. Mon fils ira d’ailleurs les revoir la semaine prochaine au Yokohama Arena, mais cette fois-ci avec Mari. Le concert de Fujii Kaze en Décembre se déroulera lui au Tokyo Dome et j’y irais avec Mari. Moi qui est plutôt l’habitude d’aller voir des concerts seul de groupes plutôt indépendants, cette année est très différente. Une des nouvelles inattendues est l’annonce d’une nouvelle tournée nationale de Sheena Ringo cette année en Octobre et Novembre. C’est d’autant plus inattendu que je n’ai pas le souvenir d’une double tournée de grande ampleur pendant une même année. Il sera apparemment seulement possible de réserver une place par personne. Peut-être que cette nouvelle tournée est une réponse au mécontentement, dont le mien, du au manque de places pour sa tournée d’il y a quelques mois. Après quelques tergiversations, j’ai renouvelé mon abonnement au fan club Ringohan au dernier moment.

En parlant de Sheena Ringo, elle vient justement de sortir il y a quelques jours un excellent nouveau single intitulé Naked (裸), qui sert de thème musical au drama de Fuji TV Last Note, diffusé le jeudi soir. Ringo écrit les paroles et compose le morceau. Il est interprété par un quatuor rock composé des fidèles Shun Ishiwaka (石若駿) à la batterie, Keisuke Torigoe (鳥越啓介) à la guitare basse, Yukio Nagoshi (名越由貴夫) à la guitare électrique et Masaki Hayashi (林正樹) au piano électrique wurlizter. Les incursions électroniques au début et les quelques percussions synthétiques qui agrémentent le morceau me font penser qu’il se trouve dans la continuité de ce qu’on avait pu entendre sur son album Kinjite (禁じ手). L’approche rock est loin des grandes orchestrations et conserve cette sophistication harmonique caractéristique de Ringo et qui fait tout son génie. La voix de Ringo est mise très en avant. Naked ressemble clairement à un morceau de Sheena Ringo, jusqu’au larsens languissant de guitare à la fin qui me rappelle par petites touches ses débuts, en particulier celui à la fin de Odaijini sur KSK.

Dans les sorties que j’attendais avec une impatience certaine, il y a également un nouveau single de Millennium Parade intitulé Blue, avec l’artiste canadienne d’origine japonaise et écossaise Saya Gray et l’auteur compositeur et interprète canadien de R&B Daniel Caesar. Le morceau composé par Daiki Tsuneta est sublime de sensibilité. Il a d’abord une approche très douce mais gagne en rythme en deuxième partie. Cette transition est habilement menée. Le morceau n’est pas aussi démonstratif que les singles précédents du projet, comme W●RK. Il est plus aéré jouant sur des ambiances neo-soul pleines de textures. Daiki Tsuneta a expliqué que le titre est né d’une session avec Saya Gray il y a trois ans, avant d’être complété avec la participation de Daniel Caesar. J’espère que ce single va relancer la machine Millennium Parade car depuis leur tournée annulée, on manquait un peu de nouvelles. J’ai personnellement un grand intérêt pour tout ce que compose Daiki Tsuneta musicalement, et notamment dans ce projet Millennium Parade qui a une approche un peu plus expérimentale que King Gnu. Le single Blue est le thème musical de fin de la nouvelle adaptation animée de Ghost in the Shell par le studio Science Saru, qui vient de démarrer sur Amazon Prime avec un premier épisode. L’approche graphique est plus proche du manga, par rapport au film d’animation de 1996, ce qui n’est pas pour me déplaire, même si je le trouve un peu trop cartoon. Il y a un juste milieu qui est apparemment difficile à trouver, car Masamune Shirow réussissait dans le manga d’origine à mélanger avec habileté une approche sérieuse de l’atmosphère avec des scènes parfois loufoques. King Gnu compose le morceau d’ouverture de cette nouvelle série. Le morceau intitulé GO GHOST est également très bon mais n’est pas encore sorti.

ce billet n’a pas de single

Je m’aperçois parfois après coup des liens entre les photographies que je prends et que je réunis dans un même billet. Je les associe dans un billet car je ressens une unité qui peut être visuelle, spatiale ou temporelle. Ici, c’est une répétition de motifs rectangulaires qui attire mon regard photographique. Ces motifs urbains proviennent des alentours de l’Université de Waseda pour les deux premières photographies et d’Aoyama pour les deux suivantes. À Waseda, j’ai effectué ma visite annuelle du sanctuaire Ana Hachimangu (穴八幡宮) que je fais en général dans les derniers jours de l’année. La grippe de fin Décembre m’a contraint à la repousser au mois de Janvier. Je me décide ensuite à rentrer à pieds jusqu’à Shinjuku en essayant de suivre une route que je ne connais pas qui traverse en partie le parc de Toyama et longe des barres d’immeubles blanchâtres numérotés. L’architecture des deux dernières photographies a déjà été montrée sur ces pages. Il s’agit d’abord de la Villa Moderna (ビラ・モデルナ) conçue par Junzo Sakakura (坂倉準三) en 1974, puis du SIA Aoyama Building conçu par Jun Aoki (青木淳) en 2008. La Villa Moderna, comme celle nommée Bianca, survit aux années qui passent. La Villa Bianca conçue par Eiji Hotta est par contre plus ancienne, datant de 1964 et est inscrite au registre de préservation architecturale Docomomo Japan, tout comme la Villa CouCou de Takamasa Yoshizaka. La Villa CouCou est visitable sur réservation certains jours seulement. J’ai très envie de la visiter mais les réservations sont malheureusement difficiles. La Villa CouCou est la propriété de l’actrice Kyōka Suzuki (鈴木京香) et je l’ai vu plusieurs fois présentée à la télévision ces derniers temps.

Ma vie à Tokyo a commencé il y a 27 ans. Je me demande bien ce que le Moi d’aujourd’hui pourrait dire au Moi d’il y a 27 ans s’il l’avait rencontré à son arrivée à Tokyo le 1er Février 1999. Est ce qu’il essaierait de l’influencer sur sa vie future? Il voudra peut-être le persuader de ne pas perdre de temps à commencer un blog. En y repensant, je ne pense pas que j’aurais fait autant de découvertes culturelles à Tokyo et au Japon si je ne tenais pas à jour Made in Tokyo. Je pense qu’il me pousse parfois à bouger pour découvrir des nouvelles choses, sachant que je pourrais ensuite écrire à leur sujet pour tenter de susciter des nouveaux intérêts pour ceux qui ont le bonheur de me lire. Il pourra au moins lui chuchoter à l’oreille que, malgré tous ses efforts, il ne parviendra pas à gagner la reconnaissance de ses pairs car ceux-ci auront déjà presque tous disparus, à part quelques irréductibles (gaulois ou pas). Une chose est sûre, pendant toutes ces années et jusqu’à maintenant, je n’ai jamais été gagné par l’aigreur. J’y pense maintenant soudainement mais l’aigreur n’est pas un état d’esprit qui m’anime, même si l’apaisement et la sérénité ne sont pas non plus caractéristiques de mon état d’être. Je m’efforce avant tout, sans me forcer, à montrer des points de vue positifs sur les expériences que je retranscris sur ces pages. J’en viens parfois à me demander si ceux qui me lisent imaginent que tout ce que je perçois au Japon est positif. La raison d’être de ce blog est l’évasion mais on ne sais pas exactement de quoi on s’échappe. Les réponses à cette question ne sont pas évidentes et certainement enfouis très profonds. Je ne pense pas cependant vouloir déterrer cette clé pour le moment.

Lors de mon dernier passage au Disk Union de Shin-Ochanomizu, ma sélection de CDs était plutôt éclectique car, en plus de l’album NIKKI de Quruli (くるり) et Sweet Revenge de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一), j’y ai trouvé l’album SEXY STREAM LINER de BUCK-TICK. L’album est sorti en 1997 et s’inscrit dans leur période cyberpunk où le rock devient plus électronique, industriel et expérimental. C’est le quatorzième album du groupe que j’écoute et ils ont tous des ambiances différentes. Celle de cet album est profondément immersive car les douze morceaux évoluent dans une même atmosphère froide et sombre qui les lit entre eux. Musicalement, les compositions d’Hisashi Imai sont nerveuses comme une bête que l’on retient en laisse mais qui essaie sans cesse de nous mordre et le chant d’Atsushi Sakurai est incisif à souhait, pleine d’une agressivité contrôlée de justesse. J’adore bien entendu et par dessus tout la voix du regretté Atsushi Sakurai, sous toutes ses formes, qui a toujours gardé cette affiliation avec le Visual Kei. Je ne me rends pas vraiment compte si cet album est difficile d’accès ou pas, mais chaque écoute successive me fait comprendre qu’il s’agit, comme j’ai pu le lire, d’un chef-d’œuvre qui gagne en puissance et en pertinence avec le temps. Difficile d’isoler un morceau de l’album, car même une interlude instrumentale comme le morceau titre Sexy Stream Liner apporte sa pierre indispensable à cet édifice cyberpunk. De ce fait, il n’y a pas de singles majeurs qui dépassent du reste, mais une quantité d’excellents morceaux qui s’enchainent. Même les morceaux plus apaisés comme Rasen Mushi (螺旋 虫) ne dépareillent pas de l’ensemble pour son ambiance pleine de mystères. Dès la première écoute, j’ai quand même eu un faible immédiat pour Kalavinka (迦陵頻伽 Kalavinka), qui est un des morceaux à la composition la plus étrange et instable. En écoutant ce morceau, je me suis demandé comment Imai pouvait avoir l’idée de tenter ce genre de sons, qui donne au morceau un aspect avant-garde des années 80. Il y avait tout de même deux singles extraits de cet album à l’époque, Heroine (ヒロイン) et Sasayaki (囁き). J’y aurais volontiers ajouté le morceau My Fuckin’ Valentine, qui est également particulièrement marquant, ne serait-ce que par son titre et pour le duo d’Imai et Sakurai au chant se répondant l’un à l’autre. Ce morceau est animé d’une sorte de beauté brutale qui est à la fois un peu choquante et jouissive. Elle représente bien ce que l’on peut éprouver en écoutant cet album.

we make noise

Aoyama Omotesando, le 28 Décembre 2024.

We make noise not clothes est le slogan de la marque UNDERCOVER (アンダーカバー) fondée par Jun Takahashi (高橋盾) en 1989 et qui est devenue une des marques représentatives de la scène underground de Harajuku à Tokyo (裏原宿系ブランド) dans les années 1990. We make noise not photos, Aurais-je envie de lui répondre, tant j’ai parfois du mal à me convaincre moi-même que mes photographies en sont vraiment. Elles participent certainement au bruit ambiant mais je ne pense pas qu’elles permettent d’atteindre un état de plénitude lorsqu’on les regarde. Il me reste un état permanent d’insatisfaction car il y manque souvent quelque chose pour pouvoir les qualifier de photographie dans le sens étymologique d’écriture avec la lumière. L’histoire qu’on aurait envie d’écrire en regardant ces photographies manque souvent. Voici donc une série de photographies certainement inutiles prises à Aoyama juste avant la fin de l’année dernière, venant participer au bruit numérique stocké sur des serveurs installés à l’autre bout du monde. Je me pose souvent la question de ne montrer qu’une seule photographie par billet. J’ai à chaque fois beaucoup de mal à m’y résoudre et je ne sais quelle partie de mon cerveau en est responsable, la partie droite créative ou la partie gauche logique. Le relatif bon équilibre entre ces deux parties de mon cerveau m’empêche peut-être de partir vers des envolées créatrices disruptives. Le déséquilibre crée cet environnement créatif. Peut-être que la musique que j’écoute pourrait agir sur la partie gauche de mon cerveau pour me pousser vers ces idées créatives inattendues. C’est une bonne raison pour écouter des choses diverses et variées, sans à priori, lorsqu’elles ont une originalité évidente, et je dirais même, divergente. A ce propos, je parle ici d’absolument tout ce que j’écoute, sauf oubli involontaire, car il n’y a rien pour moi d’inavouable. Et quand je regarde parfois ma playlist, je m’étonnerais presque moi-même des grands écarts que je peux parfois faire entre les genres. Peut être s’agit il là du principal intérêt de Made in Tokyo.

J’avais déjà parlé dans un billet récent du single TOKYO神VIRTUAL de Minami Hoshikuma (星熊南巫), qui me fascine complètement à force de l’écouter. J’ai ensuite écouté en entier le EP du même nom qui s’avère excellent au point où j’ai du mal à m’en passer. L’ambiance créée sur la plupart des morceaux, entre bruits numériques et accroches pop, est vraiment intéressante. Le morceau tears in rain ;( avec CVLTE mélange une certaine mélancolie entourant le phrasé rap de CVLTE et de Minami Hoshikuma, et une envolée pop imparable dans le refrain. C’est un excellent morceau tout comme celui qui suit, ERA, et celui qui le précède, DIVE, qui ont une logique de composition un peu similaire. Minami Hoshikuma chante en anglais avec un brin d’auto-tune venant lisser un peu sa voix. Je ne suis pas certain de savoir si l’auto-tune est vraiment nécessaire mais il participe en tout cas assez bien à l’ambiance futuro-underground (pour ne pas dire cyberpunk) qui entoure sa musique et qu’elle suggère sur l’image numérique façon cyborg servant de couverture au EP. L’ambiance générale reste assez sombre mais l’incursion soudaine de cris de chats sur le morceau ERA m’amuse beaucoup et nous rappelle le nom de son autre projet D̴E̷A̷T̴H̴N̷Y̵A̶N̴N̷. Je ressens une passion certaine dans son chant qui est captivante sur chacun des morceaux, même ceux comme NEJEM qui demandent quelques écoutes pour en apprécier toute la teneur. Le EP dans son ensemble est dense musicalement et en fait assez différent du minimalisme rythmique du morceau titre. Je ne peux que le conseiller à ceux qui se laissent influencer par mes recommandations musicales. Pour ne rien vous cacher, je sais que la majorité des visiteurs s’intéressent avant tout aux photographies de Tokyo que je montre sur mes billets, mais personnellement, c’est la musique dont je parle qui m’intéresse la plus sur mes propres billets. Ce n’est pas complètement illogique, car après avoir vu et revu mes photographies sur ordinateur, elles ne m’intéressent déjà plus beaucoup lorsque je les publie dans un nouveau billet.

the streets #8

La couleur jaune domine sur un grand nombre de photographies de ce billet, jusqu’à FKA Twigs que j’aperçois avec surprise sur une affiche publicitaire d’Ura-Harajuku. La coïncidence est intéressant car cette photographie date de la semaine où j’ai découvert son nouveau single Eusexua, que je ne me lasse pas de réécouter en attendant son prochain album qui ne sortira qu’en Janvier 2025. J’espère qu’elle aura la bonne idée de sortir quelques titres avant son album. L’autre couleur jaune provient de la Vella Serena conçue en 1971 par l’architecte Junzo Sakakura (坂倉準三). J’aime beaucoup la manière par laquelle cette couleur vient s’intercaler entre les blocs de l’immeuble, marquant comme une découpe claire et nette. Sur les deux premières photographies, j’avais envie de combiner les formes géométriques de l’architecture de béton de l’église protestante d’Harajuku conçue par Ciel Rouge Création avec l’imprévisibilité des formes organiques d’un vieux cerisier planté pas très loin de là dans le grand cimetière d’Aoyama. Et le papillon vient faire le lien entre tout cela. On le verra dans d’autres billets car mon appareil photo est en ce moment attiré par les papillons et les libellules.

L’album Occult de l’artiste tokyoïte Moe Wakabayashi (若林萌), sorti en Avril 2024, est une très belle surprise. J’ai d’abord découvert le single No Disk qui conclut l’album et j’ai très vite été attiré par l’ambiance néo city pop qui s’en dégage. Je n’ai pas d’attirance particulière pour la city pop, à part certains morceaux et certains albums dont j’ai déjà parlé ici, mais les réinterpretations du genre par des jeunes artistes comme moë (son nom d’artiste) sont souvent intéressantes. J’ai tout de suite accroché à l’ambiance et à sa voix, qui m’ont amené vers un autre single Moon Child au refrain très accrocheur. On trouve dans ses compositions une sorte de romantisme désuet chanté avec une passion certaine qui ne laisse pas indifférent. Je me suis du coup rapidement dirigé vers les autres morceaux de l’album, notamment le morceau Occult qui démarre l’album, In love with Love, Left on Earth et beaucoup d’autres. moë fait tout elle-même, de la composition au chant en passant par la production et le design de son album. Elle envoie apparemment elle-même les CDs qui sont commandés sur sa boutique en ligne, mais on peut tout de même acheter sa musique en digital sur iTunes et Bandcamp.

Les nouvelles découvertes musicales ne manquent pas en ce moment avec beaucoup de jeunes groupes ou artistes que je ne connaissais pas, mais que je découvre grâce aux recommandations de YouTube. Je découvre récemment le groupe rock Aooo (アウー) fondé en 2023. Ce nom de groupe étrange correspond aux signes sanguins des quatre membres. Riko Ishino (石野理子) est au chant. Elle était auparavant idole dans un groupe appelé Idolrenaissance (アイドルネッサンス), puis chanteuse du groupe Akai Kōen (赤い公園) qui était en activité de 2018 à 2021, et qui m’est un peu plus familier. Le groupe se compose également de Surii (すりぃ) à la guitare, Hikaru Yamamoto (やまもとひかる) à la basse et Tsumiki (ツミキ) à la batterie. On compte beaucoup de jeunes groupes rock comme celui-ci au Japon, et ils n’arrivent pas toujours à tirer leur épingle du jeu. Je ne me suis pas encore trop attardé sur la discographie du groupe mais le single Salad Bowl (サラダボウル) que j’écoute en ce moment est en tout cas très convaincant.

Dans la série des très bons morceaux rock que j’écoute en ce moment, il y a également celui intitulé Alone (ー、人) d’un autre jeune groupe, de quatre filles cette fois-ci, nommé Chakura (ちゃくら). Le groupe est originaire de Hachioji à l’Ouest de Tokyo et a été fondé en 2022 par Taruru Wakita (ワキタルル) qui joue de la basse et chante dans les chœurs. Les autres membres proviennent de la même école professionnelle, Sakura (サクラ) au chant et à la guitare, Mao (まお) à la guitare et Haya (葉弥) à la batterie et aux claviers. Le son rock est relativement simple mais très efficace et n’hésite pas à monter en intensité quand cela devient nécessaire. C’est souvent pour moi un critère d’appréciation, mais j’aime l’émotion et la passion qui se dégage de la voix de la chanteuse Sakura. Ce genre d’intensité rock me parle toujours beaucoup, surtout quand elle est bien exécutée.