hypnotic innocence, cathartic existence ~3

Le Dimanche 10 Juillet 2022.
Hiro Makino (槙野 宏) aime écrire dans l’urgence comme si le temps lui était compté. C’est dans ces moments-là qu’elle parvient à écrire ses paroles les plus percutantes, les plus vives, celles qui nous prennent par surprise. Elle aime écrire dans le train entre les stations, debout dans un coin du wagon. Appuyée contre les barres métalliques près des portes automatiques, elle écrit des bouts de phrases sur son iPhone. Elle cherche souvent son inspiration en regardant les passagers autour d’elle et en imaginant leurs histoires, mais avec un œil qui voit ce que les autres ne peuvent entrevoir. Elle entrevoit les âmes avec une clarté qui est pour elle-même déconcertante, au point où elle se demande s’il est convenable qu’elle couche sur le papier numérique les détails de la vie de parfaits inconnus sans leur demander l’autorisation. Pour éviter ces questionnements, elle écrit vite, quelques mots décrivant des états d’êtres, des conflits intérieurs, des pensées inavouées qui devraient rester à jamais secrètes. Toute cette matière construit la densité émotionnelle des morceaux de musique qu’elle écrit et compose ensuite accompagnée de sa guitare dans son petit appartement de Kichijōji. Ce soir là, alors qu’elle rentrait en train de Shinjuku, elle croise le regard d’une fille plus jeune qu’elle, habillée de vêtements noirs trop grands pour elle. Elles s’étaient déjà aperçues mutuellement un peu plus tôt près du grand magasin Odakyu de Shinjuku. La jeune fille l’avait regardé avec insistance comme si elle l’avait reconnue, puis s’était engouffrée dans les allées labyrinthiques de la gare. Dans les couloirs de la gare, cette scène m’avait paru étrange car ces deux filles étaient restées immobiles, comme figées dans le temps dans une gare en plein mouvement. La scène m’avait laissé une impression de malaise mais je ne m’étais pourtant pas formalisé plus que cela. Dans le train, cette même jeune fille regarde Makino droit dans les yeux. Ces yeux portent une colère palpable mais qu’elle ne ressent pas comme étant à son encontre. Makino ressent chez cette jeune fille une vulnérabilité qui lui est exposée de manière volontaire. Elle ouvre son âme pour qu’on y puise une inspiration qui sera libératrice. Écrire des paroles sur cette colère la fera peut être disparaître. Je me souviens maintenant avoir déjà aperçu cette fille, c’était lors d’une session live d’Hiro Makino au Basement Bar de Shimo-Kitazawa. Elle était dans le public, deux ou trois rangées devant moi, et écoutait immobile, comme figée dans le temps, le chant réparateur de Makino.

Le Samedi 28 Mars 2026
Le texte ci-dessus m’est très indirectement inspiré par le nouvel EP de killwiz intitulé Gen0me sorti le 18 Mars 2026. J’avais beaucoup aimé son EP précédent Shizophrenia, qui comme son nom l’indique évoquait certains de ses troubles passées. Gen0me est dans la même lignée mais il est plus percutant, notamment par son premier single YMGMFXXK, dont les paroles explicites visent clairement un père absent et irresponsable, dont elle donne même le nom. Ce morceau semble être un moyen pour elle de dépasser ce trauma et de s’affirmer pleinement, ce qui se ressent assez bien sur ce nouvel EP. La voix rappée de killwiz évolue dans des sons électroniques distordus influencés par l’hyper-pop et produits une nouvelle fois par NGA. Du nouvel EP Gen0me, j’aime aussi beaucoup les morceaux Tekutekuwalk et le plus apaisé Raratata qui conclut le EP. Gen0me est malheureusement un peu court, ne faisant que 11 minutes, mais on appréciera qu’une vidéo entière couvre en continu l’intégrité du EP. Dans des sphères musicales similaires proches de killwiz et de 嚩ᴴᴬᴷᵁ, je découvre le dernier single de ramu intitulé Traumatized, sorti le 4 Mars 2026. Les mélodies sont très belles, entrecoupées par des sonorités électroniques plus hyper-pop, le tout composé par KOTONOHOUSE, que j’avais vu sur scène avec 4s4ki l’année dernière au ZEPP Shinjuku à Kabukichō. Je continue ensuite avec un morceau sorti en Janvier 2025 intitulé Antilocutionist (アンチルッキズム教徒) de Cafune avec Яu-a, cyber milkちゃん et Neon nonthana et une production de NEO-Kaishin. De l’album Nova de Cafune, je connaissais déjà le morceau Anti Piracy Screen, produit par Sasuke Haraguchi (原口沙輔), en collaboration avec嚩ᴴᴬᴷᵁ, e5 et utumiyqcom. Ces multi-collaborations sur un même morceau sont vraiment intéressantes car elles donnent des directions multiples, par moments très rythmées et par d’autres beaucoup plus éthérés, suivant les interprètes se passant le relai. Je continue ensuite avec un morceau de 2023 intitulé Your Winter de Takaryu avec nyamura au chant. Là encore, on évolue dans des styles assez similaires. Je connaissais déjà la musique de nyamura pour son premier album Another Seraph dont j’avais également parlé sur ces pages. Son phrasé assez rapide et la tonalité de sa voix sont immédiatement reconnaissables. Pour terminer, je découvre le single tenk(e)i de Pasocom Music Club (パソコン音楽クラブ) avec Hakushi Hasegawa (長谷川白紙) au chant. C’est la première fois que je m’aventure dans les méandres electro du duo Pasocom Music Club. Il faudra que je m’y plonge un peu plus tant ce morceau est excellent.

an untilted life (1)

Le titre de ce billet est en fait le nom donné à une petite playlist sur mon iPod contenant principalement des morceaux d’artistes ou de groupes que je ne connaissais pas jusqu’à maintenant et que je découvre avec un enthousiasme certain. Il n’y a pas de faute d’orthographe dans le titre. Ceux qui savent sauront d’où vient cette écriture trompeuse. Je découvre d’abord le morceau Shirase (しらせ) de la compositrice et interprète Kiwako Ashimine (安次嶺希和子) grâce à la photographe Mana Hiraki (平木希奈) qui prend la photo servant de couverture à ce single. Cette photographe que je suis sur Twitter et Instagram me fait régulièrement découvrir de nouveaux et nouvelles artistes à travers ses photographies et vidéos, et je lui ai fait part de mon remerciement sur Twitter auquel elle m’a gentiment répondu en français comme la dernière fois. Kiwako Ashimine est compositrice et interprète originaire d’Okinawa. On est tout de suite captivé par sa voix et la qualité de l’ambiance musicale teintée d’une certaine dose de mystère. C’est un très beau morceau envoûtant. J’écoute ensuite le morceau Moon d’un jeune groupe appelé Shokudo Girl (食堂ガール) composé de cinq membres, étudiants à l’Université nationale de Yokohama. Le rock de ce morceau a un côté expérimental et imprévisible qui me plait vraiment beaucoup. Ce morceau est disponible sur leur premier album intitulé Fall in sorti en Mars 2023. C’est peut-être dû au fait qu’ils chantent en anglais mais la liberté de composition de ce morceau me rappelle les musiques rock occidentales que j’écoutais intensément au début des années 2010 après les avoir découvertes sur le podcast des Inrocks (malheureusement disparu depuis très longtemps), comme le morceau Euphony des niçois Quadricolor. Hakushi Hasegawa (長谷川白紙) n’est pas un nouveau venu de la scène indépendante japonaise, même s’il n’a que 25 ans, mais je ne le découvre vraiment que maintenant avec un single intitulé Boy’s Texture qui apparaîtra sur son prochain album Mahōgakkō (魔法学校) prévu pour le 24 Juillet 2024. Ce morceau est un ovni musical, aussi beau qu’étrange. Il est difficile à définir car s’y mélangent une composition plutôt classique de guitare sur laquelle viennent s’ajouter la voix éthérée d’Hakushi Hasegawa, un rythme électronique et diverses sonorités extérieures et interjections toutes plus bizarres les unes que les autres, ce qui rend ce morceau très habité. Les trois morceaux de cette petite sélection sont tous de très belles découvertes qui ouvrent de nouvelles portes et me font dire que les inspirations musicales du moment sont sans limites.