
Le Dimanche 3 Juillet 2022.
Kyo Nakamura (中村狂) n’aime pas être dérangé lorsqu’il compose à la guitare ses morceaux. Le silence absolu doit être de mise, au point qu’il puisse entendre les pulsations de son cœur réagir aux sons de sa guitare. Dans la pièce sombre de son studio d’Hatagaya, les démons rôdent dans les ombres des meubles, derrière les portes entrouvertes, dans les recoins cachés qu’on ne regarde jamais. Les démons l’observent mais n’interviennent pas. Ils attendent le moment opportun pour influencer la violence qui va démanger ses doigts sur le manche de la guitare. Celle-ci peut devenir tellement intense qu’elle rend les sons de sa guitare presque inaudibles. Ce sont pourtant ces moments-là de violence musicale qui font vibrer son cœur. Les notes qui s’enchaînent sur des tonalités anguleuses sont comme des fines piques qui traversent son corps libérant une énergie affluant le long de sa moelle épinière jusqu’aux méandres de son cerveau. Cette sensation intense est pourtant parfaitement contrôlée, canalisée par son chant s’exprimant comme une souffrance. On pourrait croire qu’il est entré dans une sorte de transe qui l’absorbe complètement et le fait échapper de ce monde pendant quelques instants. C’est un cheminement par lequel il doit passer seul pour parvenir à l’acte de création. En aucun cas, il ne faut le déranger. Elle le sait mieux que personne.

Le Dimanche 22 Mars 2026.
J’écris le texte ci-dessus en écoutant quelques morceaux du groupe rock Les Rallizes Dénudés (裸のラリーズ) formé en 1967 à Kyoto par Takashi Mizutani (水谷孝). Le groupe, actif de 1967 à 1988 puis quelques années de 1993 à 1996, est réputé pour son rock psychédélique très saturé proche du noise rock. Leur son devient en fait progressivement de plus en plus brut et abrasif dans les années 1970–80. Le groupe n’a publié que très peu d’enregistrements studio, se concentrant principalement sur les concerts, desquels plusieurs enregistrements bootleg ont été tirés. Ceux-ci sont nombreux et malheureusement pas toujours de très bonne qualité, mais on note depuis quelques années un engouement certain à essayer de retrouver dans les archives du groupe des sessions live remarquables qui pourraient être sorties officiellement. Takashi Mizutani est un personnage mystérieux qui se montre peu et donne très peu d’interviews, ce qui a alimenté au fur et à mesure des années une sorte de mythe autour du groupe dans certains cercles d’amateurs éclairés. Le label indépendant Temporal Drift, fondé par Yosuke Kitazawa et Patrick McCarthy, a creusé ses archives musicales, avec l’aide de proches du groupe après la mort de Mizutani en 2019, et a lancé une série de rééditions officielles de Les Rallizes Dénudés sur bandcamp. C’est devenu un projet majeur du label.
Parmi la dizaine d’albums principalement live, il est plutôt difficile de savoir par où commencer. Les Rallizes Dénudés est un groupe que j’ai assez régulièrement vu évoqué lors de diverses recherches musicales, notamment pour leur rôle de pionnier du noise rock japonais. J’avais particulièrement noté les OZ Tapes enregistrées en 1973, qui avaient reçu une mise en lumière écrite par Patrick St. Michel sur Bandcamp Daily. Ça sera mon point de départ, d’autant plus que la prise de sons live est très bonne et que le groupe n’a pas encore trop poussé sa direction noise très saturée. J’avais en fait trois choix devant moi, le ‘77 LIVE (de 1977 donc), le CITTA’ ‘93 (de 1993) et The OZ Tapes (de 1973). Les morceaux se répètent beaucoup d’une session live à l’autre, mais les versions peuvent être très différentes. Je me suis d’abord concentré sur le long morceau intitulé The Last One, qui est un des morceaux emblématiques du groupe. Suivant les versions, le morceau peut faire d’une dizaine de minutes à presque quarante minutes (sur CITTA’’93). Les avis divergent sur quelle est la meilleure version du morceau entre la version de 1977 et celle de 1993. L’enregistrement de 1977 est beaucoup trop saturé pour m’attirer, et j’aime plutôt la très longue version de 1993 car les instruments sont très distincts les uns des autres. Je me dirige pourtant vers la version de plus de vingt minutes dès OZ Tapes, comme une sorte de compromis. C’est cette version que me lance dans l’écoute des OZ Tapes.
OZ fait référence à un café-salle de concerts situé dans un petit espace à l’étage près de la gare du quartier de Kichijōji à Tokyo, qui n’a existé qu’un peu plus d’un an, entre juin 1972 et septembre 1973. Cet endroit est devenu un point notable de la scène underground et contre-culturelle, et Les Rallizes Dénudés faisait partie des têtes d’affiche. Le groupe a été l’un des premiers à s’y produire et a finalement clôturé les “OZ Last Days”, un événement de cinq jours célébrant l’existence d’OZ. Les OZ Tapes font une durée d’1h26mins, contenant deux versions différentes de The Last One. Je lis que cet album live est une bonne ouverture vers la musique du groupe. Lorsqu’on écoute les huit morceaux, pour la plupart très longs, on se laisse aisément immerger dans les nappes et flots de guitares. La voix un peu étrange et pas complètement juste de Mizutani ajoute à l’aura de mystère qui entoure la musique du groupe. On se perd sans s’en rendre compte dans les méandres hypnotiques de ces sons.





























