in your ghost

Le nouvel immeuble Shibuhara Xross (渋原XROSS) par Ando Imagineering Group attire l’attention pour ses formes particulières. Il se trouve sur l’avenue Meiji entre Shibuya et Harajuku, comme son nom le laisse fortement deviner. Je prends beaucoup moins de photographies des rues de Tokyo en ce moment, même si j’amène toujours avec moi mon appareil photo reflex. L’inspiration se dissipe un peu car j’ai trop souvent pris les mêmes endroits en photo. Celles de ce billet ont également été prises dans les quartiers des livres d’occasion de Kanda Jimbocho. Je découvre un petit magasin étroit et extrêmement mal organisé (comme la très grande majorité des vieilles librairies du quartier) qui vend des livrets de films. Ceux-ci sont mis en vente lors de leur sortie au cinéma au Japon. Je me souviens avoir acheté celui de Kyrie no Uta de Shunji Iwai (岩井 俊二), au moment de sa sortie au cinéma. J’aurais aimé trouver celui de All about Lily Chou-Chou mais je n’ai pas eu le courage ni le temps d’y passer des heures pour ne finalement peut-être rien trouver. Dans ce genre de boutiques, les livres et magazines sont regroupés par genre, mais la logique de classement m’a semblé compliqué à comprendre ou pas totalement respecté. Enfin, il y a des livres un peu partout, parfois près à tomber si on ne fait pas attention en parcourant l’étroit couloir du magasin. Je suis sûr que le gérant sait exactement ce qu’il a en stock et qu’il est certainement plus simple de lui demander directement, mais je crois aux découvertes heureuses liées au hasards et aux coïncidences. Le quartier de Jimbocho est intéressant car on y trouve ce genre de librairies d’occasion très spécialisées. Une d’entre elles vendait des magazines musicaux et ce qui ressemblait à des cahiers de fans, avec un large rayon consacré au courant rock Visual Kei. La gérante de la boutique semblait être elle-même dévouée au genre, ce qu’elle montrait par son apparence. Un peu plus loin à Jimbocho, nous déjeunons dans un restaurant chinois autrefois très apprécié par l’écrivain Shōtarō Ikenami (池波 正太郎).

J’allais presque oublier d’écrire au sujet de l’exposition dédiée à GITS que j’ai pourtant été voir au mois de Février. L’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) du mangaka Masamune Shirow (士郎正宗) se déroulait dans le grand espace d’exposition TOKYO NODE de Toranomon Hills du 30 Janvier au 5 Avril 2026 et était principalement consacrée aux films d’animation et séries animées. J’avais déjà été voir l’année dernière l’exposition intitulée ‘The Exhibition of The World of Shirow Masamune – “The Ghost in the Shell” and The Path of Creation-’ (士郎正宗の世界展〜「攻殻機動隊」と創造の軌跡〜) qui était une grande rétrospective de l’œuvre manga de Masamune Shirow. Cette exposition à TOKYO NODE commémore le trentième anniversaire du premier film d’animation Ghost in the Shell réalisé par Mamoru Oshii (押井 守), et couvre toutes les séries et films distribués ensuite par différents réalisateurs et producteurs comme Kenji Kamiyama (神山 健治), Kazuya Kise (黄瀬 和哉) et Shinji Aramaki (荒牧 伸志), notamment Stand Alone Complex (SAC) ou ARISE. Je n’ai pas vu la totalité des productions vidéo tirées de Ghost in the Shell et mon intérêt premier se tournait vers les deux premiers films, le Ghost in the Shell original de 1995 et Innocence (イノセンス) qui suivait en 2004. À vrai dire, je n’ai jamais vraiment aimé la représentation visuelle que Mamoru Oshii a donné au major Motoko Kusanagi dans ces deux films, mais l’ambiance générale cyberpunk qui s’en dégage avait pourtant grandement rattrapé ma petite déception initiale. Un des intérêts de l’exposition était d’y voir des œuvres d’autres artistes inspirés du monde de GITS, comme Hajime Sorayama (空山 基) avec sa série Sexy Robot dans une version Ghost in the Shell. La photographie you’re mine #001 de l’artiste multimédia Mari Katayama (片山 真理) s’attache à l’image du corps, le sien qui est amputé aux jambes. Le thème de l’augmentation physique à travers diverses prothèses synthétiques est très présent dans Ghost in the Shell. Le designer de mode Kunihiko Morinaga (森永 邦彦), et son atelier de confection ANREALAGE, montrait des vêtements munis d’un système de leds qui reflètent comme un écran diverses images. Cette installation nommée SCREEN me fait imaginer une tenue de camouflage urbain. Je connaissais déjà l’artiste Emi Kusano (草野 絵美) pour sa musique avec le groupe Satellite Young, notamment le morceau Moment in slow motion dont j’avais parlé il y a longtemps. Pour l’exposition, elle nous montrait une vidéo assistée par intelligence artificielle intitulée EGO in the Shell faisant évoluer en images une personne depuis l’enfance jusqu’à un futur cybernétique. L’effet de transformation des images a déjà été maintes fois utilisé, et je reste donc assez dubitatif quand à l’intérêt de l’installation, mais elle répond bien à un des thèmes de Ghost in the Shell, à savoir les limites entre l’existence humaine et celle de l’intelligence artificielle.

La majeure partie de l’exposition montrait de très nombreux dessins, storyboards et calques en couleur originaux tirés des différents films d’animation de la série. Pour le premier film Ghost in the Shell, on pouvait voir quelques photographies prises dans les rues de Hong Kong, ce qui confirme l’influence de cette ville dans le décor urbain du film. J’aime beaucoup les calques en couleur très atmosphériques montrant les décors des films. On peut également ouvrir des versions digitales de ces calques et de dessins préparatoires de personnages sur quatre terminaux situés au centre de la salle d’exposition. À l’entrée de l’exposition, une première salle montre une installation dans une salle sombre bleutée, affichant par intermittence des extraits vidéos des différents films et épisodes avec des focus sur certains personnages et lieux. Au centre de la pièce, un ensemble de cables pendus du plafond nous laisse imaginer qu’un être cybernétique comme Motoko Kusanagi y était accroché pour se régénérer avant de partir pour une nouvelle mission. La pièce ressemble à un espace événementiel mais rien de très particulier ne s’y est passé. L’exposition se déroulait principalement dans la grande salle que je mentionnais ci-dessus, dans une ambiance sonore composée par Kenji Kawai (川井 憲次) tirée des films de la série. On y trouvait également deux Tachikoma (タチコマ), les robots marcheurs fictifs dotés d’une intelligence artificielle déployés pour la Section 9 des unités de sécurité anti-cyber-terrorisme. L’exposition était très riche en images et très bien documentée, mais, au final, je pense que j’ai quand même préféré l’exposition de Setagaya consacrée aux manga de Masamune Shirow. La boutique de cette exposition au TOKYO NODE proposait beaucoup de t-shirts, et autres objets de collection, comme par exemple des tachikoma en porcelaine très onéreux. La boutique du musée était loin d’être aussi bondée que celle de l’exposition de Setagaya.

Je parlais plus haut de l’artiste Hajime Sorayama. Une grande exposition lui est justement consacrée et est en cours depuis le 14 Mars jusqu’au 31 Mai 2026 au Creative Museum Tokyo au sixième étage du Toda Building à Kyobashi. Je suis allé la voir le 21 Mars. Je ne suis pas fanatique de l’art rétro-futuriste de Sorayama se construisant principalement sur des représentations hyperréalistes de femmes robotisées, mais j’ai maintes fois eu l’occasion de croiser ses œuvres dans différentes expositions dans des plus petites salles, notamment les sculptures de robots chromés enfermées dans des caissons. L’impact visuel de cette esthétique lisse et métallique est indéniable. Son style graphique avec une obsession du détail technique est tout à fait unique et souvent impressionnante. Ceci étant dit, au fur et à mesure de l’exposition, je n’ai pu m’empêcher de trouver un aspect assez kitsch à ces robots féminins à mi-chemin entre machine et fantasme. Cette longue série de corps-machine hypersexualisé intitulée Sexy Robot a démarré en 1978 et a clairement établi la réputation internationale d’Hajime Sorayama. L’exposition nous montre également les nombreuses collaborations de l’artiste, avec le monde de la mode, notamment pour Dior, mais également dans d’autres domaines. Il a notamment créé l’illustration de couverture de l’album Just Push Play (2001) du groupe Aerosmith, et le design du robot chien Sony AIBO en 1999. L’exposition montre clairement que l’artiste Hajime Sorayama est devenue une référence dans la pop culture contemporaine et sa vision futuriste est née bien avant que le cyberpunk devienne mainstream.

alice in tokyoland

Ginza, Shinjuku again, puis Kyobashi. Je suis allé à Ginza quelques jours avant le premier de l’an pour aller acheter une bouteille de saké Kokuryu (黒龍) de la préfecture de Fukui. Ce saké du dragon noir est mon préféré et celui que l’on achète et boit une fois seulement par an depuis au moins une dizaine d’années, pour le premier jour de l’an avec les Osechi. J’avais été surpris en voyant Sheena Ringo sur scène, portant une bouteille de saké Kokuryu lors de la tournée Shogyōmujō (諸行無常) de 2023. Je m’amuse maintenant en regardant la carte de bonne année du fan club Ringohan que je viens de recevoir par la poste, car Ringo s’y montre en photo, en kimono, tenant à la main cette bouteille de Kokuryu, la version Ishidaya Junmai Daiginjo, qui est la plus onéreuse et la plus difficile à se procurer.

Après avoir acheté mon saké préféré, je marche un peu dans les rues de Ginza, mais j’y revois un paysage urbain que j’ai déjà parcouru il n’y a pas très longtemps. Avant Ginza, j’avais marché du quartier coréen de Shin-Okubo (j’y reviendrai dans un autre billet) jusqu’à Shinjuku en passant par Kabukichō. Le quartier de Kabukichō change progressivement, notamment avec la grande tour Tokyu Kabukicho Tower (東急歌舞伎町タワー) de 225 mètres, ouverte en 2023. Située entre cette tour Tokyu et le Shinjuku Toho Building (新宿東宝ビル), ouvert en 2015, la place Kabukicho Cinecity (歌舞伎町シネシティ広場) n’a pas encore subi de transformation, mais elle a progressivement perdu sa mauvaise réputation de repaire pour jeunes paumés et marginaux que l’on appelle encore maintenant les Tōyoko kids (トー横キッズ). La place est désormais fermée en permanence par des barrières, mais je ne sais pas si elle est volontairement fermée pour éviter les regroupements. Les Tōyoko kids sont toujours présents dans les rues de Kabukichō, certainement moins nombreux qu’auparavant. Ils se réunissent avec des chaises pliantes devant la place Cinecity, tout près des cinémas Toho et du grand Godzilla. Je ne tente pas de les prendre en photo, même de loin, et je remonte plutôt vers la gare par la grande avenue piétonne.

Au début du mois de décembre, je suis allé voir une exposition de l’illustrateur Takato Yamamoto (山本タカト) consacrée à Alice’s Adventures in Wonderland (アリス物語) dans la petite galerie Span Art à Kyobashi. Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll a été publié il y a 160 ans et l’on dit qu’il a connu une réception particulière au Japon en 1927 avec la traduction conjointe de Ryūnosuke Akutagawa et Kan Kikuchi, intitulée Alice monogatari. Les éditions Renga Shobō Shinsha proposent une nouvelle version de l’œuvre qui conserve l’orthographe ancienne et l’atmosphère d’époque, tout en y ajoutant les illustrations oniriques de Takato Yamamoto. La galerie Span Art présentait, du 15 novembre au 7 décembre 2025, une exposition consacrée aux illustrations de Takato Yamamoto pour le livre, ainsi que des œuvres inédites spécialement réalisées pour cette exposition. Takato Yamamoto donne bien entendu son interprétation personnelle de l’univers d’Alice. Je note immédiatement son style, notamment dans les yeux d’Alice, mais si le personnage principal attire tout de suite le regard, les autres personnages autour d’elle méritent également toute notre attention. Ce n’est pas la première fois que Takato Yamamoto dessine Alice, car j’ai déjà vu une ou deux illustrations dans les livres que je possède de l’auteur. Je ne suis donc pas étonné de le voir associé à cette nouvelle édition du livre.

On retrouve une constante dans l’univers visuel de Takato Yamamoto, qui semble inquiétant, voire effrayant, mais ce sentiment d’effroi ne se traduit aucunement dans les expressions des personnages, comme si les protagonistes principaux de ses illustrations étaient eux-mêmes des monstres dissimulés. Alice semble tout à fait innocente dans le monde étrange qui l’entoure, mais ses yeux nous laissent deviner autre chose. Les personnages de Takato Yamamoto semblent souvent être entre la vie et la mort; disons qu’on y ressent une beauté mortifère. 死ぬほど美しい (« d’une beauté à en mourir »), écrivais-je moi-même en titre d’un billet de janvier 2024 où j’évoquais ma découverte de la richesse visuelle tout à fait remarquable de l’œuvre de Takato Yamamoto.

En revoyant ces illustrations d’Alice, et notamment son visage, je repense soudainement à l’exposition de photographies Amour de Mana Hiraki (平木希奈) que j’avais vu à la galerie See You Gallery à Ebisu en novembre 2025. Sur certaines des photographies de l’exposition, le visage de RINA, avec les yeux maquillés de rouge, me ramène à cette idée de beauté entre la vie et la mort. Les quelques photographies ci-dessus en sont de bons exemples et sont d’une beauté envoûtante. Elles proviennent du livre de l’exposition que je n’avais pas eu la présence d’esprit d’acheter et de faire signer le jour où je suis allé voir l’exposition. Je ne suis pas toujours très spontané et il me faut parfois un peu de temps pour me décider. Je suis en fait allé l’acheter plus tard dans une petite librairie d’ouvrages anciens à tendance fantastique appelée Doris Book (古書ドリス), située à Negishi près d’Ueno. L’adresse de la librairie, disponible sur leur compte Instagram, était trompeuse et m’a en fait amené dans un tout autre endroit, à plus de 20 ou 30 minutes à pied de l’emplacement réel. Cela m’a donné l’occasion de marcher un peu plus que prévu dans des quartiers que je connais peu, tout en écoutant l’album Spirit Exit de Caterina Barbieri, dont j’avais parlé dans un billet précédent.

La librairie n’est pas très grande et l’on y vend en effet principalement des livres anciens, dont certains sont un brin ésotériques ou relèvent de la subculture. Un petit coin de la librairie était consacré au livre Amour que j’étais venu acheter. La vendeuse présente ce jour-là avait un air un peu pâle et gothique qui convenait tout à fait à l’atmosphère de l’établissement. Sur leur site internet, il est écrit que cette librairie n’aspire pas à plaire à tout le monde et que, même si elle ne correspond pas aux goûts du plus grand nombre, elle souhaite être la librairie préférée de quelques rares personnes, celles qui chérissent le fantastique, l’esthétisme décadent et la mélancolie raffinée. Voilà une description tout à fait intéressante.

Et j’oubliais presque de préciser que la quatrième photographie du billet montre une grande illustration de l’artiste japonais originaire de Kanagawa, Hogalee, quelque part à Gotanda alors que j’allais acheter le cadeau de Noël du fiston, la moitié de la longue série de manga Space Brothers (宇宙兄弟) écrite et illustrée par Chūya Koyama (小山宙哉). J’avais déjà vu une grande illustration de Hogalee à Shinjuku. Son site web en montre d’autres qu’il faudra rechercher à l’occasion.

shifting dreams & perspectives

Lorsque je prends des photographies d’architecture dans une approche minimaliste, je me demande toujours si ce ne devrait pas être un style à poursuivre et sur lequel je devrais me concentrer. On croise régulièrement, au hasard d’Internet, des photographes qui présentent des séries abstraites, magnifiquement cadrées et épurées. Ce style m’attire, mais la rigidité qu’impose le fait de s’en tenir à un seul genre de représentation finirait très vite par m’ennuyer. Je préfère donc divaguer… Les deux images ci-dessus montrent le Tokyo Square Garden à Kyobashi et le Tokyo International Forum à Yurakuchō. Je reviendrai certainement plus tard avec d’autres photographies de ce dernier bâtiment, mais j’ai préféré, cette fois, montrer certains détails de la voûte courbe, pleine de complexité.

Dans la filmographie de Shunji Iwai (岩井俊二), j’avais noté le film Hana & Alice (花とアリス), sorti au Japon en salles en mars 2004. Je viens finalement de voir récemment cette comédie dramatique de romance adolescente, qui met en scène deux amies, Hana Arai et Tetsuko Arisugawa, surnommée Alice, au moment de leur entrée au lycée. Hana est interprétée par Anne Suzuki (鈴木杏) et Alice par Yū Aoi (蒼井優), qui avait également joué quelques années auparavant dans All About Lily Chou-Chou. Les deux lycéennes, également membres de la même école de ballet, tombent amoureuses du même garçon, Masashi Miyamoto, interprété par Tomohiro Kaku (加瀬亮智宏). Après un accident, Hana lui fait croire qu’ils sont en couple, inventant une histoire d’amnésie. Alice, entraînée malgré elle dans ce mensonge, joue le rôle de l’ex-petite amie. Cette situation entraîne jalousies et quiproquos, et les complications viennent perturber leur amitié.

Hana & Alice est un mélange de chronique adolescente et de poésie visuelle, s’attardant par moments sur la banalité du quotidien, mais où celle-ci prend un tournant poétique. Les films de Shunji Iwai ont souvent cette lenteur contemplative, qui nous laisse le temps d’observer les gestes et d’écouter les silences entre les dialogues. Des instants légers se mélangent avec des émotions plus profondes, mais le film n’est pas sans touches d’humour discret. Je me remémore par exemple une scène dans le lycée Tezuka (手塚高校), où Hana et Masashi s’interrogent sur leur amour devant un gigantesque robot Atom gonflable installé pour la fête du lycée (bunkasai). Le nom de l’école est bien sûr un clin d’œil à peine voilé au mangaka Osamu Tezuka (手塚治虫). Ce qui est intéressant, c’est que d’autres allusions au monde du manga sont subtilement incluses, notamment dans les noms fictifs de certaines stations de train, comme celle de « Fujiko », en référence à Fujiko F. Fujio (藤子・F・不二雄), le créateur de Doraemon (ドラえもん), ou encore celle d’« Ishinomori Gakuen », qui évoque le mangaka Shōtarō Ishinomori (石ノ森章太郎), connu entre autres pour sa série Kamen Rider (仮面ライダー). On trouve également dans le film un lien symbolique avec l’univers étrange et flottant d’Alice au pays des merveilles. Le prénom d’Alice renvoie bien sûr directement à l’œuvre de Lewis Carroll, mais d’autres subtilités apparaissent, comme un jeu de cartes illustrées des personnages d’Alice, ou encore des situations oscillant entre le réel et le surréel autour du mensonge initial sur l’amnésie de Masashi. Ces allusions renforcent la part d’onirisme du film, qui passe de scènes au réalisme presque documentaire à d’autres au lyrisme étrange (notamment celles liées au ballet). Les musiques, composées par Shunji Iwai lui-même, soutiennent cette ambiance entre rêverie et mélancolie diffuse.

Un des plaisirs que j’ai aussi en regardant des films japonais est d’essayer de reconnaître certains lieux. Ici, j’ai eu le bonheur de retrouver de longues scènes entre Alice et son père filmées au sanctuaire Tsurugaoka Hachimangū de Kamakura (鶴岡八幡宮), un lieu qui m’est cher puisque je m’y suis marié. D’autres passages semblent se dérouler autour de l’étang Senzoku (洗足池), dans l’arrondissement d’Ōta à Tokyo. Hana & Alice est un film important dans la filmographie de Shunji Iwai, que je suis heureux d’avoir enfin découvert, même s’il me reste encore plusieurs de ses films à voir pour combler mon appétit de son cinéma. J’ai aussi en tête de revoir un jour son dernier film, Kyrie no Uta (キリエのうた), qui est à ce jour le seul du réalisateur que j’ai eu l’occasion de voir en salle.

Côté musique, j’écoute actuellement beaucoup l’EP Schizophrenia de l’artiste hip-hop killwiz, sorti le 30 août 2025. killwiz est rappeuse, chanteuse et productrice, anciennement membre du collectif Dr.Anon — sous le nom de p°nika — aux côtés de HAKU et e5. Le collectif s’est dissous, mais les trois membres poursuivent leurs activités musicales indépendamment, avec de nombreuses collaborations entre elles. C’est donc sans surprise que l’on retrouve HAKU, actuellement nommée 嚩ᴴᴬᴷᵁ, ainsi que e5 sur l’EP de killwiz. Cet opus marque le retour musical de killwiz après une période de lutte contre la schizophrénie, thème qui influence directement l’atmosphère des morceaux : un mélange de tension exacerbée par des sonorités hyperpop et d’une certaine fragilité introspective, avec une intensité émotionnelle marquée. La plupart des titres sont des collaborations, à l’exception de l’ouverture et de la clôture. On retrouve ainsi 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur 猫背deathララバイ, e5 sur VSGO4T, mais aussi d’autres artistes que je ne connaissais pas, comme Яu-a sur le deuxième morceau 見ざる着飾るI WANT YOU et z² sur Urumu:Room. Chaque collaboration apporte ses particularités, mais l’ensemble reste ancré dans une veine pop frénétique, remplie de beats rapides, saturés et changeants. J’aime beaucoup ces textures électroniques qui se mêlent à des passages rappés, avec un aspect expérimental omniprésent. J’apprécie aussi lorsque les morceaux alternent entre douceur et dissonance, comme sur le cinquième titre, Urumu:Room. Cette dualité reflète très certainement l’état d’esprit post-traumatique de killwiz. Le tout est extrêmement dense, juxtaposant sons chaotiques et mélodies sensibles, mais la production de NGA n’en reste pas moins très soignée et cohérente. Cet EP s’inscrit dans la même mouvance sonore que ce que je connaissais déjà de 嚩ᴴᴬᴷᵁ et de la rappeuse e5, dont je parlerai davantage dans un prochain épisode.

le Zazen de la Crevette

La destination était le nouveau building Toda situé à Kyobashi dans l’arrondissement de Chūō. Je voulais voir une structure en escaliers métalliques noirs nommée Steps par l’artiste Atsuko Mochida (持田敦子), installée à l’intérieur d’un espace public dans le hall du bâtiment. Ces escaliers de taille fine montent vers le ciel et s’arrêtent soudainement. L’imagination doit faire le reste. J’en ai pris plusieurs photos mais je me suis rendu compte un peu plus tard que toutes mes photos étaient floues. J’avais réglé mon appareil photo sur manuel par erreur, sans faire les mises au point nécessaires. Je n’ai pas peur des photos floues, que j’aime publier de temps en temps dans certains billets, mais celles-ci m’ont rassuré sur le fait que le flou involontaire n’est pas intéressant. Ça peut paraître un peu contradictoire, mais le niveau de flou doit être réglé précisément pour rendre une photo intéressante. Le building Toda contient plusieurs galeries d’art aux étages. Je m’attarde un peu dans la galerie Tomio Koyama (小山登美夫) qui montre des sculptures de bois assez réalistes de Stephan Balkenhol dans une petite exposition nommée good day. En sortant un peu plus tard du building, je remarque une autre structure en escaliers d’Atsuko Mochida. La photographie n’est cette fois-ci pas floue. Dans la station de Toranomon, près de la plateforme de la ligne de métro Ginza en direction de Shibuya, on peut voir une sculpture très intéressante de Michiko Nakatani (中谷ミチコ) intitulée The white tigers are watching (白い虎が見ている), créée en 2020. Il ne s’agit pas d’une peinture mais plutôt d’une sculpture avec un relief concave. L’oeuvre montre un groupe de jeunes filles pourtant des masques de tigres blancs mais l’image change en fonction de notre point de vue, suivant notre position par rapport à l’oeuvre. La dernière photographie du billet montre une autre sculpture animale, placée sur une rambarde piétonne, ayant la particularité d’avoir une texture moelleuse. A moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un gant zébré qu’un enfant aurait égaré dans cette rue. On pourrait voir de l’art à tous les coins de rue si on se laisse emporter pour son enthousiasme.

J’ai failli manquer de peu l’exposition Ebizazen (海老坐禅) qui se déroulait du 7 au 24 Février 2025 au PARCO Museum, situé au quatrième étage du grand magasin de mode PARCO dans le centre de Shibuya. J’y suis allé le lundi 24 Février, en réalisant au dernier moment que c’était le dernier jour. Ceux qui suivent attentivement Made in Tokyo auront remarqué que je parle assez régulièrement de Aoi Yamada (アオイヤマダ) sur ces pages. Je me rends compte qu’il faut être assez concentré pour suivre mes billets car ils ont la plupart du temps des liens avec ceux écrits précédemment. Je la suis sur Instagram depuis plusieurs années pour ses danses étranges toujours très inspirées et amusantes, car elle ne se prend pas trop au sérieux, ce qui est d’ailleurs une des forces de ses représentations. Elle jouait un second rôle dans la série First Love (初恋) de NetFlix avec Hikari Mitsushima (満島ひかり) et Takeru Satoh (佐藤健), puis plus récemment dans le film Perfect Days de Wim Wenders. On l’avait également vu aux côtés de Hikari Mitsushima dans le long film publicitaire Kaguya pour Gucci. Elle apparaît dans certaines vidéos d’AiNA The End et fait souvent partie de la troupe de danseuses pour ses concerts. Elle avait également fait une performance lors de la cérémonie de fermeture des Jeux Olympiques de Tokyo 2020. Aoi Yamada fait partie d’un collectif nommé Tokyo QQQ, mais le collectif qui a conçu cette exposition prend le nom étrange de Ebizazen (le Zazen de la crevette). Outre Aoi Yamada, ce collectif créatif regroupe d’autres artistes: la directrice artistique Midori Kawano, la styliste Chie Ninomiya, la photographe Akiko Isobe, le coiffeur et maquilleur Noboru Tomizawa et Oi-chan, la manager d’Aoi Yamada. Cette dernière est également la manager du danseur Takamura Tsuki (高村月) qui forme avec Aoi, l’unité de danse-poésie Aoi Tsuki, et produit le groupe Tokyo QQQ. La présence d’un personnage d’écolier dans cette troupe, sous les traits de Takamura Tsuki, me rappelle tout de suite le film Cache-cache pastoral (田園に死す) de Shūji Terayama (寺山修司), dont j’avais parlé dans un billet précédent. Je me souviens maintenant que Stéphane Dumesnildot parlait et montrait en photos une partie de ce collectif sur un billet de son blog Jours étranges à Tokyo (qui semble malheureusement en pause depuis Juin 2024). Pendant qu’on visite l’exposition photographique, on est accompagné par une musique étrange répétant par moment les mots Ebi et Zazen. Je ne suis pas certain du sens profond du nom de ce collectif mais il communique pour sûr une notion de liberté loin des stéréotypes, que l’on retrouve dans l’esprit des photographies montrées. Aoi Yamada est la muse du groupe et c’elle elle que l’on voit photographiée dans des tenues excentriques et extravagantes. La collection contient plus de 150 photographies qui sont réunies dans un livre et dont on peut en voir un grand nombre dans cette exposition. Ces photographies sont prises à Tokyo mais également à Atami et à Matsumoto, devant le splendide château noir, entre autres. Le collectif Ebizazen existe depuis 2019, et des photographies ont donc été prises pendant ces six dernières années. Il y a une grande fraîcheur dans cette œuvre photographique qui n’est pas lié à une quelconque marque de mode.

Je poursuis progressivement mon écoute des épisodes mensuels de Liquid Mirror d’Olive Kimoto sur la Radio NTS, car ils sont tous passionnants. L’épisode de Décembre 2023 intitulé An Asia Travel Diary est comme son nom l’indique consacré à l’Asie. Il a été enregistré à Tokyo et nous fait passer par le Japon, la Corée, la Chine et Taiwan. J’ai à chaque fois la sensation d’une exploration auditive m’amenant sur des terrains nouveaux, auxquels je suis pourtant assez familier car évoluant souvent vers une certaine forme d’éthéréité. On est très souvent proche de la musique expérimentale et bien loin de toute notion de mainstream. Les sélections musicales sont à chaque fois un sans faute, ce qui est tout à fait le cas avec cet épisode consacré à l’Asie. J’y retrouve avec plaisir le musicien Meitei (冥丁), dont j’avais déjà parlé ici, avec le très beau morceau Nami que je ne connaissais pas. On retrouve sur ce morceau toute la délicatesse et les subtilités sonores qui rendent une ambiance d’écoute tout à fait unique. Ce morceau intègre des bruits de vagues qu’on imagine provenir de la mer intérieure de Seto du côté d’Onomochi où Meitei réside. Ce morceau est inclus sur son album Komachi de 2019 et sur le EP Yabun de 2018. J’y découvre l’artiste japonaise basée à Londres Hinako Omori (大森日向子) avec le morceau Yearning d’une profonde mélancolie. Ce morceau me semble être inspiré par les musiques new-age avec des synthétiseurs aux contours flous. Ce morceau est tiré de son album a journey… sorti en 2022, qu’il faudrait que j’écoute bientôt. Une pointe d’émotion me saisit ensuite lorsque j’entends le début du morceau A Pure Person (單純的人), sur le EP du même nom, de Lim Giong (林強). Il s’agit de la musique accompagnant la scène d’ouverture du film Millenium Mambo du taïwanais Hou Hsiao-Hsien. Ce morceau est tout simplement sublime. J’avais l’habitude d’entendre la voix de l’actrice Shu Qi car j’avais sur mon iPod une version sonore extraite de cette scène d’ouverture. Une voix nous narrait en chinois la relation amoureuse compliquée de Vicky (interprétée par Shu Qi):

She broke up with Hao-hao, but he always tracked her down. Called her… begged her to come back…
Again and again. As if under a spell or hypnotized… She couldn’t escape. She always came back.
She told herself that she had NT$ 500,000 in the bank. When she’d used it up, she would leave him for good.
This happened ten years ago… In the year 2001 the world was greeting the 21st century and celebrating the new millennium.

Il y a beaucoup d’autres très beaux morceaux sur cette compilation. J’en retiens quelques autres comme Sun Tickles du duo électronique coréen Salamanda, composé d’Uman (Sala) et de Yetsuby (Manda). Ce morceau aux sons intriqués est présent sur leur album In Parallel sorti en 2023. Il y a aussi la Dream Pop du groupe chinois originaire de Hangzhou, City Flanker, avec un morceau intitulé Purple Haze (紫霧), extrait du EP Sound Without Time. L’épisode se conclut avec le morceau Spica de Chihei Hatakeyama (畠山地平) qui apporte les derniers soupons de rêve avant que la machine ne se détraque et nous ramène à la réalité.

gentle monster & artificial vampire

Les deux premières photographies de ce billet sont prises dans le parc central de Nishi-Shinjuku. Les plus attentifs auront remarqué que j’ai déjà pris et montré exactement la même photographie de la ligne de ciel de Nishi-Shinjuku depuis le parc. J’aime m’asseoir à cet endroit du parc sur un des longs bancs de bois posés sur le béton formant des escaliers. C’était un Samedi juste avant le marathon de Tokyo du Dimanche et des préparatifs étaient déjà en cours. Je le mentionnais déjà dans un billet précédent mais je me suis assis à cet endroit pendant environ une heure pour écouter pour la première fois en entier l’album 0 d’Ichiko Aoba. Un pigeon m’a accompagné pendant toute la durée de l’écoute en me regardant par moment l’air de rien. Il était intéressé par le scone anglais que je grignotais en buvant tranquillement mon café trop chaud. Comme on dit en japonais, j’ai une langue de chat (猫舌) et je préfère attendre un peu avant de boire chaud.

La troisième photographie est une affiche publicitaire pour une marque de lunettes design appelée Gentle Monster. Je prends cette photo car ce nom étrange associé à l’actrice Nana Komatsu (小松菜奈) m’intrigue beaucoup. J’ai également eu envie de prendre cette photographie car je voulais mentionner ici le film The Last 10 years (余命10年) du réalisateur Michihito Fujii (藤井道人) dans lequel Nana Komatsu est l’actrice principale. Elle joue le rôle d’une jeune fille de 20 ans, Matsuri Takabayashi, atteinte d’une maladie incurable ne lui laissant que dix années à vivre. Le film est basé sur une histoire vraie. Matsuri accepte son sort non sans difficultés et essaie volontairement de ne pas trop s’accrocher aux personnes qui l’entourent, sauf bien sûr à sa famille dont elle est proche. Sa grande sœur est jouée par la toujours merveilleuse Haru Kuroki (黒木華). Mais la rencontre de Kazuto Manabe, joué par Kentaro Sakaguchi (坂口健太郎), lors d’une réunion d’anciens élèves vient perturber sa vie. Kazuto a des tendances suicidaires et Matsuri, qui va pourtant bientôt mourir, jouera un rôle important pour lui redonner le goût à la vie. Il s’agit d’une histoire d’amour, en grande partie platonique, mais elle m’a beaucoup touché. Je suis sensible à ce genre d’histoire quand elles sont magnifiquement jouées comme c’est le cas ici, avec beaucoup de retenue et de nuances. Il y a bien quelques effets de scénario nous poussant à avoir les larmes aux yeux, mais je ne refuse pas à être entraîné malgré moi par un film vers ce genre de terrains sensibles.

J’aime bien de temps en temps jeter une oreille à la musique de Cö Shu Nie car j’y découvre régulièrement des petites merveilles. Cette fois-ci, cette petite merveille est un nouveau morceau sorti le 13 Mars 2024 intitulé Artificial Vampire. Dès la première écoute, j’ai été attiré par une petite phrase interrogative des paroles nous demandant à répétions « Gokigen ikaga? Chōshi ha dou? » (ご機嫌いかが?調子はどう?) qui est deux façons de demander comment quelqu’un va. Le rythme assez ludique par lequel Miku Nakamura (中村未来) prononce ces paroles me plait tout de suite beaucoup, et la composition musicale aux apparences faussement simples se révèle en fait subtilement variante toute en restant naturellement fluide. Cö Shu Nie nous habitue à une construction atypique de ces morceaux qui se ressent moins directement sur Artificial Vampire, mais n’en reste pas moins présente. Le morceau Burn The Fire est en comparaison beaucoup plus déconstruit et pour l’occasion beaucoup plus agressif dans son approche rock. Ce single est sorti il y a quelques mois, en Novembre 2023. La vidéo est assez étrange avec ses faux masques à oxygène et ses drôles de créatures drapées. Le groupe est enfermé dans des sous-sols sombres mais l’ambiance n’est pourtant pas anxiogène car le son rock qu’il dégage et la voix affirmée de Miku l’emportent sur tout ce qui les entourent. Comme pour Artificial Vampire, la vidéo de Burn The Fire a été réalisée par Kaz Skellington, qui est un rapper et vidéographe basé à Tokyo. Dans les paroles du single Artificial Vampire, Miku nous chante que même si elle nous mord, on ne s’en rendra pas compte (噛みついても気づかないものね), ce que j’imagine être une disposition tout à fait idéale pour un vampire. Ceci me donne une bonne transition avec l’art graphique qui suit.

L’art graphique de Takato Yamamoto (山本タカト) est tout à fait fascinant. J’avais déjà mentionné brièvement dans un billet précédent la découverte de cet artiste illustrateur et j’avais ensuite rapidement commandé son livre d’illustrations intitulé Japonesthéthique, aux Editions Treville, qui est une sorte de rétrospective de son œuvre. Les illustrations y sont magnifiques, souvent tintées d’une pointe d’épouvante. Elles n’en restent pas moins delicates et sensibles. Les personnages sont souvent androgynes et ont le regard distant, difficile à saisir, car ils sont déjà d’un autre monde. On leur devine à la fois une grande sensibilité et une force incontrôlable. On y trouve beaucoup de vampires, de présences fantomatique sorties de légendes et croyances ancestrales, de crânes squelettiques qui ne semblent pourtant pas être effrayants pour les figures humaines qu’ils côtoient. Le style graphique de Takato Yamamoto combine des éléments japonais d’ukyo-e, avec du symbolisme gothique et des influences de l’art européen, en particulier du mouvement Esthétisme européen du 19ème siècle. Son style combinant tous ces éléments prend le nom d’Esthétisme Heisei (Heisei Aestheticism), pour indiquer un mélange d’influence européenne avec une version moderne de l’art traditionnel japonais. Il y a quelque de tout à fait remarquable dans cette approche graphique, une finesse exquise qui nous attire vers ces images alors qu’on ne voudrait pas les voir. Le 23 Février 2024, je suis allé voir la petite exposition intitulée Dreaming Skull de Takato Yamamoto qui se déroulait dans la galerie d’art Span Art à Kyobashi. Cette exposition démarrait ce jour là et s’est terminée le 10 Mars 2024. On pouvait y voir quelques unes de ses œuvres et un coin de la galerie vendait des livres d’illustrations et des cartes postales. Je n’ai pu m’empêcher d’acheter un autre livre, celui intitulé Coffin of a Chimera (キマイラの柩), dans une nouvelle édition à la couverture noire, signée par l’artiste. Le style de cet ouvrage est dans le même esprit tout à fait unique de Japonesthétique, sauf que je le trouve plus viscéral. Les chimères du titre ont des visages humains qui se mélangent à des ossatures distordues. On nous laisse voir les entrailles des chimères, ce qui pourrait nous repousser le regard, mais l’approche esthétisante de Takato Yamamoto rend ses monstres aux formes indéfinies tout à fait séduisantes. L’art de Takato Yamamoto repose sur un équilibre subtil entre beauté esthétique et représentation effrayante qui peut parfois paraître repoussante. Cette dualité est tout à fait fascinante et donne envie d’explorer un peu plus ce monde emprunt de romantisme gothique. Lors de la petite exposition à Kyobashi, je n’étais d’ailleurs pas vraiment surpris d’y voir parmi les visiteurs une proportion féminine importante.

Pour continuer ce billet sur une atmosphère gothique, écoutons maintenant le morceau SACRIFICE d’Atsushi Sakurai (櫻井敦司). Sakurai était le chanteur et parolier du groupe Buck-Tick jusqu’à son dernier souffle le 19 Octobre 2023. Ce titre est extrait de son unique album solo Ai no Wakusei (愛の惑星) sorti en 2004, mais je ne le découvre que maintenant car il n’a été publié sur YouTube avec sa vidéo que récemment, en Décembre 2023, deux mois après sa mort soudaine d’une hémorragie cérébrale. Je n’ai pas encore terminé d’écouter la discographie entière de Buck-Tick mais j’y reviens régulièrement quand l’envie me prend. Ce morceau n’est pas fondamentalement différent de ceux de Buck-Tick car la voix de Sakurai est tellement remarquable qu’on a beaucoup de mal à la dissocier du groupe. Il n’empêche que ce morceau est très bon et aurait très bien pu figurer comme single sur un album de Buck-Tick. Il s’agit en tout cas d’une belle découverte inattendue. L’émission musicale du Dimanche soir KanJam a diffusé il y a plusieurs semaines un épisode consacré exclusivement à Buck-Tick mais les membres restants n’étaient sans grande surprise pas présents. Il en ressortait que le groupe, à travers la voix du guitariste et compositeur Hisashi Imai (今井 寿), n’a pas l’intention d’arrêter ses activités. C’est pour moi une surprise car j’ai un peu de mal à imaginer le groupe sans la figure charismatique d’Atsushi Sakurai. Et pour faire le lien avec le thème qui sert de fils rouge à ce billet, je n’aurais pas beaucoup de difficulté à imaginer Atsushi Sakurai en vampire car il avait la noirceur profonde qui convient à ce genre de personnage.

Et au final, je vous laisse deviner qui est le gentle monster du titre de ce billet. Je pense personnellement au pigeon de la deuxième photo pour la pression psychologique qu’il a exercé sur moi pour que je lui cède quelques miettes de ma pâtisserie anglaise.