叫ぶ声が聞こえるか

Cette année encore, je suis retourné voir le festival Oeshiki (お会式) qui avait lieu au temple Ikegami Honmonji (池上本門寺) du 11 au 13 Octobre 2025, en commémoration de la mort de Nichiren, le fondateur du courant bouddhiste du même nom. La procession principale appelée Mando où l’on porte des hautes lanternes en forme de pagode avait lieu le Dimanche soir 12 Octobre, et comme l’année précédente des milliers de personnes y assistaient. Il faut se frayer un chemin parmi la foule, ce qui n’est pas des plus agréables surtout quand la rue devient plus étroite quand elle se rapproche du grand temple. Je n’ai pas eu le même courage que l’année dernière et j’ai assez rapidement bifurqué en dehors des cortèges principaux. Il me semble qu’il y avait plus de monde que l’année dernière, qui était pourtant déjà bien encombrée. Du festival, j’en saisis de nombreuses photographies qui sont très similaires à celles prises l’année dernière. Je me limite donc aux deux ci-dessus, qui donnent une idée de la foule et du mystère qui se cache dans ces lanternes qui m’attirent pourtant au point d’y revenir.

Dans nos conversations regulières, Nicolas me parle du EP Layland qui est une collaboration de Ryosuke Nagaoka (長岡亮介), aka Ukigumo quand il officie pour Tokyo Jihen, avec aus, le fondateur du label FLAU. Je connais assez bien le label FLAU car j’y ai découvert quelques perles aux ambiances musicales rêveuses chez Noah (l’album Thirsty de 2019, le EP Étoile de 2021 entre autres) et Cuushe (l’album Butterfly Case de 2013, entre autres). Sur le EP Layland, Ryosuke Nagaoka joue de la guitare et chante, ce qu’il sait très bien faire notamment sur le morceau Candles. Il a même une voix étonnante de douceur et de sensibilité. Sheena Ringo dit bien d’Ukigumo qu’il a une très belle voix mais qu’il ne s’en vante pas. Je la crois très volontiers car il semble rester en retrait par rapport à la musique qu’il met en avant. Le morceau Candles est vraiment magnifique, ne serait-ce que pour sa deuxième partie entièrement instrumentale à la guitare acoustique. Sur Mirrored, le musicien aus apporte au morceau une ambiance électro flottante et rêveuse assez typique du label FLAU. Je m’attendais d’abord à ce que cet EP ressemble un peu au son de Petrolz, mais l’approche est très différente, avec une majorité de morceaux instrumentaux. Le EP faisant 21 minutes, il est un peu court et on aurait aimé qu’ils aillent un peu plus loin dans leur collaboration en étoffant les quelques morceaux instrumentaux un peu courts comme Reverie 1: et Hyatt Earp. Pour revenir au morceau Candles, j’ai noté que la violoniste qui y joue est Kumi Takahara (高原久実), musicienne dont j’ai déjà brièvement parlé sur ce blog et qui est egalement liée au label FLAU. Elle y a sorti son album See-through en Février 2021, contenant le single Tide que j’écoute maintenant. Tide est un morceau instrumental fusionnant la musique classique contemporaine mettant en avant le violon de Kumi Takahara et les textures électroniques subtiles composées par aus. Les arrangements orchestraux sont aériens mais quand tout se met en marche musicalement, quand la ligne de basse s’enclenche et que le violon s’élance soudainement, je ressens quelque chose d’une beauté déchirante, comme une vague d’émotions qui nous émerge soudainement et qui nous prend au cœur. Le morceau Tide inclut également une B-side qui est en fait un remix très différent par Earth Trax. Cette version remixée électronique vaut également le détour et nous amène vers des ambiances moins intimes et plus grandioses. On peine même beaucoup à reconnaître le morceau original.

J’ai souvent mentionné la compositrice et interprète Smany sur ces pages. Je l’ai découverte il y a quelques années par son album Illuminate et je l’ai ensuite régulièrement suivie au fur et à mesure de ses nouvelles sorties. Elle vient de sortir un nouvel EP de quatre titres intitulé Sinking into the Night (夜に沈む) le 12 Juillet 2025 sur son label habituel Virgin Babylon Records. Il s’agit en fait de démos pour son futur prochain album. Cet EP tente également de lui servir de soutien financier étant contrainte à un long congé médical. Sur la page Bandcamp du EP, Smany nous confie avoir été diagnostiquée schizophrène à l’âge de 22 ans, alors qu’elle élevait seule son jeune fils. La maladie l’a contrainte à se séparer de lui pendant deux ans, une blessure qu’elle a exprimé à travers son premier album. Malgré un long combat marqué par des épisodes dépressifs et un divorce, elle continue de trouver dans la musique sa seule force. Son message et ses démos sont un appel au soutien de ceux que son témoignage ou sa musique touchent. Je vois sur son compte X Twitter qu’elle est maintenant sortie de convalescence et qu’elle compte se plonger progressivement dans la composition de son prochain album. Sur les quatre morceaux de cet EP, je trouve que le dernier intitulé Over, correspondant à un nouveau mix de World’s End Girlfriend, est le plus abouti. World’s End Girlfriend est un collaborateur régulier de Smany. Ce morceau est magnifique. Smany a ce talent pour créer des ambiances mélancoliques qui nous touchent, car elles sont sincères et intimes. On a le sentiment qu’elle pèse chaque note et chaque mot en chantant d’une manière lente, douce et délicate. Les trois premiers morceaux Requiem, Shinda Boku (死んだ僕) et Akai Kasa (赤い傘) sont plus épurés et nous laissent confronter à la voix de Smany et à ses douleurs. On ne peut entendre le cri qui se cache profondément en elle mais on le ressent à travers son chant sur le morceau Requiem. Il faut écouter cette musique dans le silence complet, si possible en fermant les yeux.

parmi les lanternes du festival Oeshiki

Je voulais assister au grand festival automnal Oeshiki (お会式) du grand temple bouddhiste d’Ikegami Honmonji (池上本門寺) depuis plusieurs années et j’y suis finalement allé le Samedi 12 Octobre 2024. Il s’était arrêté pendant les quelques années de la pandémie et tombait un soir de semaine l’année dernière. Tous les ans, du 11 au 13 Octobre, le festival Oeshiki, prenant ses origines pendant la période d’Edo, commémore l’anniversaire de la mort du moine bouddhiste Nichiren (日蓮) qui vécut de 1222 à 1282, à l’époque de Kamakura. Il est le fondateur de la deuxième branche la plus importante du bouddhisme au Japon avec environ 10 millions de pratiquants, derrière le bouddhisme Jōdokyō (浄土教) et devant le bouddhisme Shingon, Zen puis Tendai. On dit que Nichiren mourut à l’âge de 61 ans à Ikegami, alors qu’il était tombé malade et avait entamé un long voyage de sa résidence sur le Mont Minobu dans la préfecture de Yamanashi, jusqu’aux sources chaudes de la région d’Hitachi, dans la préfecture d’Ibaraki, qu’il n’atteindra finalement pas. Le festival Oeshiki dans l’enceinte du temple Ikegami Honmonji dans l’arrondissement d’Ōta est la plus grande cérémonie commémorative pour Nichiren, et elle attire une foule très importante, environ 300,000 personnes dit-on. La cérémonie ne se déroule pas entièrement dans l’enceinte car le grand défilé de lanternes démarre de la gare d’Ikegami jusqu’au hall principal du temple, sur une longueur d’environ 2 kilomètres. Ce grand défilé, nommé Mandō 万灯(pour 10,000 lanternes), a lieu le soir du 12 Octobre de 18h à 23h. Il s’agit du moment le plus important du festival. On dit qu’environ 3000 personnes portent ces lanternes et les accompagnent en dansant, chantant et en jouant de diverses percussions.

Des estampes ukiyo-e représentant la cérémonie Oeshiki à Ikegami Honmonji. Celle de gauche provient de la série des Trente-six festivals d’Edo, peints par Utagawa Toyokuni (歌川豊国) et Utagawa Hiroshige (歌川広重), 1864

La foule était en effet dense et il fallait souvent marcher lentement et être patient, mais ce genre de foule n’est pas vraiment inattendu. Je marche depuis la station d’Ikegami un peu après 18h en suivant plusieurs groupes portant des lanternes. Je prends de nombreuses photographies mais assez peu sont réussies. Comme souvent dans ce genre de festival ou de matsuri, la ferveur est impressionnante, mais elle n’est pas tant religieuse qu’elle transmet l’enthousiasme d’être ensemble pour partager un événement important de la vie des quartiers tout autour du temple Honmonji. Je n’en suis pas certain, mais je pense que chacune des lanternes proviennent des quartiers aux alentours du temple, mais peut-être viennent elles d’autres temples au Japon. On a cru entendre qu’une des lanternes provenait par exemple du temple Ryūkō-ji (龍口寺) près de Fujisawa, que nous connaissons assez bien. La musique faite de chants et de percussions est répétitive et s’imprègne petit à petit dans notre cerveau au point de provoquer un certain manque lorsqu’elle s’arrête pendant quelques minutes. Les lanternes ont des formes très particulières composées d’une sorte de pagode à cinq étages coiffée de tiges portant des grosses fleurs de cerisiers. Les lanternes sont parfois portées comme des mikoshi ou posées sur des petits chariots à deux roues. Le cortège se compose principalement d’adultes mais les enfants sont également nombreux. Ce genre de festival se pratique dès le plus jeune âge et je peux tout à fait comprendre que ceux et celles qui l’ont pratiqué étant petits continuent ensuite étant adultes. Une des particularités de ce festival est cette sorte de bâton portant un symbole et des lanières que le porteur ou la porteuse vient faire tournoyer avec beaucoup de dextérité. Les mouvements semblent bien étudiés. Ils sont parfois brusques et inattendus, avec par moments beaucoup d’ampleur. Il ne me semble pas avoir déjà vu ce type de bâtons et ces lanternes dans d’autres festivités au Japon. Oeshiki n’est pourtant pas unique au temple Ikegami Honmonji. Après une petite heure de marche, on arrive finalement au pied du grand escalier de pierre montant vers le hall principal du temple. Les participants du défilé doivent maintenant monter leur lanterne, ce qui n’est pas une mince affaire. La procession entre ensuite dans l’enceinte du temple et finira sa course par une prière dans le grand hall. Le grand escalier est en sens unique et on ne peut pas revenir sur ses pas. Pas facile de retrouver son chemin parmi la foule et les innombrables stands vendant toutes sortes de choses à manger. Je connais heureusement assez bien les lieux car j’ai parcouru le large domaine du temple de nombreuses fois. On peut certainement redescendre par le cimetière en passant devant la grande pagode rouge. Je ne suis pas le seul à prendre cette route. On n’est pas tout à fait perdu car le bruit des chants se fait entendre dans la nuit.