孤独な一日が静かに押し寄せる

Kameari (亀有), le Samedi 7 Juin 2025.

Tous les ans lorsque l’été étouffant démarre, je me demande comment je vais aborder les nouveaux billets de Made in Tokyo, car l’inspiration est en général en berne et le nombre de visiteurs est également inférieur aux autres mois. Je parcours alors les archives des mois d’été des années précédentes pour me rendre compte que j’étais quand même relativement actif. Je prends alors mon courage à deux mains, tout en réfléchissant à un mode de publication estival. Je me suis décidé pour un modèle de billet avec deux photographies suivies de sous-titres, comme pour les quelques billets récents, mais le fait d’énoncer ici le format de ce modèle de billet m’en fera peut-être changer bientôt. Les deux photographies ci-dessus ont été prises dans le quartier de Kameari (亀有) au Nord Est de Tokyo alors que je me dirigeais depuis la station d’Ayase vers le SKWAT Kameari Art Center.

Ura-Harajuku (裏原宿), le Samedi 5 Juillet 2025. Kugahara (久ヶ原), le Dimanche 15 Juin 2025.

Le monstre coloré de la première photographie est posé devant la boutique 6%DOKIDOKI emblématique d’Harajuku. Elle a été fondée en 1995 par Sebastian Masuda, qui est lui-même une figure centrale du mouvement kawaii, ayant grandement contribué à définir l’identité visuelle de Kyary Pamyu Pamyu, notamment pour les décors de ses vidéos. La notoriété de la boutique s’est entre autres propagée par ses vendeuses au look excentrique très coloré jouant également les modèles, comme par exemple Yuka Mizuhara, la sœur de l’actrice et modèle Kiko Mizuhara. Elles ont également beaucoup contribué à la notoriété visuelle du magasin en apparaissant dans les magazines comme FRUiTS, que j’ai deja mentionné sur ces pages.

Je possède d’ailleurs un numéro du magazine FRUiTS, le 166 du mois de Mai 2011 avec justement Kyary en couverture. Je ne l’avais bien entendu pas choisi par hasard. Voir Kyary en photo à cette époque me rappelle un épisode de l’émission vidéo web Otaku-Verse Zero d’Août 2011 animée par Yū Asakawa (浅川悠), actrice de doublage (qu’on appelle seiyū) et Patrick Macias, Otaku notoire mais revendiqué. Kyary y était interviewée lors d’un événement organisé par Sebastian Masuda dans le Department Store de PARCO (l’ancien maintenant remplacé par le complexe actuel). C’était le tout début de sa carrière, car elle n’avait sorti que son premier single PONPONPON qui était très vite devenu un succès. Et en évoquant Patrick Macias, je pense en avoir déjà parlé mais je continue à écouter assidûment le podcast hebdomadaire Pure TokyoScope qu’il anime avec Matt Alt. On y parle beaucoup de culture Otaku, sur laquelle je ne suis pas toujours familier comme l’univers du Tokusatsu dont la star est Godzilla, mais le ton humoristique des émissions m’amuse toujours beaucoup et j’y reviens chaque semaine. Je n’ai pas d’appétit particulier pour les vieux films de monstres japonais, ni pour les robots à la Gundam, mais je garde quelques souvenirs très éparses d’un film d’animation Macross que l’on m’avait prêté il y a très longtemps en cassette VHS. Je ne sais pas de quel épisode il s’agit mais je me souviens très bien d’une scène dans les espaces futuristes d’un immense vaisseau-ville spatial. Cette scène m’avait fasciné mais j’en ai complètement perdu la trace à part ces quelques images floues qui traînent dans un recoin de mon cerveau, derrière une porte que j’ai du mal à ouvrir. Il me manque parfois la clé me donnant accès à mes propres souvenirs. Ce blog me permet d’en conserver quelques uns avant qu’ils ne finissent par disparaître un jour ou l’autre.

Et dans la playlist du mois de juillet, qu’ajoute-t-on, me demanderiez-vous peut-être d’un air impatient?  Je reviens une nouvelle fois vers le groupe XAMIYA composé d’Airi Kamiya et de Xansei avec deux nouveaux singles dont celui intitulé GG sorti le 30 Mai 2025. Ce single assez court mélange un esprit rock avec une electro-pop faite de synthétiseurs un peu rétro. Le rythme est extrêmement accrocheur avec une percussion assez mécanique et une basse très présente, et le chant de Kamiya un peu punk sur les bords. J’écoute ensuite le sixième single du duo intitulé Futari, sorti le 11 Juillet. Ce nouveau morceau est très différent de GG, plus posé avec une mélancolie légère et intime. Musicalement, le morceau est très bien dosé, avec une instrumentalisation assez minimaliste au tempo modéré et une chaleur palpable. Il y a quelque chose de très naturel et d’évident dans le chant de Kamiya, ce qui me plait beaucoup sur ces deux morceaux. Et allez savoir pourquoi, ma playlist se tourne ensuite vers quelques morceaux de K-Pop, en commençant par celui intitulé Earthquake par JISOO, en solo échappée du groupe Blackpink. Je n’ai jamais apprécié Blackpink mais cet earthquake de JISOO est quand même assez excellent. Et je poursuis ensuite avec Dirty Work du groupe aespa. Le morceau n’est certes pas aussi marquant que Supernova ou Whiplash mais j’aime son atmosphère hip-hop assez froide et industrielle. Je bifurque ensuite vers l’artiste sino-américaine Lexie Liu et son single Pop Girl sorti en Mars 2025. J’accroche immédiatement au rythme electro-pop très prononcé et joueur. Ces petits moments de pop mainstream insouciante dans ma playlist font beaucoup de bien.

Je découvre tout récemment la chanteuse Hong-Kongaise Li Zelong (李澤瓏) avec un single intitulé Habit (習癖) sorti l’année dernière, en Juin 2024. Elle chante en fait en japonais sur ce morceau et est distribuée par Avex Hong Kong. Je l’ai découverte à travers un groupe Discord dédié à Sheena Ringo qui notait que Li Zelong avait interprété sur son compte Instagram une reprise au piano et au chant du morceau Poltergeists (ポルターガイスト) de l’album KSK de Sheena Ringo. Sa reprise étant très convaincante, je suis partie à la recherche de sa musique sur YouTube pour tomber assez rapidement sur ce morceau intitulé Habit (習癖). Ma grande surprise était de constater que ce morceau a été écrit, composé, arrangé et produit par Seiji Kameda. Je note même une certaine ressemblance ou mimétisme dans certaines sonorités de sa voix (notamment sur les paroles 静かに押し寄せる) et dans sa manière d’être dans la vidéo du morceau qui me rappelle Ringo au début des années 2000. Le morceau est en tout cas très bon et c’est un grand plaisir de découvrir ce genre de petites perles musicales.

Kurkku Fields

Nous voulions visiter Kurkku Fields (クルックフィールズ) depuis plusieurs années et nous nous sommes finalement décidés il y a quelques semaines le temps d’un dimanche après-midi ensoleillé. Kurkku Fields est un vaste espace naturel implanté à Chiba près de Kisarazu, comprenant une ferme biologique durable, des restaurants et café, un petit marché, des œuvres d’art en plein air et des jeux pour enfants. On y trouve même une bibliothèque et un hôtel pour y passer la nuit. L’endroit formant une petite vallée est vraiment très agréable. Depuis le centre de Tokyo, il faut compter environ une heure de route en voiture en traversant la baie de Tokyo par le tunnel et pont Aqualine. En me renseignant sur le lieu avant de prendre la route, je me suis rendu compte que le musicien et producteur Takeshi Kobayashi (小林武史) est en fait le fondateur de Kurkku Fields. C’est une étrange coïncidence de vouloir y aller maintenant après avoir récemment vu et apprécier Kyrie no Uta (キリエのうた) de Shunji Iwai (岩井俊二) dont Takeshi Kobayashi a écrit et composé les musiques. En fait, en y repensant, il me semble qu’un événement lié à ce film avait eu lieu à Kurkku Fields, et c’est certainement ce qui m’a donné l’idée de vouloir y aller. Il s’agissait en fait d’un concert du groupe YEN TOWN BAND ayant eu lieu de 21 Octobre 2023. Ce groupe au nom étrange a été créé à l’occasion du film Swallowtail Butterfly (スワロウテイル) de Shunji Uwai sorti en 1996 dans lequel la chanteuse Chara jouait le rôle principal. Dans le film, Glico (グリコ), interprétée par Chara, forme ce groupe appelé YEN TOWN BAND fondé en réalité par Takeshi Kobayashi qui écrit les musiques du film. Ces musiques sont réunies sur un album intitulé Montage et le morceau Ai no Uta (あいのうた) chanté par Chara lui donnera un énorme succès. Ce n’est pas le premier rôle de Chara dans un film de Shunji Iwai, car elle a également joué dans le film Picnic (1996), que je ne connais pas, avec l’acteur Tadanobu Asano (佐藤忠信) avec qui elle se mariera. Ce modèle de groupe musical fictif créé pour les besoins du film mais qui prend sa propre réalité est tout à fait similaire à ce que Shunji Iwai mettra en place plus tard pour les films All about Lily Chou-Chou (リリイ・シュシュのすべて) avec Salyu comme chanteuse et Kyrie no Uta (キリエのうた) avec AiNA The End (アイナ・ジ・エンド). Takeshi Kobayashi écrit à chaque fois les musiques de ces films et c’est intéressant de constater ces similitudes volontaires dans un concept se répétant de film en film. Le concert à Kurkku Fields incluait YEN TOWN BAND mais également Lily Chou-Chou (avec Salyu) et Kyrie (avec AiNA The End), pour en quelque sorte boucler la boucle de cette trilogie cinématographique dont les films n’ont pourtant aucun lien narratif les uns avec les autres. En regardant d’un peu plus près le nom des membres du YEN TOWN BAND, je constate la présence du guitariste Yukio Nagoshi (名越由貴夫) qui joue très régulièrement pour Sheena Ringo. Takeshi Kobayashi est un des fondateurs de l’organisme sans but lucratif AP Bank, dédié aux projets environnementaux et aux énergies renouvelables, avec le regretté Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) et le leader du groupe Mr Children, Kazutoshi Sakurai (桜井和寿). Takeshi Kobayashi est en fait le producteur de Mr Children, ce qui s’explique cette association. AP Bank organise un festival de musique appelé tout simplement AP Bank Fes, et cela depuis 2005. Les éditions récentes se déroulent sans surprise à Kurkku Fields, car ce lieu est un des projets de AP Bank. Le super-groupe Bank Band créé par Kazutoshi Sakurai et Takeshi Kobayashi s’y produit à chaque fois. Et qui est à la basse dans ce groupe Bank Band? Un certain bassiste et producteur nommé Seiji Kameda (亀田誠治). Ça m’étonne vraiment que Sheena Ringo ou Tokyo Jihen n’aient jamais joué à Kurkku Fields, mais je prédis que ça devrait arriver un jour ou l’autre. J’avais beaucoup aimé le single to U de Bank Band avec Salyu à l’époque de sa sortie, et je comprends maintenant un peu mieux l’origine de cette association entre le groupe et la chanteuse, ainsi que l’origine du nom du groupe.

Mais revenons maintenant à Kurkku Fields que nous découvrons pour la premiere fois et qui a ouvert ses portes en 2019. Le plan d’ensemble de cette ferme durable, avec panneaux solaires placés sur des flancs de colline, a été conçu par l’architecte Teppei Fujiwara (藤原徹平), qui a également dessiné certains bâtiments comme celui de la première photographie où se trouve le restaurant où nous avons déjeuné. Une des raisons principales de notre venue était de voir les quelques œuvres d’art placées en extérieur, notamment celles immédiatement reconnaissables de Yayoi Kusama (草間彌生). Les champignons rouges à poids blancs de Yayoi Kusama sont magnifiques lorsqu’ils sont délicatement posés au dessus de l’eau fonctionnant comme un miroir. On trouve une deuxième installation de Yayoi Kusama. Il ‘agit d’un mystérieux cube entièrement couverts de miroirs. On peut entrer à l’intérieur par petits groupes, les uns après les autres. L’intérieur est également couvert de miroirs et de petites lampes multicolores qui s’y reflètent à l’infini comme pour former une galaxie. L’effet est assez saisissant mais est difficile à rendre correctement en photo. Il faut aller voir par soi-même. A quelques dizaines de mètres de là, on trouve une installation de l’artiste et directeur artistique Sebastian Masuda (増田セバスチャン). L’extérieur, ressemblant à une grande cheminée sombre, est d’une sobriété déconcertante. J’ai d’abord eu un peu de mal à imaginer qu’il s’agissait d’une création de l’artiste, figure d’Harajuku, à l’origine des décors et tenues de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ) à ses débuts, sur PONPONPON par exemple ou sur le fabuleux Fashion Monster (ファッションモンスター). L’extravagance se trouve en fait à l’intérieur de la cheminée remplie de divers objets de toutes les couleurs ressemblant à des jouets. Parmi les autres œuvres d’art, on trouve une petite statue verte de l’artiste française Camille Henrot et des sculptures étranges me faisant penser à des pieuvres alien par le collectif japonais Chim↑Pom. Ces œuvres d’art sont placées au milieu des champs et vergers et on a parfois un peu de mal à les repérer. Je ne perçois par vraiment les liens entre ces artistes et le choix de ces œuvres en particulier m’intriguent assez. Sur les espaces ouverts, on trouve de grandes tentes et j’imagine que des concerts en plein air doivent se dérouler par ici. Nous ne passerons pas la nuit à l’hôtel, appelé Villa Cocoon, de Kurkku Fields, mais je m’imagine m’y réveiller tôt le matin et marcher dans la fraîcheur de ces espaces sous la lumière naissante. Ce sentiment m’accompagne pendant une bonne partie de notre marche sur les chemins de terre. Nous terminons notre visite par un bâtiment très particulier conçu par l’architecte Hiroshi Nakamura (中村拓志&NAP建築設計事務所). Il s’agit d’une bibliothèque souterraine nommée Library in the Earth contenant environ 3000 livres. L’entrée se révèle derrière des butes de verdure. Un espace circulaire délimite la bibliothèque par des baies vitrées qui semblent s’enfoncer dans la terre. Cette architecture est très intéressante et me fait penser aux bâtiments de la Collina Omihachiman dans la préfecture de Shiga par Terunobu Fujimori. De la même manière, cette architecture semble sortir de l’univers onirique du studio Ghibli.