山13

Il n’est pas rare de voir la nature reprendre ses droits dans les rues de Tokyo. Sans lui redonner complètement le contrôle des lieux, on peut ponctuellement voir des rues où on a laissé s’étendre la végétation sans tenter de l’arrêter ni lui donner des limites. Je le remarque sur certaines rues où les buissons des trottoirs s’étendent parfois jusqu’à gêner le passage. Les services de la ville finissent par couper ce qui dépasse, mais la végétation a largement le temps de pousser et de s’étendre avant que cela n’arrive. Dans une rue en pente au delà du centre d’Ebisu, je remarque une porte d’un salon de coiffure entouré de verdure. Cette végétation envahissante est plus qu’un élément décoratif, elle fait partie entière de l’architecture des lieux. Elle donne même à cette entrée quelque chose de mystérieux et merveilleux, comme une grotte dans laquelle on trouverait des trésors cachés. Je suis toujours étonné de voir la végétation dense qui entoure parfois les voies ferrées. Je le constate notamment le long de la ligne chemin de fer entre Ebisu et Shibuya. L’accès à la voie ferrée est fermé par des grillages qui sont eux mêmes recouverts de lierres. Derrière ces grillages, la végétation est dense et semble ne pas être vraiment maîtrisée. Des portes donnent un accès à ces zones autour de la voie ferrée, mais je me demande si elles sont souvent utilisées.

En y réfléchissant bien, je suis souvent passé devant une de ces portes grillagées, celle indiquée comme étant la porte Yama 13 (山13). Elle se trouve le long de la ligne Yamanote entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Cette porte en particulier m’intrigue car elle n’est pas fermée à clef. Je le sais car j’ai vu quelqu’un y entrer il y de cela quelques mois, à la fin de l’été. Je marchais de l’autre côté de la rue en direction de Shibuya. Une voiture noire s’est arrêtée au niveau de la porte. Rien d’anormal car les voitures stationnent souvent le long de cette rue, en particulier les taxis faisant leur pause dans la journée. Il n’y avait pas d’autres voitures stationnées ce jour là et la rue était très calme, c’était même inhabituel. J’ai remarqué cette voiture en particulier car il s’agissait d’une vieille Ford Mustang noire très bien entretenue. Elle brillait au soleil comme si elle venait juste d’avoir été nettoyée et lustrée. Le ciel était nuageux mais les éclats de lumière passagers se reflétant sur la carrosserie attiraient mon regard. C’est comme si cette Mustang faisait des signes ostensibles pour qu’on l’observe attentivement. Elle roulait doucement et s’est arrêtée devant la porte notée Yama 13. Un homme vêtu d’un costume noir en est sorti rapidement, faisant le tour de la voiture par l’arrière. La porte Yama 13 se trouvait exactement au niveau de la porte passager de la Mustang. L’homme semblait jeune, de taille moyenne. Ses traits étaient fins et il avait les cheveux mi-longs noirs coiffés d’un chapeau noir qui était étonnement bien assorti à son costume. Il semblait pressé, atteignant la porte passager d’un pas rapide sans faire attention à ce qui l’entourait. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. Il portait un petit sac également noir au format d’une feuille A4. Alors que je marchais désormais au niveau de la voiture, je le vois, à travers les vitrages de sa voiture. Une femme aux cheveux noirs et habillée de noir était descendue de la voiture par la porte passager ouverte par l’homme. Je n’ai pu apercevoir clairement cette femme car ils ont tous les deux très rapidement pénétré à l’intérieur de l’enclos de la voie ferrée, l’homme ouvrant et fermant immédiatement derrière eux la porte Yama 13. Je les ai ensuite perdu de vue alors que je continuais à marcher de l’autre côté de la rue. Le fait que l’homme puisse ouvrir cette porte m’a beaucoup étonné car je l’imaginais bien sûr fermée pour des raisons évidentes de sécurité. On ne souhaiterait pas que n’importe qui puisse avoir accès à la voie de chemin de fer.

J’avais complètement oublié cet épisode qui m’avait pourtant beaucoup intrigué sur le moment, jusqu’à ma rencontre récente avec la jeune Miku Kajimoto dans cette rue étrange près d’Ura-Harajuku. Son nom était indiqué au verso de la petite carte qu’elle m’avait donné ce jour là. Je me suis rendu compte après coup qu’il s’agissait en fait d’une carte de visite. Le nom Yama 13 indiqué au recto de la carte devait donc faire référence à un établissement. Aucune indication n’indiquait pourtant de quel genre d’établissement il pouvait bien s’agir. Il me semble maintenant très probable que le Yama 13 inscrit sur la carte de visite fait référence à cette porte grillagée de la ligne Yamanote entre Ebisu et Shibuya. Je me demande même maintenant si ma rencontre avec Miku Kajimoto à Ura-Harajuku était conditionnée par le fait d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques mois. L’homme au chapeau noir ou la femme qui l’accompagnait m’ont peut-être aperçu et savent que je les ai vu entrer dans cet endroit normalement interdit au public. A force de traîner son regard trop longtemps dans les recoins de la ville, on finit par y voir des choses que d’autres ne voit pas. Une ville ne se révèle pas au premier regard, j’en suis convaincu. La carte de visite que l’on m’a donné ressemble à une invitation que je me suis décidé d’accepter. Elle m’a tellement intrigué que je souhaite maintenant comprendre à tout prix sa signification.

Je reviens le long de la ligne Yamanote ce Samedi matin à la recherche de la porte Yama 13. La rue est déserte, ce qui est à priori une bonne chose. Il est pourtant aux alentours de 11h du matin. Les voitures circulent normalement, sporadiquement sur cette rue, ainsi que quelques étudiants de l’école de design proche. Je me trouve maintenant devant la porte. J’essaie discrètement de faire tourner la poignée. La porte ne semble pas être fermée à clef. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ouvre la porte, entre à l’intérieur et referme la porte aussitôt derrière moi, sans trop réfléchir. Entre le talus de la voix ferrée et le grillage couvert de lierres, se trouve un petit chemin de terre qui file devant moi sur quelques mètres. Il donne sur une porte de métal placée sur le talus. Elle est légèrement oblique et fait tout juste ma taille. La porte est fermée par un mécanisme à code et je n’ai bien entendu pas le code d’entrée. On dirait que cette petite aventure s’arrête là, devant une porte métallique fermée par un code que je ne connais pas. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, il me vient en tête de consulter une nouvelle fois la carte de visite que l’on m’avait donné. Je pourrais peut-être y déceler un indice. Je la sors de ma poche et constate les seules écritures que je connaissais déjà. Rien ne le laisse imaginer un possible code d’entrée. Mais en observant maintenant cette carte à la lumière du soleil, je remarque une impression légèrement réfléchissante lorsqu’on l’oriente correctement. Oui, sous le nom Yama 13, je distingue maintenant deux chiffres, le 30 et le 24, qui sont écrit séparés par deux points comme pour exprimer une durée (30:24). Si c’était la durée d’un morceau de musique, il serait particulièrement long. C’est la première réflexion qui me vient en tête car j’écoutais justement en venant jusqu’ici un très long morceau instrumental de Ryuichi Sakamoto intitulé Aromascape sur l’album Cure de Miki Nakatani. Ce long morceau plein de mystère et de mélancolie dure également 30 minutes et 24 secondes. J’y vois là une coïncidence qui me pousse à aller plus en avant. Le code fonctionne sur le mécanisme manuel d’ouverture de la porte. Après un cliquetis métallique, la porte se déverrouille et la poignée ronde permet maintenant d’ouvrir la porte. Je l’ouvre doucement pour éviter tout bruit. Cette porte donne sur un couloir étroit aux murs lisses peints en noir avec un plafond arrondi. Deux rayons d’une lumière froide accompagnent les rampes latérales d’un escalier descendant sous la voix ferrée. A première vue, il doit bien faire une cinquantaine de marches de long. Ce n’est plus le moment d’avoir des doutes. Je laisse la porte entrouverte pour me donner un peu plus de lumière et pour me dire que je pourrais remonter les marches et sortir en urgence si la situation le demandait. J’entame la descente de l’escalier d’un pas lent et le plus discrètement possible. Au fur et à mesure que je descends les marches, je perçois un léger son de piano provenant du bas. Je n’arrive d’abord pas à le reconnaître mais il me paraît de plus en plus clair à chaque marche descendue. Je reconnais le morceau instrumental que j’écoutais justement en venant jusqu’ici, ce qui me rassure d’une certaine manière.

L’escalier débouche sur une petite pièce de forme arrondie. Le plafond est un dôme décoré de multiples moulures noires. Un petit chandelier accroché au milieu du dôme éclaire faiblement la pièce, mais suffisamment pour voir ce qui m’entoure. Des grands miroirs anciens placés dans des cadres noirs sont posés tout le long du mur arrondi avec un espacement d’une vingtaine de centimètres entre eux. Je n’entrevois bizarrement pas mon reflet sur ces multiples miroirs, ce qui m’interroge sur ma propre présence à cet endroit tout à fait irrationnel. Sur la droite de l’escalier, se dresse une lourde porte de bois travaillée de multiples gravures courbes représentant des formes abstraites. Un petit bouton rouge avec une inscription « call » attire tout de suite mon attention car il s’agit du seul point de couleur dans tout cet espace. J’appuie une fois sur le bouton mais rien ne se produit, même pas un son. Je n’entends aucun bruit qui pourrait venir de l’autre côté de la porte. Je m’apprête à appuyer une deuxième fois quand la porte s’ouvre soudainement en grand devant moi. J’aperçois d’abord le visage de Miku, blanc comme de la porcelaine et esquissant un semblant de sourire. « 待ってました » me dit elle. Elle m’attendait, aujourd’hui encore, habillée d’une robe noire de style gothique différente de la dernière fois. Alors qu’elle recule de quelques pas pour me laisser entrer, je suis interloqué et déconcerté par ce que je vois devant moi.

Le hall où Miku m’accueille pourrait être sorti de l’univers dérangé de HR Giger. Tout y est sombre et noir. Deux étranges statues squelettiques accrochés aux murs donnent une vision d’horreur qui pourrait ressembler à l’enfer. « ここが地獄か天国かはあなた次第です ». Comme si elle lisait dans mes pensées, Miku me fait comprendre que c’est moi qui décide si je veux faire de cet endroit un enfer ou un paradis. Il ressemble beaucoup à un enfer, qui effraie autant qu’il fascine. Je reste immobile devant ce spectacle visuel tout à fait assourdissant. Je me demande si je dois partir en courant avant que la porte ne se referme derrière moi, mais je ne suis de toute façon pas en mesure de faire un pas, comme paralysé par le choc de voir cette antre morbide qui pourrait être tirée d’un film d’horreur et de science-fiction. Je regarde Miku, pour rechercher une explication qui me rassurerait, mais elle reste impassible à côté de moi. Je comprends que la seule issue est l’escalier devant moi. Si cet endroit est l’enfer, alors gravir cet escalier m’amènera peut-être au paradis. Miku m’adresse une nouvelle fois la parole en m’indiquant que cet endroit caché des regards est un bar où l’on peut prendre son temps et parler de diverses choses profondes ou pas, et qu’il n’y a aucune obligation d’y entrer. D’accord. Elle se dirige la première vers le grand escalier et je la suis de près. Mes yeux ont pris l’habitude de la noirceur de l’endroit. J’aurais très bien pu faire un malaise en voyant cet endroit mais je suis maintenant persuadé que c’est ce que je voulais voir, comme si voir le pire allait forcément m’amener à entrevoir le meilleur par la suite. L’escalier donne sur une autre pièce tout en longueur et également très sombre. Le mobilier est entièrement noir mais l’espace est beaucoup moins inquiétant que le hall de l’entrée. Je me dis maintenant que ce hall d’entrée était une épreuve de passage, que je dois avoir réussi car me voilà dans ce fameux bar mentionné par Miku. Il y a de nombreuses bouteilles derrière le comptoir et de nombreuses tables dans ce bar en forme de couloir, mais aucun autre client. Miku me suggère de m’asseoir au comptoir. Elle s’assoit à côté de moi et tapote sur une petite clochette faisant venir un homme derrière le comptoir. Son costume noir et son chapeau noir assorti me font tout de suite réaliser qu’il s’agit de l’homme à la Mustang noire que j’avais aperçu il y a quelques mois. Il me demande ce que je souhaite boire. Je commande un Whisky Suntory AO. Une musique drone ambiante remplie l’espace, mais reste discrète. Elle me fait penser aux longues trames sonores de Chihei Hatakeyama, mais je n’en suis pas sûr. Alors que l’homme au chapeau sculpte le glaçon de manière très minutieuse, je tourne le regard vers Miku qui me regarde également sans rien dire.

J’écris une histoire depuis plusieurs années, celle de Kei Imamura (今村京), qui s’intitule « du songe à la lumière ». Je ne sais quelle raison me pousse à lui parler de cette histoire au long court que j’ai du mal à faire avancer, mais j’ai l’impression qu’elle pourrait m’aider dans mon entreprise. Kei est une jeune fille un peu plus âgée que toi, perdue dans ses tourments mais qui entrevoit une lumière après la rencontre de Ruka Akatsuki (暁ルカ). Elle envisage de créer avec lui un groupe de musique dont le nom est Dreamers never End. Mon histoire s’arrête à ce moment-là, car je ne sais donner une direction au style musical que produira ce groupe, comme si cet élément était absolument déterminant dans la suite de mon histoire. Je me perds moi-même dans mes réflexions sur ce détail de mon histoire qui prend une importance demeurée. Elle m’écoute en restant parfaitement immobile. Son visage est figé mais étrangement expressif, mélangeant la douceur de quelqu’un qui est à l’écoute et la détermination de quelqu’un qui a déjà des idées précises sur la direction que sa vie doit prendre. « あなたを一番よく表している曲はありますか? ». Elle me demande soudainement quelle musique me représenterait le mieux. « 私、IDOLですょ、バクチクの曲 ». Moi, c’est IDOL, le morceau de Buck-Tick, me dit-elle immédiatement sans attendre ma réponse. « あと、LUNA SEAのROSIER ». Oui, j’imagine tout à fait cette musique la représenter, comme s’il y avait une adéquation entre son état d’être, du moins ce qu’elle laisse transparaître, et la musique qu’elle écoute. Elle ne devait même pas être née à la sortie de ces singles, mais elle a bien intégré le romantisme sombre qui traverse ces œuvres, s’imaginant certainement comme une rose noire qui se voudrait idole. Cette pensée me traversant l’esprit n’est en rien médisante, au contraire, la capacité à se dévouer de tout son être dans ses choix musicaux au delà de la simple appréciation d’écoute est une chose qui me fascine, et que je ne serais pas en mesure de reproduire.

Elle continue d’un air convaincu « 周りの人たちが自分の尊敬している音楽とどんなふうに向き合っているのか、聞いてみたらどう? ». Elle me suggère de demander à ceux qui m’entourent comment ils vivent et expriment la musique qu’ils admirent. Faut-il que je donne à Kei un état d’être en dehors de toute normalité pour qu’elle devienne légitime dans son groupe? Ce que l’on écoute doit il conditionner notre état d’être? Ce questionnement me pousse à des réflexions sur moi-même. Après tout l’histoire de Kei est un miroir qui reflète une autre version de moi-même dans un Tokyo parallèle que je n’entrevois clairement que par courts moments grâce à des passeurs comme Miku Kajimoto. Le Tokyo Parallèle est en quelque sorte une fenêtre sur moi-même. Faire avancer Kei dans son histoire me fera peut-être avancer dans ma propre histoire, et vice-versa, par un effet de miroir. Le conseil est de consulter autour de moi pour trouver une inspiration à mon histoire, mais comment appliquer ce conseil. Je ne le sais pas encore. Mon verre de whisky est posé sur le comptoir avec un glaçon parfaitement sculpté. Je bois une première gorgée, suivie d’une longue pause silencieuse, puis une deuxième gorgée. Je décèle sur le visage de Miku un sourire qu’elle n’affichait pas jusqu’à maintenant. Tout en regardant devant elle, elle me demande si ça sera tout pour aujourd’hui. Notre entrevue m’a semblé courte.

Après lui avoir dit adieu, je reviens sur mes pas en passant par le dôme arrondi entouré de miroirs à l’entrée. Alors qu’ils ne réfléchissaient rien à mon premier passage, j’y vois maintenant une image d’abord assez floue. Ma curiosité surpasse mon étonnement et je suis tout de suite attiré vers cette image émergeant d’une épaisse brume visuelle. Je reconnais une forme humaine dans une petite pièce ensoleillée. Ma vision devient plus claire lorsque je me concentre sur cette forme humaine qui s’affiche sur plusieurs miroirs simultanément. Je me rends compte que l’association de tous ces miroirs autour de moi me donnent une vue complète de la pièce couvrant pratiquement 360 degrés. Alors que ma vision devient de plus en plus précise, j’aperçois maintenant une jeune femme assise sur le tatami d’un petit appartement à côté d’une fenêtre entrouverte donnant sur un parc. La jeune fille tient une guitare électrique noire dans les mains et joue des accords que je ne parviens pas à entendre. Elle paraît concentrée sur ses mouvements. Il se dégage une chaleur presque palpable de cette scène, quelque chose d’idyllique comme une image de paradis. La lumière douce traversant la fenêtre dévoile son visage qui me paraît maintenant distinct. C’est Kei que je vois dans cette pièce comme si je m’y trouvais également. Je suis complètement immergée dans son petit appartement près du parc d’Inokashira, celui que j’avais imaginé dans les premiers épisodes de son histoire. Il semble beaucoup plus réel que l’image intérieure que j’en avais, au point où je commence à douter de l’avoir moi-même créé. Kei semble vivre ici indépendamment de mon histoire, du moins elle progresse toute seule dans son apprentissage musical, pour se préparer, j’imagine, à une première représentation de son groupe. Cette vision est pour moi troublante. Ma création littéraire s’échappe t’elle de mon contrôle? Ma surprise s’accentue lorsque j’aperçois, accroché près de la porte d’entrée de son petit appartement, un cintre avec l’exacte même robe noire que portait Miku Kajimoto lors de notre première rencontre. Elle est accrochée avec soin. On croirait qu’elle n’a jamais servi, mais elle est en tout point identique à celle que j’ai vu précédemment. Pour quelle raison cette robe se trouve t’elle dans l’appartement de Kei? Il est peu probable qu’elle l’ait emprunté. Il me vient tout d’un coup l’étrange sensation que Kei et Miku sont en fait les mêmes personnes. Mes souvenirs du visage de Kei se font tout d’un coup plus flous, et devant moi, dans les reflets des miroirs du dôme arrondi, je perçois le visage de Miku. Elle a les cheveux beaucoup plus courts mais la ressemblance m’est maintenant frappante. Aurais-je donc passé plusieurs minutes assis à côté de Kei dans le bar juste à côté, en lui faisant par de mes difficultés à continuer son histoire. Je lui aurais donc parlé de la direction future de sa propre vie, et elle me montre maintenant en images qu’elle en a repris le contrôle. Cela explique peut-être le sourire de Miku lorsqu’on s’est quitté. J’aurais aimé qu’elle m’apporte des réponses mais je la vois imperturbable à s’entrainer seule aux accords de guitare. Je ne voudrais pour rien au monde la déranger. A ce moment précis, ses doigts cessent de bouger sur les cordes, s’interrompant au milieu d’un mouvement. Lentement, elle tourne la tête vers l’un des miroirs, un de ceux qui se trouvent en face à moi. Son regard s’y fixe avec une précision troublante. Elle ne me voit pas, elle me regarde, intensément. Puis un très léger sourire apparaît, à peine esquissé, le même que celui de Miku au comptoir. Elle ne semble pas surprise de me voir ici. Moi si. Je me fige et je sens tout d’un coup mon souffle se bloquer. Une vague froide me traverse la nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Un vertige intense me gagne, qui me pousse à mettre un genou à terre et perdre de vue Kei. Après quelques dizaines de secondes pour reprendre mes esprits, la vision dans les miroirs est soudainement redevenue floue et un voile épais recouvre les images que je percevais. Il me paraît maintenant opportun de remonter lentement l’escalier jusqu’à la surface, en faisant attention à chaque marche. J’ai recouvré mes esprit mais je reste profondément troublé par cette expérience. Il fait déjà nuit dehors, il est 24:30. J’ai passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais dans cet étrange endroit. L’air est frais et me remet un peu les idées en place. Je ne préfère cependant pas trop réfléchir pour l’instant à cette expérience. J’en aurais tout le temps plus tard. Le chemin qui mène vers la porte grillagée n’est pas éclairée. J’avance à tâtons. J’ouvre ensuite la porte lentement en vérifiant que personne n’est présent dans la rue. En la refermant, un cliquetis se fait entendre. La porte s’est fermée à clef, rendant désormais ce Tokyo Parallèle inaccessible.

Notes: Ce texte est la suite du billet précédent intitulé darkerrr grrrl et est en lien direct avec l’histoire en cours du songe à la lumière et avec les histoires du Tokyo Parallèle. On apprenait il y a quelques jours que Shinya (真矢), le batteur du groupe LUNA SEA, avait quitté ce monde suite à une longue maladie. J’ai eu envie de réécouter le morceau ROSIER, sur l’album MOTHER qui est mon préféré du groupe, et de le mentionné dans ce texte.

in between II cities

En lien avec mon précédent billet qui envisageait d’ajouter le lieu d’écriture de mes billets, celui-ci est en partie écrit à Hong Kong. Les photographies sont par contre de Tokyo car mon voyage d’une petite semaine à Hong Kong ne m’a pas laissé assez de temps pour aller prendre des photos dans les rues de la ville. Mais pour l’ambiance, j’écoute des morceaux de ma longue playlist de Faye Wong en écrivant ces quelques lignes. Les photographies du billet ont une certaine qualité abstraite volontaire. Après le mur déconstruit et taggé de la première photographie, apparaît une baleine volant dans le ciel d’une ville européenne qui pourrait être Paris. Cette photographie en très grand format est signée par Daido Moriyama (森山大道) et est affichée sur un mur de béton d’une rue située près de la mairie de l’arrondissement de Shibuya. La photographie représente un ballon à air chaud transformé en baleine géante flottant au-dessus des toits de Paris. Cette photographie a été prise par Daido Moriyama en 1989 lors d’un séjour à Paris alors qu’il commençait à se lasser de Tokyo. Il loua un appartement à Paris, rue Mouffetard dans le cinquième arrondissement, et s’y rendit plusieurs fois pendant cette année. Cette photographie fait partie d’une série intitulée A Tale of II Cities, sous-entendant que ces deux villes sont Paris et Tokyo. Les photographies sont bien entendu en noir et blanc à fort contraste, explorant les paysages urbains de Tokyo et de Paris. Elles entendent capturer l’énergie chaotique et brute, parfois surréaliste, des deux métropoles, en s’inspirant souvent du photographe Eugène Atget. Le lion de la troisième photographie est situé tout près de la porte Sud coincée entre les immeubles du sanctuaire Hanazono (花園神社) à Shinjuku. Je n’ai jamais beaucoup aimé ce sanctuaire, certainement en raison de sa proximité de Kabukichō et de Golden Gai. Je le trouve sombre même en pleine journée comme si je ne pouvais imaginer Kabukuchō que la nuit.

Musicalement parlant, j’écoute en ce moment deux singles. Tout d’abord, celui de Minami Hoshikuma (星熊南巫) intitulé NIRVĀṆA et sorti le 16 Janvier 2026. Le style est un plus peu apaisé que ses singles précédents mais cette direction rock plus mélodique lui va très bien car elle conserve dans sa voix toute la passion qui l’anime. J’aime beaucoup la photographie de couverture du single prise par Ryota Kohama (小浜良太), bassiste du groupe ONE OK ROCK. J’écoute systématiquement les nouveaux singles de Kumami (j’apprends sur une vidéo Instagram qu’il s’agit d’un surnom qu’on lui donne) et je n’ai pour l’instant j’aimais été déçu. L’intensité rock qui s’en dégage est toujours très convaincante. J’écoute aussi assez systématiquement les nouveaux singles de King Gnu, notamment leur dernier AIZO sorti le 9 Janvier 2026. Le tout début du morceau est japonisant, ce qui me rappelle le très bel album de Millenium Parade. La suite du single est assez typique de King Gnu. Un peu comme le single précédent So Bad, ce dernier morceau est assez déstructuré. Autant ça m’avait d’abord désarçonné sur So Bad, autant j’ai le sentiment qu’il s’agit maintenant d’une marque de fabrique du groupe. C’est de toute façon brillant car Daiki Tsuneta a une sensibilité musicale tout à fait unique. Mon fils vient d’avoir la confirmation qu’il a obtenu deux places pour un concert de King Gnu au mois de Mars 2026, de leur tournée japonaise et asiatique CEN+RAL Tour. Il est membre du fan club, ce qui a dû faciliter les choses. Le problème est qu’il a obtenu ces places pour le concert de Takamatsu (高松) à la Kagawa Arena (あなぶきアリーナ香川), ce qui veut dire qu’il faut y aller exprès et qu’il ne trouve personne pour l’accompagner. Je me suis bien entendu dévoué pour l’accompagner. C’est apparemment très difficile d’obtenir des places pour les dates à Tokyo. Nous avons également obtenu deux places pour le concert de Fujii Kaze (藤井風) qui aura lieu au Tokyo Dome en Décembre 2026. On a le temps de le voir venir. Par contre, je n’arrive toujours pas à obtenir une malheureuse place pour le concert de Sheena Ringo, ce qui est quand même un comble. J’en suis à mon quatrième essai, après deux tentatives à travers le fan club Ringohan et une tentative avec le code de réservation fourni avec l’achat à l’avance du prochain album. Je tente maintenant une réservation par les voix normales alors que je pensais que cette tournée était réservée au fan club. Tout ceci est très confus.

avec un cœur léger

Je pense que c’est la première fois que j’entre à l’intérieur du complexe commercial WITH HARAJUKU (ウィズ原宿), qui a pourtant ouvert ses portes en juin 2020. Il se trouve juste en face de la station d’Harajuku et comporte des espaces de terrasse à un des étages donnant d’un côté une vue dégagée sur la forêt dense du grand sanctuaire de Meiji Jingū, et de l’autre une vue sur le dédale de rues étroites d’Harajuku et d’Ura-Harajuku. L’architecte du bâtiment est Toyo Ito avec Takenaka Corporation. On y trouve une statue, nommée la “Statue de Harajuku”, positionnée sur la terrasse, le regard tourné vers la gare d’Harajuku et la forêt de Meiji Jingū. Elle a été conçue par l’artiste français Xavier Veilhan, qui a déjà exposé ses statues colorées et unies dans les rues de Tokyo.

De fil en aiguille, en m’intéressant à la musique de 嚩ᴴᴬᴷᵁ et de killwiz, j’ai découvert le hip-hop alternatif de e5 (prononcé Ego en anglais) avec son premier album MODE POP, sorti le 24 septembre 2025. Je l’ai acheté sur iTunes dès sa sortie car je connaissais déjà trois singles qui me plaisaient au plus haut point: SPIDER SILK, WUNACOOL puis DIVE JOB. J’ai même été jusqu’à regarder une émission Twitch, sur laquelle e5 était invitée, qui présentait en direct son nouvel album au moment exact de sa sortie sur les plateformes audio. e5 s’est entourée de quelques producteurs pour certains des treize morceaux de son album, mais en a également produit plusieurs elle-même. On y trouve bien sûr un duo avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ, intitulé FROG JUMP 宇宙, et un avec killwiz, intitulé I AM HERE. L’esprit général de l’album MODE POP est celui du hip-hop mais il gravite également autour de l’hyper-pop, notamment pour ces deux morceaux avec les deux membres de son ancien groupe Dr.Anon, ainsi que celui intitulé KANTAN avec la musicienne coréenne Collie Wave. J’adore l’ambiance un peu mélancolique et introspective de cet album, qui part souvent de sujets simples comme WUNACOOL, inspiré d’un médicament anti-démangeaisons (ウナクール), et HOT KAIRO, qui évoque un petit sac chauffant (カイロ) que l’on met dans les poches pour se réchauffer en hiver. L’album a un ton intime et sincère, mais s’aventure également vers des sons plus lourds et marquants, comme le beat très puissant du deuxième morceau KIVVY.

Ce qui me plaît également beaucoup, c’est que l’album s’organise sur une symétrie autour d’un morceau central instrumental intitulé ZEROPOINT (le septième morceau). Le premier morceau, intitulé HAJIME (début), fait écho au dernier, OWARI (fin). Le cinquième, WHERE I AM, est en symétrie avec le neuvième, I AM HERE. e5 mentionnait dans l’émission Twitch une correspondance entre le troisième morceau, SNOOZEMODE, et le onzième, DIVE JOB, mais elle me paraît à priori moins évidente, du moins visuellement. La symétrie ne va pas jusqu’à faire correspondre la longueur de chaque titre comme pourrait l’imaginer Sheena Ringo, mais je ne peux m’empêcher de voir ici une inspiration ringoesque. MODE POP devient ainsi une sorte d’album-concept très cohérent e5 abouti pour un premier album. Autre petit détail ringoesque: sur la vidéo du morceau WUNACOOL qui se déroule à Chiba sur l’étrange structure en escaliers de Futtsu, e5 est accompagnée d’une fille appelée Shiina Appletea (椎名アップルティー) qui est calligraphe créant d’étranges lettrages. L’association entre le nom Shiina et la Pomme m’intrigue forcément un peu.

Le studio de production Vivision du réalisateur Yuichi Kodama (児玉裕一) propose de temps en temps à la vente un certain nombre de produits dérivés. Il n’y a pas de boutique en tant que telle, plutôt des pop-up stores. Yuichi Kodama étant le mari de Sheena Ringo et ayant réalisé un grand nombre de ses vidéos musicales ainsi que celles de Tokyo Jihen, les produits dérivés estampillés Vivision attirent forcément les fans de Ringo. Il faut noter quand même qu’il a également réalisé pour de nombreux autres artistes, comme Vaundy. Son laptop, qu’il amène apparemment partout avec lui, est d’ailleurs orné d’un sticker de Vaundy, outre ceux liés à l’univers qu’il crée avec Sheena Ringo. Les pop-up stores de Vivision sont très éphémères. Plusieurs ont eu lieu au Tower Records de Shinjuku, mais j’y suis à chaque fois allé un peu trop tard et une bonne partie des produits étaient déjà en rupture de stock. Ils doivent certainement être produits en petites séries. J’avais noté qu’un pop-up store se déroulait au magasin de vêtements Desperado, près de la gare de Shibuya, et je m’y suis dirigé ce samedi 27 septembre en début d’après-midi. Je savais que Yuichi Kodama était sur place la semaine dernière, le jour d’ouverture de sa boutique éphémère, également composée d’une partie exposant certains de ses trésors personnels. J’avais des doutes quant à sa présence ce samedi car le dernier jour de cette boutique était plutôt le lendemain. J’ai eu la surprise et le plaisir de le voir dans le magasin.

En entrant, on ne peut que remarquer sa superbe DMC-12 DeLorean qu’il a achetée il y a longtemps pour environ 10 millions de yens. Je prends bien sûr en photo la voiture sous tous les angles, elle est extrêmement bien entretenue, et je me décide à entrer dans le magasin tout en me demandant comment je pourrais lui adresser la parole. Mais j’étais également venu pour acheter un stylo de sa marque Vivision (et des chaussettes au passage). Je ne suis pas le seul dans l’espace dédié à Vivision dans la boutique. J’attends que Yuichi Kodama soit seul pour lui dire bonjour, ce qui semble le surprendre un peu au premier abord, et je lui demande si on peut prendre une photo ensemble, ce qu’il accepte volontiers. On se place sur un petit banc devant la vitrine ornée de différents objets Vivision et à côté de la DeLorean. Il me demande d’abord si j’étais venu car j’appréciais la musique de Sheena Ringo, ce que je confirme bien sûr avec enthousiasme, tout en lui glissant que j’aime aussi beaucoup ses vidéos. Nous discutons un peu des concerts que j’ai vu, de mon nombre d’années à Tokyo, tout en prenant un selfie. Il me dit qu’il fera part à Ringo de mon enthousiasme. Je le crois sur parole sur le moment. J’imagine qu’ils doivent discuter à la maison de ce qu’ils ont fait de leurs journées respectives, parler des étranges personnes rencontrées. Il me montre ensuite sa DeLorean devant nous, notamment le moteur à l’arrière et l’espace où se trouvent normalement les propulseurs dans Retour vers le Futur. Je tente une plaisanterie en voulant confirmer avec lui que ce n’est pas le modèle qui voyage dans le futur, mais mon humour hésitant ne fonctionne pas très bien. Il m’indique en tout cas qu’il la conduit très souvent. Ces quelques minutes passent très vite et sont bien agréables. J’aurais voulu lui demander plein d’autres choses, mais je vois déjà que deux autres personnes veulent suivre mon exemple en demandant une photo, ce qu’ils n’auraient sans doute pas fait si je n’avais pas demandé en premier. Cette rencontre me met de très bonne humeur pour la suite de la journée.

Pendant cette même journée de samedi, il me restait quelques heures de libre pour aller voir une exposition à la galerie Fuma Contemporary Tokyo dans le quartier d’Irifune. Il s’agissait d’une exposition intitulée INSIGHT PRISM du sculpteur Yoshitoshi Kanemaki (金巻芳俊). C’était en fait la dernière journée de cette exposition et je savais que l’artiste serait sur place. J’avais vu sur Instagram quelques-unes de ses sculptures sur bois jouant sur la répétition de visages et j’étais extrêmement intrigué de voir sa dernière création, composée d’un étrange effet de prisme. En entrant dans la petite galerie composée d’une seule pièce aux murs blancs, au neuvième étage d’un immeuble étroit, on aperçoit tout de suite la sculpture principale INSIGHT PRISM, représentant une jeune femme assise, les mains ouvertes devant elle et le regard survolant nos têtes. Son visage est fractionné en de multiples facettes, comme s’il s’agissait de reflets dans un prisme. Je suis resté de longues minutes devant cette sculpture, comme hypnotisé. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder et de la prendre en photo sous différents angles, comme s’il s’agissait d’une présence divine inattendue. Dans le petit texte de présentation, Yoshitoshi Kanemaki nous explique que ces sculptures s’inspirent des statues bouddhistes avec plusieurs bras et plusieurs visages. Il s’agit de la plus grande sculpture qu’il a créé dans cette série de prismes. À côté, une autre statue plus petite montre une jeune fille à plusieurs visages et expressions. Il s’agit d’une représentation de nos différentes personnalités et des rôles que l’on joue dans la société, au point où l’on pourrait perdre la trace de notre véritable “soi”.

Un petit coin de la galerie montre différents ouvrages liés à l’artiste, notamment un très beau livre intitulé Tamentahi (タメンタヒ), rétrospective de ses sculptures. Je me décide à l’acheter et lui demande de le signer, ce qu’il accepte volontiers. C’est l’occasion de discuter un peu, car il a l’air de s’intéresser à la manière dont j’ai découvert ses sculptures et de savoir s’il s’agissait de la première fois que je venais à une de ses expositions. Il n’en avait pas exposé depuis deux ans, suite à quelques problèmes médicaux, mais je lui confirme que je reviendrai pour sûr revoir ses sculptures. J’ai en fait pensé à Kanemaki quand nous sommes allés à la branche d’Ibaraki du grand Izumo Taisha de Shimane en Juin. La salle d’exposition qui s’y trouvait montrait une étrange sculpture en bois à trois visages de l’artiste Junichi Mori (森淳一). J’avais à ce moment-là pensé aux sculptures de Yoshitoshi Kanemaki et m’étais convaincu d’aller voir ses œuvres dès que possible. Voilà chose faite. Cette journée était remplie de belles rencontres et m’a donné le cœur léger.

Bay Window Tower House

Je n’étais pas parti à la recherche d’architecture sur carte depuis longtemps. Je veux ici parler de recherche d’un bâtiment spécifique à partir de Google Maps, ne connaissant pas l’adresse du dit bâtiment. J’avais vu sur Internet des photos d’une petite maison individuelle intéressante nommée Bay Window Tower House, conçue par Takaaki Fuji + Yuko Fuji Architecture. Comme il s’agit de la résidence privée des architectes, l’adresse n’est bien entendu pas disponible. Les photographies de la maison montre un petit bâtiment encastré dans une zone résidentielle qu’on ne peut que très difficilement reconnaître. L’architecte a cependant montré sur son compte Instagram une photographie de paysage urbain que j’ai imaginé avoir été pris depuis le toit de cette maison car le nom de celle-ci était indiqué en tag. La vue est tout à fait quelconque mais je reconnais au loin la tour d’Opera City à Nishi-Shinjuku et au près une pharmacie. En regardant les distances approximative sur Google Maps, j’ai finalement trouvé cette maison que j’ai ensuite été voir sur place. Ce n’est pas la première fois que je pratique ce travail d’investigation sur des maisons individuelles. Les indices sont souvent beaucoup trop minces pour trouver quoique ce soit, mais un écriteau permet parfois de faire des belles découvertes architecturales.

Bay Window Tower House (出窓の塔居) a été achevée en 2020, combinant résidence et bureau pour un couple, leurs deux enfants et leurs deux chats. Elle se présente comme une tour composée d’un empilement d’étages de forme octogonale installée sur une toute petite parcelle de 44 m2. Les façades ont la particularité d’être recouverte de liège carbonisé, un matériau léger à forte propriété isolante, réduisant ainsi la charge calorifique du bâtiment. Les grandes baies vitrées à chaque étage et sur chaque face du bâtiment amènent la lumière naturelle et sont des lieux de vie où on peut s’asseoir. Une particularité de cette petite tout est d’avoir les quatre angles tronqués, lui donnant cette empreinte octogonale. Ces angles coupés permettent de libérer de l’espace au sol au rez-de-chaussée, évitent de bloquer les ouvertures des habitations alentour et permettent une meilleure circulation des flux d’air autour du bâtiment. On reconnaît dans ce design un respect pour le voisinage qui est bienvenu. L’habitat peut paraître bien entendu minuscule vue la taille du terrain mais les photographies de l’intérieur donnent tout de même une impression d’espace dans les pièces principales de vie. La vie semble s’organiser près de ces grandes fenêtres au bord desquelles sont installés des longs bancs. Je pense que la taille des vitrages permet d’ouvrir l’espace intérieur pour éviter les sensations d’étouffements. Le problème de vis-à-vis avec les voisins se présente car la tour est placée le long d’une étroite allée et est entourée de toutes parts par des maisons, mais sa disposition en diagonale sur le site essaie d’éviter au mieux cet aléas. Les qualités du bâtiment ont été reconnues car Bay Window Tower house a été récompensée du Young Architect Award for Selected Architectural Designs 2022 par l’Architectural Institute of Japan (AIJ) et par le Grand Prix 2022 de l’Architectural Design Association of Nippon (ADAN). Je me permets de montrer quelques photos de l’intérieur, disponibles sur le dossier de présentation sur le site de l’AIJ, afin d’illustrer mon propos. J’avais également montré sur mon compte Instagram quelques photos de cette maison.

images sans paroles (ε)

Le titre de cette série de billets impose que je ne parle pas des photographies que je montre mais comme d’habitude, je finis par me fatiguer moi-même de mes propres règles et j’aime m’en affranchir. Ces photographies ont été prises à plusieurs endroits de Tokyo, mais quelques unes d’entre elles proviennent de Ginza, dont l’iconique tour du Shizuoka Press and Broadcasting Center, construite en 1967 par Kenzo Tange. Ce bâtiment constitue la première concrétisation spatiale des idées métabolistes de Tange sur la croissance structurelle d’inspiration organique. La première photographie montre la superbe façade du Ginza Place conçu par Klein Dytham Architecture (KDa) et construit en 2016 à l’angle du carrefour de Ginza 4-Chōme. La façade de ce bâtiment de onze étages est composée de 5,315 panneaux préfabriqués en aluminium inspirés du sukashibori (透かし彫り). Le sukashibori est une technique artisanale japonaise de sculpture qui consiste en un travail de découpe créant des motifs ouverts dans une matière. Ces motifs laissent passer la lumière et l’air produisant des jeux d’ombre et de transparence. Ils sont souvent floraux, végétaux ou géométriques comme pour cette architecture contemporaine. Toujours à Ginza, j’avais déjà vu les chats astronautes de l’artiste Kenji Yanobe flottant avec leur vaisseau spatial faisant référence à la Tour du Soleil de Taro Okamoto au milieu du grand atrium central de Ginza Six. Cette installation intitulée BIG CAT BANG sera apparemment exposée jusqu’à la fin de l’été 2025. Je n’avais par contre pas remarqué une autre sculpture de chat à l’entrée du grand magasin. Ça aurait été dommage de la manquer. Je me demande bien ce que vont devenir ces chats voyageurs de l’espace après la fin de l’exposition de Ginza Six. Ils mériteraient une exposition permanente.

Au détour d’une rue d’Hiroo, j’aperçois une caméra de surveillance tombée au sol. Je regarde en l’air mais je ne vois pas de mur et de poteau desquels elle aurait pu tomber. Cela restera un mystère. On les remarque à peine mais si on fait un peu attention, on s’aperçoit très vite qu’on est filmé en permanence dans tous les coins de Tokyo. J’ai un peu de mal à comprendre que ce type de dispositif ne soit pas généralisé dans certains pays ayant en ce moment des soucis de sécurité intérieure. Les fameuses toilettes de l’arrondissement de Shibuya sont en ce moment recouverte de photographies d’elles-mêmes, pour une drôle de « mise en abîme ». Cette expression tellement utilisée dans le language des critiques littéraires et cinématographiques m’agacent un peu sans que je sache vraiment pourquoi. Enfin cette expression ne m’agace pas autant que le mot familier « dinguerie » qu’on entend de plus en plus, ou le fait d’utiliser la préposition « sur » au lieu de « à » pour des lieux (par exemple, j’habite sur Kyoto). Cette utilisation incorrecte donne l’impression d’une domination, ou d’un contrôle qui n’a pas leu d’être, sur l’espace, de suggérer une présence active plutôt que passive.

La dernière photographie montre une affiche du dernier single de Daoko intitulé Zense ha Busho (前世は武将). Elle montrait sur son compte Instagram une photo de cette affiche placée sur un mur temporaire d’un site de construction. J’ai vite reconnu le lieu à Shibuya, dans le quartier à Udagawachō, près du disquaire Manhattan Records. Je connais bien cette rue car j’aime venir vérifier si des nouvelles fresques ont été dessinées sur une des façades de ce disquaire. Je l’ai souvent prise en photo. Cette fois-ci, un petit groupe d’une dizaine de personnes se tenaient debout devant la fresque et j’ai remarqué une caméra. J’imagine qu’on était en train d’y tourner une scène d’émission télévisée, mais le tournage semblait être en pause. Parmi eux, je reconnais Noritake Kinashi (木梨 憲武) du duo comique Tunnels (ザ・トンネルズ). Il regarde dans ma direction de l’autre côté de la rue. J’hésite à lui faire un bonjour de la main, car je pense qu’il regardait plutôt dans le vide devant lui. Le single Zense ha Busho de Daoko est sympathique mais est loin d’être mon préféré de l’artiste. L’aspect kawaii de la voix de Daoko sur ce morceau et le jeu de guitare de Seiichi Nagai (永井聖一), guitariste du groupe Sōtaisei Riron (相対性理論) et membre de son groupe QUBIT, ne sont pas désagréable et finissent par convaincre après plusieurs écoutes. Comme elle le dit elle-même, ce morceau a un côté Pop espiègle au goût kitsch post-Shibuya-kei. Après avoir écouté ce morceau, YouTube me propose un autre single de Daoko, Rinko (燐光) sorti il y a trois ans en 2022. Ce morceau n’est pas présent sur un album et je ne le connaissais pas. Je suis beaucoup plus convaincu par la beauté orchestrale majestueuse de ce morceau fort d’une émotion mélancolique. Il a été composé par Shōhei Amimori (網守将平). Ce n’est pas toujours facile de suivre Daoko dans toutes ses activités musicales car elle est très active, notamment en collaboration avec d’autres musiciens et musiciennes.

J’avais par exemple manqué ce très beau duo avec Seiko Ōmori (大森靖子) intitulé Chikyū Saigo no Futari (地球最後のふたり) sur l’album kitixxxgaia de Seiko Ōmori sorti en 2017. J’adore la fusion entre les styles des deux artistes, Daoko apportant une partie hip-hop qu’elle maîtrise très bien. Le piano accompagnant le refrain est excellent donnant une dynamique remarquable au morceau. Du coup, j’écoute quelques autres titres de cet album kitixxxgaia, notamment le puissant single Dogma Magma (ドグマ・マグマ), que je connais déjà depuis longtemps. Ce single contient toute l’essence artistique et la démesure de Seiko Ōmori. Les nombreux changements de tempo et d’intensité du morceau créent une atmosphère à la fois théâtrale et chaotique qui est tout à fait passionnante. L’énergie déborde également dans tous les sens sur le morceau suivant Hikokuminteki Hero (非国民的ヒーロー) qui est un duo vocal avec Noko (の子), le leader du groupe Shinsei Kamattechan (神聖かまってちゃん). Il y a un esprit de rébellion punk dans ce morceau mêlant rock alternatif et éléments électroniques. J’adore particulièrement le final du morceau où le chant de Seiko semble inarrêtable, emportée par son propre mouvement et par les cris de Noko. Comme sur le premier morceau, celui-ci est teinté de provocation, illustrant la lutte contre les attentes sociétales et la quête de liberté individuelle. De l’album, je n’apprécie pas tous les morceaux, mais je m’arrête sur le douzième intitulé Kimi ni Todoku na (君に届くな), avec une approche orchestrée beaucoup plus posée. Son style y reste tout à fait unique. Je change ensuite d’album pour écouter le single Zettai Kanojo (絶対彼女) de l’album Zettai Shōjo (絶対少女) sorti en 2013. Ce n’est pas un morceau que je découvre car je l’écoute de temps en temps. Ce morceau Pop est beaucoup structuré que ceux mentionnés précédemment et est immédiatement accrocheur. On y trouve toujours ces parties parlés où Seiko semble s’adresser à elle-même.

Le nouveau single KURU KURU HARAJUKU de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ), sorti le 18 juillet 2025, est une excellente surprise. Il est bien entendu composé, écrit et produit par Yasutaka Nakata (中田ヤスタカ), producteur de longue date de Kyary. Ce nouveau single marque le retour de Kyary après une pause de plus d’un an marquée par une naissance. Ce morceau a une approche très électronique, très techno qui me rappelle un peu l’ambiance de l’excellent Dodonpa (どどんぱ) sur l’album CANDYRACER de 2021, atypique dans la discographie de Kyary. Je trouve que Yasutaka Nakata est particulièrement inspiré et offre à Kyary des morceaux différents qui lui vont bien car elle parvient à garder son identité très marquée. Je la suivrais volontiers si son prochain album est entièrement dans ce style. J’ai de toute façon un faible pour Kyary depuis ses débuts et l’album plus récent Japamyu (じゃぱみゅ) sorti en 2018. Yasutaka Nakata m’a complètement bluffé sur le morceau 88888888, sorti le 29 août 2025, du groupe d’idoles PiKi (ピキ) formé en 2025 sous le label KAWAII LAB fondé par Misa Kimura. PiKi est un duo composé d’un transfuge de deux groupes de KAWAII LAB, à savoir Karen Matsumoto (松本かれん) du groupe FRUITS ZIPPER et Haruka Sakuraba (桜庭遥花) de CUTIE STREET. Rien ne laissait présager un morceau intéressant sauf que Yasutaka Nakata a composé à sa manière, en les fait chanter en chuchotements sur une musique électronique Dark Pop à la limite du witch house. C’est tout à fait inattendu et le morceau est tout bonnement excellent. PiKi passait à l’émission télévisée Music Station le Vendredi 29 Août 2025. Alors que je m’étais assoupi devant la télé pendant une partie de l’émission, les sons electro sombres de 88888888 m’ont soudainement réveillé. Le morceau semble avoir un lien avec la fameuse sortie 8 (8番出口) qu’on arrive pas à trouver.

On change de registre avec le nouveau single Crave de Minami Hoshikuma (星熊南巫) sorti le 16 Août 2025. Elle s’est échappée le temps d’un morceau de son groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), mais ce n’est pas son premier single solo. La production du morceau est très lourde et intense en guitares donnant un ton sombre à l’ensemble. La voix comme toujours puissante de Minami arrive à s’en dégager pour apporter à l’ensemble quelque chose d’aérien. Et pour terminer cette excellente petite sélection, avouons-le, je découvre la musique solo de Yurina Hirate (平手友梨奈). Yurina Hirate était il y a quelques années la force motrice du feu-groupe d’idoles Keyakizaka46 (欅坂46), y apportant un style de performance intense très différent de l’image habituelle des idoles. Je n’ai jamais pu accrocher à un morceau du groupe mais j’imaginais bien un jour pouvoir apprécier la musique de Yurina Hirate. J’étais très distraitement attentif à ses sorties et tout à fait convaincu par son nouveau single. Le single I’m human est très beau avec une ambiance sombre et intense, et une dramaturgie renforcée par les images de la vidéo qui l’accompagne. Cette vidéo évoque la peur des comportements de masse et une certaine solitude humaine.