recording complexity

Je reviens avec une nouvelle série de photographies dans ce quartier légèrement à l’écart du centre de Shibuya mais tout de même proche de la station JR. L’endroit est photogénique par la multitude de graffitis et de stickers affichés dans les recoins de ces rues. La multitude des graffitis va de pair avec la multiplication des panneaux et plaquettes d’interdiction de dessiner sur ces murs. Les murs ou portes à l’arrière de certains buildings sont parfois déjà tellement encombrés de graphismes qu’on se demande à quoi peut bien servir un tel avertissement. Un nouveau graffiti sur ces murs ne viendrait que cacher les autres graffitis existants, dans le principe que rien ne dure éternellement. Parmi la masse des formes et couleurs, parfois très grossières, parfois inquiétantes, parfois en détournements amusants de personnages connus, il y a aussi des créations originales qui attirent le regard. J’aime beaucoup les petits monstres de rues très colorés et à l’air cruel de Bortusk Leer. Ils sont dessinés sur un papier de journal ou de magazine et ensuite collés sur les murs. On en voit assez peu à ma connaissance dans les rues de Tokyo, mais j’en avais déjà vu au moins un autre dans un autre quartier de Shibuya et trois dans ce quartier ici. Je me demande quelle est la proportion d’artistes de rue étrangers à investir les rues de Tokyo. J’ai l’impression que Tokyo est un passage obligé pour les artistes urbains et qu’ils aiment y laisser leur trace. Il y a très longtemps maintenant les petits personnages longilignes de l’artiste français André étaient apparus soudainement dans un des quartiers près de Ebisu. Un d’entre eux est encore sur un coin de mur et je n’y fais même plus attention. Il fait partie intégrante du décor urbain. Comme quoi, l’éphémère peut être parfois fait pour durer et brave les années et les intempéries jusqu’à ce que l’immeuble les portant finisse par disparaître. La désorganisation des graffitis sur ces murs de Shibuya a quelque chose de très tokyoïte, et reflète en quelque sorte la complexité urbaine de cette ville. Ayant peur du vide, cette complexité me rassure et j’ai envie de la conserver quelque part en photographies, avant qu’elle ne disparaisse pour de bon. Je vois maintenant un sens à mes dessins futuro-organiques, saisir et conserver sur papier cette complexité toute urbaine.

Je parle beaucoup de musique en ce moment sur Made in Tokyo, et cette musique que j’écoute influence et inspire plus ou moins fortement les séries de photographies que j’y montre. Cette association entre musique et photographies est présente depuis très longtemps sur ces pages et j’ai déjà essayé quelques fois d’expliquer cette interaction, notamment quand il s’agit de shoegazing. Lorsque je publie un nouveau billet sur WordPress, un tweet est automatiquement publié sur Twitter. Je ne m’étais jamais préoccupé du texte de ce tweet automatique, jusqu’à il y a quelques semaines. Je m’enforce ces derniers temps à adapter le texte du tweet pour résumer le billet que je publie en indiquant la musique associée. J’ajoute même volontairement l’adresse Twitter du groupe ou musicien / musicienne en question pour voir si j’obtiendrais une réaction à mon billet (bien que le message soit en français, et que je n’écoute pratiquement pas de musique francophone). Il n’est pas rare que le groupe / musicien / musicienne interagisse par un like ou un retweet de mon billet les mentionnant (par exemple Otoboke Beaver, Utae, Oyasumi Hologram ou Fujichao), ce qui fait toujours plaisir. Mais c’est encore mieux quand mon billet suscite une réaction écrite comme celle, en japonais ci-dessus, du groupe de shoegazing japonais For Tracy Hyde. Tous les groupes ne sont pas très présents ou actifs sur Twitter et leur interaction n’intervient en rien sur mon appréciation de leur musique, mais ce type de message personnalisé de remerciement fait quand même plaisir. J’ignorais auparavant complètement Twitter mais je regarde un peu plus régulièrement ces derniers mois, car j’y reçois de temps en temps des retours sur les billets du blog. Même s’ils restent assez peu nombreux, je reçois plus de retours sur mes tweets de billets du blog que de commentaires sur le blog. Ce qui m’amène à réfléchir à l’utilité d’activer les commentaires sur le blog. Tout se passe maintenant dans l’immédiateté et prendre du temps pour écrire un commentaire semble être d’une autre époque. J’aime à penser que ce blog n’est pas attaché à une époque, j’y aborde d’ailleurs volontairement jamais les événements d’actualité. D’autres le font d’ailleurs suffisamment, sur Twitter justement, mais il faut souvent faire abstraction des torrents d’aigreur qui inondent ce réseau social. J’aime l’idée d’un espace hors de ce temps là, mais il faut tout de même s’y accrocher pour trouver la force et la motivation de continuer.

love u so much

Les quelques photos ci-dessus sont une continuation de la série précédente à Shibuya montrant les graphismes de rues, plus ou moins organisées ou sauvages. Nous sommes ici le long de la voie de train menant à la station Sud de Shibuya. Une partie du quartier à l’écart du centre nerveux de Shibuya à été détruit et remplacé par une nouvelle tour annexe à celle de la station.

Le titre du billet n’est pas une déclaration d’amour pour la musique punk rock du groupe des quatre filles de Otoboke Beaver, mais presque. J’avais déjà été emballé par le EP Love is short l’année dernière et notamment le morceau final coup de poing de 19 secondes intitulé いけず Mean, et je découvre un peu tard un autre morceau tout aussi ravageur appelé あなたわたし抱いたあとよめのめし Anata Watashi Daita ato Yome no Meshi. Les paroles et le titre du morceau se placent du point de vue d’une maîtresse délaissée par un homme, qui après lui avoir fait l’amour, rentre à la maison manger le repas préparé par sa femme. Cette situation n’est apparemment pas une expérience vécue par une des membres du groupe, mais le morceau condensé en 2 minutes joue comme un défouloir de cette colère. Le morceau est ultra-rapide et dense en guitares. Les voix de la chanteuse Accorinrin accompagnée du reste du groupe ne s’arrêtent pas un seul instant. La densité et l’énergie du morceau sont étonnantes et me feraient même sourire. En fait, il n’y a rien de pesant dans l’atmosphère de ce punk rock. Comme sur les autres morceaux du EP Love is short, j’éprouve même une certaine satisfaction quand les voix se transforment en cris (par exemple à la marque de 1min30 du morceau), qui n’ont d’ailleurs rien d’hystériques. L’énergie du morceau et le rythme sont si denses qu’on a l’impression que la chanteuse n’a plus le choix que de libérer ce trop plein d’énergie par les cris. En attendant le prochain morceau ou EP.

a beautiful place

On pourrait croire volontiers en l’absence de graffiti à Tokyo, mais il n’en est rien. On en trouve un peu partout à Shibuya et j’aime les prendre régulièrement en photographie. À vrai dire, à Tokyo, les graffeurs s’attaquent rarement aux murs et devantures de bâtiments récents ou bien entretenus, mais semblent plutôt s’attaquer aux surfaces des vieux immeubles, comme si c’était plus « acceptable ». De la même manière, un premier graffiti ou autocollant posé sur un mur ou un boîtier électrique rend l’ajout d’autres graffitis ou autocollants « possible » car d’autres l’ont déjà fait. Les autocollants se retrouvent donc agglutinés sur des petites surfaces bien délimitées. C’est ce que je montre sur les deux premières photographies de l’article, les autocollants se chevauchent et se superposent sur une une plaque blanchâtre de petite taille, tandis que le mur portant cette plaque reste inaltérée. Cette petite plaque blanchâtre devient même une petite œuvre d’art urbain. En regardant les quelques photographies de graffitis montrées régulièrement sur Made in Tokyo, on pourrait même avoir l’impression que Tokyo est remplie de ce genre de dessins et graphismes de rues, mais il n’en est rien non plus. Il est relativement facile par une phrase ou quelques photographies de donner une vue définitive sur Tokyo, alors que cette ville n’a rien de binaire. Cette réflexion me revient en tête en voyant les très nombreuses photos circulant ces derniers mois sur Internet nous montrant un soit disant Tokyo aux airs de Blade Runner, en ajoutant tout simplement un filtre bleuté sur les photographies. Ca semble un peu léger pour représenter l’univers de Blade Runner. D’ailleurs, en me promenant à Meguro la semaine dernière, j’ai eu beaucoup de mal à m’imaginer dans l’univers de Blade Runner. J’aurais certainement du me rendre dans certains quartiers de Shinjuku un jour de pluie. Ceci étant dit, je pense aussi contribuer à donner une vue altérée et biaisée de cette ville et c’est même souvent volontaire.

Image de couverture du premier LP de Aya Gloomy intitulé Riku no Kotō 陸の孤島. Quelques morceaux à écouter sur Soundcloud et Youtube, notamment Shizuka ni kieru 静かに消える et Tomedonaku afure とめどなくあふれ.

Encore une très belle découverte musicale, Aya Gloomy avec son premier album Riku no Kotō 陸の孤島. L’album est sorti il y’a un peu plus d’un mois en Avril 2018. Je l’écoute et réécoute très souvent ces derniers jours, tant j’adore cette musique électronique assez minimaliste, laissant beaucoup de place à la voix particulière de Aya Gloomy. J’aime beaucoup cette voix et cette façon de chanter en séparant clairement les mots, comme sur le morceau Shizuka ni Kieru 静かに消える (disparaître en silence), ou d’une manière très désinvolte et même distordante sur certains morceaux. La musique devient parfois répétitive et inquiétante comme sur le superbe 2020 / Tokyo destruction, peut être une référence au Neo Tokyo de Akira « about to explode » (comme disait l’affiche du film d’animation). Le morceau est entrecoupé de sons sourds de percussions et de sons de clochettes rappelant la musique de Geinoh Yamashirogumi, donc la référence à Akira semblerait plus que probable. Le morceau suivant Tomedonaku afueru とめどなくあふれ est tout aussi étrange et superbe. La voix se force tandis que la musique semble aller au ralenti en menaçant de stopper à tout moment. Les deux derniers morceaux Drive et I sink sont un peu différents car moins minimalistes dans le son et plus chargées et distordus. C’est encore une fois une musique décalée, alternative et très personnelle, qui me plait beaucoup et me laisse dire qu’il y a beaucoup de choses intéressantes à découvrir sur la scène musicale japonaise en dehors du mainstream.

Aya Gloomy, en fait Aya Yanase, est un personnage assez mystérieux aux cheveux d’un rouge éclatant (ou bleu dernièrement à en croire les photographies sur son Instagram). Quelques vidéos sur YouTube pour la chaîne musicale du câble Space Shower TV nous montre Aya Gloomy dans des scènettes pleines de second degré. Elle nous parle de soit disant voyages dans l’espace, joue les artistes blasées auprès d’une journaliste et d’une fan, prétend avoir gagné 10 milliards de yens avec les ventes de son premier album et utilise un synthétiseur qui distord l’espace. Il y a tout un univers autre de la musique de Aya Gloomy. S’il fallait faire un parallèle outre-pacifique, je rapprocherais cette musique à celle de Grimes, plutôt sur les premiers albums comme Halfaxa. Tiens, je vais réécouter Grimes, en attendant que Claire Boucher sorte son nouvel album tant attendu.

street holograms

Je pousse un peu plus loin le parasitage voire la destruction d’images dans les rues de Shibuya, mais cette fois-ci en utilisant la couleur. Des faisceaux de lumière viennent se superposer aux mouvements insaisissables des passants. J’appellerais ces formes fantomatiques urbaines des Street Holograms, des hologrammes urbains qui m’apparaissent sous l’inspiration de l’EP 15 de OYASUMI HOLOGRAM que j’écoute en ce moment.

Image extraite de la video du morceau ニューロマンサー (Neuromancer) de OYASUMI HOLOGRAM おやすみホログラム disponible sur Youtube et extrait de la couverture du EP 15.

En me perdant dans les méandres de YouTube et de Bandcamp, je découvre OYASUMI HOLOGRAM おやすみホログラム (parfois raccourci en OYSM) avec le morceau Neuromancer「ニューロマンサー」qui m’attire par son rythme électronique et sa basse lourde. Les images du clip vidéo nous montrent les deux protagonistes du groupe August 八月ちゃん et Kanamil カナミル en tenues d’idoles japonaises mais comme placées par erreur sur un terrain de construction ou plutôt dans le décor industriel d’une raffinerie. Ce décalage me laisse penser qu’il y a quelque chose d’intéressant à découvrir dans le monde musical alternatif de OYSM. Je découvre ensuite le EP 15 sur la page Bandcamp du groupe où l’on peut écouter une version complètement différente et même meilleure de ce morceau Neuromancer, en version rock saturée de guitares. En regardant la première photo du dessus, on n’a pas forcément l’image d’un groupe rock alternatif. On est saisi par l’énergie et l’urgence de ce morceau, que l’on retrouve sur le reste du EP. En cherchant un peu plus sur YouTube, je vois qu’elles ont investi les rues de Shibuya au mois de Mai dernier pour un Guerilla Live, improvisé dans Center Gai. On voit de temps en temps des groupes jouer près du croisement de Shibuya au niveau des escaliers descendant à la galerie marchande d’un autre âge, mais je n’avais jamais vu un groupe se déplacer dans les rues du centre, micros en mains reliés à des enceintes portées par un petit groupe de fans. En fait, les deux chanteuses du groupe sont entourées de musiciens et elles semblent se rapprocher du style des idoles alternatives. OYSM ne fait pas partie d’une grosse agence, mais plutôt d’un petit label appelé goodnight! Records. Le groupe créé en 2014 était à l’origine composé de 5 membres, mais s’est assez vite réduit aux deux membres actuels. A vrai dire, je ne sais pas dans quelle mesure le groupe est fabriqué de toute pièce ou pas, mais ça n’a tout compte fait pas beaucoup d’importance. Comme dans beaucoup de morceaux à tendance alternative que j’écoute en ce moment, j’aime beaucoup le décalage de cette musique, les voix un peu imparfaites qui jouent avec une musique de guitares parfaitement exécutée. Il y a une imperfection qui rend ces morceaux très attachants, en plus de la personnalité décalée et légèrement transgressive des deux chanteuses. J’aurais aimé voir ce Guerilla Live à Shibuya.

気がつけば

Traversée rapide de Shibuya en fixant quelques visages qui me regardent le temps de se rendre compte de la photographie. Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait de mélanges d’images. Les traînées de lumière qui viennent se superposer à la foule de Shibuya ont été prises exactement au même endroit, au carrefour, mais la nuit et un autre jour, il y a plusieurs mois peut être. L’envie de parasiter mes photographies me revient toujours en tête quand j’écoute du shoegazing, où d’une manière similaire mais en musique rock alternative, le bruit des guitares vient rendre plus flou les contours de la voix humaine. Tout en évitant tous les groupes qui essaient de trop ressembler à My Bloody Valentine, j’écoute quelques très bons morceaux de shoegazing japonais, notamment le morceau PRISM (プリズム) de Seventeen Years Old And Berlin Wall (17歳とベルリンの壁) sur le mini album Reflect sorti en avril 2017 et Underwater Girl de For Tracy Hyde sur l’album he(r)art sorti en novembre 2017. En fait, je m’étais procuré cet album de For Tracy Hyde sur iTunes au moment de sa sortie après avoir écouté quelques morceaux, et il m’était resté un avis un peu mitigé. Trois morceaux au milieu de l’album, Underwater Girl, Ghost Town Polaroïds et Frozen Beach sont vraiment excellents, dans le style shoegazing, alors que le reste de l’album revient vers un style pop rock des plus classiques qui m’intéresse moins. Mais depuis novembre 2017, je reviens très souvent vers ces trois morceaux. Je me rends compte d’une chose avec la musique alternative japonaise, c’est qu’à part quelques exceptions, j’ai un peu de mal à apprécier un album en entier. Je pioche donc des morceaux par-ci par-là et quand j’aime ces morceaux, j’ai tendance à les écouter en boucle pendant plusieurs jours (une boucle de 5 ou 6 morceaux de différents artistes en général). Pour revenir à For Tracy Hyde, ce nom de groupe m’avait en fait intrigué. Après quelques recherches rapides, Le nom du groupe fait en fait référence à une actrice anglaise ayant tourné dans un film sorti en 1971 appelé Melody. Ce film eut apparemment beaucoup de succès au Japon à l’époque et j’avais même pousser ma curiosité jusqu’à regarder ce film sur YouTube à la fin de l’année dernière.