un son de tokyo 02

Et dix-neuf années de vie à Tokyo. Que le temps passe vite. Plus les années passent, plus ce blog devient une capsule mémorielle, que j’aime feuilleter de temps en temps pour me souvenir. Ces derniers temps, me vient l’envie de capturer également le son des rues de Tokyo, pour pouvoir les réécouter dans 20 ans comme une autre capsule mémorielle.

alone in the new pollution

L’église Tokyo Yamate est une anomalie dans le décor de Shibuya, coincée entre le Department Store Seibu d’un côté, l’ancien magasin Gap de l’autre côté et l’Apple Store en face. Ce bâtiment blanchâtre aux formes étranges de Bunzo Yamaguchi semble faire résistance dans un environment hostile. Comme vous l’aurez peut être remarqué, je prends beaucoup plus de photographies de nuit ces derniers temps, contrairement à mon habitude. La faute aux journées écourtées par l’hiver certainement.

ア・キ・ラ・Shibuya

Le Department Store PARCO à Shibuya a fermé ses portes le 7 août 2016 et est désormais en cours de rénovation. Plutôt qu’une rénovation, il s’agit en fait d’une reconstruction totale à la place de l’ancien bâtiment datant de 1976 certainement plus aux normes anti-sismiques en vigueur. Il a donc été entièrement détruit et on attend un nouvel immeuble pour PARCO en 2019. En attendant, la zone de construction est entourée de palissades blanches. Depuis plusieurs mois, on peut voir en dessin Kaneda sur sa célèbre moto sportive rouge avec l’indication de l’année AD 2019. Il s’agit de la date à laquelle se passe l’histoire de Akira, le manga que l’on ne présente plus de Katsuhiro Otomo. Il s’agit également de l’année où commencera l’histoire de ce nouveau Department Store PARCO. Depuis quelques semaines, plusieurs fresques se sont ajoutées en plus de l’image de Kaneda, construites sur l’imagerie du manga. On retrouve tous les personnages principaux de Akira sur ces fresques en noir et blanc. Je n’ai pas lu le manga ou revu le film d ‘animation depuis de nombreuses années, et ça fait plaisir de revoir ces images et ces personnages en grand format. Je me souviens encore très bien du choc visuel et stylistique quand j’ai vu pour la premier fois Akira au cinéma en France en 1991 lors de sa sortie. D’ailleurs, ça me surprend un peu que l’on utilise l’imagerie de Akira pour entourer la construction d’un nouvel immeuble commercial, sachant que l’univers de Akira est plutôt tourné vers la destruction, comme le montre d’ailleurs certains des dessins de la fresque. On est très loin d’un visage idyllique et paisible de la ville, car Akira représente une certaine image du chaos et de l’aliénation.

crushed cities

Marcher sur les fissures des plaques tectoniques. Contrer les bourrasques de vent des typhons. Les typhons s’enchaînent sans répit. Le numéro 21 s’appelait Lan et celui qui nous a frappé le week-end passé s’appelait Saola. Dans ces cas là, on reste à l’intérieur en attendant que ça passe.

La musique électronique de Clark sur cet album Death Peak que je mentionnais dans un billet précédent continue à m’inspirer visuellement avec ces trois compositions de photographies. La musique de Death Peak, comme souvent chez Clark, est parfois volontairement dissonante (« Butterfly Prowler »), mais d’une manière assez subtile. Elle peut également mélanger dans un même morceau des voix fragiles avec un son brut comme de la tôle qui se froisse (« Hoova », « Un U.K. »). On ressent comme une sensation de beauté fragile dans un monde hostile, surtout quand le rythme s’accélère soudainement. En écoutant la musique de Clark, l’envie me vient régulièrement de réécouter le morceau « Future Daniel » sur l’album plus ancien Totems Flare, surtout la deuxième partie lorsque le rythme est saisi d’une urgence qui conduit la machine à dérailler au final. Cette musique m’inspire la deconstruction de l’image comme sur les trois compositions ci-dessus.

Notre route part vers l’infini. Chaque pas nous éloigne un peu plus. Le monde disparaît sous nos pieds. S’arrêter nous ferait disparaître. L’étrangeté de ce son nous attire. Il envahit les méandres du cerveau. L’écouter nous entraine dans une boucle à l’écart du monde et du temps. Il nous faut pourtant reprendre la route. Inlassablement. Inexorablement.

La boucle cette fois-ci est celle d’Aphex Twin sur le long album de plus de 2 heures intitulé Selected Ambient Works Volume II. Je peux difficilement m’accorder deux heures d’affilée dans une journée le soir pour écouter l’album en entier tout en développant ce qui apparaîtra sur Made in Tokyo. Mais quand je l’écoute, les morceaux de cet album qui rebouchent sans cesse sur eux même se font en même temps oublier et omniprésents.

De Burial, je ne connaissais que le morceau « Archangel », et deux autres morceaux du EP Street Halo, mais un article sur Pitchfork me rappelle qu’il faut que j’explore un peu plus cette musique dubstep. L’atmosphère de l’album Untrue est sombre et inquiétante. Les voix semblent sortir d’un espace vaporeux et fantomatique. C’est une musique faite pour la nuit. Elle ressemble à la traversée d’une cité post-industrielle. On la traverserait en voiture, doucement en transperçant des nappes nuageuses. Samedi soir dernier, alors que je suis seul dans la voiture, j’écoute cet album en montant le son un peu plus haut que d’habitude, pour l’ambiance. Mais il n’y a pas d’atmosphère nuageuse sur Shibuya ce soir là, plutôt une pluie intense dans les rues. En me noyant quelques instants seulement dans la foule de Shibuya au croisement, j’en retire ces deux photographies ci-dessus à l’atmosphère fantômatique.