le musée des histoires en mouvement

Le nouveau centre culturel The Museum of Narratives (MoN Takanawa) conçu par Kengo Kuma vient d’ouvrir ses portes le 28 Mars 2026. Je n’ai pas attendu très longtemps pour aller le parcourir. Il s’agit d’un des éléments du vaste projet Takanawa Gateway City, desservi par la station de train Takanawa Gateway et dont certains bâtiments sont toujours en construction. MoN Takanawa ne ressemble pas à un musée classique avec des collections permanentes mais plutôt à un grand espace ouvert dans lequel on circule. Cet espace est ponctué de galeries appelées Box de tailles variées allant jusqu’à la salle de spectacle, de terrasses, d’un café, de zones laboratoires et d’un espace tatami entre autres. L’idée évoquée dans le nom du musée est de raconter des histoires et des expériences mêlant culture japonaise, technologie, art contemporain et performances vivantes.

Le bâtiment en lui-même était pour moi l’attraction principale de ma visite car je n’avais pas prévu de voir une exposition particulière ou un spectacle. Dès l’extérieur, sa forme en spirale recouverte de bois et de verre interpelle. La présence des lamelles de bois n’est pas une surprise dans l’architecture de Kengo Kuma, mais leur agencement qui peut apparaître comme aléatoire donne le sentiment d’un bâtiment organique en mouvement. Les mauvaises langues penseront peut-être que ça donne plutôt l’impression que le bâtiment n’est pas fini. J’aime assez ces formes imprévisibles. L’intérieur peut aussi être désorientant car les limites entrent les étages restent floues. On a le sentiment d’un grand espace ouvert sans hiérarchie, avec pentes et passages suspendus qui s’enchevêtrent. L’architecture est spectaculaire. Elle est en même temps pleine de vides, peut-être parce que cet espace est encore jeune. Je trouve qu’il y a beaucoup d’espace d’attente qui n’ont pas de fonctions très définies. L’espace tatami est seulement cela, un espace couvert de tatami. Avec sa hauteur basse et ses formes rondes, le nouveau MoN Takanawa fonctionne également comme un contrepoint aux tours de verre de Takanawa Gateway City qui l’entourent. Il donne à l’ensemble une taille plus humaine.

J’écoute le EP Odoru Noir d’Hikari Mitsushima (満島ひかり) produit cero sorti le 18 Avril 2026. Il comporte deux titres dont le morceau titre Odoru Noir (踊るノアール), qu’on pourrait traduire comme le noir en mouvement ou le noir dansant, et dröm, qui veut dire rêve en suédois. L’ambiance du EP évoque tout de suite l’univers musical de cero, dont je garde encore maintenant une très forte impression de leur album e o sorti en 2023. Je suis à chaque fois attiré par la voix d’Hikari Mitsushima et elle est élégamment mise en musique par cero. On y devine une certaine mélancolie urbaine qui évolue dans un mouvement doux et flottant. La voix d’Hikari Mitsushima et les choeurs de cero sur dröm nous donnent l’impression d’être légèrement en apesanteur au dessus de la ville et de ses lumières nocturnes.

images sans paroles (δ)

Peut-être un dernier billet pour cette série de photographies sans commentaires, prises à Tokyo lors de ces derniers mois. Je pensais initialement avoir un rythme de publication beaucoup plus calme pendant l’été, mais il s’avère que j’ai déjà publié dix billets depuis le mois d’Août. Il m’arrive parfois de vouloir activer le rythme pour publier toutes les photographies que je n’avais pas encore montré et qui sont en attente depuis longtemps sur des billets en cours de préparation. Mais les photographies publiées en appellent des nouvelles, dans un éternel recommencement. J’aimerais parfois complètement épuiser mon stock de photographies à montrer pour pouvoir me dire que j’ai la possibilité de passer à autre chose.

Écouter le morceau Serpentskirt de Cocteau Twins et Faye Wong (王菲), que je mentionnais dans un billet récent, m’a donné envie de revenir vers les albums de Faye Wong. J’avais en tête son neuvième album studio en cantonais Di-Dar sorti en 1995, que l’on m’avait également conseillé dans les commentaires d’un autre billet. Cet album marque un tournant artistique pour Faye Wong, évoluant vers le son plus alternatif qu’on lui connaît sur quelques uns de ses albums suivants. Cet album est en fait hybride, car on y trouve des ballades de cantopop classique et d’autres morceaux de pop alternative ayant une approche parfois Dream pop voire même avant-gardiste. La moitié de l’album composée de ces ballades romantiques conventionnelles ne m’intéressent pas du tout, et sont à priori là pour rassurer son public par rapport à ses productions précédentes. Par contre, je trouve cinq morceaux, sur les dix de l’album, qui sont complètement fascinant de beauté et de mystère, et beaucoup plus audacieux. J’aime vraiment l’esthétique alternative qu’elle recherche personnellement et vers laquelle elle essaie d’orienter en douceur son large public. Les pépites de cet album sont pour moi le deuxième morceau Vacation (假期) qui nous ramène vers les ambiances Dream Pop et Shoegaze de Cocteau Twins, puis le troisième Stray (迷路). J’adore ensuite le sixième morceau I Think (我想), puis les deux derniers Untitled (無題) et Comet (流星). Les morceaux I Think (我想) et Untitled (無題), en particulier, atteignent des sommets émotionnels. La tension et la maîtrise vocale de Faye sur I Think est absolument fabuleuse. La musicalité pleine de dramaturgie mystérieuse sur Untitled (無題) me rappelle l’univers musical de Susumu Hirasawa, sans pourtant y trouver une référence claire. Le morceau est également sublime, peut-être même le pic de l’album, et contraste complètement avec les balades cantopop qu’on peut trouver sur ce même album. Comme souvent sur les albums de Faye Wong, à part Fuzao, je sélectionne seulement certains morceaux (les cinq mentionnés ci-dessus) et je les écoute pratiquement en boucle depuis quelques jours. La beauté de cette musique et de la voix de Faye Wong me perturbe même un peu.

fresh air & long haircut

Une compilation de photographies provenant de différents lieux composent ce billet, en ne précisant pas clairement les liens qui sont créés entre elles même s’ils existent dans mon inconscient. La petite poupée aux cheveux roses à l’air triste aurait par exemple peut-être préféré s’installer pour boire son thé dans les jardins du parc de l’hôtel Prince à Shiba que je montre sur la photographie qui suit. La première photographie a été prise dans le parc Inokashira avant la floraison des cerisiers dont on devine presque chaque bourgeon. La deuxième photographie montre la Villa Bianca datant de 1964 par l’architecte Eiji Hotta (堀田英二). Cette résidence est toujours debout malgré ces longues années et n’a, à ma connaissance, pas subi de changements profonds d’apparence, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Elle est enregistrée au registre Docomomo (Documentation and Conservation of buildings, sites and neighborhoods of the Modern Movement), mais ce n’est à priori pas une condition suffisante pour protéger cette résidence des affres de la destruction. Nous avons déjà le malheureux exemple de la tour Nakagin de l’architecte Kisho Kurokawa qui a tenu pendant de longues années pour finalement succomber sous les yeux nombreux de ses admirateurs. La fleur bleue boutonnée de Shun Sudo est toujours en floraison sur un des murs du building Realgate en direction de Shinjuku. Sur cette troisième photographie, j’aime particulièrement l’association de couleurs à tendance bleutée, qui s’accordent assez bien avec l’association de couleurs rosées de la photographie qui suit. Ces barres numérotées sont une création artistique de l’architecte française basée à Tokyo, Emmanuelle Moureaux. J’avais déjà vu une de ses installations à Roppongi Hills. Celle ci-dessus se trouve dans le nouveau complexe Takanawa Gateway City qui est à peine ouvert. A part cette installation très colorée, il n’y a pas grand chose à y voir pour l’instant.

Je ne sais plus par quel cheminement j’ai été amené à lire le billet de Julien Bielka sur la plateforme Medium au sujet de la compilation de rock alternatif japonais Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan. Il m’a amené à écouter puis à acheter cette compilation en digital sur Bandcamp. Elle est sortie en Juillet 2024 sous le label indépendant Call and Response Records, spécialisé dans la musique indé, post-punk, new wave et underground japonaise depuis 2005. Je suis en fait ce label depuis longtemps mais de manière un peu distraite à travers les messages sur les réseaux sociaux de son fondateur Ian (F) Martin. Maintenant que j’y pense, j’ai du tombé sur le billet de Julien Bielka à travers un tweet de Ian (F) Martin sur Bluesky (que je n’utilise pourtant pas beaucoup). La compilation est copieuse car elle propose 16 morceaux finement sélectionnés pour environ 1hr 15mins de rock alternatif poussant assez volontiers vers l’expérimental. L’ensemble est varié et souvent très inspiré. Comme sur toutes les compositions, je n’accroche pas de manière systématique à tous les morceaux proposés mais certains sont particulièrement bons voire excellents, en commençant par le troisième morceau Coffee Oishii (コーヒーおいしい) du groupe Dubia 80000cc (デュビア80000cc) basé à Kumamoto dans le Kyushu. J’aime beaucoup les sonorités d’abord inquiétantes du riff de guitare, qui joue ensuite sur la répétition et l’urgence, et surtout la basse omniprésente. La voix du chanteur me rappelle un peu celle de Kazuhiro Momo (百々和宏) de MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Le cinquième morceau Futari, Kono Yoru (ふたり、この夜) du groupe Breakman House, trio basé à Matsumoto, entre également dans la liste des morceaux que j’apprécie beaucoup sur cette compilation. Le rythme y est plus apaisée et le morceau prend son temps sur sept minutes. La voix neutre et un peu nonchalante du chanteur se bouscule un peu en cours de morceau alors que les guitares se font plus abrasives. Le morceau qui suit intitulé P.P.P. est également celui d’un trio, mais cette fois-ci féminin, nommé Zonose (象の背) provenant de Kyoto. On comprend assez vite que la compilation nous fait découvrir divers horizons en traversant tout le Japon. Sur ce morceau, on trouve le charme discret des voix qui ne sont pas parfaites mais qui parviennent à transmettre une émotion authentique, pleine de doutes et d’incertitudes. La chanteuse de Zonose nous chanterait presque au creux de l’oreille, tant cette voix nous semble proche. Je trouve une pointe un peu plus pop au morceau qui suit intitulé Bin wo Otoshimashita (industrial version) (ビンを落としました). Il est interprété par pandagolff, un groupe de Tokyo se revendiquant du courant post-punk. Ce morceau agit comme une passerelle pleine de couleurs avant d’entrer vers des terrains plus expérimentaux, avec le morceau in the morning I eat rotten meat (alternative version) du groupe schedars, également basé à Tokyo. La guitare y est instable comme si le guitariste cherchait en vain à composer un riff qu’il arrivera à répéter, mais il part dans une sorte d’improvisation qui contraste avec le rythme de basse très électronique et le chant répétant en continu et d’une manière machinale le titre du morceau. Le morceau qui suit, haircut (long version) du groupe de Nagoya WBSBFK, est en effet long de presque neuf minutes. L’ambiance y est sombre, le rythme lent et la voix du chanteur du trio entêtante. Suit ensuite un ovni musical d’un autre trio basé cette fois-ci à Hamamatsu. Le morceau 0I0 du groupe mizumi est particulièrement étrange et captivant. Très intriguant également ce qui m’a poussé à en savoir un peu plus sans grand résultat. Je comprends tout de même que deux membres du groupes, dont Hiromi Oishi (大石裕美), sont en fait membres d’un autre groupe nommé QUJAKU, ayant partagé une tournée jusqu’à Londres avec Melt Banana. 0I0 commence doucement avec quelques percussions mais gagne vite en intensité, avec une basse particulièrement puissante, des bruits électriques fuyant et des chants d’un language incompréhensible flottant au dessus du tout. Il s’agit là encore d’un long morceau, de plus de huit minutes, sans concession et d’une totale liberté de composition. Le mystère de 0I0 me ramène un peu vers les mondes étranges de OOIOO, mais c’est peut-être seulement le titre du morceau qui me rappelle le nom du groupe OOIOO. Le morceau FEELING du groupe Academy Fight Song originaire de Fukuoka est plus classique dans sa composition, mais extrêmement efficace. La compilation devait évidemment passer par Fukuoka et je ne suis pas déçu par ce que j’entends. La compilation se termine avec le morceau Fresh Air (alternative version) du groupe Barbican Estate, qui compte parmi mes préférés de l’album. Barbican Estate est un trio (décidément) de Tokyo fondé en 2019 mais qui a migré vers Londres en 2022. Dans leurs influences, ils citent le rock psychédélique japonais de Les Rallizes Denudes, le rock alternatif US de Sonic Youth et l’architecture brutaliste. Voir un groupe mentionner une influence architecturale dans sa musique m’intrigue et m’intéresse forcément beaucoup, surtout s’il s’agit de brutalisme. On reconnaît en effet une certaine approche brute dans le son de la guitare de Kazuki Toneri. Le chant de Miri, qui joue également de la basse, me fait immédiatement penser à Kim Gordon. L’influence citée de Sonic Youth ne m’a donc pas échappé, mais l’ambiance y est tout de même plus sombre. Barbican Estate fait référence à un ensemble architectural historique au centre de Londres et je comprends que le trio a pu le visiter de l’intérieur. L’album Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan se termine sur des notes qui en amènent d’autres car j’ai très envie s’approfondir l’écoute de la musique de certains groupes ci-cités. Le nom de la compilation, qui ne me parle pas beaucoup pour être très honnête, est une allusion évidente à l’album Music for Airports de Brian Eno, titre que je n’aime pas trop non plus. Je n’aime pas beaucoup forcer la musique à un lieu imposé, car les musiques que l’on écoute trouvent elles-mêmes les lieux qui leur conviennent. Le titre Music for Tourists nous imposent que ces musiques nous seront toujours étrangères et qu’on n’arrivera jamais à les comprendre, ce qui en quelques sortes essaie de garder l’auditeur à l’écart. Ce titre ne gâche pourtant en rien l’écoute et le fait que je ne connaisses aucun groupe de cette compilation me fait même dire qu’il y a encore beaucoup de belles choses à découvrir dans les musiques indépendantes japonaises. Pour revenir sur le billet qui m’a fait découvrir cette compilation, je ne peux m’empêcher de lire la critique en aparté du magazine Tempura avec un petit sourire amusé. Je n’ai jamais lu ce magazine bien que je l’ai déjà vu en vente à la librairie Kinokuniya de Shinjuku à un prix prohibitif, donc je ne pourrais juger de sa qualité, mais j’arrive assez bien à imaginer ce que l’auteur du billet insinue car ça m’a également effleuré l’esprit une ou deux fois.