swing from the chandelier until mornin’ light

J’ai pris ces quatre photos le même soir en marchant dans une rue de Minami Aoyama. Ce sont les devantures de quatre boutiques chics ayant fermé leurs portes pour la journée. Elles étaient restées allumées dans la nuit déjà noire. Mon regard a d’abord été attiré par trois mannequins placés dans caddies en métal. Cela peu paraître étrange mais il ne faut s’étonner de rien avec les créations de la marque Comme des Garçons (CDG). Cette maison de mode japonaise a été créée à Tokyo en 1969 par Rei Kawakubo (川久保玲) qui en reste la figure créative centrale. Rei Kawakubo est, comme Yohji Yamamoto (山本耀司), une légende vivante de la mode japonaise, un trésor national en quelque sorte. J’aime passer devant le flagship store historique de Comme des Garçons à Minami-Aoyama, car on peut souvent y voir des choses étranges et surprenantes. Les vendeurs et vendeuses des magasins de la marque semblent être des disciples de Rei Kawakubo tant ils et elles suivent parfaitement à la lettre le style vestimentaire de la marque. Au début des années 1980, les japonais et japonaises qui suivaient Kawakubo et s’habillaient en noir de la tête aux pieds furent surnommés « les corbeaux noirs » (Black Crows ou 黒いカラス) par la presse japonaise. Le phénomène était lié aux premières collections de Comme des Garçons, dont l’esthétique sombre, déstructurée et volontairement anti-mode avait profondément marqué les esprits. Kawakubo a transformé le noir en position esthétique, au même titre que Yohji Yamamoto, et ils ont tous les deux contribué à imposer le noir dans la mode japonaise et internationale. Le terme Black Crows a parfois été employé pour désigner leurs adeptes. J’ai plusieurs fois vu des personnes vêtus dans ce style très reconnaissable de Comme des Garçons se diriger depuis la station d’Omotesando vers les locaux des bureaux de la marque à Aoyama. On les reconnaît immédiatement même s’ils ou elles ne marchent pas en groupe.

Un peu plus bas dans la même rue en direction du grand magasin Prada conçu par Herzog et De Meuron, on ne peut que remarquer une installation géante appelée GIANT HEAD KINETIC OBJECT dans la boutique de la marque sud-coréenne de lunettes Gentle Monster, fondée à Séoul en 2011 par Hankook Kim. Les trois visages mécaniques sont animés de mouvements subtils, des clignements de paupières, des mouvements des yeux et de la tête. Ils ont été conçu par le laboratoire robotique Gentle Monster Robotics Lab, interne de la marque. Ce n’est pas la seule installation du magasin, et elles attirent bien entendu les regards et la curiosité pour la marque. Juste à côté, Tamburins, la marque sœur de Gentle Monster spécialisée dans les parfums et autres cosmétiques utilisent le même principe. La grande poupée au milieu du magasin me fait par contre un peu penser a la série sud-coréenne Squid Game, ce qui me ferait certainement réfléchir avant d’entrer si j’étais dans la clientèle cible de la marque. Le dernier carré de la série de photos provient d’une boutique de la marque Issey Miyake (三宅一生), située un peu plus bas dans la même rue, que l’on nomme Reality Lab. Reality Lab. est en fait un laboratoire de recherche et de développement créé autour de la démarche d’Issey Miyake avec pour objectif de travailler en amont sur les matériaux, les technologies, les formes et les nouvelles manières de fabriquer. Tout un programme.

Ces quatre photos ont été prises à l’iPhone, et la qualité finale après traitement ne me convenait pas. Je vois toujours une différence fondamentale entre les photos prises à l’iPhone et les photographies prises avec un appareil reflex, notamment dans la profondeur de champ. J’ai eu besoin de les modifier pour qu’elles méritent d’apparaître en tête d’un billet du blog. Je les ai donc imprimées, positionnées dans une petite pochette plastique pour donner l’impression qu’il s’agit d’articles en vente dans une boutique d’Aoyama, puis je les ai re-photographié. Mais comme ça prenait un peu trop de temps et comme je n’avais pas de pochettes plastiques à ma disposition, j’ai demandé à l’intelligence artificielle d’emballer proprement mes quatre photos.

Ceux qui suivent mes nombreux et incessants conseils musicaux, que je ne recherche pas à imposer à quiconque mais qu’il serait tout de même dommage de manquer, doivent forcément connaître le nom de l’artiste, compositrice et interprète alternative Minami Hoshikuma (星熊南巫), car j’ai dû écouter et parler de tous ses singles sur les pages de Made in Tokyo. Il doit bien y avoir une petite dizaine de billets mentionnant ses projets musicaux que ça soit en solo ou en groupe. J’ai découvert la musique de Minami Hoshikuma en 2022 par son projet musical D̴E̷A̷T̴H̴N̷Y̵A̶N̴N̷ qui précède sa carrière solo actuelle. DEATHNYANN était une unité qu’elle formait avec le guitariste et compositeur DAIDAI issu d’un groupe nommé Paledusk. L’unité n’a, à ma connaissance, produit que deux singles, dont Tarantula sorti en Avril 2022. L’ambiance dark et expérimentale de ce morceau mélangeant métal et électronique préfigurait déjà le style de Minami Hoshikuma qui navigue entre les genres mais reste profondément alternatif. Minami Hoshikuma s’est d’abord fait connaître comme chanteuse principale du groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), formé à Osaka en 2016. Le groupe dont j’ai également parlé quelques fois mélangeait rock, hip-hop, metalcore et autres influences alternatives. Il ressemblait beaucoup plus à un groupe de rock alternatif qu’à un groupe d’idoles. Wagamama Rakia a cessé ses activités en 2025 et Minami Hoshikuma a donc poursuivi depuis une carrière solo. De tous les singles et EP qu’elle a sorti jusqu’à maintenant, je pense n’avoir jamais été déçu. Sa voix est très certainement un élément clé de mon appréciation, car elle a la capacité de passer d’un chant très fragile et presque aérien à quelque chose de beaucoup plus agressif et puissant, en jouant souvent sur les contrastes entre une voix claire et des moments tout en tension plus saturés voire criés. Son univers est sombre et très personnel, flirtant souvent avec les sons dur du métal, comme sur le morceau Oxygen, sorti le 29 Juillet 2026, que j’écoute en ce moment. Le single Prediction, sorti le 31 Mars 2026, qui donnait le nom à une de ses tournées récentes en one-man live se tourne plutôt vers des sons électroniques et est comme toujours très efficace. Dark sorti le 27 Mars 2026, un peu après Hollow Eyes dont j’avais déjà parlé, est plus posé et mélancolique, mais les guitares lourdes sont toujours lattantes. Son dernier single est une reprise surprenante de Chandelier de Sia qu’elle parvient à transformer à sa manière tout en conversant la puissance vocale du single original. Elle n’a pas grand chose à lui envier. Si tout va bien j’irais la voir en concert au début du mois de Décembre 2026 dans la salle du Shibuya Quattro pour la date de Tokyo de sa petite tournée nationale NOVA TOUR 2026 qui passera d’abord par Nagoya puis Osaka. Ça sera sa première tournée de concerts partagés avec un autre groupe (初の対バン). Les groupes qui feront les premières parties varient en fonction des dates, mais pour Tokyo, il s’agira de Cô shu Nie que je connais assez bien et que j’apprécie également. Cette double affiche m’a tout de suite beaucoup attiré mais j’ai comme d’habitude pris un peu de temps à me décider.

Minami Hoshikuma n’est pas la seule chanteuse japonaise à avoir repris Chandelier de Sia. Ado en avait fait une reprise lors de sa tournée mondiale Hibana puis lors de son Dome Tour 2025 Yodaka (よだか), qui sortira en Octobre 2026 en Blu-ray/DVD. Sa version est sans surprise spectaculaire car elle n’imite pas vraiment Sia mais s’accapare complètement le morceau dans son style vocal inimitable. Il y a eu de nombreuses autres versions, notamment issues de la scène Utattemita (歌ってみた), comme celle de la chanteuse virtuelle RIM (理芽) du Studio Kamitsubaki ou celle plus émotionnelle de la chanteuse JUNNA. Je me suis demandé la raison pour laquelle ce morceau a autant de succès parmi les chanteuses de la scène japonaise qui ont des voix relativement atypiques. Il y a certainement l’attrait du défi vocal car le morceau est très demandeur avec un refrain montant très fortement dans les aigus. C’est un morceau qui permet de montrer immédiatement ce qu’on sait faire, et on peut assez bien comprendre qu’il puisse avoir un succès certain. Mais je ne peux pas m’empêcher de ramener ce morceau ultra connu à la publicité au long cours de Miss Dior avec Natalie Portman, et au fait que l’actrice a une aura particulière au Japon depuis le film Léon (1994) de Luc Besson. Natalie Portman n’est pas simplement une star hollywoodienne au Japon, elle est aussi Mathilda, une jeune fille à la fois fragile, mature, intelligente, mystérieuse et indépendante. Puis avec le film Black Swan sorti au Japon en Mai 2011, elle se créa une aura sophistiquée, sombre et transgressive. Black Swan a eu un succès important au Japon, notamment auprès d’un public féminin de 20 à 30 ans, malgré le fait que ça soit un thriller psychologique sombre et complexe. Le film est même devenu un véritable phénomène au Japon notamment par l’interprétation intense de Nathalie Portman qui lui a valu l’Oscar de la meilleure actrice. Le public japonais a été particulièrement réceptif à la thématique de la dévotion totale et destructrice d’une artiste envers son art. On connaît cette fascination obsessionnelle pour la perfection au Japon. Il est aussi intéressant de noter que la structure et l’ambiance psychologique de Black Swan rappellent le film d’animation Perfect Blue (1997) de Satoshi Kon. Bien que le réalisateur Darren Aronofsky n’ait jamais parlé d’un remake, il a reconnu l’influence du réalisateur japonais sur son œuvre. Je pense assez fortement que l’image forte de Natalie Portman dans ces films a une influence sur l’aura du morceau de Sia pour les jeunes artistes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse de ma part, mais l’actrice a cette aura transgressive à mes yeux.

how to repeat Tokyo endlessly (κ)

Des figures Animales fantastiques ont pris d’assaut visuellement le carrefour de la rue Kotto et de l’avenue Aoyama (ou route 246). J’ai vu trois grandes affiches noires à des coins de rue, parfois un peu cachées, mais je ne montre que deux d’entre elles en photographies ici. Il s’agit d’une campagne publicitaire pour la marque de vêtements à tendance sportive Y-3, collaboration de Yohji Yamamoto avec Adidas. Cet étrange chat féroce à trois yeux, imaginé par Yohji Yamamoto, serait né d’une combinaison d’éléments culturels japonais et maoris, pour les maillots de l’équipe de rugby des All Blacks néo-zélandais. Ce chat représente le concept maori du kaitiaki, le gardien assurant le respect de l’environnement, et l’image japonaise du Fuku Neko, le chat portant chance. Cette figure de chat mythique est utilisée sur les maillots d’entrainement de l’équipe des All Blacks. Un peu plus loin vers le quartier de Hiroo, je découvre un nouveau bâtiment à la structure intéressante, posé sur un bloc excentré d’un côté et sur quatre pilotis fins de l’autre. Je me demande comment se fait l’équilibre de l’ensemble. La grande façade de verre est très élégante mais je soupçonne que les propriétaires n’ouvriront que très rarement les grands rideaux. Avoir de grandes ouvertures vers l’extérieur est très attirant, mais ce petit immeuble attire les regards depuis la rue, surtout quand la nuit tombe et que le grand espace intérieur fait d’un haut plafond est complètement éclairé. Je repasse ensuite au centre de Shibuya alors que l’on peut maintenant entrer à l’intérieur du nouvel immeuble, toujours en construction, Shibuya Scramble Square. On peut seulement le traverser aux bas niveaux. Ce ‘neo Shibuya’ de concrétisera en grande partie l’année prochaine, mais le changement de Shibuya continuera.

Je me suis procuré Anima de Thom Yorke dès sa sortie sur iTunes mais je n’en avais pas encore parlé ici. Ce ne sont pas les occasions qui manquaient mais cet album n’est pour moi, pas écoutable à tout moment. Je l’avais même acheté dès les premières heures où il était disponible sur iTunes, mais je ne l’avais pas écouté tout de suite. Je l’ai laissé reposé dans mon iPod pendant quelques jours avant la première écoute. Je savais déjà, rien qu’en voyant la pochette, que j’aimerais cet album, qu’il serait profond et inventif, mais aussi exigeant. Pour résumer mon sentiment, c’est un album sublimement déprimant. C’est beau et minutieux, construit avec précision avec une multitude de sons qui se chevauchent sans faux pas. Chaque morceau est extrêmement élégant et profondément intime. C’est sublime de bout en bout mais il faut être dans les bonnes dispositions pour l’apprécier pleinement. J’ai écouté Anima quelques fois à sa sortie et j’ai fait une longue pause jusqu’à maintenant où je me mets à le réécouter et à le redécouvrir un peu plus en profondeur. Anima est très électronique mais pourrait très bien se présenter comme un album de Radiohead. Le ton de voix de Thom Yorke est tellement marqué et reconnaissable que je ne peux que difficilement faire la distinction entre ses albums solo et ceux au sein de Radiohead. Toujours est-il que je connais très peu d’artistes capables d’évoquer une telle intensité et profondeur émotionnelle à travers seulement quelques phrases et quelques notes fussent elles électroniques. En ce sens, cet album ne déçoit pas.