drifting through the countryside

En photographies ci-dessus, voici deux facettes du Japon que j’aime, celui des villes quand l’architecture désordonnée parfois chaotique voit soudainement du brutalisme s’imposer en plein cœur du quartier chic de Ginza, et celui des campagnes verdoyantes qui accaparent la totalité de notre champ de vision. Cette deuxième photographie a été prise entre Sano et Ashikaga dans la préfecture de Tochigi. Les scènes d’ouverture dans les rizières du film All About Lily Chou-Chou ont été filmées à Ashikaga. Il ne s’agit pas tout à fait de cet endroit, mais d’une autre rizière proche qui lui ressemble beaucoup, située au Sud du parc floral d’Ashikaga. Dans le film de Shunji Iwai, Yūichi Hasumi y écoute le morceau Arabesque (アラベスク) de Lily Chou-Chou sur un lecteur CD portable Sony avec écouteurs. Google maps indique le lieu du tournage sous le nom All About Lily Chou-Chou Field, comme quoi il s’agit d’un film culte. Certains font même le déplacement pour retrouver les lieux des différentes scènes du film. Il est certain que si on revient vers Ashikaga, j’essaierais d’aller à l’endroit exact où ont été tournées les scènes d’ouverture.

Je pensais avoir déjà vu le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) réalisé par Nobuhiro Yamashita (山下敦弘) en 2005, mais le regarder récemment m’a confirmé que non. Il faisait partie des films japonais évoquant l’âge de la jeunesse (青春) et la musique rock que je voulais voir depuis longtemps. L’histoire se déroule dans un lycée japonais de la banlieue d’Hachiōji, à l’approche du festival scolaire appelé Bunkasai (文化祭). Un groupe de lycéennes avait prévu de jouer ses propres compositions pour ce festival, mais des tensions internes ont fait capoter leur projet à la dernière minute. Les trois filles restantes de la formation originale ne perdent pas espoir et décident de reformer un groupe en recrutant une étudiante coréenne nouvellement arrivée, nommée Son, pour être la chanteuse, même si son japonais est encore hésitant. Après quelques tergiversations, elles choisissent de reprendre des morceaux du groupe punk The Blue Hearts (ブルーハーツ), dont l’emblématique morceau Linda Linda (リンダ リンダ) qui donne son nom au film. Le film suit leurs répétitions, leurs maladresses et leur amitié qui se construit jusqu’au concert final. Outre le morceau Linda Linda, le groupe de lycéennes reprend également les morceaux Boku no Migi Te (僕の右手) et Owaranai Uta (終わらない歌) des Blue Hearts. Le groupe prend le nom Paran Maum (파란 마음), qui est une traduction en Coréen de Blue Hearts, et se compose de Son, jouée par Bae Doona (배두나), l’étudiante coréenne chanteuse du groupe, Kei Tachibana interprétée par Yū Kashii (香椎由宇), la guitariste, Nozomi Shirakawa, jouée par Shiori Sekine (関根史織), la bassiste et Kyoko Yamada, jouée par Aki Maeda (前田亜季), la batteuse du groupe. Un fait intéressant à noter est que Shiori Sekine est réellement musicienne, étant bassiste du groupe Base Ball Bear. Un fait plus intéressant est que Shiori Sekine a joué avec Sheena Ringo dans la formation spéciale Elopers pour l’émission Music Station du 15 Octobre 2021 (je l’évoquais dans un billet) aux côtés d’AiNA the End, Yuu du groupe Chirinuruwowaka (チリヌルヲワカ) et Hona Ikoka du groupe Gesu no Kiwami Otome (ゲスの極み乙女). Avec Ringo à la guitare, AiNA chantait Gunjō Biyori (群青日和), un des titres emblématiques de Tokyo Jihen. Un fait encore plus intéressant est que Sheena Ringo est évoqué dans le film Linda Linda Linda. Alors que le groupe cherche des artistes ou groupes pour en faire des reprises pour le festival du lycée, la batteuse Kyoko mentionne Sheena Ringo, mais la guitariste Kei lui répond immédiatement que ça sera trop difficile à apprendre en trois jours et elles mettent rapidement cette idée de côté pour finalement se tourner vers le punk rock des Blue Hearts. Nozomi, interprétée par Shiori Sekine, qui regarde cette scène dans le film ne sait pas encore qu’elle jouera avec Sheena Ringo 16 ans plus tard. Un autre fait tout à fait intéressant est que la bande originale du film, outre les trois morceaux des Blue Hearts, a été composée par James Iha des Smashing Pumpkins. Les morceaux instrumentaux qu’il a composé accompagnent les scènes de répétition, les errances des quatre filles dans le lycée et les moments plus intimistes. James Iha, de son nom complet James Yoshinobu Iha (イハ・ヨシノブ), est américain d’origine japonaise (qu’on appelle Nisei, c’est à dire de deuxième génération), né de parents immigrés japonais installés aux États-Unis. Le film a en fait une deuxième bande originale intitulée We Are Paranmaum, qui comprend les trois chansons complètes des Blue Hearts mentionnées ci-dessus, enregistrées par les actrices du film, mais également trois inédits dont l’excellent Aoi Kokoro (蒼い心). J’écoute donc ce EP de six titres et j’ai fini par apprécier la légère maladresse du chant de Bae Doona, qui n’est pas vraiment problématique quand il s’agit de punk rock. Je n’ai jamais vraiment été attiré par la musique des Blue Hearts mais j’écoute ensuite leur album éponyme de 1987. Même sans être amateur des morceaux du groupe, il est difficile au Japon d’échapper au morceau Linda Linda (リンダリンダ), notamment au karaoke, car il y a toujours quelqu’un qui choisira ce morceau plutôt facile à chanter en groupe. Le film Linda Linda Linda a le statut de film culte. On y trouve un naturel certain qui a dû rappeler à beaucoup de japonais leurs propres festivals Bunkasai de leurs lycées. Personnellement, je ne connais ces festivals que de loin à travers ceux de l’école de mon fils qui est justement lycéen. J’imagine très bien qu’ils ont un effet de rite de passage, et c’est toute l’idée montrée par le film. On sent que les quatre lycéennes sortiront changées de cette expérience éprouvante mais gratifiante de répétition et de représentation devant un public réceptif à leur musique certes maladroite mais extrêmement sincère.

Sur ma playlist musicale de fin d’été, je reviens vers le groupe Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊) que j’avais découvert au début de cette année avec un single intitulé Point Nemo (ポイント・ネモ), dont j’avais parlé dans un précédent billet. J’écoute maintenant le très beau morceau intitulé echoes of fading girl sorti le 6 Août 2025. J’aime beaucoup ce post-rock orienté Shoegaze avec des mélodies mélancoliques et introspectives. Le morceau a été composé par le guitariste Hidaka (日高) et la composition est extrêmement bien maîtrisée. J’adore la voix un peu vaporeuse et rêveuse de Sako (佐古). Tout comme Crab Club (蟹蟹) dont je parlais dans mon précédent billet, Yureru ha Yūrei est un groupe de rock alternatif originaire d’Okayama, et la vidéo avec une ambiance évoquant un film d’adolescence a été également réalisé par le même STUDIO TEPEMOK. Il y a donc un filon rock à Okayama, préfecture qui ne se limite pas musicalement à Fujii Kaze (藤井風). Ce dernier vient d’ailleurs de sortir un nouvel album que l’on acheté (ça sera peut-être le sujet d’un autre billet).

Je découvre ensuite Bukkoro Momoka (ぶっ恋呂百花) avec un single intitulé Anata wo Izanau (貴方を誘う) sorti cette année sur son album Yuurei no yō ni (幽霊のように). Il y a décidément beaucoup d’allusion aux fantômes (幽霊) dans ma playlist rock alternatif. Bukkoro Momoka, de son vrai nom Momoka Kinoshita (木下百花), est originaire de la préfecture de Hyōgo et a fait partie du groupe d’idoles NMB48 basé à Namba (Osaka) avant de partir pour se lancer en solo. Elle utilise ce nom de scène Bukkoro Momoka depuis 2023 et écrit, compose et arrange ses morceaux. L’ambiance, encore une fois mélancolique et introspective, de ce morceau est certainement très éloignée de ce qu’elle chantait à l’époque de NMB48, comme quoi les artistes ne sont pas cloisonnés dans des boites hermétiques, ce qui fait toujours plaisir à voir. Le rythme du morceau Anata wo Izanau est lent et la voix de Momoka très expressive, présente au plus près des oreilles de l’auditeur. Une autre grande qualité du morceau tient au passage de guitare par le guitariste originaire de Fukuoka, Shinichi Itō (伊東真一). A mi-morceau, il se lance dans un long solo incisif de guitare semblant improvisé et à la limite de l’expérimental. Ce passage renforce l’émotion qui se dégage du morceau, dans l’ensemble très travaillé engageant des chœurs en deuxième partie de morceau.

don’t you forget me not

Il s’agit du 2,500ème billet de Made in Tokyo. Pendant plus de vingt-deux ans, j’y ai écrit plus d’un million de mots et je ne compte pas le nombre de photographies. Malgré cela, ce blog est resté relativement confidentiel, malgré quelques éclats au milieu des années 2000. Une raison est que je n’ai jamais voulu faire de compromis sur son contenu et ce que je montre correspond à ce que je ressens sans aucune intention d’essayer de conquérir un public. Au final, ceux qui se retrouvent dans ces billets, ces images et ces sons doivent se limiter aux gens qui me ressemblent ou auxquels je ressemble, dans la même recherche d’une émotion parfois enfouie au fond de nous.

Pour accompagner cette série de photographies, je mentionnerais volontiers les morceaux Lushlife (2000) du groupe new-yorkais Bowery Electric, puis oblique butterfly (2023) du groupe de Los Angeles untitled (halo). Je découvre ces deux excellents morceaux, évoluant entre le trip-hop pour le premier et la Dream pop pour le deuxième, dans l’émission Liquid Mirror du mois de Février 2024 sur NTS Radio. Je mentionne décidément cette émission sur pratiquement tous mes billets récents car elle agit comme une porte d’entrée vers des mondes musicaux auxquels je suis très réceptif, mais que j’aurais un peu de mal à trouver par moi-même, du moins par rapport aux musiques alternatives japonaises qui ont parfois tendance à arriver vers moi de manière quasi-automatique grâce aux algorithmes d’Internet. Ces algorithmes sont une concrétisation de la non-coïncidence car les morceaux qu’on me propose ne sont pas liés à des heureux hasards mais correspondent à l’accumulation de mes écoutes précédentes.

Les petits rayons de lumière qu’on peut parfois apercevoir sur certaines photographies proviennent du morceau Point Nemo (ポイント・ネモ) du groupe japonais Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊) sur leur EP Mnemeoid sorti le 4 Mars 2025. Le nom du groupe qui signifie « Le fantôme qui vacille » est très beau tout comme ce morceau. Je sais peu de chose du groupe sauf qu’il se compose des quatre membres suivants: Sako (佐古) au chant, Hidaka (日高) à la guitare, Juggler (ジャグラー) à la batterie et Kōryō (功凌) à la guitare basse. Je sais par contre beaucoup de choses sur le Point Nemo qui sert de titre au morceau car j’en avais fait une longue étude avec mon fils il y a plusieurs années pour un de ses rapports d’été. Le Point Nemo se trouve quelque part dans l’Océan Pacifique Sud et est le point le plus éloigné de toutes terres émergées. C’est ce qu’on appelle le pôle maritime d’inaccessibilité et c’est forcément fascinant. Le nom provient bien sûr du héros de Jules Verne et signifie « personne » en latin. La créature monstrueuse Cthulhu inventée par l’écrivain Lovecraft y est endormie dans une cité engloutie appelée R’lyeh.

Dans mes nouvelles découvertes musicales, je reviens vers le groupe de rock indé japonais Laura Day Romance avec un nouveau morceau intitulé Platform (プラットフォーム) présent sur leur dernier album Nemuru – Walls (合歓る – walls) sorti le 5 Février 2025. J’avais déjà mentionné ce groupe pour un morceau intitulé on the beach (渚で会いましょう). Le chant sur Platform est particulièrement intéressant car on distingue assez difficilement s’il est chanté seulement par Kazuki Inoue (井上花月) ou s’il est chanté à deux voix. Il y a une certaine duplicité dans ce chant qui est vraiment très beau. Je trouve que ce morceau se révèle même un peu plus à choque écoute, qui je l’aime beaucoup plus après une dizaine d’écoute que lors de ma première écoute. Il y a quelque chose dans les changements discrets de tons qui rendent ce morceau émotionnellement prenant.

Sur la première photographie du billet qui montre une grande affiche publicitaire pour le magasin de snickers Atmos situé juste au dessous, on peut apercevoir la compositrice et interprète franco-japonaise MANON dont j’avais déjà parlé très récemment. On l’a voit également dans la vidéo du nouveau single Peerless Flowers (花無双) d’AiNA The End qui vient de sortir le 14 Mars 2025. Le morceau est très orchestral et je dirais assez classique du style d’AiNA dans son interprétation vocale. Ça fait en tout cas plaisir d’entendre la voix d’AiNA aussi bien entourée musicalement dans une approche qui me fait dire qu’elle se rapproche un peu de Sheena Ringo. La photographie de la couverture du single a été prise par Mika Ninagawa (蜷川実花). On reconnaît immédiatement le style de la photographe pour les couleurs vives et fortes proches de la saturation. Mika Ninagawa montre la série complète de photographies sur Instagram. Ce sont de très belles photos, tout comme ce nouveau single très poignant comme souvent dans la musique d’AiNA The End.

J’avais déjà parlé de la chanteuse et rappeuse KAMIYA dont mon billet évoquant le single GALFY4 produit par Masayoshi Iimori (マサヨシイイモリ). Airi Kamiya fait désormais partie d’un duo nommé XAMIYA avec le producteur et rappeur Xansei. Je découvre leur dernier single intitulé Monster sorti le 26 Février 2025. Kamiya chante principalement en anglais en mélangeant quelques paroles en japonais. « All my friends are Monsters » nous répète elle dans le refrain. Elle utilise ce symbolisme du monstre qu’elle se force à considérer comme ses amis, pour évoquer l’acceptation de ses peurs et de son anxiété. Airi Kamiya nous fait part qu’elle souffre de bipolarité et peut être soudainement prise de fortes crises d’anxiété, qu’elle assimile à une force monstrueuse avec laquelle elle a dû apprendre à vivre pour éviter que cette force ne la consume entièrement. Cette approche positive des choses a quelque chose de très encourageant. Le morceau est très accrocheur et riche de multiples sonorités électroniques ne parvenant pas à submerger la voix de Kamiya qui garde toujours le dessus. XAMIYA était présent au SXSW 2025, se tenant à Austin au Texas, ce mois-ci.

Et en parlant de monstre, il faut également évoquer le nouveau single Kaiju (怪獣) de Sakanaction (サカナクション). Je ne suis pas spécialiste du groupe même si j’ai écouté et apprécié plusieurs de leurs albums et morceaux piochés par-ci par-là, mais ce dernier single rentre très facilement dans leurs meilleurs morceaux. On y retrouve toute la profondeur, l’ampleur et la versatilité musicale, le chant d’Ichiro Yamaguchi tout en ondulations, les chœurs typiques introduisant une pause dans le flot et un sens aiguë de l’accroche qui fait qu’on aura du mal à se séparer du morceau en cours de route. Bref, c’est un single quasiment parfait de bout en bout, et ça sera peut-être son unique défaut, car on n’a rien à y redire. Même mon fils est d’accord avec moi car il l’écoute aussi beaucoup, ce qui me donne l’occasion de lui conseiller l’écoute du très bel album éponyme du groupe sorti en 2013, que j’ai acheté il y a quelques semaines dans un Disk Union tokyoïte. En écoutant Kaiju, je me suis tout de suite dit qu’on approche de très près la perfection du morceau Aoi qui est un de mes préférés de cet album et du groupe.