conteneurs

Les routes qui nous amènent jusqu’à la plage de Jōnanjima nous font passer devant une zone de conteneurs métalliques. A mon premier passage, un motard s’exerçait à faire des figures sur une roue. Le très large espace sur lequel se trouvent ces conteneurs n’est étonnamment pas fermé et je n’y ai pas vu de gardes non plus. En voyant cet espace, j’ai tout de suite pensé aux scènes d’un épisode de la deuxième saison de la série fantastique Alice in Borderland sur Netflix. Mais il ne s’agissait pas de cet endroit car les scènes de cet épisode ont été plutôt tournées à Port Island (ポートアイランド) à Kobe dans la préfecture de Hyōgo. J’ai ensuite pensé qu’il pourrait s’agir du lieu où a été tourné une partie de la vidéo du morceau Kick Back de Kenichi Yonezu (米津玄師) avec Daiki Tsuneta, mais quelques recherches m’ont confirmé que non. Cette vidéo là a été prise un peu plus loin à Daikokufuto (大黒ふ頭) à Yokohama. Enfin, ce n’est finalement pas très grave de ne pas être en mesure de lier cet endroit à un lieu que j’aurais déjà vu ailleurs, car l’important est l’impression du moment que va laisser cet endroit dans ma mémoire. Après la visite de la plage de Jōnanjima, je suis repassé devant ces conteneurs pour les prendre en photo. Le motard n’était déjà plus là. Il a peut-être terminé ses entraînements ou peut-être a t’il fui après mon premier passage en pensant que je l’avais surpris à faire des choses interdites. Je suis quand même très surpris qu’il n’y ait aucun portail métallique venant clore l’enceinte. C’est comme si on nous invitait à venir explorer de plus près ces conteneurs de toutes les couleurs. Le week-end, cette île artificielle et ces zones de dépôt sont vraiment désertes. Le calme y est omniprésent. Il semble même presqu’irréel.

Je reste plusieurs dizaines de secondes debout devant l’entrée de la zone de conteneurs placée au bord de la route. C’est quand même très tentant de rentrer à l’intérieur pour prendre en photo les conteneurs de près, en contre-plongée par exemple pour accentuer l’effet dramatique de leur taille. Je ne vois que quelques rangées de conteneurs devant moi, mais il doit y en avoir de nombreuses autres derrière que je ne vois pas encore. Ces rangées de quatre ou cinq conteneurs de haut sont vraiment massives. Je m’approche tout de même un peu pour comparer ma taille à une de ces rangées. Marcher au milieu de deux rangées est impressionnant. Comme je le pensais, il y a d’autres rangées tout aussi massives derrière, qui ne sont pas alignées sur celles où je marche actuellement, mais placées de manière perpendiculaire. Je finis par m’approcher du rebord de la rangée. D’autres conteneurs sont placés en angle formant comme un chemin. La chaleur est vraiment éprouvante au milieu de ces rangées d’acier posées sur l’asphalt. Il n’y a pas âmes qui vivent au milieu de toute cette matière, à part moi-même. Ça ne coûte rien d’aller voir un peu plus loin l’étendue de cet espace. Arrivé au bout d’une autre rangée, un choix s’offre à moi, soit tourner sur la gauche, continuer sur la droite ou avancer droit devant moi. Prenons à droite. Les rangées se font ensuite plus courtes et le chemin un peu plus étroit. Les conteneurs se concentrent sur un espace plus restreint, mais un chemin se forme tout de même entre eux. Il y a quelque chose de ludique dans cette exploration, comme si on marchait dans un labyrinthe. Je pense à celui de The Shining. Sauf que pour celui-ci, il ne semble pas très difficile d’en sortir. Cette assurance me fait avancer un peu plus malgré la chaleur que se fait de plus en plus forte. Le soleil est au zénith, très haut au dessus de ma tête, très présent, laissant peu de place pour les ombres. Je me dis à ce moment là, qu’il doit être très intéressant de marcher au dessus de tous ces conteneurs pour avoir une vue d’ensemble, comme pouvaient le faire les protagonistes de la série Alice in Borderland, sautant avec une dextérité extraordinaire de bloc métallique en bloc métallique. Ça semble tout à fait impossible et très dangereux de faire la même chose ici. Je me demande maintenant si tous ces conteneurs sont vides. Chaque conteneur possède bien sûr une porte qui a l’air d’être très difficile à ouvrir. Pendant que je me perds dans mes pensées, je continue ma marche machinalement tournant à gauche puis à droite parmi tous ces blocs de forme identique. Je me demande ce qui me fascine tant dans cet endroit. On y trouve une qualité cinématographique certaine. Je comprends bien l’utilisation de ce type de lieux dans des films ou des séries. On a l’impression d’y être loin de tout, coupé de la vie normale dans un monde qui nous appartient. C’est extrêmement troublant au point où ce lieu finit par me faire peur. Et si je ne trouvais plus la volonté suffisante d’en sortir, emprisonné à jamais parmi ces blocs massifs.

Mon expérience doit prendre fin. Il est temps de prendre le chemin du retour, mais celui-ci me semble tout d’un coup beaucoup moins clair. Les bords des conteneurs deviennent même flous comme s’il s’agissait de mirages. Le soleil brûlant est peut-être en train de me faire perdre mon discernement. Je décide malgré tout d’accélérer le pas pour sortir de ce labyrinthe au plus vite. Mais, je ne retrouve plus mon chemin. Tous ces blocs se ressemblent sans qu’il y ait de points remarquables qui me permettent de me repérer clairement. Le soleil pénétrant devient de plus en plus insupportable. J’aimerais me mettre à l’ombre dans un de ces conteneurs pendant quelques minutes, pour échapper à ces rayons qui m’assomment, mais il doit être impossible d’ouvrir ces conteneurs. Au bout d’une rangée sur la gauche, une des portes est pourtant légèrement entrouverte. C’est une chance. Il est même facile de l’ouvrir, aussi facilement qu’une porte d’appartement. Sa légèreté est très surprenante, comme si on avait l’habitude de l’ouvrir et de la fermer sans cesse. L’intérieur du conteneur s’ouvre à moi. Il y fait frais mais il est très sombre. Je ne vais pas m’enfoncer à l’intérieur mais rester plutôt à la lisière de l’ombre formée par le cadre du bloc de métal. Je remarque un petit cordon avec un embout en plastique pendant du plafond du conteneur. On dirait l’interrupteur d’une vieille lampe. Un petit clic retentit lorsque je tire dessus d’un mouvement brusque. Et la lumière fut. Elle est faible, tamisée, mais permet d’assez bien distinguer l’intérieur du conteneur. Ma surprise s’accompagne de frissons soudains lorsque j’aperçois au fond du bloc un matelas grisâtre, une petite table de bois et une chaise. Est ce que quelqu’un vit ici? Ça paraît tout à fait improbable. Il n’y a en tout cas personne assis à la table ou allongé sur le matelas. Peut on seulement vivre dans un endroit pareil? J’imagine que ces blocs ne sont pas posés éternellement dans cette zone de dépôt. Ils doivent être transportés sur des bateaux et voyager à travers le monde entier. Une pile de papiers est pourtant posée sur la table de bois. A côté de celle-ci, je distingue dans la pénombre un plan de Tokyo qui a l’air bien usé comme s’il avait été transporté de marche en marche à travers la ville pendant des dizaines d’années. Les pages sont écornées et la couverture est délavée et réparée maladroitement à l’aide de bandes adhésives. Ce guide de Tokyo me rappelle d’ailleurs le mien, celui que j’utilisais et que j’amenais toujours avec moi dans mon sac pendant mes premières années à Tokyo. Je ne l’ai pas ouvert depuis très longtemps et je me souviens difficilement de son état actuel. Il doit être très proche de celui-ci. Certaines pages du guide sont démarquées par un morceau de papier coloré. Une des pages montre le plan du centre de Shinjuku. En regardant bien cette double page, un point rouge très accentué a été dessiné au niveau de Nishi-Shinjuku. Il est difficile de percevoir exactement le lieu indiqué en raison de la noirceur qui règne à l’intérieur du conteneur, mais je parviens tout de même à comprendre qu’il indique l’endroit exact où se trouve l’Oeil de Shinjuku. Je me souviens y avoir eu un malaise il y a quelques années comme si la force du lieu m’avait fait perdre l’équilibre et la conscience pendant quelques instants. Regardons une autre page annotée. La zone est maintenant celle de Shinagawa. Il me semble que le point rouge indique sur cette double page le centre d’art contemporain Terrada, où je suis également allé et où j’avais eu des visions étranges. Cette coïncidence est des plus étranges. La page suivante accentue ma crainte naissante. Le point rouge est dessiné dans le quartier d’Aoyama où j’avais vécu une expérience irréelle au milieu d’un parc à l’abandon. D’autres pages sont marquées mais, troublé, je ne trouve plus la volonté d’aller plus loin. Ce guide indique des lieux où je suis déjà allé et où j’ai vécu des expériences irréelles, du moins c’est le souvenir assez imprécis que j’en garde. La pile de papier posée sur la table m’a d’abord semblé vierge, mais en regardant la première feuille de plus près, une inscription y est visible. « あなたを待ってました » (Je t’attendais) est-il écrit sur cette feuille en petits caractères, à peine lisibles. Quel est le sens de ce message. Parles t’on de moi. Le papier posé immédiatement en dessous contient au même positionnement une autre courte phrase « あなたの道、もう決まってる。 » (ton chemin est déjà tout tracé). La page suivante indique l’affirmation suivante « 逃げられない。 » (tu ne peux pas t’en échapper). Les pages qui suivent ont les messages suivants écrits « 変えられない。 » (tu ne peux le changer), puis « 諦められない。 » (tu ne peux abandonner). Je m’arrête là. Il doit bien y avoir une cinquantaine de feuilles sur cette table possédant toute une écriture, mystérieuse au point de devenir inquiétante. Je me sens directement visé comme si ces messages m’étaient directement adressés. A y réfléchir, le guide de Tokyo, que j’examinais quelques minutes auparavant, ressemble tellement à mon vieux guide qu’il ne peut être que le mien. Est ce que ce guide indique à l’avance tous les endroits où je vais aller, tous ces endroits étranges qui me font perdre mes moyens mais qui m’attirent inexorablement comme si je ne pouvais leur échapper. Comme c’est peut être le cas en ce moment dans cette zone de conteneurs perdue sur une île artificielle improbable loin du centre de toute vie.

Que faire maintenant? Quitter ce lieu au plus vite. Sans que je m’en rende compte, l’épaisse porte métallique du conteneur s’est refermée sans faire de bruit. Il est fort improbable qu’un fort coup de vent l’ait refermé derrière moi. On ne peut l’ouvrir de l’intérieur. Coincé dans ce conteneur, il ne me reste plus qu’à m’enfoncer dans sa noirceur, tout au fond dans la partie à peine éclairée par la lampe placée à l’entrée. Je n’éprouve étonnement aucune crainte car l’instinct qui me pousse à m’échapper de ce lieu est plus fort que tout autre sentiment. Je marche à l’intérieur, m’enfonçant comme on marcherait dans un couloir étroit sans lumière, à tâtons mais sans ralentir le pas. Il doit bien y avoir une autre porte de sortie. Je marche pendant plusieurs minutes. Ce couloir silencieux dépasse la taille d’un conteneur. Il fait parfois des virages à gauche et à droite. Je me remémore soudainement le passage souterrain du grand temple Zenkōji (善光寺) à Nagano et ça me réchauffe un peu le cœur. S’agit-il d’un passage spirituel que je suis en train de traverser? En ressortirais-je changé? Une faible lumière apparaît soudainement laissant présager la présence d’une autre porte métallique. J’accélère le pas avant que celle-ci ne se referme complètement devant moi. Je parviens à l’ouvrir donnant enfin accès à l’extérieur. J’ai dû marcher une dizaine de minutes à l’intérieur du couloir de conteneurs, mais il fait déjà sombre dehors. Il est presque sept heures du soir. Mon vélo est toujours là, posé à l’entrée de la zone de dépôt. En regardant les rangées de conteneurs devant moi, j’éprouve le besoin de courber légèrement la tête en signe d’au revoir comme on pourrait le faire sous le grand torii à la sortie des temples. Rentrons vite à la maison pour ressortir du placard mon petit guide usé de Tokyo. J’y marquerais d’un point rouge tous ces lieux du Tokyo Parallèle (パラレル東京) que j’ai pu découvrir jusqu’à maintenant. Tout comme des sanctuaires en pleine ville, je sais maintenant qu’ils sont nombreux et qu’il me faudra du temps pour les découvrir tous. Comme aujourd’hui, ils s’imposeront progressivement à moi. Il faut que j’évacue toute crainte pour les aborder sereinement.

死神の目に負けず

Les premières photographies de ce billet sont prises un jour de pluie où il fallait inévitablement sortir le parapluie. Sous un pont ferroviaire près de la station d’Ebisu, les graffitis sont sans cesse effacés mais réapparaissent rapidement sous d’autres formes et couleurs. Celui de la deuxième photographie est intéressant car on a l’impression qu’il a été à moitié effacé. C’est certainement le cas mais je préfère imaginer que cette coupure franche est volontaire et participe au design du graphisme mural. A Daikanyama, j’ai remarqué depuis plusieurs semaines une affiche publicitaire géante pour le magazine féminin Spur. La personne qui pose sur cette photo ressemble étrangement à Michelle Zauner du groupe Japanese Breakfast. J’ai d’abord eu un doute car le groupe n’est pas, à ma connaissance, particulièrement connu au Japon, mais une recherche rapide m’a vite confirmé qu’il s’agissait bien d’elle. De Japanese Breakfast, je ne connais qu’un album, le deuxième intitulé Soft sounds from Another Planet que j’avais beaucoup écouté pendant l’été 2018. Le groupe a sorti un nouvel album intitulé Jubilee sorti il a tout juste un an, mais je ne l’ai pas encore écouté. Il faudrait que j’y jette une oreille curieuse. Michelle Zauner n’a pas une voix fabuleuse mais l’ambiance des morceaux que compose le groupe est souvent assez profonde pour me plaire. En ce moment, j’ai quelques doutes sur la qualité des photos que je peux prendre, mais j’aimerais en prendre plus dans l’esprit de la quatrième montrant des affiches mouillées par la pluie avec des perruques blondes qui interrogent. Les photos suivantes reviennent vers les quartiers proches du pont Rainbow Bridge avec notamment une autre vue de la tour Yokoso dont j’avais déjà parlé.

J’ai beaucoup réfléchi sur l’utilisation de cette dernière photographie prise il y a plusieurs mois dans un des immeubles de la galerie TERRADA près de Toyosu. Cet espace se trouve au dernier étage. Il y a plusieurs espaces pouvant être utilisés comme des galeries mais seulement une était occupée. L’ascenseur qui amène à cet étage est lent et peu pratique car il ne s’arrête qu’à un seul étage à la fois. Il s’agit plutôt d’un monte-charge reconverti en ascenseur pour les besoins de cet ensemble de galeries d’art. Cet immeuble était initialement un entrepôt, ce qui explique cette configuration. J’étais seul à m’aventurer jusqu’à ce dernier étage, un jour de semaine alors que j’avais pris une journée de congé. Cet étage n’était en fait pas ouvert à la visite mais je n’ai vu qu’après le petit écriteau en japonais qui l’indiquait. En arrivant à cet étage quasiment vide, j’ai d’abord pensé faire demi-tour mais les lumières dans une des pièces parfaitement agencée ont tout de suite attiré mon regard et ma curiosité. Les autres pièces délimitées par des baies vitrées étaient vides. Ce vide était même oppressant au point où je ne pouvais détourner mon regard de la pièce lumineuse agrémentée de meubles soigneusement choisis. Je m’imagine tout de suite assis sur ce long fauteuil éclairé par la lumière tamisée du gigantesque soleil placé en orbite au milieu de la pièce. Le silence donne de la consistance au bruit de mes pas alors que je m’approche de cette pièce. La porte vitrée doit être fermée. Il suffirait de la pousser pour vérifier, mais elle est certainement restée fermée pour une bonne raison. J’observe d’abord à travers le vitrage s’il y a une ou des personnes à l’intérieur. La pièce est vide tout comme l’immense espace ouvert où je me trouve. Je ressens une étrange sensation en regardant l’intérieur de la pièce comme si le temps s’y était arrêté. Tout est parfaitement immobile, rien ne bouge sauf une vapeur diffuse s’échappant d’une petite tasse blanche posée sur la table basse. Si on se fit à la couleur du liquide qui remplit cette tasse, je dirais qu’il s’agit d’un café encore chaud. Je ne remarque que maintenant qu’un petit mot est posé sur cette table juste à côté de la tasse. On peut lire en gros caractère le mot anglais « Welcome ». Une ou deux phrases sont écrites en plus petit dessous ce mot de bienvenue mais je n’arrive pas à les lire d’où je me trouve. Est ce que ce message et cette tasse de café me sont destinés, j’en doute fortement mais la disposition de l’ensemble m’invite à rentrer et à m’asseoir. Je pourrais toujours dire que j’ai pensé que cette tasse m’était destinée si on me surprend soudainement assis sur le long fauteuil. Je réfléchis à ce que je dois faire, mais je me persuade rapidement de rentrer à l’intérieur car cette pièce m’a intrigué dès que je l’ai vu à la sortie de l’ascenseur. Je pousse doucement la porte vitrée en évitant de faire le moindre bruit. Elle n’est bien sûr pas fermée. J’en étais sûr. Pourquoi aurait elle été fermée si un message de bienvenue nous invite clairement à entrer. L’intérieur de la pièce me semble encore plus silencieux que l’espace ouvert à l’extérieur. L’air y est sec et un peu frais, mais pas assez pour avoir froid. Un tableau de Tomoo Gokita est posé sur un des murs de la pièce, devant le fauteuil. Comme souvent, les peintures de Gokita représentent des personnages sans visage en noir et blanc. Celui-ci, rempli de couleurs noires, ressemble étrangement à un visage que je connais mais je ne parviens pas à l’identifier de manière claire. Le petit message posé sur la table est écrit en petits caractères à l’encre noire. On peut y lire la phrase suivante 「どうぞ、アームチェアに座って、コーヒーを飲んで、想像力を駆使してください」qui recommande de s’assoir sur le fauteuil, de boire un peu de café et de laisser aller son imagination. Il est également écrit en plus petit comme une signature: 「パラレル東京観測委員会」, le Comité d’observation du Tokyo parallèle. Mon visage, si quelqu’un pouvait le voir, doit certainement trahir l’appréhension certaine qui me saisit à la lecture de cette signature. Je la reconnais, c’est la même que celle de l’oeil de Shinjuku et du télescope d’Aoyama. Je regarde autour de moi mais rien n’attire mon attention à part cette lampe en forme de soleil en orbite et le tableau noir de Gokita. Il y a bien un petit télescope posé derrière le fauteuil mais, pointé vers le mur, il ressemble plus à un objet de décoration. Je décide de m’asseoir quelques instants pour remettre mes idées en ordre. Boire une gorgée de café est tentant mais je ne sais pas d’où il provient. Je regarde plutôt vers le tableau de Gokita. Les couleurs noires sont fascinantes. A qui peut bien me faire penser ce visage. Les cheveux sont mi-longs avec quelques mèches rebelles. On dirait un visage de femme mais je n’en suis pas certain, car son visage est entièrement noir, sans aucuns traits. Il est d’une teinte aussi noire que le café dans la tasse que je saisis sans réfléchir. En boire inconsciemment une gorgée me plonge tout d’un coup dans les ténèbres de ce visage. D’abord d’un noir profond, des lueurs infimes s’y dessinent progressivement. Un décor sombre prend place sur ce visage. Il se fait de plus en plus précis mais ses contours restent flous. On dirait une scène de spectacle. Une foule est devant moi debout entassé dans un espace compact. On devine une chaleur intense et des cris qui restent pourtant inaudibles. La scène qui prend place devant moi à l’intérieur du visage noir de la peinture de Gokita est un concert que je vois à la première personne, à travers mes propres yeux. Je suis moi-même debout derrière un groupe de musiciens. Un des membres tient une guitare des deux mains et se déplace sur la scène de manière saccadée. Ses mouvements incessants m’empêchent d’observer attentivement la foule devant moi. Je reconnais pourtant un visage dans cette foule, derriere ces mouvements confus qui me gênent. Je m’approche doucement en me concentrant sur ce visage. La coupe de cheveux mi-longue avec quelques mèches rebelles me rappellent maintenant le visage de Kei, dont je raconte l’histoire depuis quelques années déjà. Cette scène m’est maintenant familière. Je suis sur la scène de la salle de concert Loft à Kabukichō que je décrivais dans un des épisodes de mon histoire. Pourquoi ces images soudaines apparaissent devant moi? J’en ai strictement aucune idée et il me faut le découvrir. Kei, peux tu me donner des réponses? Alors que je m’approche encore un peu plus, accroché à ma tasse de café, les yeux rivés sur cette toile, Kei tourne le regard dans ma direction. Elle me fixe maintenant intensément. Je ne peux me détacher de ses yeux noirs. Son visage se rapproche mais son regard est fixe. Il occupe maintenant la totalité du visage noir de la toile de Gokita. Cette superposition lui donne une réalité inattendue. Le regard de Kei est accusateur. Ces yeux me font penser à deux dagues lancées à l’attaque pour terrasser un ennemi, comme les yeux du Dieu de la Mort. Cette intensité me met mal à l’aise et j’ai du mal à retenir mes forces. Je pose la tasse brusquement et me retient avec mon autre main sur le bord du fauteuil. Qu’est ce qui m’arrive? Les yeux de Kei m’hypnotise et je ne peux pas m’en échapper. Ils me traversent le cerveau et me font perdre l’équilibre en tombant à la renverse la tête la première sur le fauteuil. De l’autre côté du tableau, Kei tombe dans les pommes parmi la foule dans la salle de concert. Son amie Rikako qui l’accompagnait n’est déjà plus dans la salle.

Je me réveille un peu plus tard, allongé sur le fauteuil. La lumière de la lampe en soleil a perdu de son intensité et est désormais beaucoup plus sombre. Je ne reconnais d’abord pas les lieux mais je me rends vite compte que je suis toujours dans la même galerie vide. La tasse et le message ont été enlevé de la table. Est ce un rêve ? Est ce que je me suis simplement assoupi sur ce canapé après avoir longtemps marché dans les rues de Tokyo. Le regard de Kei ne s’imprime plus sur le tableau mais il reste très présent dans mon esprit. Est ce que son regard accusateur me reproche de lui faire subir les histoires que j’écris. Je comprends très bien qu’elle voudrait être une personne normale mais je n’ai pas les pouvoirs de changer son histoire. J’espère qu’elle pourra comprendre que j’essaie simplement de l’aider. Mes jambes sont engourdies mais je parviens tout de même à me lever. En sortant de la pièce, je jette un dernier regard au tableau de Tomoo Gokita qui reste impassible. Il ne reste aucune trace de mon passage. L’ascenseur arrive lentement à mon étage. En appuyant sur le bouton du rez-de-chaussée, je remarque qu’un petit écriteau indique que l’étage où je me trouve est interdit au public. Je regarde ma montre, il est tard, j’ai passé presque cinq heures dans cette galerie. Avant de sortir de l’ascenseur, je repense à Kei. J’espère que tu m’en veux pas…

(Quelques références pour le texte ci-dessus: des oeuvres de Tomoo Gokita, le texte de l’histoire de Kei, Du songe à la lumière, en cours d’écriture, et les deux autres textes de la série Tokyo Parallèle liés à celui-ci: l’oeil de Shinjuku et le télescope d’Aoyama).

De haut en bas, deux images extraites respectivement des vidéos sur YouTube des morceaux Shinigami Eyes de Grimes et de Iro Iro d’Aya Gloomy.

Je n’écoutais plus beaucoup Grimes depuis la sortie de son dernier album et je n’avais pas eu vraiment envie d’écouter ces deux derniers singles car le personnage qu’elle s’est construit ces derniers temps avait fini par m’agacer. Mais je ne sais pour quelle raison je me suis mis à écouter son dernier morceau Shinigami Eyes (les yeux du Dieu de la Mort), une recommandation YouTube peut-être ou peut-être était ce le fait de voir Yeule et Grimes ensemble sur une photo sur Twitter. J’aurais eu tord de ne pas l’écouter car le morceau est assez fantastique, tout comme la vidéo d’ailleurs. L’esthétique est étrange mais a quelque chose d’assez fascinant. Cette esthétique est par moments japonisante, mais semble plutôt mélanger toutes sortes de cultures virtuelles. A noter également l’inclusion d’un brin de K-pop avec la présence dans la vidéo de Jennie Kim du groupe Blackpink aux côtés de Grimes sur un camion japonais Dekotora futuriste. Tout se mélange mais ce n’est pas très grave. Certains parlaient d’appropriation culturelle mais je trouve ce genre de commentaire un peu ridicule. Le morceau a un rythme particulièrement marqué et accrocheur, mélangé aux ambiances sonores et vocales plus éthérées que l’on connaît bien de Grimes. Ça me plaît en fait beaucoup de revenir vers la musique de Grimes et m’inspire même quelques passages du texte que j’ai écrit ci-dessus. Je reviens également vers la musique d’Aya Gloomy car elle vient juste de sortir un nouveau single intitulé Iro Iro, qui est excellent. C’est un autre genre, mais Aya Gloomy évolue dans un monde à part, tout comme Grimes. J’ai beaucoup de mal à décrire ce que j’aime dans la musique et la voix d’Aya Gloomy. L’ambiance lente y est mystérieuse et contient à chaque fois quelque de nostalgique. Les sonorités minimalistes de synthétiser rétro jouent en ce sens, mais c’est aussi le cas de la vidéo du morceau. Aya s’y amuse avec des navettes spatiales d’un jardin pour enfants. On peut très facilement imaginer ce genre d’endroits, qu’on croirait laissé à l’abandon, quelque part au Japon. Je me suis rendu compte du coup que je n’avais pas écouté en entier son dernier album Tokyo Hakai. Je me rattrape en écoutant quelques autres morceaux de cet album comme Saisei(楽) et Turn Off. Cette ambiance musicale est vraiment unique et aux limites de la réalité.

shinjuku backyards

Cette longue marche pendant une journée de congé ensoleillée sur Tokyo se termine ensuite avec Shinjuku. Je pensais continuer encore un peu à marcher le long de l’avenue Meiji pour rejoindre Shibuya mais le courage m’a manqué. Il faut dire que j’ai marché en tout 31,886 pas, ce qui correspond à 19.6km, depuis Tamachi pour traverser le Rainbow Bridge, d’Odaiba jusqu’à Toyosu, dans le quartier de Iidabashi puis de Ichigaya jusqu’au centre de Shinjuku. Je n’avais pas autant marché en une seule journée depuis la visite de mon cousin S. L’envie de marcher pendant longtemps me démangeait depuis un petit moment. La fatigue physique me gagnant toute de même en naviguant au hasard des rues de Shinjuku, j’y trouve moins d’inspiration photographique. Il y a bien cette maison individuelle ronde sans fenêtres qui m’a beaucoup intrigué ou ce petit bar bas de plafond qui semble avoir squatté une place de parking pour s’y installer. La baraque ne semble pas très solide mais doit certainement être là depuis de nombreuses années.

En approchant du centre de Shinjuku, je passe devant une porte métallique beige quelconque comme on en voit souvent placée à l’arrière des buildings. Je l’aperçois au bout d’une petite rue perpendiculaire à celle que j’emprunte. J’y prête d’abord peu d’attention mais je reviens ensuite sur mes pas exprès pour la prendre en photo (la dernière photographie de ce billet), comme si elle cachait un mystère. Le petit escalier entouré de plantes m’intrigue en fait beaucoup. Il est utilisable et permet d’approcher la porte mais des obstacles tels que des plantes envahissantes et un gros paquet en carton viennent tout de même gêner le passage. J’imagine qu’on veut éviter qu’un passant vienne taper à la porte pour découvrir les secrets qui se cachent derrière. Après quelques réflexions en fixant cette porte pendant quelques dizaines de secondes, je me dis qu’elle ressemble à la porte du quartier d’Aoyama dont j’avais déjà parlé auparavant et qui donne accès à un Tokyo parallèle. Ma curiosité me pousse à essayer d’ouvrir cette porte mystérieuse. Il n’y a personne dans la petite rue où je me trouve, mais une improbable affiche du Christ collée sur le mur d’un building me regarde de travers. Il faut que je profite d’un moment de distraction pour monter rapidement l’escalier sans faire tomber le paquet en carton ou un des pots de fleur. Je devrais ensuite pouvoir m’infiltrer à l’intérieur. La porte ne demandait bien entendu qu’à être ouverte. Elle ne m’oppose aucune résistance, mais le grincement émis par les gonds de cette porte métallique me fait dire qu’elle n’a pas dû être utilisée très souvent. Après avoir pénétré à l’intérieur, je referme rapidement la porte derrière moi par peur d’avoir été aperçu. Il n’y a heureusement personne dans cette étroite allée coincée entre deux murs à l’arrière de buildings sans fenêtres. Il y a bien quelques branchages pour gêner le passage mais on doit pouvoir se faufiler. Je remarque rapidement une inscription posée sur le mur immédiatement à droite de la porte. Il est écrit « 新宿の目トンネル ー 入り口 », qui veut dire « Tunnel de l’oeil de Shinjuku – Entrée », sur une plaque métallique blanchâtre qui semble très ancienne, même si j’aurais bien du mal à la dater. Une autre inscription écrite en plus petits caractères et partiellement recouverte par des mousses se trouve en dessous de la plaque. On la remarquerait à peine car seulement deux katakana sont visibles. En grattant légèrement avec un morceau de branche trouvé sur le sol, on parvient finalement à déchiffrer l’inscription en lettres noires. Je ne suis par vraiment surpris en découvrant petit à petit les mots suivants: « パラレル東京観測委員会 », le Comité d’observation du Tokyo parallèle. Il s’agit du même comité que celui du bosquet à Aoyama. Mon intuition était donc bonne. Je ne suis pas du genre intrépide mais je ne peux plus vraiment faire demi-tour maintenant. Je ne sais quelle force me pousse à aller voir un peu plus en avant ce que peut bien cacher ce tunnel de l’oeil de Shinjuku. L’allée étroite dans laquelle je me trouve est plus ombragée que ce que je pouvais imaginer depuis l’extérieur. Il ne fait pourtant pas sombre, et une lumière chaude se diffuse à travers les branchages. Je me sens à couvert dans ce tunnel de verdure, sans crainte d’être vu. L’œil de Shinjuku mentionné sur le vieil écriteau fait peut être référence à l’oeuvre d’art de Yoshiko Miyashita appelée également l’Oeil de Shinjuku (新宿の目). Mais Nishi-Shinjuku me semble bien éloigné de l’endroit où je me trouve maintenant et même un raccourci ne m’amènerait pas jusque là bas. Il ne me reste plus qu’à avancer pour voir. Je peux faire demi-tour à tout moment, même si j’en n’ai pas vraiment envie.

Je n’avais pas remarqué devant moi un petit chat noir au poil lisse et aux yeux clairs. Il n’a pas peur de moi, restant assis à me regarder avec une insistance détachée. Il porte une petite clochette autour du cou ressemblant à celle que pourrait porter Doraemon. On se regarde tous les deux pendant de longues secondes qui paraissent être des minutes. Il n’a pas l’air étonné de me voir dans ce passage. Je ne le suis pas non plus. Après tout, les chats connaissent tout des recoins les plus secrets de la ville. Ils pourraient être d’excellents guides. Peut-être s’agit il de mon guide vers le Tokyo parallèle mentionné sur l’écriteau. Je fais quelques pas dans sa direction et il se retourne pour marcher lui aussi dans la même direction que moi. Il me faut certainement le suivre. Il émet à ce moment précis un miaulement approbateur comme s’il avait entendu mon questionnement interne et souhaitait me répondre. Très bien, je vais te suivre si tu insistes tant. Le chemin est parfois étroit et il faut dégager certaines branches de la main. On passe devant des tuyauteries qu’il faut parfois chevaucher. Le chat noir me laisse assez de temps pour me dépêtrer des obstacles se dressant sur le chemin. Il a l’air très habitué des lieux. Il marque ensuite une pause devant des escaliers descendant vers un couloir beaucoup plus sombre, placé entre des immeubles de béton. Faut il vraiment descendre dans les entrailles de la ville ou devrais-je plutôt faire demi-tour. Je ne vois déjà plus la porte derrière moi, et le chat qui me fixe maintenant des yeux ne me laisse plus beaucoup le choix. Par chance, j’ai avec moi une petite lampe de poche jaune dorée que je garde toujours dans mon sac en cas de tremblement de terre. L’intérieur du tunnel est vide. Une cinquantaine de marches environ nous amènent vers un couloir sous-terrain où circule un air légèrement frais. Je ne suis heureusement pas claustrophobe. Une petite inscription à l’intérieur du couloir indique 1,800m avec une flèche pointant droit devant. A l’intérieur de ce tunnel uniforme rempli de ténèbres, on perd complètement la notion de distance. C’est comme si j’avais perdu toute notion d’orientation. Mais je ne ressens pourtant pas de malaise. Mon guide est devant moi, il me regarde de temps en temps pour vérifier que je le suis bien. Ses yeux brillent dans les ténèbres. Ce petit chat à la clochette de Doraemon ne me veut pas de mal. Une lumière frêle se devine ensuite au loin, dévoilant bientôt des marches montant à nouveau vers la surface. Je n’ai pas l’impression d’avoir marcher 1,800m dans ce tunnel sous-terrain et le chemin doit être encore long avant d’arriver au but. Mais je ne sais pas de quel but il s’agit exactement. Le petit chat sautille en vitesse sur les marches et je suis donc obligé de presser le pas pour le suivre. J’ai l’impression d’entrer maintenant dans un labyrinthe de béton. Le chemin tout aussi étroit qu’au début du périple tourne maintenant à droite puis à gauche, puis à droite encore. Dans mon déboussolement passager, je perds la trace du petit chat qui a dû s’échapper loin devant. Un dernier virage m’amène finalement vers un couloir un peu plus large et éclairé de néons. Enfin la plupart des néons ne fonctionnent plus. Cet espace ressemble à un entrepôt car divers objets empaquetés y sont déposés. L’épaisse couche de poussière me fait penser qu’ils ont été oubliés ici depuis longtemps. On a peut-être même construit des buildings tout autour en oubliant l’existence de cet espace. Il s’agit d’une zone oubliée de la ville, perdue entre les buildings et dans l’épaisseur du trait des cartes. Je sais que l’oeil de Shinjuku est désormais proche. Il se trouve devant moi, je suis même à l’intérieur. Une petite chaise est placée derrière la pupille et invite à s’y asseoir. On peut bien sûr voir à travers l’oeil la foule passagère qui se presse dans le couloir de Nishi-Shinjuku. Personne ne prête attention à l’Oeil de Shinjuku, l’oeuvre d’art de Yoshiko Miyashita qui observe la vie tokyoïte depuis 1969. Du côté intérieur de l’oeil, où je me trouve, on peut lire l’inscription, en anglais cette fois-ci, « Gate of Living ». Ce poste d’observation permet d’observer la vie, d’imaginer ses traumas et ses joies. J’accompagne pendant quelques instants les douleurs et les sourires que je peux entrevoir. Ils me paraissent étrangement réels, comme si je pouvais les afficher clairement sur les visages. Je n’ai pourtant pas ce don. Que faire de ces observations? Toutes ces émotions individuelles vues à travers l’œil s’additionnent et se mélangent dans mon esprit. La dame au teint pâle habillée d’un tailleur noir approchant à pas rapide porte toujours la douleur de la disparition de sa sœur il y a deux ans. L’homme dans la trentaine qui l’a croisé à ce moment là tente de cacher ses difficultés financières qui le pousse à emprunter sans cesse plus que de raison. L’autre jeune fille un peu plus loin est intérieurement pleine de bonheur car elle vient juste de faire la connaissance d’une personne qu’elle trouve exceptionnelle et qu’elle imagine déjà être son petit ami. Le vieux monsieur qui avance lentement ne se plaint pas mais retient intérieurement sa douleur à chaque pas. Je n’arrive pas à déchiffrer sa douleur mais je la vois comme si elle était mienne. Pleins d’emotions individuelles se bousculent les unes contre les autres devant moi et se mélangent dans un brouhaha qui me remplit le cerveau. Je n’arrive pas à les effacer de mon esprit car j’essaie de les comprendre en vain. Le trop-plein d’émotions me donne le vertige. Moi qui ait plutôt l’habitude de marcher dans des rues vides de monde, cette vision me déséquilibre. J’ai l’impression de perdre petit à petit conscience alors que ma vision s’affaiblit et se teint d’un voile blanchâtre. Le flou m’envahît jusqu’à la perte totale de conscience.

Une dame, qui doit avoir à peu près une soixantaine d’années, me tapote doucement sur l’épaule en me disant d’une voix lente et douce « 大丈夫ですか? », est-ce que ça va? J’ai le souvenir un peu effacé d’avoir eu un coup de fatigue soudain alors que je regardais intensément l’Oeil de Shinjuku pour le prendre en photo sous le meilleur angle, avec si possible des passants pressés en premier plan devant mon objectif. Alors que je cherchais à saisir cette foule inexpressive se dépêchant pour rejoindre la station, j’ai tout d’un coup été saisi par des pensées introspectives, comme si l’Oeil de Shinjuku placé devant moi savait des choses me concernant que j’ignorais moi-même. Le malaise qui s’en suivait m’avait poussé à m’asseoir par terre, à même le sol, pour reprendre mes esprits en fermant les yeux quelques instants. La gentille dame s’était inquiétée de mon état et m’avait adressé la parole. Cette journée de marche a peut-être été trop longue pour moi. Je me remets vite debout en remerciant la dame et en évitant de créer des inquiétudes supplémentaires. Il est temps de rentrer chez soi. En quittant les lieux, j’évite l’oeil mais il ne me regarde déjà plus.

惑星のベンチ

En passant devant la porte obstruée par des arbres et des plantes sur la deuxième photographie, l’envie d’y entrer devient irrésistible. Frapper deux fois à la porte ne donne pas de réponse. Cette porte n’est pourtant pas fermée à clé et il suffit de tourner doucement la poignée ronde et de pousser un peu vers l’intérieur pour l’ouvrir. Les plantes qui semblaient gêner l’entrée se révèlent être beaucoup plus accommodantes qu’elles en avaient l’air. On ne peut pas ouvrir la porte complètement mais suffisamment pour entrer à l’intérieur. Un jardin dense nous y attend. Un étroit chemin de terre nous laisse à peine assez de place pour nous faufiler. Il faut avancer doucement de côté pour éviter de se blesser car les branches qui dépassent ressemblent à de minuscules pointes. Un passage semble avoir été creusé dans la densité végétale à priori impénétrable. On avance dans ce tunnel végétal sombre, guidé par des éclats de lumière s’échappant devant nous et donnant une direction à suivre. La lumière se fait petit à petit plus forte. Elle finit par nous éblouir lorsqu’on approche de la sortie du tunnel, comme si on se trouvait face à face avec un immeuble de verre exposé en plein soleil. Le passage s’ouvre sur une clairière de forme ronde parfaite comme si les arbres qui la délimitaient avaient été taillés récemment. L’herbe haute laisse pourtant présager que l’endroit n’a pas été visité depuis très longtemps. Une petite table de métal couverte d’une mosaïque aux couleurs délavées est placée au milieu de l’espace ouvert entre les arbres. Il n’y a personne, pas d’oiseaux, pas de moustiques, pas âme qui vive. À proximité de la table ronde, un banc de deux places est planté dans les herbes hautes. Il me semble d’abord penché en arrière dans une position déséquilibrée, mais il s’agit plutôt du dossier qui est incliné ce qui doit donner une assise quasiment allongée, les yeux vers le ciel. Il n’y a aucun nuage dans le ciel au dessus de moi. Pour être plus précis, il semble que les nuages évitent volontairement de passer au dessus de la clairière. On dirait même que la surface des nuages a été découpée dans une forme ronde reflétant celle de l’espace où je me trouve. On a le sentiment, en regardant en l’air, d’avoir un accès direct aux espaces célestes. Un papier un peu jauni est posé sur la table de jardin, dans une pochette plastique transparente. On peut y lire les inscriptions suivantes tapées à la machine à écrire « 惑星のベンチ・望遠鏡の中の景色: ベンチに座って空を見てください ». Je me répète à voix basse cette inscription mystérieuse pour essayer d’en comprendre la signification. « Banc des planètes / vue à l’intérieur du télescope : Asseyez-vous sur le banc et regardez le ciel ». Le papier porte une signature, pareillement écrite à la machine, en bas de page. Il est écrit « パラレル東京観測委員会 », le Comité d’observation du Tokyo parallèle. Mais je remarque avant tout un petit message écrit à la main au feutre noir sur la pochette plastique, qui donne un conseil à ceux qui le lisent: « don’t loose yourself forever だょ ». Je n’ai aucune intention de me perdre pour toujours, surtout dans une petite clairière dont on a vite fait de faire le tour. Le message du comité d’observation indique qu’il faut s’asseoir sur le banc incliné. S’asseoir quelques instants semble être la seule chose à faire ici. Le banc à la surface irrégulière n’est pas très confortable. Dès qu’on s’y assoit, on bascule rapidement le dos vers l’arrière sans pouvoir se retenir. J’observe d’abord le ciel mais il est vide, toujours entouré de nuages qui semblent plus épais qu’auparavant. Mon regard redescend doucement vers l’intérieur de la clairière, partant de la cime des arbres pour revenir sur la table de jardin posée en son milieu. Il n’y a pas de télescope, ni de planètes. Seulement ce banc au dossier incliné sur lequel je suis assis. Un monde parallèle va peut être apparaître soudainement devant mes yeux et comme l’indique le message écrit à la main, il faudra éviter de s’y perdre. Le ciel s’assombrit petit à petit. Je n’ai plus de notions claires du temps qui passe et il ne me vient pas à l’idée de regarder mon téléphone portable, perdu dans le fond de mon sac. Il est certainement l’heure de rentrer mais je ne peux m’empêcher de vouloir passer quelques minutes supplémentaires assis sur ce banc. On n’entend pas les bruits de la ville pourtant proche, ni ne voit les lumières des immeubles. Il se dégage de ce lieu une sérénité dont je n’avais jamais fait l’expérience jusqu’à maintenant. Il fera très bientôt nuit noire. Il me vient en tête une évidence. Je suis à l’intérieur du télescope. En levant les yeux au ciel une nouvelle fois, des formes vaporeuses prennent consistance. Une première forme ronde grise s’approche de moi, mais je l’évite du regard quand elle devient dangereusement trop proche. Mon regard fixe ensuite une couleur orangée dont la forme se fait de plus en plus précise au fur et à mesure que je m’en approche. J’ai le sentiment de m’éloigner et il faut tout de même que je pense au retour. Je peux quand même m’approcher un peu plus de cette planète rouge, la frôler gentiment de la main. Un objet beaucoup plus imposant attire ensuite mon regard. Je voudrais me plonger dans son œil mais un autre astre céleste me pousse à continuer encore un peu plus loin dans la noirceur de l’espace. Juste un peu plus loin. Des formes d’anneaux tournent à l’infini sur eux même. On a envie de faire partie de cette boucle inarrêtable. L’attraction est tellement forte qu’on pourrait s’y perdre à l’infini. On pourrait s’y perdre pour toujours, comme indiquait le message écrit à la main sur la pochette plastique de la table de jardin. C’est un avertissement. Reprenons conscience, redescendons sur terre. Est ce que j’ai perdu conscience? Je ne crois pas, la réalité de ce voyage est très claire dans ma mémoire. On distingue à peine la table de jardin dans la nuit ténébreuse qui a envahi la clairière. Il faut maintenant sortir. Le tunnel dans les arbres est toujours là donnant sur la porte de sortie. Je tourne délicatement la poignée pour sortir de cet espace parallèle de Tokyo. La densité de Tokyo cache de nombreux endroits étranges ouvrant leurs portes sur un univers parallèle. Il suffit juste d’y croire un peu.

Le nouvel EP intitulé Setsuzoku (接続) du super-groupe Ajico est vraiment excellent. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils décident finalement à se réunir. Leur premier et unique album Fukamidori (深緑) était sorti en Février 2001, il y a donc plus de 20 ans. Le EP ne comprenant que 4 morceaux, il est forcément beaucoup trop court vu la qualité de la musique qu’on y écoute. La voix de UA est exceptionnelle, à l’accentuation et la particularité très marquées. C’est ce qui fait tout l’intérêt de son chant. L’ensemble est plus pop que ce qu’on connaissait sur leur premier album. Le deuxième morceau intitulé Wakusei no Bench (惑星のベンチ) démarre sur des accords de guitare de Kenichi Asai qui rappellent dans leurs sons mélancoliques des morceaux du premier album. On peut regretter un peu que Kenichi Asai ne chante pas un peu plus car on n’entend sa voix que sur les deux morceaux les plus importants de l’album, le premier Chiheisen MA (地平線 MA) et le quatrième L.L.M.S.D. Ce sont les morceaux les plus rythmés du EP et très certainement les meilleurs (quoique j’aime beaucoup Wakusei no Bench car il m’incite à écrire des choses). Les deux morceaux sont d’ailleurs dans le classement des meilleures ventes de l’émission Hot 100 de la radio J-Wave. L.L.M.S.D. étant le morceau le mieux classé des deux alors que seul le premier morceau Chiheisen MA a une vidéo pour l’instant. UA était l’invitée de Chris Peppler dans cette émission et l’entendre parler de l’album et de sa collaboration avec Kenichi « Benji » Asai m’avait donné une grande envie d’écouter ce EP le soir même. Petit détail qui m’a amusé, UA nous dit que Benji est plus bavard qu’avant. Sur ce nouvel EP, comme sur Fukamodori d’ailleurs, j’aime beaucoup quand les voix de UA et de Asai se mélangent, ou se répondent sur le ton de la comédie sur la toute fin du quatrième morceau. La voix de UA est pleine de puissance et d’aisance, comme celle d’un rocker qui viendrait jouer sur le terrain de Benji. J’aime aussi quand elle change complètement de voix et se permet parfois des petits sons de voix inattendus comme des miaulements. Les deux autres membres du groupe Ajico, déjà présents sur le premier album, sont Kyōichi Shiino à la batterie et Tokie à la basse. Je ne connaissais pas la guitariste Tokie, mais je l’ai découverte il y a plusieurs semaines à travers un retweet de Toshiki Hata, qui partageait une petite vidéo d’une installation artistique dans un temple de la préfecture de Shimane (Hata est originaire de Shimane). La scène représente un dragon en mouvement accompagné par un danseur et par les sons de guitare de TOKIE. Cette performance se déroulait à l’intérieur du temple Umikurasan Ryuun-Ji. Et en parlant au passage de Tokyo Jihen, le nouvel album sortant la semaine prochaine, ils nous feront le plaisir de passer tous les cinq dans une émission spéciale sur YouTube ce Vendredi 4 Juin à 21h. En attendant, je me remets à écouter Blankey Jet City à la suite de l’album de AJICO, les deux énormes compilations 1997-2000 puis 1991-1995.

night lights ghost silence

Il n’y a personne dans la rue près de chez moi à part les silhouettes qu’on aperçoit à travers les fenêtres des maisons, quand la lumière est allumée. On entend par contre les grillons qui se sont réveillés tard cette année, mais qui essaient de rattraper leur retard. Il fait relativement doux pour une soirée d’été. Certaines personnes laissent les fenêtres ouvertes et on peut entendre le bruit de la télévision se faufiler jusqu’à la rue. Dans le cimetière du quartier non plus, il n’y a pas âme qui vive. Tout en marchant dans la rue qui le longe, je regarde lentement dans la pénombre pour essayer d’y trouver des esprits fantomatiques qui se seraient éveillés, mais on a beau regarder longuement, on n’aperçoit heureusement rien qui bouge. Elles sont belles les soirées d’été lorsqu’elles sont silencieuses, lorsqu’elles ne laissent s’échapper que quelques sons et bruits de ville: une sonnette de vélo qui nous évite, une conversation étouffée d’un petit groupe de personnes au loin qui se dissipera à mon passage, le bruit sourd et intermittent des véhicules lorsqu’on s’approche des routes, un chat qui miaule sans faire un bruit au pied d’une petite maison quelconque, un brin d’eau qui coule sur un des bords de la rivière bétonnée de Shibuya, un livreur pressé faisant tomber ses paquets et s’excusant lui-même sous la pression imaginaire des passants qui ne remarquent rien, des voix d’enfants profitant des dernières minutes du parc alors que la nuit est déjà tombée et qu’ils devraient être déjà rentrés depuis longtemps. Et lorsqu’on s’approche de la gare, les bruits se font plus intenses: celui saccadé du train sur la voie entrant en réverbération dans le hall de la gare, des éclats de rire dans toutes les langues que l’on perçoit momentanément quand les portes des restaurants s’ouvrent. A côté du restaurant avec une terrasse ouverte donnant sur le parc, quelques personnes seules et silencieuses sont assises près de la grande pieuvre et écrivent sur leur téléphone portable, le visage éclairé par une lumière diffuse. Cette lumière infime s’intensifie lorsque les néons se font de plus en plus denses à l’approche du centre. Une petite foule se regroupe alors qu’on arrive dans les rues de la gare. Un vendeur sort dans la rue aux portes de son magasin de vêtements pour essayer de les attirer à l’intérieur, mais personne n’y prend attention. Un jeune couple immobile se regarde longuement, yeux dans les yeux, avec un air sérieux témoignant d’un problème qui a l’air très grave. Je repars vers les rues plus sombres où la foule s’est vite dissipée. Pendant quelques instants, un silence complet prend place comme si les grillons s’étaient tous mis d’accord pour taire leur chant au même moment. Les paroles dans la rue s’éteignent, les voitures sont arrêtés, les trains sont en gare. On se concentre pour rechercher de l’oreille le plus profond et le plus lointain des bruits. Cette concentration soudaine et intense nous fait oublier notre propre existence.

(C’est le premier texte que j’écris tout en marchant dans la rue en utilisant la fonction de reconnaissance vocale de l’application Notes de l’iPhone et en le corrigeant une fois rentré à la maison).