a street supreme

Ces photographies sont des petits instants de rues, certes très classiques sur Made in Tokyo. J’aime prendre ce genre de photographies de rues sans thèmes précis, seulement des détails qui ont attiré mon oeil à un moment donné. Ce sont parfois les plantes posées devant les immeubles, ou les couleurs de certains bâtiments qui me font m’arrêter pendant quelques secondes. Les photographies suivent le rythme de ma marche et il est rare que je revienne sur mes pas pour prendre une photo que j’aurais manqué quand mon pas est trop rapide. L’acte de marcher est en fait plus important que l’acte de photographier. Si je manque une photographie cette fois-ci, je la prendrais un autre jour. J’ai d’ailleurs déjà pris en photo certains lieux montrés ci-dessus comme les immeubles rectilignes de l’avant-dernière photographie. Le léger écart (隙間) qu’on devine entre les deux barres d’immeubles m’attire. On a l’impression que ces deux constructions sont en mesure de glisser l’une sur l’autre comme des plaques tectoniques.

J’écoute intensément depuis quelques jours l’album A love supreme de John Coltrane enregistré en Décembre 1964 et sorti en Janvier 1965. Intensément car le saxophone de Coltrane, inscrit dans un quartet, opère comme une sorte d’addiction qui me fait revenir sans cesse vers cet album. Je suis complètement néophyte en Jazz mais je ne suis pas pour autant réfractaire au genre. Je pense que je ne sais tout simplement pas par où commencer. J’ai toujours eu le sentiment que je me mettrais à écouter et apprécier le jazz quand je serais plus âgé et que j’ai encore du temps devant moi. Mon attirance est plutôt pour les formes atypiques du free jazz, qui est la tendance vers laquelle se dirige la musique de Coltrane. Il y a quelque chose de magnétique dans les sonorités non évidentes de saxophone et une grande liberté harmonique qui viennent gentiment pénétrer tous les recoins de mes neurones. Il se trouve que l’album A love supreme est un grand classique du Jazz, ce qui me donne envie de continuer à chercher un peu plus dans cette direction (toute recommandation est bienvenue). On peut se demander pourquoi cette bifurcation inattendue vers cet album de jazz? Un article de Pitchfork couvrant cet album est en fait tombé sous mes yeux de manière inattendue alors que je naviguais dans les flux de Twitter ou d’Instagram. À chaque fois que je lis un roman de Haruki Murakami, il nous parle discrètement mais systématiquement de jazz avec des noms de formations que je ne connais jamais. Je me dis à chaque fois que je devrais essayer d’explorer ce qu’il nous conseille dans ses livres, mais il m’a toujours manqué un déclencheur. Le déclenchement aurait pu être le film Whiplash de Damien Chazelle, que j’adore non seulement pour les interprétations de JK Simmons et Miles Teller mais aussi pour l’interprétation musicale notamment le final tout simplement grandiose. C’est un film que je regarde régulièrement, au moins une fois par an, et je m’y suis remis cette semaine encore. Mais le véritable déclencheur de mon écoute de A love supreme est l’association des deux images ci-dessous.

En lisant l’article de Pitchfork sur A love supreme de John Coltrane et en voyant la pochette de l’album, je me suis rappelé du rapprochement évident avec la couverture du morceau A life supreme (至上の人生) de Sheena Ringo, sorti en single accompagné du morceau To Rock Bottom (どん底まで) en Janvier 2015 (soit exactement 50 ans plus tard), et qu’on retrouvera ensuite sur l’album Sandokushi (三毒史) sorti quatre ans plus tard. Le style musical de ces morceaux de Sheena Ringo n’a absolument rien à voir avec le jazz de Coltrane, car les morceaux de Sheena sont résolument rock. Mais on remarque clairement que la typographie et le cadrage des mots, ainsi que le titre anglais, font directement référence à cet album de Coltrane. Je ne connais pas la raison exacte de ce rapprochement. En repensant au morceau Flight JL005 (JL005便で) sorti l’année d’avant en 2014 sur l’album Hi Izuru Tokoro (日出処), je me souviens qu’il lui avait été inspiré par le vol JL005 reliant l’aéroport international de Tokyo et l’aéroport international John F. Kennedy à New York. J’imagine que cette influence américaine a aussi gagné ce single A life supreme. Ses influences musicales sont assez vastes mais je n’ai jamais vu John Coltrane clairement mentionné. Ceci étant dit, je ne pense pas que la photographie de couverture montre une rue enneigée de New York. Les photographies accompagnant le single ont été prises par la photographe japonaise basée à Paris, Shimmura Mari (新村真理), et je pense donc qu’il s’agit plutôt de Paris. Le site web de la photographe ne le précise malheureusement pas. D’autres photographies de nature, superbes d’ailleurs, à l’intérieur du livret sont plutôt prises en Croatie.

C’est intéressant d’ailleurs de voir que cet album de John Coltrane peut être source de diverses inspirations. Pitchfork publiait également un article sur une vidéo de skateboard en noir et blanc de 1995 réalisée par l’artiste Thomas Campbell et prenant le même titre que l’album de Coltrane. Les deux premiers morceaux des quatre mouvements de l’album sont d’ailleurs joués en accompagnement. Cette vidéo est commanditée par la marque de street wear Supreme. Bien que je n’ai aucune affinité pour cette marque, j’ai toujours eu une certaine attirance pour l’esthétique DIY du monde du skateboard. En fait, je pense que j’aime surtout la manière dont les skateboarders s’approprient l’univers urbain, à la limite de l’interdit. Le petit film ne se concentre d’ailleurs pas seulement sur les scènes de skateboard et montre de nombreuses scènes de rues comme un documentaire du New York des années 90. La musique pousse même à une certaine méditation.

comme des vagues d’or

Les photographies ci-dessus se passeraient presque de commentaires mais je ne peux m’empêcher d’écrire un peu à leur sujet. Il s’agit d’un immeuble en construction pour Louis Vuitton à Ginza au croisement de la rue Mamiki et Kojunsha. La marque ayant déjà plusieurs magasins dans ce quartier, je me pose la question de la nécessité d’en ouvrir un nouveau, à moins qu’il s’agisse du remplacement d’une autre boutique. Cet immeuble là doit ouvrir ses portes dans peu de temps, en Mars 2021. Son design est complètement novateur et particulièrement bluffant. On doit le design de cette façade à l’architecte Jun Aoki, qui a conçu d’autres façades pour la marque comme celle du magasin accolé au Department Store Matsuya toujours à Ginza, du magasin à Roppongi Hills ou encore celui à Osaka. Le bâtiment se démarque très clairement de tout ce qui est construit autour. On pense à une matière liquide contenue dans les airs par des murs invisibles. L’effet de vaguelettes sur la surface des façades donne cette impression. On espèrerait presque que les vagues sur la surface change de forme en fonction du vent, mais ce n’est bien entendu pas le cas. Je trouve en tout ce type d’architecture à la fois futuriste et très poétique. Les teintes des blocs longilignes formant les surfaces sont bleutées vers le bas du building et évoluent vers le doré plus on monte en hauteur. Je n’ai pas l’impression que ces coloris varient beaucoup en fonction de la météo, mais un temps ensoleillé semble augmenter l’intensité de ses couleurs. On devine qu’une grande ouverture au rez-de-chaussée sera mise en place derrière les plaques blanches que l’on voit actuellement, dans le coin du building donnant directement sur le croisement. On ne devine pas les ouvertures aux étages mais elles existent et on peut seulement les apercevoir de nuit lorsque la lumière intérieure des pièces traverse la grande paroi translucide. Il est cependant difficile pour l’instant de deviner à quoi va ressembler l’intérieur et s’il sera aussi innovant que l’extérieur. Quelques câbles dépassent en ligne à certains endroits de la façade et seront certainement raccordés à des panneaux avec le logo ou le nom de la marque. Devant un tel building, j’ai un peu de mal à contrôler mes pulsions photographiques. Je tourne autour plusieurs fois, tentent des prises à travers les rangées de voiture, ou depuis les bloc d’immeubles voisins pour l’observer dans son contexte urbain. Au final, les meilleures photos se trouvent être celles que j’ai pris avec mon iPhone, plutôt que celles prises au reflex (celle centrale au format horizontal). Avec le billet précédent, je reprends tranquillement les billets orientés architecture tokyoïte, ce qui m’avait un peu manqué, bien que l’architecture ne soit jamais très loin dans mes billets.

A quelques pas de là sur la même rue Namiki, se trouve un autre endroit très intéressant, non pas pour son architecture mais pour les pâtisseries japonaises qu’on y propose. Mari m’avait donné l’adresse et la mission d’en acheter quelques uns avant qu’il ne soit trop tard. Tout est une question de temps car les pâtisseries qu’on y vend disparaissent assez vite après l’ouverture. La boutique s’appelle Kūya (空也) et est spécialisée dans les monaka (à gauche sur la photo) mais on peut aussi y trouver des assortiments de wagashi du jour (à droite). C’est une pâtisserie très ancienne fondée en 1897 au bord de l’étang Shinobazu à Ueno. Elle a ensuite déménagé à l’emplacement actuel de Ginza en 1945, après un incendie pendant la guerre. La boutique ne paît pas de mine de l’extérieur et se limite à un comptoir et une petite banquette de trois places à l’intérieur. Deux dames nous accueillent à l’intérieur mais les wagashi et les monaka ne sont pas montrés. Il faut donc savoir ce que l’on veut avant de rentrer dans la boutique. De nombreux clients sont des habitués et réservent à l’avance. A la droite du comptoir, des boites déjà emballées et mises dans des petits sacs sont prêtes à être distribuées à ceux qui ont déjà réservé. Je n’avais pas réservé mais je suis arrivé dans la boutique dès l’heure d’ouverture à 10h. Il y avait déjà quelques personnes attendant devant la boutique mais je suis assez vite entré. Les clients savent déjà ce qu’ils veulent et commandent donc directement ou viennent chercher leur commande sans perdre beaucoup de temps. J’entre en m’excusant de ne pas avoir commandé à l’avance, mais je vois qu’il y reste quelques boites préemballées de monaka posées sur le comptoir. Pour les wagashi du jour, on me demande par contre de patienter pendant une demi-heure car ils ne sont pas encore prêts. On les prépare dans l’arrière boutique. La dame semble très embêtée de me dire qu’ils ne sont pas encore prêts, mais j’ai tout mon temps, je suis en congé aujourd’hui. Je repars faire un tour prendre en photo les vagues d’or du nouvel immeuble et reviens ensuite quelques minutes m’assoir sur la banquette de la pâtisserie. La plupart des clients qui défilent devant mes yeux commandent des boites de monaka. Je les observe discrètement pour identifier qui sont les habitués. Un vieil homme entre à peine dans la boutique et commande une boîte en levant le doigt. Vite commandé, vite payé et vite reparti. Ce doit être un habitué. Une dame vient ensuite pour les pâtisseries du jour mais on lui répond d’un air compliqué qu’il va falloir attendre parce que le jour d’avant était férié et que les préparatifs pour ce matin ont pris du retard. La dame derrière le comptoir explique cela d’une manière telle qu’il semble être très compliqué de commander ces wagashi, alors qu’au final, il ne faudra attendre qu’une dizaine de minutes. La dame est très gentille mais son explication fait que la cliente devient même un peu hésitante à commander. En fait, la vendeuse était plutôt elle-même embêtée du fait que ses wagashi ne soient pas prêts à l’heure habituelle. Quelques minutes plus tard, on me fait signe pour m’indiquer que les wagashi sont prêts. Il y a maintenant une petite boîte de wagashi ouverte sur le comptoir. Ils sont de couleur blanchâtre et tous identiques mais la dame m’indique que ce ne sont pas ceux qu’on va me donner. La dame s’excuse encore pour le retard dehors dans le froid. Je ressorts de la boutique en étant content d’avoir fait deux belles découvertes dans cette même rue. Les wagashi et les monaka étaient délicieux, mais il n’était pas nécessaire de le dire.

Case par SANAA

Je m’étais décidé à parcourir à pied le quartier de Kamiyamachō sans pourtant avoir l’idée d’y trouver la résidence Case conçue par les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa du groupe SANAA. J’avais une vague idée qu’elle se trouvait dans un quartier résidentiel de Shibuya, donc je n’étais pas vraiment surpris de la trouver aux hasards des rues de Kamiyamachō. Ce quartier est plutôt huppé et on y trouve même l’immense demeure du ministre Asō gardée à son entrée par un poste de police. Le bâtiment est ancien et de style occidental. J’aurais aimé m’approcher pour le prendre en photo mais il semble loin, au bout d’une longue allée et derrière un parking. Le gardien à l’entrée me dissuade de toute façon de tenter la photo. On m’a demandé récemment d’effacer une photo que je venais de prendre et je n’avais pas tellement envie de retenter le coup ici. Cette fois-là était dans le quartier de Shirogane alors que je prenais en photo un grand bouddha doré posé sur le bâtiment blanc d’une secte religieuse. Après avoir pris ma photo, qui n’avait rien de réussie ni de remarquable d’ailleurs, un garde s’était soudainement précipité vers moi alors que je m’étais déjà éloigné de quelques dizaines de mètres. Le garde m’avait demandé d’effacer la photo que je venais de prendre sans donner d’explication très précise et, surpris par cette demande soudaine, je n’avais pas non plus cherché à en savoir plus. L’homme n’était ni antipathique ni impoli mais semblait simplement suivre une directive qu’on lui avait donné. Je ne me souviens pourtant pas avoir vu de signe d’interdiction de photographier sur ce bâtiment. Je ne me voyais donc pas renouveler cette expérience devant cette grande et vieille demeure à Kamiyamachō. La raison pour laquelle j’étais venu explorer ce quartier était de retrouver une autre demeure, moderne celle-ci, faite de béton et de plaques métalliques, dans laquelle nous avions été invités pour dîner il y a très longtemps par l’intermédiaire d’un ami commun. Le propriétaire qui nous avait accueilli n’habite plus dans cette grande maison depuis plusieurs années et je suis surpris de la voir inoccupée. De l‘extérieur, elle apparaît comme étant à l’abandon car la végétation a déjà pris d’assaut les façades et le jardin que je devine à travers les ouvertures rondes de la porte de métal ne semble pas être entretenu. J’imagine que cette maison est difficile à maintenir en l’état et onéreuse à détruire. On trouve quelques belles maisons individuelles en béton dans ce quartier. Je montrais deux d’entre elles dans un des billets précédents. Ces maisons étaient complètement fermées sur la rue mais montraient de superbes surfaces de béton.

Lorsque l’on voit pour la première fois la résidence Case de SANAA, on pense d’abord que le bâtiment est en cours de construction ou de rénovation car il est complètement recouvert sur toutes les façades par une grille d’aluminium. Cette surface donne l’avantage de diminuer le vis-à-vis lorsque l’on regarde la résidence en diagonale, mais ce vis-à-vis reste pratiquement intact lorsqu’on regarde la façade de face. On se rend très vite compte qu’il s’agit d’un design novateur plutôt qu’une couverture temporaire, mais l’effet de surprise initial reste très prégnant. Il s’agit d’une résidence composée de 6 appartements, appelées « Case » dont les entrées sont toutes situées à l’extérieur sur les deux façades donnant sur la rue. Il n’y a pas d’entrée principale ou de hall d’entrée dans cette résidence, ce qui fait que chaque appartement de type maisonnette est indépendant bien qu’ils soient tous concentrés dans un grand bloc de béton. Le promoteur est Mori Building et il présentait cette résidence construite en 2013 comme une villa en centre ville située dans un quartier calme, celui de Kamiyamachō, tout en étant proche des boutiques et restaurants du centre de Shibuya. Nous sommes en effet tout proche du centre de Shibuya. Lorsque l’on emprunte les petites rues au delà du complexe Bunkamura, on tombe très rapidement dans les rues très calmes des quartiers résidentiels de Shōtō et de Kamiyamachō. Le contraste est saisissant mais est très loin d’être rare dans Tokyo. J’ai cependant toujours l’impression qu’il y a une frontière invisible au niveau de Bunkamura entre le désordre urbain bruyant et bouillonnant du centre de Shibuya (Dōgenzaka, Udagawachō) et la tranquillité vide de ces quartiers résidentiels là (Shōtō, Kamiyamachō). Case se trouve au cœur de cette tranquillité sur la même rue que la résidence du ministre dont je parlais un peu plus haut, à quelques dizaines de mètres seulement.

Derrière le rideau métallique, la résidence est faite de béton aux murs courbes. Il y a un sous-sol, le rez-de-chaussée où se trouvent les entrées de toutes les unités et deux autres étages. Sur les 6 unités, 5 étaient éligibles à la vente et elles ont toutes l’air d’être occupées si on en juge aux noms affichés devant les portes. Depuis l’extérieur, il est très difficile de deviner l’activité intérieure et il s’agit là d’un concept très différent de ce dont SANAA nous avait habitué. Leurs réalisations architecturales emblématiques jouent plutôt sur l’ouverture vers l’extérieur avec des grandes baies vitrées chez Sejima (par exemple, Shakujii Apartments) et des espaces ouverts distribués en petits blocs chez Nishizawa (par exemple, Moriyama House). Sur Case, les espaces ouverts sont plutôt des terrasses intérieures comme on peut le voir grâce à une vue du ciel sur Google Maps. Comme on peut le voir sur les quelques schémas de deux unités (E et F) et les quelques photos ci-dessus, la plupart des murs intérieurs sont courbes et j’ai lu que le plafond est également en pente sur certaines pièces. Cela doit donné un espace intérieur à la fois unique et assez peu pratique pour l’aménagement intérieur. Chaque unité s’étend sur plusieurs étages. L’unité E par exemple utilise trois étages: le rez-de-chaussée avec une entrée donnant directement sur un escalier, le living-dining avec chambre au deuxième étage et la chambre principale avec une vaste terrasse avec jardin au troisième et dernier étage. En faisant le tour du bâtiment, on devine les formes courbes délimitant les espaces de jardin, mais c’est bien la vue du ciel qui nous donne une meilleure idée de l’agencement général des unités. Elle permet de comprendre la géométrie de l’espace dans sa totalité et la manière dont les lignes courbes viennent découper cet espace. Les ouvertures vers la rue sont assez peu nombreuses et ont parfois des formes très intéressantes, comme celles arrondies qui donnent un aspect futuriste à l’ensemble. Les surfaces de béton sont superbes mais sont bien entendu cachées par la robe d’acier qui les recouvre. Le concept est extrêmement intéressant, comme toujours chez Sejima et Nishizawa, mais je me demande si l’esthétique résultante est élégante ou pas. C’est comme si les architectes avaient volontairement voulu cacher des regards extérieurs la beauté de leur bâtiment. On retrouve le même genre de revêtement métallique sur la librairie Nakamachi Terrace par Kazuyo Sejima à Kodaira. Les formes visibles à l’extérieur y sont par contre plus dynamiques comme peuvent l’être celles du musée Hokusai à Sumida également conçu par Kazuyo Sejima, et les parois métalliques recouvrent un ensemble de baies vitrées plutôt que des surfaces de béton. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment les idées se mélangent et se complètent dans l’oeuvre des deux architectes de SANAA. On arrive assez bien à voir leur cheminement lorsqu’on découvre leurs œuvres architecturales les unes après les autres. J’en ai déjà vu un certain nombre à Tokyo. Même si je les regarde toujours d’un œil critique, j’aime comment cette architecture vient bousculer nos conceptions préétablies de ce à quoi doit ressembler l’espace habitable.

歪む蜃気楼

Ce soir, je sors sur le balcon sous l’air frais du début du printemps. En regardant loin devant moi, un peu plus loin encore au delà de ma vision, je plonge dans la foule qui se presse vers la gare avant 8h. Comme tous les soirs, le flot humain est flou et mouvant. Ses mouvements laissent des empreintes indélébiles sur les immeubles. On ne peut dissocier les rues de la ville de ces mouvements qui l’érodent et la façonnent petit à petit dans la douceur d’un effleurement. La ville est d’une violence douce qu’on voudrait éviter mais qui nous attire sans cesse comme un courant marin de profondeur. Nos pieds perdent l’équilibre et on s’y engouffre en apnée sans se débattre. Sortir du grand carrefour est une bouffée d’air, mais je n’ai de cesse d’y revenir une fois encore, pour laisser moi aussi mon empreinte indélébile sur les immeubles. Si l’on fixe longuement les murs de la ville, peut être pourrait on accéder à leur mémoire?

Images extraites de la vidéo de Onaji Yoru (同じ夜) par DAOKO sur son album Thank You Blue sorti en 2017.

Onaji Yoru (同じ夜). Je ne soupçonnais pas que DAOKO (ダヲコ) avait dans sa discographie un morceau aussi beau. Sur son premier album The End, AiNA utilisait ces mots Onaji Yoru dans le dernier morceau intitulé Suika (スイカ), et je n’ai pu m’empêcher d’y voir une référence au morceau Onaji Yoru de Muzai Moratorium. Une recherche rapide sur YouTube me fait découvrir un autre morceau utilisant ce même titre par DAOKO sur son album Thank You Blue sorti en 2017. L’approche artistique de DAOKO m’intéresse mais je ne trouve dans sa discographie qu’assez peu de morceaux que j’apprécie vraiment. Onaji Yoru est très différent du reste de l’album et beaucoup plus profond et mélancolique. Je ressens un besoin irrésistible de le réécouter encore et encore, car il m’aide à développer ces images ci-dessus d’un mirage déformé et à écrire ce texte qui les accompagne. Onaji Yoru me donne également l’envie de rechercher dans la discographie de DAOKO d’autres morceaux que je pourrais apprécier tout autant. Dans un style très différent, Nice Trip sur son album Shiteki Ryokō (私的旅行) me transporte vers des chaleurs insulaires bienvenues pour affronter les dernières vagues de froid avant le début du printemps. Le morceau Music (ミュージック) sur son album éponyme sorti en 2015 vient compléter cette mini playlist que j’écoute en boucle en sortant de la gare de métro.

se protéger des flots puis s’y perdre

Depuis que le marché s’est déplacé à Toyosu, on a l’impression que le reste du quartier de Tsukiji et ses restaurants de poissons survivent. J’ai déjà visité le marché plusieurs fois il y a presque vingt ans tôt le matin alors qu’il était en pleine activité, mais je n’avais jamais remarqué le sanctuaire Namiyoke (波除神社) qui se situe à proximité, caché à l’arrière. Le sanctuaire Namiyoke date de 1659 et fut construit sur une zone de terre gagnée sur la mer pendant la période Edo. Namiyoke signifie éliminer les vagues donc j’imagine que les pêcheurs devaient à cette époque venir se recueillir dans ce sanctuaire avant de partir en mer pour la pêche. A l’entrée du sanctuaire, on peut voir deux superbes têtes de lions, une de couleur noire pour le lion mâle et une tête rouge pour la femelle. Elles sont portées à l’extérieur du sanctuaire dans les rues de Tsukiji lors du matsuri appelé Tsukiji Shishi Matsuri (築地獅子祭り) qui se déroule tous les ans au mois de Juin.

J’ai tourné en rond autour de Quruli comme on tourne autour d’une piscine pour trouver le bon endroit pour plonger. J’ai d’abord écouté plusieurs morceaux au hasard sur YouTube pour savoir vers quel album j’allais plonger en premier. J’avais en fait déjà une petite idée de par où j’allais commencer et l’écoute de quelques morceaux seulement m’a assez vite convaincu d’aller acheter un ou deux albums au Disk Union de Shibuya. Comme les albums que je cherche ont plus de 20 ans, on les trouve pour la modique somme de 300 Yens. De l’album Team Rock de 2001, que je me procure en premier, je ne connaissais que le single Bara no Hana (ばらの花) que j’ai découvert en 2006 sans pour autant découvrir plus avant le reste de l’album (allez savoir pourquoi). Le morceau LV30 de ce même album m’a très vite convaincu. J’adore ce genre de morceau et c’est pour moi le morceau le plus intéressant de l’album. Il atteint une sorte de perfection (selon mes critères non clairement définis et hautement subjectifs). Et il y a pourtant beaucoup d’excellents morceaux, dès le premier au titre éponyme qui prend des accents expérimentaux en mélangeant des paroles au style rappé. Il y a beaucoup de morceaux extrêmement accrocheurs comme par exemple Wandervogel (ワンダーフォーゲル), qui est fluide comme le courant d’une rivière. On se laisse facilement emporter, sans broncher car c’est bien agréable de se laisser submerger par ces sons. Je voix que c’était un des singles de l’album et ça aurait difficilement pu être autrement. J’aime beaucoup la voix de Shigeru Kishida, mais la présence des percussions de Nobuyuki Mori m’impressionne aussi beaucoup. Sur le septième morceau Eien (永遠), la batterie est omniprésente et accapare toute l’attention. C’est un des morceaux que je préfère de l’album. Team Rock, comme son nom l’indique, reste résolument rock mais mélange les ambiances avec des morceaux plus pop aux accents électroniques et d’autres quasi instrumentaux et expérimentaux (C’mon C’mon) et d’autres beaucoup plus agressifs (Train Rock Festival). En fait, j’adhère beaucoup au style de la plupart des morceaux de l’album, mais il y a trois morceaux qui me laissent complètement indifférent: Karē no Uta (カレーの歌), Meiro Game (迷路ゲーム) et River (リバー). L’album ne forme pas vraiment un ensemble cohérent car il part sur plusieurs pistes, et de ce fait, il y a quelques directions qui me plaisent moins. Ceci étant dit, la qualité des morceaux est indéniable et l’envie d’en découvrir plus me démangeait déjà après avoir écouté Team Rock plusieurs fois.

J’ai donc continué un peu après avec Zukan (図鑑). Je me doutais fortement que Zukan était une valeur sûre car je l’avais déjà vu cité dans une ou plusieurs listes regroupant les meilleurs albums japonais de toutes les temps (ou des 20-30 dernières années). Il s’agit de leur deuxième album majeur, après Sayonara Strangers que je pense écouter un peu plus tard (notamment parce que Sheena Ringo le recommandait dans son émission de radio Etsuraku Patrol). Je trouve Zukan, sorti en 2000, meilleur que Team Rock, plus brut dans sa facture. En fait, non, il est différent plutôt que meilleur. L’adoption de sons électroniques sur Team Rock me rappelle une transition similaire constatée pour le groupe Supercar sur leur album Highvision (2002) par rapport à leur premier album Three Out Change (1998), aux sons beaucoup plus bruts. Zukan est excellent de bout en bout, sauf le morceau Homerun vers la fin que je n’aime pas beaucoup. Il y a un certain nombre de morceaux très puissants comme Māchi (マーチ), Aoi Sora (青い空) ou encore Machi (街). Kishida y pousse sa voix qui ne devient pourtant pas agressive. C’est ce qui m’avait d’abord surpris sur le troisième morceau de l’album Aoi Sora, car le morceau démarre très fort avec son riff de guitare lourd, mais l’intensité de la voix de Kishida ne dépasse pourtant pas le flot des guitares. En fait, toute la beauté du morceau vient de ce contraste. Zukan mélange les influences, comme sur Team Rock. Je n’aime pas beaucoup comparer avec les groupes américains, mais je vois des accents musicaux me rappelant Beck sur un morceau comme Millenium (ミレニアム) ou Nirvana et le grunge de Seattle sur Cyanosis (チアノーゼ). Je n’aime pas faire ce genre de comparaison car je vois régulièrement des critiques musicaux occidentaux qualifiés des groupes ou artistes japonais en fonction de leur ressemblance avec un autre groupe ou artiste occidental (par exemple, telle artiste est la Björk japonaise…), ce qui est une tentative d’ignorer les particularités et l’originalité d’un groupe ou artiste en les ramenant vers la vulgaire copie. Je dirais plutôt que Quruli prend en compte des influences multiples mais construit au final un son qui lui reste propre, notamment dans cette certaine retenue dans l’énergie qu’il dégage et ce mélange des genres rock jusqu’à l’expérimentation des sons. Le superbe morceau Mado (窓) est un autre bon exemple d’un mélange d’influence, sauf qu’il fait référence à un rock que je devine sans connaître. L’album excelle également dans les morceaux plus apaisés comme le dixième Byōbugaura (屏風浦). J’ai un peu plus de mal avec la fin de l’album (les trois derniers morceaux) et j’aurais préféré qu’il j’arrête sur Russia no Roulette (je fais un blocage sur les shalala-lala du morceau Homerun). Ça ne m’empêchera pas de continuer à découvrir leur musique un peu plus encore